COLONISATION DE LA SIERRA HORENA
Avant le règne de Charles III , la chaîne des montagnes qui sépare la province de la Manche de celle d’Andalousie, était, comme aujourd’hui , traversée par la route de Madrid à Séville ; l’intérieur de ce
grand massif, formé de vallées cultivables, n’était habité que par des pâtres. Ce pays désert, situé entre deux riches provinces, était infesté de brigands organisés en bandes ; on ne se hasardait dans ces défilés dangereux qu’en caravanes et sous escorte, et encore les assassinats étaient-ils fréquen tsct les convois souvent enlevés.
Le gouvernement espagnol , pour mettre un terme à cet état de brigandage, appela dans ces contrées désertes une population agricole, composée de familles étrangères choisies dans la Bavière, le Wurtemberg, le pays de Bade et la Suisse.
Avant d’admettre ces familles, le gouvernement espagnol s’assurait par ses agens diplomatiques , de leur moralité, de leurs connaissances pratiques en agriculture, et, si elles possédaient quelques moyens pécuniaires.
Dès qu’un bourg, un village, et les fermes établies dans leurs rayons, étaient en état de loger les colons, ces familles se mettaient en marche pour en prendre possession.
Les familles de cultivateurs recevaient au prorata du nombre des membres qui les composaient, des bœufs ou des vaches de labour, des charrues, des outils aratoires et des semences ; le Gouvernement pourvoyait, en outre, à leur nourriture jusqu’à la prochaine récolte.
Les familles des gens de métier étaient installées dans les bourgs et les villages avec des avantages analogues.
L’habitation et les terres confiées aux colons restaient la propriété de l’État ; les colons jouissaient de l’usufruit, mais ils pouvaient en devenir les acquéreurs; et, dans la prévision de ce cas, le Gouvernement fixait le prix de la terre avant l’entrée en possession, sans comprendre la plus value éventuelle dans la composition du prix.
Les colons furent exempts de loyers et d’impôts pendant dix ans ; à compter de la onzième année et pendant cinq ans, ils furent assujétis à une légère redevance ; enfin, à l’expiration de ces cinq années, ils contribuèrent aux charges publiques comme tous les Espagnols.
C’est ainsi qu’un pays inculte, inhabité, désolé par des bandes de malfaiteurs, est devenu une province riche et opulente.
Un système si sage et qui a le mérite d’avoir réussi, ne pourrait-il pas être employé avec succès en Algérie ? Avec cette modification néanmoins, que les familles des colons seraient choisies dans nos départements ; l’armée pourrait aussi fournir son contingent, au moyen de soldats libérés du service militaire.
Quant aux dépenses pour la construction des villages et des fermes, elles pourraient être diminuées par l’emploi des troupes dans l’exécution des travaux.
Si l’on objecte la dépense, nous dirons que ce ne serait qu’une avance, plus que balancée par l’introduction, dans le pays, d’une population vivace qui s’attacherait au sol qu’elle rendrait productif, et qu’elle saurait défendre au besoin.
Nous ajoutons à cet exposé, le tableau des dépenses que le Gouvernement aurait à faire, à titre de remboursement, pour presque la totalité de ces avances, par chaque famille de colons composée de 6 personnes.
tableau approximatif des frais d’clablissement de chaque famille de colons, en la supposant composée de 6 personnes, dont 3 hommes , 4 femme et 2 enfants.
Coût moyen d’une maison ou ferme, construite à chaux et à sable par des ouvriers civils,
(point d’entrepreneurs), pouvant contenir 6 personnes, 3 bêtes et les
outils aratoires. 2,500
Une paire de bœufs ou vaches de labour, prix moyen. 300
Un âne pour les transports rapprochés. 70
Deux charrues 60
Semences en blé et en orge pour G hectares à ensemencer la première année, dont 5 en blé et 1 en orge :
6 quintaux métriques de blé à f. 22 les 100 kilos. 132
2 quintaux métriques d’orge à 15 id. 30
A reporter, »...
Report . 3,092
Nourriture composée comme suit :
4 quintaux métriques de blé
par homme
et par an à f.
365 litres de vin
id.
id.
100 kilos de légumes secs
id.
id.
30 litres d’huile
id.
id.
30 kilos de sel
id.
id.
Total par homme et par an. .... 272,23
Nourriture pour 3 hommes et pour 1 femme pour 1 an, k 272,23 1,089
Id. pour 2 enfants, à 150 » 300
Total des frais de construction et de l’établissement d’une famille pendant 1 an . f . 4 , 481
Sur la somme de f. 4,481 ci-dessus, le Gouvernement rentrerait dans ses avances de la manière suivante :
F. 4,481 Avances.
Ipour f. 2,500 valeur de la maison, dans. .... pour 162 id. des semences, dans. ... .
pour 1,389 id. de la nourriture de la famille pendant une année, dans .
Reste. . . f. 430 Valeur des bœufs, de l’àne et des charrues, dont le Gouvernement ferait l’abandon.
Les causes qui ont entraîné jusqu’il ce jour la non réussite d’un grand nombre de colons établis dans nos villages, se trouvent évitées parle système que nous venons d’exposer; en effet, le colon trouve, à son arrivée, des terres et une habitation convenable, les bestiaux et les outils nécessaires à leur exploitation; outre ces avantages, il n’aura pas à se préoccuper dans la première année, de l’alimentation de sa famille, et s’il a apporté quelques fonds, ses besoins de premier établissement assurés, il pourra les employer à la culture.
Est-ce à dire que toutes les familles d’agriculteurs qui viendront en Algérie devront être établies d’après le système que nous venons d’exposer? Non. Mais un grand nombre, selon nous, devrait rêtre, et jusqu’à ce que la population agricole ait pris de l’accroissement , et donné l’élan par des succès obtenus, à une immigration de nombreux colons sérieux.
Le Gouvernement a fait de grandes dépenses pour la prospérité de l’Algérie en général , mais pas assez, qu’il nous soit permis de le dire, en faveur de la colonisation par l'agriculture, de laquelle dépend cependant la possession productive du pays.
Mais aux conditions que nous venons d’exposer, la terre répondra par sa fertilité aux efforts intelligents qui seront faits pour la faire produire ; elle est généralement meuble et facile à cultiver dans ies zones qui ne sont pas envahies par les palmiers-nains et par les broussailles : les rendements constatés par des cultures en grand, faites par quelques grands propriétaires pendant plusieurs années, ont donné la moyenne de 14 à 46 pour 1 pour le blé, et de 18 à 20 pour l’orge, et l’on peut affirmer que ce rendement sera plus élevé lorsque les terres seront cultivées par le colon paysan et sa famille.
Il a été également constaté que les terres arrosables donnent quatre récoltes de pommes de terre par an, et les terres meubles non arrosables, deux récoltes.
L’olivier, le mûrier, sont des arbres du pays ; ils donneront des produits assurés pour la consommation et l’industrie, quand le premier sera greffé convenablement, et que les feuilles du second seront cueillies par les familles des colons et des indigènes.
La culture du tabac prend un grand développement, ainsi que nous l’avons déjà démontré.
On le voit, le sol algérien est riche et varié dans ses produits. Quel est le pays qui puisse offrir, comme lui, une réunion semblable d’éléments de prospérité? Nous n’en connaissons point. Nous savons bien que les céréales font la richesse des provinces méridionales de la Russie et de la Poméranie ; l’olivier, celle du royaume de Naples, de l’Archipel et de l’Andalousie ; la soie , celle du Piémont. Mais la Providence a réuni dans notre colonie tous ces éléments de richesse territoriale ; ne les rendons pas stériles par trop de parcimonie dans les allocations des fonds, qui peuvent seuls en permettre les développements, en venant en aide à l’établissement de la population colonisatrice.