‹ Notes sur AristophaneChapitre 10 sur 13 · SUR LES NUÉES D'ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

SUR LES NUÉES D'ARISTOPHANE

JSous n'avons pas dans toute son intégrité le texte primitif des Nuées. Vaincu dans le concours de 423, Aristophane s'était décidé quelques années plus tard (vers 418, avant l'exil d' Hyperboles) à faire subir à sa pièce l'épreuve d'un nouveau concours. C'est cette seconde et détînitive rédaction que nous possédons. Une partie de la parabase, celle qui forme la « parabase » proprement dite (vv. 518 à o(>:2), est nouvelle. Voilà comment il se fait que Cléon y esl donné comme mort, alors que dans l'épirrhema du même morceau on invile les Athéniens à convaincre Cléon de vol et à le mettre au carcan.

Y eut-il encore d'autres changements? Pour ma part, je n'en crois rien. Il va de soi que la première retouche eût consisté à faire disparaître cette contradiction qui saute aux yeux. Puisque l'auteur l'a laissée subsister, c'est donc qu'il tenait à faire rejouer sa pièce telle quelle.

Et de fait on ne conçoit guère qu'il pût agir autrement. Ce drame, injustement mis au dernier rang, il le considérait, à tort ou à raison, comme son chef-d'œuvre (1). Le refaire, fût-ce en partie, c'eût été acquiescer à la con-

(i) Cl. le V. 522, et Guêpes, vv. 6o et 1046.

damnation et s'interdire d'appeler de la sentence des premiers juges. Dans ces conditions, on s'explique aussi que l'archonte présidant au concours ait refusé de l'admettre, car il est établi que les Nuées n'ont été représentées qu'une fois, du moins officiellement.

En somme, la légende d'une double et totale recension ne repose que sur le témoignage d'on ne sait quel magister byzantin, lequel, comme l'a très judicieusement montré M. van Leeuwen , n'était pas mieux documenté que nous et s'est borné à paraphraser à sa manière la parabase. S'il eût existé dans l'antiquité un autre texte que le nôtre, pareil document sur un homme tel que Socrate n'aurait pas manqué d'être cité quantité de fois, notamment par les Alexandrins. Or il se trouve que nous n'en connaissons pas un seul vers.

Le fâcheux, c'est qu'on est parti de là pour faire le procès à la pièce elle-même. Des érudils que leur tour d'esprit désignait plutôt pour commenter Euclide se sont avisés que les Auées, sous leur forme actuelle, n'offrent qu'un amalgame maladroit de scènes empruntées aux deux rédactions. Nous ne les suivrons pas dans leurs dissections et analyses, n'allant à rien de moins qu'à prouver que la comédie la plus fortement charpentée et la mieux conduite de tout le théâtre antique n'est qu'un tissu de contradictions et d'incohérences. On ne réfute pas pareilles aberrations, mais il y a une leçon à en tirer.

Ces ennemis des vers qui parlent théorèmes

(ainsi les aurait désignés Voltaire) nous montrent une fois de plus, et on ne le fera jamais trop, combien il importe de se tenir en garde contre les fantaisies des songe-creux byzantins.

De toutes les comédies d'Aristophane, les Nuées est celle qu'on a le plus lue et commentée. Il s'en faut bien pourtant que l'on s'accorde sur les difficultés. Au contraire, il semblerait que chaque éditeur prenne à lâche d'en susciter de nouvelles, pour avoir le plaisir de les résoudre. De plus en plus on s'écarte de la tradition manuscrite, et sous prétexte de reviser ou d'amender le texte, on ne fait le plus souvent que le gâter. La raison en est facile à dire. Imaginer des conjectures est de tous les passe-temps qui peuvent tenter un philologue le plus agréable, le plus décevant et le plus aisé; car de substituer un mot grec à un autre mot grec, ce n'est affaire que d'un peu de mémoire, et à défaut de mémoire, un lexique suffit. Si ingénieuses qu'elles soient parfois, on aurait tort de prendre pour argent comptant ces fantaisies. Le point est de savoir discerner avec sûreté les passages, bien moins nombreux qu'on ne pense, où les copistes se sont réellement trompés, et c'est à quoi l'on reconnaît le vrai critique. En telle matière, ni notre sentiment particulier ni notre courte expérience ne sont des critériums suffisants. Pensez seulement à la iigure que ferait le plus fort des modernes hellénisles en présence de la marchande d'herbes de Théophraste. Sûrement la bonne femme ferait tout autrement que de sourire, et prendrait son interlocuteur, non pour un étranger, mais pour un Scythe. La simple prudence, sinon la modestie, devrait donc nous empêcher de repétrir sans cesse et de refagoter, si j'ose dire après M">« de Sévigné, les plus précieux monuments de l'antiquité. Pour nous en tenir à Aristophane, depuis G. Dindorf il n'est pas une édition qtii ne soit défigurée par nombre de prétendues émendalions introduites dans le texte. Notre assurance est telle (lue

nous ne soupçonnons même pas que vingt fois contre une c'est au poète lui-même que nous inlligeons une leçon de grammaire ou de métrique, quand ce n'est pas une leçon de goût.

Nous avons eu l'occasion ailleurs de défendre la leçon des manuscrits à propos de deux passages des Nuées, savoir yu(i.vaa-tu)v, au v. 417, et Tipûrouç, au v. 523. C'est ce que nous essayons de faire encore dans la plupart des noies qui suivent.

51 T| o'au [a'jGO'j, xpôxo'j, xaTayÀw:T'.(Tu.âT(i)v...

Les anciens appréciaient beaucoup le safran pour son odeur. Ils en faisaient un baume pour oindre la peau, xpôx'-vov |jLÙpov (1); ils le mêlaient aux tleurs des couronnes dans les banquets (2) ; ils l'infusaient dans le vin (3); ils en tiraient une essence qu'ils étendaient à l'occasion avec de l'eau (Ovide : liquidum crocum), etc. C'est donc bien du parfum, et non, comme on le prétend, du vêtement de femme appelé crocote, qu'il est ici question. Le tombeau même de Lais exhalait une suave odeur de safran :

Y.ç xal 'j-'eùwoe'. T'jpipoç oOwSe xpôxw (4).

Libanius comprenait comme nous ce passage, auquel il fait certainement allusion dans sa 37* déclamation

(1) AnlhoL. Palat., XI, 34, 6; Théophraste, de Odor., 27.

(2) Plutarque, Symp., III, 4, 3.

(3) Idem, ibid., VI, 7, 2. — Lucien, yigr., 31.

(4) AnthoL Palat., VII, 218, 8, et les interpr.; aussi VII, 711.

83 vr, TOV no(T£'.ôw toutovI TOV "I-7:!.0V.

OuToç ou o'j-o'ji (on verra par les exemples qu'il n'y a pas de différence à faire) se prend très souvent dans un sens emphatique, en parlant de personnes ou de choses insignes dans leur genre. Alors il se traduit exactement en latin par ille, en français par ce fameux, en bonne ou mauvaise part.

En voici quelques exemples tirés d'Aristophane : JS'uées, 1403, Swxpà-r.ç oj-ot-: {va fer ille Sisyphus, Hor.); Gren., 4:29, KaXXiav toùtov ■7(j^j'l--o^uou{XenophonSocraticus ille, Cic); Guêpes, 592, o [i-éyarç o-jtoç Ro).axo)VJuo; {magno illi Alexandro simillimus, Paterculus); Paix, 55, To^ç ù-sp-^voûéouo-'. ToÙTOt-ç ; Acharn., 427, BeAXepocpôvTriÇ 6

Je me borne à ces échantillons. Si « Bellérophon le glorieux boiteux » est clair, « Poséidon le glorieux hippien » ne l'est pas moins. Les deux textes sont parallèles et ne sauraient s'interpréter différemment. Où prendrait-on prétexte de cette distinction? A moins qu'on ne dénie à la gloire du dieu le lustre qu'on accorde à celle du héros. En latin, on traduirait Neptunus ille equeslris. Et de fait. Plante a dit, à l'exemple d'Aristophane : quod ille facial Jupiter (2).

(1) On trouverait des exemples dans les classiques français. « Comme disait cet historien » (Quinte Curce). Bossuet, Or. fun. de la reine d' Angleterre. — a II n'y avait qu'une de ces fleurs, a dit cet homme, en Europe » (un maître botaniste). 0. Feuillet, Rédemption.

(2) Fritzsche prétend que ille Jupiter signitie « Jupiter qui siège là-haut ». Concédons-lui cela. Mais ne peut-on en dire autant d'Apollon et de Poséidon? Dans la croyance des Grecs, les dieux ne

Quoiqu'il ait élé relevé par les grammairiens (entre autres par Kùhner-Gerth, § 467, 5), cet emploi spécial de ouToç n'a été que trop souvent méconnu, et il en est résulté de très singuliers contresens. Ainsi dans notre passage la plupart des interprètes, Lobeck, Teuffel, Kock, iMerry, Hickie, Blaydes, van Leeuwcn , attribuent à OU-OC, une idée d'indication précise et supposent qu'il y a dans un coin ou l'autre de la scène une statue de Poséidon, que l'acteur serait censé montrer du doigt.

Il en va de même d'un autre endroit d'Aristophane, où Apollon est invoqué de la même manière, <^k xôv 'A7rôX).o> TO'jTovi (1), non pas cette fois dans la rue, mais dans l'enceinte même du Thesmophorion. Suivant certains de ces éditeurs, ces désignations se rapportent à des idoles installées, non par occasion, mais à demeure, sur la scène. En d'autres termes, ils se figurent celle-ci comme une sorte de plate-forme ornée de colonnes et de statues, quelque chose comme la tribune des Rostres à Rome. Sur ce décor permanent venait s'appliquer le décor spécial à chaque pièce. Comment l'illusion scénique s'accommodait de ce double décor, dont on ne conçoit ni la convenance ni l'utilité, c'est ce dont on ne s'inquiète guère, et ce qu'il fallait pourtant commencer par expli-

sont-ils pas présents partout? Pindare le déclare expressément à propos d'Apollon {Pyth., III, 27). Dans Euripide, Athéna dit, s'adressant à Oreste absent : xXûîi; yàp œùotjv xarnsp où Trapwv Oeaç {Iphig. T., 1447), ce que Plaute traduit textuellement, en le mettant dans la bouche de Jupiter : Audis qiiœ dicn, lametsi prœsens non ades {Amph., 3, 22). Vous serez bien avancé quand vous aurez rendu fj-à t6v 'AttoXXw touxovî par « J'en atteste Apollon qui m'entend ». (1) Thesmophor., v. 748.

quer. Demandez-vous quel visage devait faire cet Olympe de dieux sur le Caucase, par exemple, en face du calvaire de Prométhée, au bord de la mer, au milieu d'un camp grec {Hécube, Ajax, Troyetmes, etc.), ou encore devant la ferme de Trygée [Paix], ou parmi les rochers et les halliers servant de cadre au nid de Térée {Oiseaux).

Qu'il y eût des cas où les statues trouvaient leur emploi, qui songe à le nier? Ainsi quand le décor de fond représentait un palais, souvent le péristyle contenait une ou plusieurs effigies de dieux : Artémis et Cypris, dans VHippohjle d'Euripide; Apollon, dans Y Electre de Sophocle. De même lorsque la scène figurait une rue, ou y mettait un Hermès. Quoi d'étonnant? Les choses ne se passent guère autrement de nos jours. A Athènes les frais de ce genre incombaient au fermier du théâtre ou plus probablement au chorège.

L'auteur de ce bizarre paradoxe sur la décoration scénique, c'est Fritzsche. Sur la foi de témoignages équivoques ou mal compris, il se flatte d'avoir démontré qu'en tout cas une statue d'Apollon faisait partie intégrante de la scène, peut-être aussi, mais il n'en est pas aussi sûr, une autre d'Athèna. De Poséidon il n'a pas trouvé trace dans les textes, mais cela ne l'empêche pas d'affirmer que dans les Nuées une statue du dieu, « et splendide », il n'en fait pas doute, se dressait devant la demeure de Strepsiade. Un autre monument, un Dinos, faisait pendant devant le logis de Socrate. Ajoutez-y l'Hermès dont il est question au v. 1478; de compte fait, voilà au moins cinq statues, sans parler de celles que nous ne connaissons pas.

Le digne savant est si convaincu de l'excellence de sa théorie, qu'il traite de menteur effronté le scholiaste

citant comme une locution courante : pià toùtov xèv 'Acrx)^7l7tt.ôv {quœ sunt impudenter mentientis) , et qu'il déclare brouillé de naissance avec la muse comique {natus musa comicorum irrita) celui qui s'aviserait d'y redire.

Lui se contente d'être brouillé avec la logique et le sens commun, car sa théorie ne lient pas debout. Cette dispendieuse idole de Poséidon, qui donc est censé en avoir fait les frais? Ce n'est pas Slrepsiade apparemment, qui depuis son mariage a pris ce dieu en grippe. Supposé d'ailleurs que ce soit lui, comment se trouvet-elle là? Car Strepsiade, nous le tenons de sa propre bouche, habite à la campagne, bien loin d'Athènes. Il faudrait donc présumer qu'il l'a emportée dans ses bagages, quand la guerre l'a forcé à se réfugier en ville. Accordons encore cela, mais au moins faut-il qu'on nous dise où il l'aurait placée cette statue. Dans la chambre à coucher? Alors les spectateurs n'auraient pu l'apercevoir. Devant sa maison? A qui ferez-vous accroire qu'il fût permis d'encombrer la voie publique d'un monument? Et quand on ne ferait compte d'aucune de ces objections, semble -l-il présumable que le poète ait imposé à son chorège ce surcroît de dépense pour l'unique plaisir de mettre un démonstratif à la suite de la formule très claire par elle-même [j.à -ov [loo-eiow?

Plus plaisante encore est l'histoire du Dinos. Socrate, d'après Aristophane, ne croit pas aux dieux. Il a donc été amené à expliquer à Slrepsiade que l'univers est régi, non par Zeus, mais par un tourbillon. De sa part cela s'entend, tourbillon, en grec Aù/oç, étant un de ces termes vagues, chers aux idéologues et aux inventeurs de cosmogonies (Anaxagore, Démocrite, Descartes, elc).

Mais Srvoç est aussi le nom d'un vase à boire : il en est question dans une autre comédie (1). Le naïf Strepsiade ne sait pas trop duquel des deux Socrate a voulu parler. Plus tard il avouera sa sottise et regrettera de s'être laissé mettre dedans « à cause de ce maudit Dinos », 8ià TouTovl TÔv /iîTvov (v. 1473). Et il ajoute cette apostrophe que l'on a suspectée, j'ignore pourquoi, car elle est aussi claire en grec qu'en français : « Malheureux que j'étais, dire que je te prenais, vile poterie, pour un dieu ! »

Fritzsche, comme si Socrate était solidaire du quiproquo, a imaginé de caser devant la demeure du philosophe, en guise d'enseigne et de symbole, un Dinos en terre cuite, invention dont il se montre particulièrement glorieux.

Pour moi, dût la Muse comique me renier à jamais, j'avoue que l'erreur de Strepsiade me semble excusable au prix de la sienne, et que des deux interprètes de la doctrine de Socrate, ce n'est pas Strepsiade qui me paraît le moins intelligent.

. M. van Leeuwen n'a eu garde de tomber dans pareille méprise. Mais comme il s'en lient au sens primitif de oÛToç, il n'a trouvé d'autre moyen de se tirer d'affaire que de lire :

(xXA ' èyùi TOUT '(ÔÔ[JI.Y1V

(Subito domum intrat, unde statim redit vas rotundura afFerens : j

5',à TOUTOVÎ, TOV BrvOV.

Voilà en effet qui coupe court à toute difficulté.

(1) Guêpes, V. 618.

C'est comme qui dirait : « Spectateurs, vous savez comme moi ce que c'est qu'un Dinos; n'importe, je vais vous chercher l'ustensile en question : il n'est rien de tel que de voir les choses. » Seulement soyons logiques jusqu'au bout, et quand, dans Lysislrata (v. 1168), nous entendrons le délégué d'Athènes réclamer, en échange de Pylos, la ville d'Echinos, le golfe Maliaque et Mégare, ne manquons pas de mettre :

TO Ocirva Toiv'Jv 7zy.py.ooH ' 'riiiLV

(Subilo domum abit, unde non ita mullo post redux ingéniera tabulam affert :)

TO'JTOvl

7tpwT'.0Ta TGV 'Eyt,voùvTa xal tov iVIriX'.à...

179 cx TTiÇ 7iaAa{(7Tpaç Oo!.'jj.àTt.ov if^eiXtzo.

Traduisez librement : « 11 se lira d'affaire par un tour de passe-passe. » Le sens de ce proverbe — car c'est un proverbe — n'est pas douteux. On sait, par quantité de témoignages, qu'il n'y avait pas de lieu à Athènes où l'on commît plus de vols que dans les palestres. Pendant que les lutteurs s'exerçaient, certains faisaient métier de s'introduire dans le vestiaire et d'y dérober les vêtements. On avait eu beau décréter la peine de mort contre les coupables, le cas n'en était pas moins fréquent, à ce point que subtiliser le manteau était devenu une expression courante, comme de nos jours faire le mouchoir. Ceci pour expliquer l'article devant lixi-ziov.

Mais celle locution avait reçu de l'usage un sens tout

spécial. De même qu'en français prendre ou gober le morceau signifie se faire attraper; en grec, faire le manteau à la palestre voulait dire attraper les autres ou, plus rigoureusement, profiter de ce qu'ils sont occupés ailleurs pour les attraper. Cela ne résulte-l-il pas clairement du texte même des Nuées? Et c'est bien ainsi, selon moi, qu'avait compris l'un des scholiastes, dont la note, assez mal rédigée, peut se résumer de la sorte : « Il fallait dire : il se mit à tracer des figures sur l'abaque et sut si bien nous intéresser qu'il nous fit oublier la faim. Au lieu de cela, le poète ajoute : il subtilisa le manteau à la palestre. » C'est tout à fait cela. Dommage seulement que le scholiaste n'ait pas ajouté, comme il le fait ailleurs : e^xô-ïtoç o'evxaùQa tj -apoL[j.ia sXyi'jÔyi.

Que l'expression soit obscure, je n'en disconviens pas. Elle l'est d'abord et doit l'être pour ce rustre de Strepsiade que l'on cherche à éblouir. Elle l'est surtout pour nous qui ignorons le proverbe. Electre reconnaissant la boucle de cheveux de son frère (v. 536) nous le serait pour le moins autant, si nous ne possédions les Choéphores d'Eschyle. Cela s'explique par la simple considération qu'Aristophane écrivait pour ses contemporains, non pour les lecteurs d'aujourd'hui.

En tout cas, il n'y a pas la moindre raison de corriger quoi que ce soit, car s'il n'est pas de passage plus controversé, il n'en est pas non plus de mieux confirmé. Sans parler de l'unanimité des manuscrits, on le trouve cité dans deux auteurs anciens; d'abord dans Arrien (1), qui n'y a rien compris, ce qui n'est pas pour étonner

(1) Entretiens, IV, 11.

chez un écrivain de six siècles postérieur à Aristophane; puis dans Démétrius d'Alexandrie (1), qui, lui, n'a pas pris le change, à ce que je crois du moins, et le cite comme exemple de la tournure appelée coup de surprise, âTipoTSoxYiTov.

Qu'il s'agit d'un proverbe, un mol du texte suffit à le démontrer, savoir è^TOpa;. C'est « le soir » que se passe la scène en question. Or les palestres, et pour de bonnes raisons (2), se fermaient dès avant la tombée du jour : la loi, citée par Eschine (3), était là-dessus formelle. D'ailleurs, suivez en idée l'Athénien dans l'emploi de sa journée, et demandez-vous ce qu'il aurait fait là, une fois la nuit venue, car l'èa-Ttépa faisait partie de la nuit. Il n'est donc conjecture qui tienne : qu'on lise Oof[jiâTt.ov, 9ujj.âT'.ov, O'jXàx'.ov, ce qu'on voudra, qu'on suppose n'importe quelle lacune, la phrase de toute manière ne peut être prise qu'au figuré.

Et puis, ô savants, mes maîtres, ne voyez-vous pas qu'en vous attachant au sens littéral, vous prêtez au poète la plus criante des inconséquences? Cette pièce des Nuées, que vous avez si doctement commentée, l'avez-vous lue avec soin, que vous ayez pu vous arrêter un instant à l'idée de Socrate menant ses disciples à la palestre? Et si vous l'avez lue de près, que ne vous est-il souvenu que le « pensoir » est une basse fosse, un « antre de Trophonius », d'où l'on ne sort, après un long apprentissage, que pâle et exténué, « pareil en tout aux prisonniers de

(1) Hepl £p[jiT,v£Îa<;, 152.

(2) Voir ma note sur le v. 428 des Cavaliers.

(3) C. Timarque, 2, 30.

Pylos »? A la palestre, grands dieux! alors qu'on vous dira, que le même personnage vous dira , quelques vers plus loin, que le maître ne souffre pas même que ses blêmes pupilles mettent le nez à l'air.

248 Tw yàp Ô'{jivut' ; y\

<noapéo!.Tt,v, waTrep sv Bu!!^avTU|>;

Ces deux vers me semblent d'une rare limpidité. Ce sont les nombreuses conjectures que je ne parviens pas à entendre. "Ojjlvute est pris absolument; tw est un datif instrumental au neutre, '( au moyen de quoi? », et (Ti,oap£0!.<nv est un autre instrumental.

C'est, je crois, M. Kock qui éleva les premiers doutes. S'appuyant sur Homère (pourquoi Homère seulement?) pour démontrer que djjivuva!. xivi signifie jurare alicui, il en conclut que tco ô'^vuts ne peut vouloir dire autre chose que u à qui jurez-vous? ».

Que n'a-t-il appliqué cette originale méthode d'interprétation au V. 383 : toutI t(J) -^p-Vi 7iia-TeÙ£t.v? Puisque -(,<7T£Û£t.v TivL T!. Signifie aUcui aliquid concredere, il faudrait donc traduire : « à qui faut-il confier cela? ». Comme rien dans le texte n'autorise pareille question, voilà un second passage à condamner non moins résolument.

Demandez au premier hellénisant venu le sens de ■KvMi^a.L Tt,vL, il vous répondra : « obéir ou céder à quelqu'un ». Alors qu'allons-nous faire du v. 342 des Cavaliers : xtji xal neTzoï^ùiç â^Loîç è'^où Xéveiv È'vavxa? De traduire : « à qui obéis-tu pour oser me résister en face?»,

( iO )

il n'y a vraiment pas moyen, et voilà un troisième passage à servir d'amusette aux fabricants de conjectures.

J'en citerais jusqu'à demain, mais je crois que cela sutïît. Je suis pourtant tenu d'ajouter qu'un autre et très savant éditeur a découvert une preuve de plus d'altération dans l'emploi, inadmissible selon lui, de la conjonction yâp. Ce n'est pas la première fois (car ceci s'applique aussi aux vv. 191 et 531 et à Paix, 8ô8), mais plaise à Zeus que ce soit la dernière, qu'on aura trouvé à redire à cette particule mise à la suite de liç. Autant vaudrait épiloguer sur le sens de nam ou de enim dans quisnam ou quid enim (1). Ttç yàp est aussi fréquent en grec que qui donc en français. 11 suffît d'ouvrir au hasard Aristophane pour en avoir des exemples (vv. 191, avec la note de G. Hermann, 200, 218, 331, etc. Hésychius : -ziç yàp, Tt; ori).

Résumons. Jurer, comme dit l'Académie, c'est affirmer par serment, en prenant Dieu, ou quelqu'un, ou quelque chose à témoin. Socrate ne tient pas pour valable le serment que veut prêter Strepsiade, « car chez nous, dit-il, les dieux n'ont pas cours », ou, pour parler son langage, « ne sont pas monnaie de mise » v6[jL!.3-iJLa. Tout ce que le bonhomme comprend à cette déclaration, c'est que, les dieux une fois exclus de la formule du serment, il a bien fallu les remplacer par autre chose. Par quoi? On le lui dira plus tard. En attendant, il suppose, sans en être sûr, que c'est par un vôjjn.(T[jLa,

(1; Déjà G. Wakefield, dans ses notes sur Lucrèce, III, 7, se raillait agréablement des hellénistes pointillanl sur le sens de yâp dans TÎç yâp.

à savoir une pièce de monnaie, car c'est d'un v6[xi'7[ia. que vient de parler Socrate. De là sa question : « De quoi donc usez-vous pour jurer? Est-ce de monnaies de fer, comme à Byzance? »

271 ti~ 'Oxeavoù Tra-poç ev y.r~^o<.(; lepôv yopbv ifr^azt Nùul-

[cpat,;.

M. Sobolewski, qui vient de consacrer aux Nuées un fort intéressant mémoire, s'arrête longuement sur ce passage et conclut en proposant de lire vu;j.ç;wv au lieu de vùix^aïq. Personne, dit-il, n'accepte plus l'explication du scholiaste : (tùv \ù[j.'^aiq. S'il en est ainsi, je crois pour ma part qu'on a tort et que vJjjLcpa!,; est proprement un dativus commodi, lequel dans l'espèce équivaut au datif avec aùv.

Les Nuées, arrivées à l'extrémité occidentale du monde, dans les jardins du Père Océan, autrement dits jardins des Hespérides, y rencontrent les Nymphes. Ces Nymphes — vJuciaf., sans l'article, par antonomase — sont les Hespérides elles-mêmes, fameuses avant tout par la beauté de leur chant. Aussi les désigne-t-on par les noms de Xiyûciwvo!., àoiooi ou 'JjjLvwôot. xopat, (1).

Qu'ont-elles de mieux à faire, les Nuées, que d'user de l'occasion pour organiser de concert un de ces ballets mimés appelés hyporchêmes? Imagine-t-on tableau plus gracieux que celui d'un « chœur sacré « dansé par elles,

(1) HÉSIODE, TIléog., 518. — Euiupide, Hipp., 743; Herc. F., 394.

qui sont la mobilité même, au chant des divines musiciennes que sont les Hespérides? Peut-on sérieusement prétendre que les Nuées dérogeraient en dansant pour, devant ou avec d'autres vierges, immortelles comme elles, qui leur prêteraient le concours de leurs voix? Pas plus, ce me semble, qu'en puisant, comme on l'ajoute, l'eau du Nil dans des aiguières d'or.

Ailleurs c'est Phébus qui, dans l'Olympe, institue un chœur de dieux, un chœur chanté cette fois, auquel lui-même préside en jouant de la cithare : 4>oîj3oç àvT'.'|iâW^cov cp6pp.iYya Oewv i'7Tr\'si -/opoù^ (1). Le poète n'aurait-il pas pu dire, en retournant la phrase : ^oi^ûi ôeol y~5.vi yopoùq, « les dieux forment un chœur pour ou avec Phébus » ?

276 àpOw{ji£v cpavepal 5po<Tepàv cpO<7i.v eûàyriTOV.

EuâyïiTov, leçon de tous les manuscrits, est la forme dorique de etiriyerov et correspond au latin ductUis, « qui peut être tiré, allongé, étendu sans se rompre »> (Schol. : eûxivriTov; j'aurais préféré 0'Xxt.p.ov.) Dindorf et d'autres déclarent celle épilhète languissante. Pour moi, je la trouve simplement merveilleuse.

(1) Oiseaux, v. 219.

282 xapTtouç t' âpÔoaévav 0' lepàv yjiô^^a..

Kapuoùç choque M. Kock, qui n'admet pas qu'on puisse apercevoir « les fruits » du haut d'une montagne. Le fait est qu'on conçoit difficilement que les Nuées, pour perçante qu'elles aient la vue, discernent de si loin les olives et les figues sur les arbres. Seulement xapTïôç désigne ici les céréales, et il en est de même au V. 4119; Ecdés., 14; Gren., 382; Ploutos, 515, et cent fois ailleurs, surtout chez Homère (voir les lexiques spéciaux) et Xénophon. Il suffira de citer Isocrate : AYifjir,TYip sSwxe Bwpeàç BixTàç, xoùç xe xapTioùç xat. xt^v xe)vex7^v, « Déméter fit aux Athéniens deux présents : les céréales et l'initiation » (1). Gr. Etymol. : xapTOç, ô upôç cL^-r\xo^ YlxoLj/ao'fj.évoç affxayuç; Hésychius : o-vroç.

KapTtoùç est donc mis pour âypoùç xapTtocpopouç, et c'est en effet ce qui frappe d'abord les yeux dans un paysage. Il serait bon de relire, à propos de ce mot, la judicieuse remarque de Coray sur Hippocrate, des airs, des eaux et des lieux, t. II, p. 204.

297 wéya yàp xt, Oswv xtvsrxai. o-jjiYivoi; xoihci.ii;.

'AoiSa^ç est un datif de concomitance, sous-entendu (TÛv. Car d'en faire un instrumental et de traduire, avec M. van Leeuwen, meis incantationibus, il n'y a pas à y

(1) Panégyr., 6.

songer, pour plusieurs raisons, dont la première est qu'il faudrait au moins l'article.

On conçoit à peine que des éditeurs, qui, au v. 249

des Grenouilles, ont admis sans difficulté ê'^Gey^âpiea-Bx Tzou.'j/oXuyoTzoL'^XàaïkCK.Gi, condamnent ici xt-verrat, ioiooLlq. Ce datif n'est pourtant pas fort rare. Exemples : Hom., //., II, 449, à'kylfiTM ; in, 2, y-^ayyfi '^' evoTt-^ t' îcrav; Eur., Or., 1473, tV/â; Soph., Trach., 147, Y.Bovarç; EL, 704, é'xToç èl AûwXiaç çavQaro-i, -wÀoi.ç. Et même en prose : Hérod., IX, 59, (Bofj ts xal 6piO>tp £7UYi!,crav; Xénoph., Anab., I, 7, 4, xpa'jy?, ttoa)./; £7rîa5-t.v. {Autres exemples dans Kiihner-Gerth, § 425, 6.)

ou yàp uà \C oltÔ' otÙi tîXs^tto'jç aurai, |3ôa-xo'J(7t. Tocpic-Tàç,

0oupiO[Jiâv7£(,ç, îlaTp&Té'j^va;, a"ypayt,oovUy<apyoxop.r,Taç' xjxXiwv T£ '/opwv aTuaTOxàuitTaç, àvôpaç p.£T£wpO'^£vaxa(;, oûokv oowvTaç, pôo'xotjo'' àpyoùç, otî. Taùraç {jLûUTOTCQioûirtv.

Ce passage, d'un tour si aisé et si piquant, est généralement tenu pour suspect. Je crains qu'on n'ait pas vu qu'il y a là deux propositions distinctes : 1" les Nuées repaissent quantité de sophistes, 7r).£L<7T0'jç auTat. pôo-xouat o'O'jJtdTâç (c'est à savoir Ooup!.ojjLâv':£t,ç, tlaTpoTÉyvaç, etc.); 2° elles repaissent certains des poètes cycliques, [iJôuxouo-t TE xuxAÎwv yopwv àauaTOxâpnrTaç (àvopaç {xerewpocpsvaxaç , oûoEv ôpwvTaç). Ces deux propositions sont reliées entre elles par un simple te, ce qui est fréquent. Il suffit de marquer un repos après le second vers. De même dans

le chant antislrophique de la parodos, un repos doit être marqué au v. 505, devant ojpavwiç te ^boïç (1).

C'est pour avoir mal fait la construction que des éditeurs ont coupé en trois le dernier vers :

otiSev Bpwvxaç. STP. (Sôo'xoua'' âpyoûç ; I^QK. OTt,

D'autres suppriment tout uniment ce vers, où ils ne voient qu'une double tautologie, sans prendre garde qu'ils suppriment en même temps la liaison, et que la suite du dialogue n'a plus où se rattacher.

Pour moi, cette tautologie, non seulement ne me choque point, mais je la tiens pour une de ces trouvailles de style qui sont une fête pour l'esprit. J'ai assez insisté ailleurs sur cette figure de diction si chère aux Attiques (2) pour qu'on m'excuse de ne pas y revenir aujourd'hui.

(i) Lequel xe fait l'office de xat, et, quoi qu'en disent G. Curtius, >§ 624'"'% 4, et Kuhner-Gerth, § 519, 2, n'a rien de commun avec itaque. C'est encore là une imagination de grammairiens réduite à néant par quantité d'exemples, entre autres Oiseaux, 1099; Thesmoph., 973 et 977. On a corrigé à tort, selon moi, le passage suivant de Lysistrata (vv. 579 et ss.), qu'il suffit de ponctuer de la sorte :

sTxa ^aîveiv eIç xaXaOt'axov xoivtjv ei^voiav, aTravxai; xaxaiJLtYvûvxa; * toui; ts [xeTot'xouç, xe'i xiç ^ô'voç r^ cp^Xo; ùjxïv, xe't TIC dcpsc'Xsi xe]!) 8T)[j.oatt[j, xal xoûxouç syxaxap^at.

« Il convient de mélanger ( xaTap.tYvuvai ) tous les citoyens, et même d'ajouter au mélange (lYxaxafAtyvuvat) métèques, étrangers et débiteurs du trésor. »

(2) Du choix des motx chez les Attiques. Bruxelles, 1903.

Il y a une autre remarque à faire sur le mot (^(jax-oy.i^Tz-aq. Aristophane désigne par là ceux qui s'appliquent à suivre les plis et les replis de l'ode, les û[ji.vwv ~-'jyyi de Pindare (1), à travers le rythme, la mesure et la danse. On l'expliquerait assez bien par le xa[jL7iù).ov ixiXoq oihiVMy de Simonide (2), ou par le xa-raxàjjLTTTwv Taç T^pocpàç du poète lui-même (3). Il ne s'agit donc nullement des inflexions compliquées de la voix, et le passage n'a rien à voir avec les vv. 970-971. dont on a coutume de le rapprocher. Socrate, songeant à ceux des poètes lyriques chez qui la forme prédomine sur le fond, les appelle dédaigneusement â!7p.aToxàfjLTtTat., comme on dit en français un « croque-note » pour un musicien.

464 tÔv — âvTa ypdvov [xz-:' sjjloù ^'r\kiù~6xai:ov pîcv àvOpw-

[tcojv oiàçEi^.

C'est une malheureuse idée qu'a eue M. van Leeuwen de partager entre Socrate et Strepsiade le court intermède lyrique qui va du v. 457 au v. 47o.

Ce ne seraient donc pas les Nuées, toujours bienveillantes et pour cause à Strepsiade, ce serait le philosophe gourmé et morose qui, changeant tout à coup de manière, féliciterait son futur disciple, l'assurerait de sa protection et ferait luire à ses yeux la perspective, non

(1) Olymp., I, 105.

(2) Fragm. 29, Bergk.

(3) Thesmoph., vv. 53 et 68.

seulement d'une gloire sans rivale, mais d'un cabinet d'affaires des mieux achalandés. Imagine-t-on rien de plus incompatible avec le caractère prêté au personnage? Et c'est en chantant que celui-ci ferait ces belles déclarations. Socrate chantant! Où trouvera-t-on dans Aristophane un autre exemple de pareil oubli des bienséances scéniques?

Sur quoi se fonde-t-elle celte nouvelle répartition des rôles? Uniquement sur le vers ci-dessus : « Tu passeras de tout temps avec moi la plus enviable des vies. » Car ce « moi », selon M. van Leeuwen, ne peut s'appliquer qu'à Socrate.

Ainsi Strepsiade, qui n'est venu trouver le maître sophiste que dans l'unique espoir de se débarrasser de ses dettes, se verrait engagé à passer avec lui le restant de ses jours? Voilà ce qu'on nous donne comme vraisemblable, tandis qu'on déclare inadmissible qu'il prenne le même engagement envers les Nuées.

C'est précisément le contraire qui est vrai. « Passer sa vie avec les dieux » était chez les Athéniens une expression consacrée. Nous en avons la preuve dans un passage du Phédon : [rr, (]>'J/-/i] 'j-âp-^ei, e-joaifjiov', e^vat, w(77:ep ok XeysTa!, xaTa twv ]j.e}JL'Jï|jjt,£vcov, wç âXYiGwç tÔv XotTîov ^pôvov [jLSTà Twv (tewv Btàyouo-a (1), Pesez bien les mots tôv Xol-ov yoôvo^/ p-STa -wv Oewv Siâyô'.v, c'est la formule même d'Aristophane. Et cette formule, qui, suivant Platon, appartient à la langue des initiés, est d'autant plus de saison à propos de Strepsiade que celui-ci vient

(4) Phédon, p. 81 A.

justement de subir une initiation; Socrate a pris luimême le soin de nous en avertir (v. 238).

Le chœur fait donc son rôle quand il promet au néophyte, comme dans les mystères, de le faire jouir sa vie durant de la protection, non des dieux, mais des Nuées elles-mêmes, qui désormais en tiendront lieu pour lui.

528 è^ Ôtou yàp èvGâo' ùtc' âvSpwv, olç TiSù xal Xsyeiv, h cToy^pwv T£ '^w xaTaTTuywv apiar' i^xoufTofTYiv...

Oïç rfiù xal X£y£t.v, verba corrupla, prononce M. van Leeuwen; je cherche vainement pourquoi. Le poète fait allusion à sa comédie des Détaliens, la première qu'il eût donnée au public. Jeune et inconnu qu'il était, il avait réussi, sous un nom d'emprunt il est vrai, à se faire agréer de l'archonte, et sa pièce avait, paraît-il, obtenu le second prix. Dès lors que voit -on d'obscur dans cette phrase : « Depuis qu'un auditoire, devant qui c'est déjà plaisir de se faire entendre, a fait à ma pièce un brillant accueil »? Aristophane pouvait-il d'une manière plus délicate se vanter de ce premier succès? Quand bien même sa comédie n'eût pas été couronnée, n'étaitce pas pour un jeune homme un plaisir à la fois et un honneur que de s'être trouvé, parmi tant de concurrents, l'un des trois élus désignés pour prendre part au concours?

Oïç, faut-il le dire? est un dalivus commodi, comme v6{ji.cpat.ç, au V. 271. Quant à riSù xal Xéyet,v, M. Blaydes donne assez d'exemples pour qu'il soit inutile d'insister.

o93 a'JOt.ç èc, "zi^y aJ.ov b^Zv, eï~i xâçr^uâpTôTS,

é— l To ^é\zi.oy To Tzpy.-fixa. t-^ -ô/.ei, ^uvoîasTai..

Bentley lit (bç -zà^yaïov ûp-etç; d'autres, au lieu de <7-jyoi<7eTcti, proposent à-Tza^-riTt-zai, (TUjjLJ3-/iO'eTa', on ^ua-r/io-exat,. Je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait rien à changer.

Bentley, et la plupart des éditeurs à sa suite, se sont mépris sur èç -zi^jaxov, qu'ils rattachent à tort à ^uvoto-e- Tai, alors qu'il se rapporte à la phrase entière. C'est en effet une locution adverbiale, justifiée par quantité de locutions pareilles, et qui se lit en propres termes dans Lucien : 7teTTeùet.v eç tô âp^arov sttI xap'jwv {Saturn., 9). Elle équivaut à xatà zb ioyaXov î^oc,; et comme l'adjectif dpyjy.loc. a souvent dans Aristophane le sens de antérieur, ci-devant (1), on la rendrait rigoureusement ici par efç Tov TTûdtrQev xpô-ov, pristino more, « comme par le passé ».

"Tp.'.v est simplement un dativus ethicus.

Au vers suivant, ce qui choque les éditeurs et leur est insupportable, c'est ;'j|jicp£p£a-9a!. au passif. En vain citerez-vous Hérodote, qui emploie le terme dans la même acception : cette autorité a peu de poids, paraît-il, surtout, vous l'aurez deviné, quand on a soi-même une conjecture à placer. Que nous importe Hérodote, déclare M. van Leeuwen; ce n'est pas à lui, c'est à Aristophane que nous avons affaire. Voilà qui est catégorique, mais paraît un peu risqué tout de même. Ne dirait-on pas qu'Hérodote

(1) Caval., 507; Paix, 694; Ecclés., S85. — Hésychius : àp-^aiov, irptlJTov.

ne savait pas sa langue, car, actif ou passif, on ne voit là rien qui tienne au dialecte? Ou serait-ce qu'un Athénien n'aurait pas compris Hérodote? Il n'est pourtant pas difficile de démontrer que (T'jji.cp£pe!,v ou a-'j^ucpépea-Oa!, s-l TÔ [3sÀ-:!.ov sont deux expressions également correctes et ne différant entre elles qu'au point de vue de l'analyse syntaxique.

A l'actif, a-jij.'i£p£t,v signifie adjuvare, prodesse, être profitable ou avantageux, concourir à. I.uy/çéoeiy è~i -h pél-wv ou £-1 TÔ aui,£!.vov est une locution courante, qui se lit entre autres iî'cc/es., 475; Xénophon, Anab., Vil, 8, 4; Andoc, de M y s t., 10, 35.

Au passif, c7j^u.œ£pea-9ai est synonyme de a-'j[A[3aiveiv, o-ujj-i-TE'.v, à-xvTav, accidere, evenire, succedere, arriver, se passer. Rien de plus attique; il n'est pour s'en convaincre que de feuilleter Thucydide, I, 9, 2 et 23, 1; VII, 44, I ; VIII, 83, 2 et 84, 1. Qu'on prenne la peine de vérifier ces divers passages, et l'on verra que, non moins qu'Hérodote, Thucydide aurait écrit : a-cpt. àtj.£t.vov c-jvo{cr£Ta'. (V, 82) OU bien a'JTor^'.v r,!j.rv 7zol\y. <TU]x'fép£r:a.i ÊTTÎ TÔ àuLc'.vov (VII, 8). Dès lors, je ne comprends plus ce qu'on peut trouver à censurer dans i~[ -h {SsXt'.ov tô

Dans le fait, les deux manières de dire se ramènent au même sens. Qu'une chose « se produise « ou qu'elle « contribue» à l'avantage de la cité, au fond c'est tout un, virtuellement sinon littéralement : les deux formules répondent à une troisième, qui les résume : -:p£-£t.v £7:1 TÔ jâ£)-i,ov, « tourner au profit de », celle-là même dont le poète a usé quelques vers plus haut.

C'est également ainsi, selon moi, qu'il convient d'interpréter le vers 919 des Héraclides d'Euripide : ç'jp.^Épera'.

( îS7)

Ta TToXAà TtoXXor;, « presque tout succède aux nombreux enfants d'Héraclès » , proposition qui au moyen de xal yàp se trouve développée dans les six vers suivants.

SQKPATHS

Ttç aXXoç (zvtI to'jto'J!. to'j oax7'J).o'j ;

STPE^FIAàHS

6o4 Ttpô TO'J akv, ET 'iuLO'j 7uat,oô; ô'vToç, oi)-o<si.

Répartis de la sorte, ces vers, que Duker avouait ne pas comprendre et que personne depuis n'a compris mieux que lui, n'ofFrent plus la moindre difficulté. On s'assurera, en parcourant les scholies, que la plupart des manuscrits antérieurs aux nôtres donnaient à Socrate le V. 653, leçon qui, à nos yeux, ne fait pas l'ombre d'un doute.

Le philosophe a entrepris de prouver à son nouveau disciple qu'il est essentiel de connaître les rythmes, parmi lesquels celui du dactyle, le pj6;ji.ô; y,y-y. oâxTJÂov. Que ce dernier mol signifie à la fois dactyle et doigt, tout homme cultivé le sait, mais non pas Strepsiade, qui n'a jamais appris à scander. Pour lui oâxTjAo; est un doigt. Le rythme y.y.-y. ùâx-ulo'j le fait immédiatement penser à xa.xa^a.y.'zuk>X,e\v, un synonyme moins choquant de xarccnuyiî^eiv (1). Ce rythme-là, point n'est besoin de le lui

(1) Caval., 1381. Hésychius : atcpv.àrîiv, xaxaoaxTuXi'çstv.

enseigner, car il l'a lui-même plus d'une fois pratiqué. De là son interruption :

STREPSIADE. Le rythme doctylique? Mais, par Zeus, je le connais!

C'est ce que nous allons voir, se dit Socrate, et d'un air goguenard, levant en l'air l'index :

SOCRATE. Eh bien! dis. Quel autre dactyle y a-t-il que celui-ci?

Sur quoi Strepsiade, certain d'en savoir là-dessus aussi long que le maître, lève aussitôt le doigt du milieu, Vinfamis digitus, geste par lequel on désignait le vice contre nature, et s'écrie triomphant :

STREPSIADE. Autrefois, quand j'étais jeune garçon, celui que voici.

Tel est clairement le sens du passage. Qu'y a-t-il encore qui cloche? Car c'est bien à tort que dans le vers final on a épilogue sur piv pris absolument. Mév, forme adoucie de jjlyiv (à la vérité), s'emploie fort souvent sans corrélatif : d'abord, comme ici, dans les réponses (1), et particulièrement après des adverbes : ojtw piv, CavaL, 4151; Ois., (i.36etl503; vùv piv, Lysisi., 557, 123i; àÀÀàp.év; Guêpes, 77. Dpô toù ou TîpwTov piév n'est pas moins correct et se lit entre autres Eschyle, Agam., 810 et 1204; Soph., OEd. Col, 469; PhiL, 1418; Xénoph., Mém., IT, 6, 1 ; III, 5, 15, sans qu'il y ait lieu de s'arrêter aux scrupules de certains commentateurs, s'en allant dénicher à plusieurs lignes de distance un à)Jà ou un tl-oi dont ils veulent à toute force faire un corrélatif.

(1) KiiHNER-GERTH, § 503, !2; Kiiliner sur Xcnophon, Mémor., I, 4, 4.

Rien n'empêche d'ailleurs, si l'on y tient, de résoudre }/£v à la façon de G. Hermann : olim equidem, at non posthac (1).

676 àXk' £v Gusia <r:poyyù'kr^ y'âve|m.àTTeTO.

Quiconque est familiarisé avec les tropes d'Aristophane n'hésitera pas sur le sens. La o-TpoyyJATi 6ue{a n'est autre chose que riyxux).ov de Lysistrata, 1162, ou le 6pt,yxôç des Thesrnoph,, 60. Et quant au verbe âvaiJLàT-ue'.v, il n'y a qu'à lire le v. 12 de la Paix pour comprendre de quelle pâte il est ici question. Cléonyme est donc dépeint comme un xaTa-Jywv, accusation banale que les comiques n'ont épargnée à aucun des orateurs populaires, pas même à Cléon {CavaL, 78 et 581). A leurs yeux c'était proprement le vice de la profession (2).

694 SO. oùoe"^ ^à. Aï', à).Àà xaTax)>!,vslç oeupi...

Ce dernier vers, suivant moi, est mal interprété. Que signifie oûoév? Certains l'expliquent par oùoèv jjiav9âvet.(; wv TràvTsç t'îiJiev (Merry) ou à Trâvre; LTao-', (Kock), ce qui a l'air de dire quelque chose, grâce au double sens en grec de |j.av9àvw, mais ce qui au fond ne veut rien dire

(1) Hermann ad Vigerum, p. 839 de l'édit. de 1834.

(2) Voir ma note sur Cavaliers, 428.

du tout. G. Hermann entend : oùasy zolùt îcjaai. Tïâvxe;, un truisme, pour ne pas dire une platitude; M. van Herwerden, à cause de xaixa serait tenté de lire où ùr\; M. Blaydes propose où ozï, nihil opus est (?); M. van Leeuwen soupçonne une lacune et voudrait suppléer un vers.

La méprise vient de ce qu'on s'imagine que oû8év a partout le sens de ouoaawç, ce qui est erroné. Comme « rien » en français, il s'emploie dans des locutions où la syntaxe n'a rien à voir et qui ne relèvent que de l'usage.

Il n'y a qu'à se souvenir de la formule si fréquente dans Platon : oùBèv 7rpàYp.a, res est nullius momenti, nihil est quod curari dcbeat {Gorgias, AA7 B; Cratyle, 393 D; Eutyph., 3 C; Banquet, 198 E; Lois, VII, 794 E, etc.). Le simple o'josv signifie la même chose, car entre oûoév et oùBev 7rpàyp.a, il n'y a guère plus de différence qu'entre TL et XL '/;pvi;j-a, dans l'exemple d'Euripide cité plus loin. C'est souvent une formule polie dont on use pour décliner une explication. Socrate ne laisse pas d'être ennuyé de la question de Sirepsiade, car il ne juge pas de sa dignité d'entrer en discussion avec son disci|)le; il coupe court par ouSév, « ne t'inquiète pas de cela, n'aie cure », nihil est quod te moveat, ne sis sollicitus. Il y a dans toutes les langues de ces tours elliptiques, comme en grec xaùxa [jikv oVi xaGxa pour dire passons, brisons là, ou comme en français « point d'affaires ».

Les exemples sont nombreux. D'abord dans les Oiseaux (v. 4560), oii le fils ingrat, qui briile d'être oiseau et se voit déjoué, s'écrie : « IVle voilà bien avancé, si j'ai encore à nourrir mon père. » Et Pisthétaire de répondre : UûBév y'-é7r£i,3-/i7rep yàp riAÔeç euvouç..., « Que

cela ne te préoccupe pas, car puisque tu vins à bonne intention... »

Ni Eschyle ni Sophocle n'usent de cette locution, mais souvent Euripide, qui aime, comme on le sait, les tournures familières. Ainsi dans Médée, 64 :

"zL 8' eo-Tt.v, w yepaLe, ^-t] ^8ovet. cppâuat;

— oùSév • jjt-STeyvwv xaî, rà Trpôo-Q' etp7ifji.éva.

Qu'est-ce, vieillard? Ne refuse pas de l'expliquer. — Laisse cela, je regrette même d'avoir parlé.

Dans Iphigénie en Tauride, 781 :

t{ toÙç Qeoùç àvaxaXerç ev toÎç, è^iolç ;

— oùoiy ■ Tzé^oLive 5' * eçéP'riv yàp a).).o<7e.

Pourquoi invoques-tu les dieux quand je suis seule en cause? — Ne fais pas attention, poursuis, mon esprit était ailleurs.

Dans Ion, 236 (corrigé à tort par G. Hermann) :

li '^pr\ixa 8'àvepeûv^Ta 8ua-0u[j.er, yûvai ;

— ouôsv ■ jjieOyixa TO^a...

D'où te vient, femme, ce mystérieux chagrin? — Ne t'en mets pas en peine, j'ai déchargé mon cœur.

Par une singulière coïncidence, un idiotisme analogue existe en français. On dit « de rien » dans le langage populaire : « Je vous remercie du coup de main que vous m'avez donné. — De rien (1). »

(1) LiTTRÉ, In voc.

Xa!. TTÛOÇ TOUTO'.q £Tt TO!,<n XaXO'.Ç

721 tppoupâç aôwv

oAÎyou cppo'joo; ysyavriixau

La locution 's>poupi(; ocSwv n'a rien d'absurde, quoi qu'en dise M. van Leeuwen. C'est sa propre interprétation du passage et la correction qui s'ensuit {i-ni pour eu) qui me paraissent un peu plus qu'aventurées : Prœter cetera hoc est gravissimum, quod ne dormire quidem licety sed ititer hascc œrumnas etiam vigilare jubeor.

Le scholiaste a bien vu qu'il s'agit d'un proverbe, mais il se méprend quand il essaie d'en déterminer le sens. Selon lui, cppoupâ; aoeiv signifierait être éveillé, être hors d'état de dormir, « chanter en faisant le guet » n'étant autre chose que « chanter pour chasser le sommeil ». Explication ne rimant à rien : d'abord parce qu'une périphrase n'est pas un proverbe; en second lieu, parce que entendue de la sorte, la locution ne serait applicable qu'aux seuls factionnaires de nuit. Ainsi, au début de VAgamemnon, chante ou fredonne, pour lutter contre l'assoupissement, le veilleur guettant au sommet du palais des Atrides le signal qui doit annoncer la prise de Troie.

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici, car Strepsiade ne songe pas un instant à dormir ni à chanter; il n'aurait garde. C'est tout autre chose. L'homme qui fait le guet est livré en proie à un ennemi mortel : l'ennui, et n'a pour tromper le temps qu'une seule ressource : léchant. Telle est l'origine du proverbe, et l'on devine dès lors ce qu'il signifie. On dit en français : tel chante qui ne rit pas. Un Grec aurait traduit : tel chante qui fait le guet.

Au lieu d'Eschyle, c'est Lucrèce qu'il convient de citer

Et vigilantibus hinc aderant solatia somni Ducere multimodis voces et tlectere cantus.

Quand, rançonné par ses créanciers, ruiné de biens et de santé, Strepsiade se vante de chanter en faisant le guet, entendons par là qu'au milieu de ses misères le courage ne lui fait pas défaut, ou, pour user d'un autre dicton, qu'il fait contre fortune bon cœur.

727 ou u.aA^axt.'TTs', âAÀà ■KZouY.xXuTZ'zid.

£^eUp£7£0Ç vàp VOÙÇ à.T:0(5~Z0T['Z^-/.b^

xà— a'.ÔAr,y.a.

A qui appartiennent ces vers? Pour être en mesure de répondre à cette question, il importe d'abord d'en résoudre une autre :

Quelle est l'attitude de Socrate durant la scène comprise entre les vv. 695 et 750? Les uns se sont flguré qu'il entre et sort de la maison, sous prétexte de surveiller ses disciples. D'autres vont jusqu'à prétendre que les copistes ont maladroitement juxtaposé deux épisodes tirés, l'un de la première, l'autre de la seconde rédaction des Nuées.

Ce sont là de vaines suppositions. Si Socrate avait quitté la scène, le poète aurait eu soin, comme toujours, de motiver ces sorties. D'autre part, nous avons à tenir compte d'un trait distinctif de la personnalité du philosophe. Chacun sait qu'il avait coutume de s'absorber

soudain dans une sorte de contemplation intérieure et d'oublier ceux qui étaient avec lui. Au siège de Potidée (452-430), quelque sept ans avant les Nuées, il était ainsi resté debout et immobile pendant vingt-quatre heures, au vu de toute l'armée, dans un état voisin de l'extase. Aristophane n'a pu manquer de tirer parti de cette singularité connue de tous les Athéniens. Qu'on lise la scène à ce point de vue, on verra qu'elle est fort habilement composée et qu'elle a dû amuser singulièrement les spectateurs.

En même temps que Strepsiade s'arrange sur le grabat sacré pour réfléchir sur ses affaires (v, 695), Socrate est allé se poster à quelque distance et, debout, s'abîme dans ses méditations.

A partir de là c'est le chœur qui conseille Strepsiade et l'encourage. G. Hermann est le premier, je crois, qui, ayant démêlé cela, a restitué au chœur la strophe chantée, dont l'anlistrophe se lit plus loin, ainsi que les vv. 707 et 716.

11 se trouve toutefois que, tourmenté par les punaises et s' exaspérant de plus en plus, Strepsiade élève la voix si fort que Socrate intervient à son tour. Vexé de se voir ramené de son rêve à la réalité, il se tourne vers son disciple et l'interpelle, sans changer de place : « Holà! que fais-tu là? Tu ne médites pas? » Puis, sur la réponse impertinente de Strepsiade : « Tu périras misérablement. » Après quoi il se replonge dans sa contemplation.

Ici prennent place les vers cités en tête de la note. Comment Hermann n'a-t-il pas vu qu'ils appartiennent également au chœur? JN'est-il pas de toute évidence que c'est bien le coryphée qui, fidèle à son rôle de conciliation, continue à calmer Strepsiade et lui dicte la conduite

qu'il doit tenir? La bonne plaisanterie que d'imaginer le maître bourru, qui vient de rabrouer si durement son néophyte vautré sur le grabat, s'approchant paternellement de lui pour l'envelopper dans ses couvertures. De plus, comment expliquer qu'immédiatement après , et sans transition, le même Socrate reprenne (v. 731) : « Or ça, voyons d'abord ce que fait notre homme. »

En lui attribuant, comme on l'a fait jusqu'ici, ces deux vers qui reviennent au chœur, tout l'effet de la scène est manqué.

974 xoùq Tiaîôaç, ottox; -zo'.ç è'çwOsv [i.-/iô£v ôei^s'.av dTz-r\yé<;.

'Atcyivs; est le terme choisi et rare, portant la marque de l'ouvrier. Les derniers éditeurs ne sont pas de cet avis et proposent drfiéç, àziy.iç, âva'.oé;, àyevvs!;, y.r\Uc,. Je réclame pour â<rsXys;, àa-s[ji.vov et autres vocables que me fournirait — mais je n'en ai pas sous la main — un dictionnaire des synonymes.

Socrate, dans le Phèdre de Platon, a exposé en deux discours sa doctrine sur l'amour, d'abord sur l'amour dérivant de la beauté physique, puis sur l'autre, celui qui s'attache à la beauté de l'âme. La matière de la première dissertation l'a obligé de descendre dans un détail dont il a honte, au point qu'avant de parler il a tenu à se voiler le visage (237 A). Aussi cherche-t-il, en finissant, à se disculper auprès d'Éros dont il ne veut pas perdre la faveur : « Si dans le premier discours, dit-il, nous

avons tenu quelque propos qui l'offusque, n'en accuse que Lysias, père de ce discours », tw Tipôo-Oev S' vlTi'kôyi^ (SOI àTïT,v£ç e'-'-o[i.ev, AuTiav tov to"J Xôyo'j ~y~ipx ai-iiît- [jievo;... (257 B). 'ÂTiTivi; Tt, c'est le même mot, n'est-ce pas? que dans Aristophane, et marquant la même répugnance pour les idées ou les images déshonnêles.

Que dire après cela de la note suivante du dernier éditeur des Nuées : x-r^viç codd., quœ neque attica est vox, neque huic sentenliœ apla, ssevum enim sive immilem significat. D'où il résulte en premier lieu que Platon, qui emploie le mol encore autre part, n'est pas un écrivain attique.

Et pour ce qui est du sens, il est facile à déterminer par l'élymologie. Le suffixe r. vr,; (en admettant qu'il soit ici question de suffixe) s'ajoute aux prépositions -pô, Tipô; et à-ô sans modifier l'idée générale qu'elles expriment : TiûVriç, «qui penche en avant » ; â-r)VT|Ç, « qui repousse»; TîoGTT.vTiÇ, « qui attire ». De l'acception première de à-T,vT,; découlent les deux suivantes, selon qu'il s'agit des hommes ou des choses : 1° dur, inclément; 2^ déplaisant, désobligeant, offusquant, celle qu'il a dans les passages cités ci-dessus et dans bien d'autres. Ainsi, pour nous borner à un exemple, les âTTrive-r? [xery/^opai de Longin (1) ne sont pas de cruelles métaphores, mais des métaphores choquantes. Cela n'est ni atlique, ni homérique, ni dorique, c'est purement grec.

(1) Traité du sublime, 30, 7.

rikti^oLTO ô'av TOÙucpaXov oùoelç — a^ç 0-£vepf)£v Tox'àv,

[wore

978 Toîç a'^ooioio-», opoTOç xal yJO'JC, ÔWTïep [Jl,-/lXo!,Tt,V £7ÎTlv9e!..

Une question bien faite pour tenter un philologue versé dans la botanique est celle du ixrikov chez les Grecs, du malum et du pomum chez les Latins. Chacun sait ce que veut dire le mot grec, quand il est accompagné d'un déterminatif : xuBûv-ov, coing ; T^spTuov, pèche; âp{jLev!.axov, abricot; ijltiSuôv, cédrat. Mais que vaut-il employé indéterminément? N'ayant ni le temps ni la compétence voulus pour traiter le sujet selon son étendue, nous pouvons toujours essayer d'en esquisser un chapitre. Notre intention est de montrer, contrairement à l'opinion reçue, que depuis les origines jusqu'au dernier quart du ÏIP siècle, il n'a jamais désigné autre chose que le l'ruit du cognassier. La conclusion, pour paraître inattendue, n'en ressortira pas moins, j'espère, avec une pleine évidence de l'examen des nombreux passages où Aristophane a usé du mot.

Nous traiterons d'abord les cas où le sens est hors de doute et, par un détour moins singulier qu'il n'en a l'air, nous commencerons par une acception figurée.

Les Grecs nommaient xà }jt.7iXa les seins de femme. La preuve que la similitude est tirée, non des pommes, mais des coings, nous est fournie par divers passages où elle est énoncée d'une manière explicite : x'.-zUol (rxXTipà xal x'jôwv'.a, dans Aristophane (1); xuZwvLok; iJi-r{).o<.<ii.y <l<s'x

(Ij Acharn., v. 1199.

-■j. T'.TO'la, (l'un autre comique (1). Elle nous est fournie surtout par le verbe xjowv.àv. Car ce (|ue Cratès entend par -'j. -'-Hi' w7-sp ;jr,Aov (2), d'autres l'expriment par xjowv.wvte; uaTTO'- (3). Le terme qui correspond le mieux à xjowv.àv c'est pommeler. Ronsard a écrit :

Vous avez les tétins comme deux raonls de lait, Qui pommelent ainsi qu'au printemps verdelet Pomraelent deux boutons que leur châsse environne (4).

Aujourd'hui pommeler ne se dit plus, du moins dans celte acception, et c'est dommage, car le mot est charmant. En tout cas l'on voit la différence. Ronsard se figurait les seins d'une bachelette (pour parler son langage) comme des pommes; les Grecs se les représentaient comme des coings, et c'est ce que j'avais à démontrer.

Dans les deux vers cités en tête de cette note, le poète, comme échantillon de la forte discipline qui avait formé les guerriers de Marathon, nous montre les jeunes gens d'alors ne se frottant jamais d'huile au-dessous du nombril, de sorte que « leurs organes conservaient comme des [ji/^Xa leur moiteur et leur duvet » ; ce duvet du ur.Aov, dont il est également question dans une épi-

(1) Fray. Corn. Gr., t. II, p. 836.

ii) Ibid., t. II, p. 248.

(3) Aristénète, Lettres, I, I, et Léonidas de Tarente, Anth. Palat., XVI, 182.

(4) Amours, livre II, sonnet 2. Voir aussi la chanson : Quand ce beau printems je voy, qui suit le sonnet 65.

gramme de V Anthologie, [jiàXwv yvoOç i-ixxp-ilioi; (1). Les iraducteurs d'Arislophane ou se tirent d'affaire par une périphrase, ou s'en tiennent au mol vague «fruits»; mais personne, à ma connaissance, ne s'est avisé de traduire par « pommes» (2); l'impropriété du terme eût sauté aux yeux : on dit le luisant, non le velouté d'une pomme. Au fait, le duvet naissant qui chez les modernes est signifié par la peau de la pèche, les anciens, tant Romains que Grecs, lui donnaient pour symbole celle du coing. On en verra un exemple tout à l'heure, et, entre vingt autres que je pourrais citer, je me bornerai à celui-ci, qui est de iMarlial :

Celantur simili ventura Cydonia lana, pollice virgineo quse spoliata niteni (3).

Quelques vers plus loin, le Juste, défenseur de l'antique éducation, met son futur pu|)ille en garde contre la fréquentation des danseuses, « de peur, dit-il, que le voyant attenlif et bouche bée, une petite catin ne te lunce un ■j.y.aov et ne le fasse déchoir de ton bon

(1) Anlliol. Pal., IX, 226.

(2) M. Poyard l'a rendu par « pèche ». Sans doute une pêehe de contrebande, exportée de Suse ou. qui sait, de Jlontreuil. Les «oranges» qui, selon le même traducteur, « parfumaient les cassettes » (p. 181), venaient de plus loin encore, comme aussi les « robes de soie jaune » dont se paraient les élégantes (p. 306). Quant aux « dieux Termes » qui marquaient les limites des champs (p. 408), nul doute qu'on ne les importât de Rome en Attique, dans les mômes ballots peut-être que « les drapeaux » qui servaient d'enseignes aux soldats fp. 492). J'ai regret à dire que Droysen commet ici la même faute que M. Poyard.

(3) EpigravDtiata, X, 42.

renom » (1). Jeter à quelqu'un un [j.?,Àov était une manière de déclaration. Les textes qui en font foi sont trop nombreux pour être ici recueillis (2). Des Grecs cette coutume avait passé aux Latins; tout le monde connaît le vers de Virgile, imité de Théocrite :

Malo mo Galatea petit, lasciva puella (3).

C'est qu'en effet le piv^ov était consacré à Aphrodite. Pourquoi, je n'en sais rien, mais c'est un fait. Un autre lait, c'est que ce Y~rM->-j, gage d'amour, est bien le coing. Car le hasard nous a conservé ce vers de Stésichore qui tranche la question (il s'agit de l'hymen de Ménélas et d'Hélène) :

-oKhb. u.£v x'j^wv'.a [jLàAa -oTsppî.TTTOv — otI o{(ppov avaxTi, (4).

Une autre preuve se tire d'une épigramme de Paul le Silentiaire :

eC -ot' i\j.o\, yapies-ffa, -ewv Taoe G-ù[j.poÀa (xaJ^ôïv ô')-a5-a(;, dXjj'Xw rV.v '/âp'.v (oç [j.eyâA-/-,v... (5)

« 0 ma charmante, si lu m'octroyas ces coings comme emblèmes de tes seins, je tiens la faveur pour grande. » Et pour ce qui est du malum de Virgile, il su fil l de

(Ij Nuées, V. 996.

(2) Voir la note de Boissonade sur ISicetas Eugenianus, t. II, p. 32o.

(3) Bucoliques, 3, 6i.

(4) Fr. 29 du recueil de Bergk; Farnell, Greek lyric poelry, p. 173.

(5) Antliol. Pal., V, 291.

citer le cana legam tenera lanugine mala d'une autre églogue (l).

Aristophane recommande quelque part à ses auditeurs de ne pas laisser se perdre sans profit les pensées de leurs poètes : « Serrez-les, dit-il, dans vos coffres avec les uT.Aa; à ce prix vos vêtements exhaleront toute l'année un parfum de finesse (2). » Sont-ce des pommes, cette fois, que ces pL-?iÀa? A la rigueur il se pourrait. Souvenons-nous du mot d'Octave Feuillet, dans ce petit chef-d'œuvre qui s'appelle Le Village : « Cette femme-là, j'en mettrais ma main au feu, conserve des pommes dans ses armoires à linge. » Oui, mais la scène se passe en Normandie, au centre du pays de Caux, la terre classique des pommiers, et la femme en question est le type achevé du pot-au-feu de province. Les Athéniens

(1) Bue, 2, Si. — Plus explicite encore est cet autre endroit de Virgile : Silveslri ex arbore lecta aurea mala decem misi {Ibid., 3, 70). Dans un curieux mémoire sur les plantes figurées dans les peintures de Pompéi, M. 0. Comes a établi qu'il ne peut être question ici que de coings, le cognassier étant le seul arbre sylvestre qui produisit des « pommes d'or », (Pompei e la regione sottcrrata dal Vcsuvio. Napoli, 1879, in-4°, p. 237.) 11 en est de même du vers de Properce, II, 34, 69, imité de Virgile.

Les poma aurea, '/pÛTsa [J-r;Xa, des Hespérides, dont parle Sénèque {Agam., 852), ne sont pas davantage des pommes, et moins ezicore des oranges, comme le veut le Dictionnaire de Quicherat. Suivant la légende, ces fruits avaient été rapportés de l'Extrêrae-Occident par Héraclès. Or nous savons de science certaine comment les Grecs se les figuraient. Car la célèbre statue connue sous le nom d'Hercule Farnèse tient comme trophée dans sa main droite trois coings parfaitement reconnaissables.

(2) Guêpes, v. 1057.

avaient mieux que des pommes à mettre dans leurs effets. Le dernier éditeur des Guêpes, M. Starkie, croit qu'il s'agit plutôt de cédrats {citrons, en anglais), s'appuyant de Théophraste, lequel rapporte en effet que, glissé dans les vêtements, le cédrat les garantit de la vermine, et nous ajouterons qu'Athénée sur ce point confirme Théophraste (I). II n'y a qu'un malheur, c'est qu'il est bien avéré que les Grecs n'ont connu le cédrat (autrement : pomme de Médie) qu'à l'époque des conquêtes d'Alexandre (2). Nul n'ignore, d'autre part, que les pommes de coing exhalent un parfum subtil et suave, que les anciens comparaient volontiers à celui du vin de Thasos (5). Au dire de Pline, on mettait des coings dans les chambres pour embaumer l'air (4j, et cette coutume n'a pas disparu en Italie. On peut conclure de là, avec une pleine certitude ce me semble, que c'est bien de ce fruit qu'Aristophane a voulu parler. De nos jours encore, l'usage de serrer des coings dans les commodes et les garde-robes subsiste dans certaines de nos provinces flamandes (5).

Il reste à expliquer un passage des Guêpes, et si je l'ai réservé pour la fin, c'est qu'il est à mon sens le nœud de la difficulté. On y raille un personnage de haute

(4) Théophraste, Hisl. PL, IV, 4. Athénée, 111, p. 84a.

(2) V. Hehn, Kulturpftanzen iind Hausthiere, 6'- édil. (1894), pp. 429 et suiv.

(3) Hermippos. Fr. Com. Gr., t. II, p. 4-10.

(4) Hùt. nat., XV. 10.

(6) Je dois ce renseignement à mon confrère et collègue M. J. Massart, que j'ai toujours profit et plaisir à consulter sur ces matières de botanique.

lignée que des revers de fortune ont réduit à « faire son dîner d'une grenade et d'un ut.-?,Aov » (1). Tci tout le monde s'accorde à rendre le mot par (f pomme », et au premier aspect il semble bien que cette interprétation s'impose. Car si la grenade se mange crue, il n'en est pas de même du coing, qui n'est mangeable, dit-on, qu'en compote, en confiture ou en gelée.

On le dit, mais on se trompe, et il est à regretter que l'auteur d'un livre qui fait autorité, Victor Hehn, ail aidé à propager cette erreur. Ce serait un lieu commun et une vérité banale de montrer combien l'on s'aventure à vouloir juger du goùl des Grecs d'après le nôtre. Le palais des Athéniens goûtait avec sensualité des aliments qui de nos jours feraient se rebeller l'estomac le plus robuste. Songez seulement à la [j^àÇa, l'indigeste galette servant de pain, aux tripailles, aux viandes d'àne et de chien, au marc d'olives, au vin trempé d'eau de mer, à quantité de drogues pareilles. Disons-le sans hésiter, quoique dès celte époque il jie manquât pas de gens qui, suivant le mol de Dénioslhène, faisaient leur dieu de leur ventre (2), la cuisine athénienne, à part le poisson, abondant et varié, était purement exécrable. Mais je n'appuie pas sur cet argument. II me suffit de constater qu'il est des coings qui se mangent crus, même actuellement. La saveur en est quelque peu rêche, mais non désagréable, et je sais telle personne qui en fait ses délices. Hehn nous fournil lui-même la preuve qu'on n'en faisait pas fi à Athènes, en mentionnant.

(i) Guêpes, V. 1268.

(2) De corona, pp. 324, 24.

d'après Plutarque, la bizarre prescription de Solon, qui obligeait l'épousée, avant la consommation du mariage, de manger du coing (1), et l'on entend bien qu'il ne s'agit pas de compote. D'autant plus que le même Plutarque, plus précis ailleurs (2), nous apprend qu'on enfermait les nouveaux époux pour les contraindre à manger ensemble une pomme de coing. A quoi l'on ajoutera ce témoignage catégorique d'Athénée : « De toutes les pommes, celle du cognassier est la plus amie de l'estomac, surtout quand elle est bien mûre (5) »; ce dernier détail prouvant encore une fois qu'il n'est pas question de confiture. Pour le dire en passant, celte confiture avait son nom spécial, x'jowvôhsM (en français cotignac), et, ce qui fait pour ma thèse, on l'appelait également {jiir)Aôp.£)v!..

Au temps de l'ancienne comédie, les fruits, comme aussi bien les légumes, le gibier et les viandes, ne comprenaient que de rares variétés. Force était bien de se contenter de ce qu'on avait. Faute de grives on prend des merles, est un adage applicable en tout temps et en tout pays. En fait de fruits, la figue, le raisin, la grenade et le coing sont à peu près tout ce qui mérite d'être cité. J'omets à dessein la poire, car bien qu'elle portât divers noms, à peine en est-il fait mention; d'où l'on peut induire qu'elle était de fort médiocre qualité.

(1) Préceptes conjug., 1 ; Quesl. rom., 6o.

(2) Vie de Solon, c. 20, 6.

(3) Athénée, III, p. 81a. — Et aussi Galien : « Parmi les coings, les plus grands, les plus agréables au goût et les moins âpres sont ceux que nos Hellènes d'Asie appellent atpouOia. » De sanit. tuenda, c, fin. (A comparer avec Thèophraste, H. PL, II, 2, 5.)

11 n'est pas sans intérêt de constater qu'on aimait à associer la grenade et le coing. Ainsi dans notre passage des Guêpes, dans la Paix (v. 1001), dans ce vers d'Empédocle :

o'Jvexev 0'];'!yovo{ xe a-waî, xal 'j-épçAo'.a ariXce. (1),

et aussi dans deux épigrammes votives de V Anthologie (2), dont la seconde, qui est de Philippe de Thessalonique, commence de la sorte : « Une grenade à la tunique jaune, des ligues à la peau ridée, un (jlv^ov au suave parfum, garni d'une toison formée d'un duvet léger... » Car je suppose qu'après une spécification si claire, on n'hésitera pas sur le fruit ainsi désigné.

Suivant moi, les Grecs n'ont connu la pomme que fort tard (3). Sur ce point, je me sépare nettement de Hehn et

(1) Plutarque, qui nous a conservé ce vers {Symposiaqiics, V, 8, 2), nous explique en même temps ce qu'il faut entendre par [J.T)Xa, car il ajoute que « le ololoç du [xt^Iov forme à l'intérieur une tunique collante et visqueuse, à laquelle adhère la semence ». Ce qui est faux de la pomme et ne s'applique qu'au coing, dont le cœur contient en effet une grande quantité de mucilage.

(2) Antliol. Pal., VI, 22 et 102.

(3) Quand je dis connu, je ne l'entends pas au sens étroit du mot. Il va de soi que dans un centre commercial et maritime comme Athènes, on n'ignorait pas les fruits de l'Asie Mineure. Bien avant Alexandre, des Athéniens avaient vu de leurs yeux des pommes ou des cédrats et en avaient goûté. Les anciens eux-mêmes ont constaté que Sophocle a fait mention du riz (sous le nom de opt'voa, plus tard opu^a), qu'il prenait pour un produit de l'Ethiopie. J'irai, à ce propos, au devant d'une objection qu'on ne manquera pas de faire. Chacun connaît l'épilhalame oii Sappho compare la fiancée à un yXuxûfATiXov « rougissant au sommet de l'arbre, sur la branche la plus haute, où les cueilleurs l'ont oublié ». Ce qu'est au juste ce y^uxÛ[jltjXov

des autres savants qui se sont occupés de la question. On prétend faire remonter jusqu'à Homère la première mention de ce fruit. C'est dans la description des jardins d'Alcinoùs, où, à côté de poiriers, de grenadiers, de figuiers et d'oliviers, figurent des |jiyi)iat (4). Que voulezvous, nous dit-on (2), que soient ces ixr)Ây.i sinon des pommiers? Tel est aussi, que je sache, l'avis des interprètes d'Homère. Pour moi, ce sont des cognassiers (5). Ni je me laisserai facilement persuader qu'une même dénomination ait servi dès l'origine pour deux fruits aussi différents que le coing et la pomme, ni que celte dernière, naturalisée en Grèce dès les temps homériques, aurait ensuite disparu au point que pendant cinq siècles il n'en soit plus question. Au contraire, si haut qu'on remonte dans la lilléralure grecque, on y retrouve

(pomme douce), on l'ignore. Si, comme le dit Dioscoride (I, 162), il ne diffère que de nom du iae/îijliqAov (pomme de miel), le fruit dont Horace parle en ces termes : Melimela rubere minorem ad limain délecta {Sat., II, 8. 31), alors ce serait une variété du coing (cf. Hehn, p. 242); car le mol mermclo qui en |)rovient désigne en portugais le coing et a donné au français marmelade. Que si, au contraire, YXuy.ù[j.TjXov signifie une es|)ècc de pomme, celle unique mention ne serait pas pour nous embarrasser. N'oublions pas que Sappho est une Asiatique qui n'a guère quitté son ile de Lesbos. Pourquoi ne citeraitelle pas un fruit étranger à la Grèce conlinenlale?

(1) Odijssée, VII, 115, et XI, 589.

(2i V. Hehn, lib. cit., p. 595.

(3) Ce le sont aussi pour Plularque. Car traitant, dans un même chapitre des Sijmposiaques (V, 8, 2), de la [i.T,X£T, d'Homère, puis du |j.rjÀov, s'il est prouvé qu'il entend par p.ïiXov un coing (voir la note ci-dessusi, il s'ensuit nécessairement qu'à ses yeux du moins la [jLTiXÉT, est bien le cognassier. D'ailleurs, le détail où il entre au sujet de cet arbre, qui, « bien que tout à fait petit et chétif d'aspect », produit de beaux et grands fruits, me semble caractéristique.

le coing : dès le VF* siècle, dans AIcman (1) et Stésichore, plus tard dans Ibycus (2) et Empédocle, et ainsi de suite durant toute l'antiquité classique.

Le pommier, il est vrai, a existé dans l'Europe centrale depuis les temps les plus reculés; car, parmi les débris des cités lacustres de la Suisse et du nord de l'ftalie, on a recueilli des pommes, tant cultivées que sauvages (3). De bonne heure aussi on le trouve en Asie mineure, où probablement il avait été importé des contrées du Pont, à moins que, comme des botanistes le prétendent (4), il n'y fût indigène. Mais en pays hellénique, je n'en ai pas trouvé trace avant Théophraste. La conclusion me paraît évidente. Les Grecs n'ont connu, autrement que par occasion, et cité la pomme qu'à partir d'Alexandre, avec le cédrat, la cerise, la canne à sucre, le riz et autres végétaux. Comme il va de soi, elle reçut le nom générique de uriXov, qui s'appliquait à tout fruit en boule. De là vient la confusion. Que si l'on me demande de quel terme on usait dans les cas assez rares où il y avait lieu de distinguer, je me hasarderai à répondre qu'on employait comme nom spécifique [jir,).ov ocXcp-.xdv. C'est du moins ce qui me parait ressortir d'un texte, que je n'ai vu cité nulle part, des Deipnosopfiistes d'Athénée (o).

(i) Fr. 90 du recueil de Bergk.

(2) Fr. i du recueil de Bergk ; Farnell, p. 179.

(3) 0. ScnRADER, Reallexikon der indogermaniscfien AUertumskunde, art. Âpfel. Strassburg, 1901.

(4) A. DE Candolle, L'origine des plantes cultivées. Paris, 1883, p. 187.

(o) Athénée, III, p. 80 c.

dWtCi; AxaST|aet,av xaTt,(bv ùnb raîç ^opioLiç âTioBps^et,... piîXaxoç oî^wv xal â7cpaYp.oa-ûvTiç xal );eûx-^ç (pu).Xoj3oloÙT7];.

(f>'jA)vopo).o'j3-a ne peut signifier ici, puisqu'on est en printemps : se dépouillant de ses feuilles; et ce serait forcer le sens que de traduire : secouant son feuillage. Je crois que cette épithète a trait à une autre particularité du peuplier blanc. Les chatons mâles de cet arbre (et avant les chatons, les écailles qui sont de vraies feuilles) tombent au premier printemps, avant l'apparition de la frondaison, et forment sur le sol une épaisse couverture. Ces chatons répandent une odeur résineuse très caractérisée (de la o'îl^wv). Remarquons au surplus que le mot cpùAla a un sens fort étendu et désigne tour à tour les feuilles, les pétales et même les fleurs.

xal TaOr' iHtk■f^'7^•.<; àrcouLOTX'. to'jç Oeoùç, 1233 w' av xsXs'Jo-w' JM o-e; — to'j; tioÎcuç Oeoûç ;

M. van Leeuwen a eu raison de rétablir les deux premiers mètres du second vers, retranchés ou mutilés à tort par les précédents éditeurs. Rien ne se laisse mieux justifier. ïl appartenait à celui qui déférait le serment, non seulement d'en dicter la formule, ce qui s'appelait ÙTîS'.Tierv ou èHâp^eiv xov op-KOV, ê^TiyeLaOai, OcO'J; (l), prœire verba ou sacramentum, mais aussi de

(1) Aristophane, fr. 479 D. — Euripide, Iphig. Taur., v. 743; Médée, v. 745.

Stipuler le lieu où ce serment devait être prêté, soit sur l'autel de l'Agora, soit à l'Acropole, soit dans n'importe quel sanctuaire.

Lysias a dit dans les mêmes termes qu'Aristophane :

TTEpl TOÙTtov eyw e^Om ouoTa!, orzou av aùzoc, "^Àyr^c, (XXXII, 15).

1381 a''(7Gavôp.£vôi; <70u -âvTa Tpau).'Xov:o<; o ~'. voobr^i:,.

Construisez : atlcrf^avouevo; -av-ra ô tî. ^jrjoir^z,. C'est la même tournure qu'au v. 548 : yiyyov-y.'. -râvO' o rt PoûXovta!,.

Déliez-vous, une fois de plus, des grammairiens, et notamment de Cobet, aflirmant que -àvO' ô -zi est un solécisme (1). Ce prétendu solécisme est tout ce qu'il y a de plus élégant et de correct. Et il ne s'agit pas de citer timidement, comme on l'a fait, ce vers d'Euripide : TtàvTa OsàaO' ô rt. xal 0£(jl',<; {Ion, v. !255), ou ce passage de Métagène : xa-e'.Ta fj.e ttxvt' è-epw-ra o -z'. av |3oÛÂr) (Fr. Corn. Gr., t. II, p. 752). Assurez-vous bien qu'il n'est pas de locution attique plus fréquente et mieux autorisée. Ainsi Xénopb., Hell., 2, 2, 16, a-avTa ô -zi ti<; Xéyoi ô|j.o).o*j''/,T£!.v ; Cyr., 5, 5, 67, ueTS'Jouo-i Trâvraç OTto èvTuyydvoiev; 5, 5, 50, —âvTaç (.ôvôy.7.^£v otw Tt TrooTTaTTO!. ; 7, 4, 14, rJj.vi-j. -oizîy o zi mo^to; Anab., 1, 1,5, 6(7~i^ o'â^ptxvoÎTO TïàvTaç â7ce-£[jL-e-o (aussi 2, 5, 52; 4, 1, 9; 6, 5, 15); Thucyd., VII, 29, -âvra; é^f,? Sto) év-ù^o'.ev XTeîvovreç ; Platon, Protag., 345 D, Tiâvraç è~y.ivr\u>. oaTt;

(1) Vrtrlœ leciiones, Lugd. Bat , 4873, p. lOG.

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