‹ Notes sur AristophaneChapitre 5 sur 13 · X. 'AXk\ (J ^év'jjv ^ekiiaxe, <ruv · texte numérisé non relu

X. 'AXk\ (J ^év'jjv ^ekiiaxe, <ruv

Qép'.î^e xal [toÛtov XaSwv] Tcpôa-jSaXV, o'-ou fioÛAe', cpépwv,

951 T^PÔÇ Tcâvxa (7'JXOCpâvTYiV.

Suivant Elmsley, a-jv(lépt.!^e est une glose qui viole à la fois la syntaxe et le mètre. La glose, comme l'ont fort bien vu Bergk et J.-H. Schmidl, c'est -ojtov Xa^swv. Il suffît de supprimer celte très inutile cheville pour rétablir la correspondance strophique. Dès lors le texte ne prête plus à aucune objection.

Le Béotien se dispose à retourner chez lui avec ses colis. Car, quoi qu'on en dise, le Taûxa TtâvTa du vers 898 ne prouve nullement qu'il ait tout vendu. De la kyrielle de marchandises qu'il a si complaisamment énumérées (874-880) le bon sens indique qu'il n'a déballé qu'une partie, savoir des oiseaux, en grand nombre (875 à 877 et 913), de la molène (916) et au moins une anguille (885). Maintenant qu'il a fait accord avec Dicéopolis, il se met en devoir de recharger son hagage. C'est ce qu'il exprime, en campagnard qu'il est, par |jlA)>w yé 10'. 0£p{C£'.v : « Je vais toujours faire ma levée » (1), ou si l'on préfère : « Je vais rentrer ma récolte. » Là-dessus, le chœur lui fait la recommandation qu'on vient de lire.

On aurait tort, suivant moi, de ne pas s'en tenir à la

(1) « Tout au moins » « toujours », tel est bien le sens de yi xoi. Caval., 787, 1054; Guêpes, 27, 934, 1416; Oiseaux, 308; Thesm.. 775; Ploutos, 424, 1041.

leçon des manuscrits : à part l'interpolation, elle est d'une authenticité palpable. Il est vrai que les explications proposées jusqu'ici ne sont guère recevables, mais ce n'est pas au poète à payer pour nos méprises.

Upo'jpyjJ.eiy est bien le mot qui convient. Il signifie lancer en outre, jeter par-dessus le marche'. Nous avons cité ailleurs (1) un passage d'Antimaque où ce sens n'est pas contestable. Epôç Tcâvra se rapporte, non à o-jxo'^âvrriv, comme on le croyait, mais à r^^ôila^Xz. npôcSaHe Trpôç Tîâv-a veut dire : jette en outre par-dessus tout. La même tournure se lit, entre autres, Nuées, 63 : fj .uev yàp î'-ttov 7:poa-£7{9£', -poç TO'jvop:a; Xénoph. HelL, I, 5, 6 : e-' -poç Tov {jL'-a-fjôv sxaTTw dioAc/v ttootOs'//-,? ; Cyrop., I, 6, 54 : Ttpôç TTjV iT'/Dpàv £—!,0'j[jiîav a'JTO'.ç pao'.o'jpyîaç — poo-ysvo- IjivYiç. Nous traduisons donc : « Eh bien, brave étranger, lève aussi et jette par-dessus le reste, pour l'emporter (2) où bon te semble, un sycophante. » Répondant à cette invitation, le Béotien dit à son serviteur :

ù-dx'j— 7£ Tav T'JXav t!à)V, 'Icjj-Y^^i.ye.

4082 Bo'J).£!. i).y.jt7^y.'. Fr^o'jovrj T£Tpa--:OvW ;

Les explications données de ce vers depuis le scholiaste sont d'une bêtise qui stupélie. Pour qui est quelque peu familier avec la littérature du temps, l'allusion est trans-

(1) Sur Guêpes, v. 496. Le fragment d'Antimaque se lit t. III, p. 118 du recueil de Meineke.

(2j $Épwv, le participe présent pour le futur, par un idiotisme fréquent. Cfr. Kuhner-Geuth, § 382, 7 b.

parente : elle se rapporte à la lutte entre Héraclès et Gérjon, un mythe qu'avait rendu populaire la Géryonéide de Stésichore; nous savons au surplus que dans ce poème le géant était représenté ailé, -j-ô-rspo;. Lamachos est évidemment Héraclès, et Dicéopolis Géryon.

Peut-on essayer de préciser davantage? Peut-être. En se comparant à Géryon, Dicéopolis, qui est en train de préparer son repas, ne songe-t-il pas à se réclamer de ses fonctions? Les deux vers suivants de Plaute porteraient à le croire :

Qui intromisisti in aedibus quingentos cocos Cum senisinanibus, génère Geryonacseo (1).

Ces cuisiniers à six mains, race de Géryon, permettent de supposer, ce me semble, que Géryon était à Athènes le patron des cuisiniers, le géant étant censé avoir à lui seul les bras de plusieurs hommes. Ce qui ajouterait quelque poids à cette hypothèse, c'est que nous savons par Athénée que chez les Spartiates les cuisiniers honoraient pour patrons deux héros, Kéraon et Matton (2).

Faut-il aussi chercher là le motif pourquoi le comique Ephippos avait donné à je ne sais quel roi de Macédoine, renommé pour sa gourmandise et sa voracité, le nom de Géryon (oj?

(1) Aulularia, v. olO.

(2) Deipnosoph., 1. II, p. 39 c.

(3) Fragm. Corn. Gr., t. III, pp. 323 et suiv.

1093 dp]^-^0Tpî5eç, Ta <p0v7a8' 'AoM-oBbu, xaXaî.

C'est s'avancer beaucoup, ce me semble, que de déclarer visiblement corrompu ce vers, où de belles danseuses sont nommées « les délices de l'Harmodios ». INous sommés trop tentés de confondre nos misérables ballets avec l'orchestique, c'est-à-dire la danse et la mimique, des Grecs. Celle-ci, pour emprunter à M. Gevaert une comparaison aussi juste qu'expressive, était à la musique des anciens ce que la polyphonie est à la nôtre, l'élément complémentaire et déterminant. Aussi jouait-elle un rôle essentiel tant dans les odes de Pindare et des purs lyriques que dans les chœurs de la tragédie et de la comédie. En un mot, l'orchestique était si étroitement liée à la poésie et à la musique, qu'on peut affirmer sans crainte que tout ce qui se chantait était susceptible d'être dansé et mimé. Voilà pourquoi je ne vois, pour ma part, rien que de naturel et de clair dans l'expression dont se sert Aristophane.

A. 0pîov xapî^ouç oi'Jt oeùpo, Tzai,, aarcpoO. 1102 A. KàjjLol T'j OT,, TzyX, ^olov rjT:~r{7{ù ù iy,tï.

0pirov signifie au propre feuille de figuier. Mais on désignait aussi sous ce nom deux mets, sur lesquels nous sommes exactement renseignés, grâce surtout à la noie très précise et très claire du scholiaste.

D'abord le plus apprécié, celui qu'on appelait par excellence « le thrion » et dont il est aisé de reconstituer la recelte en coordonnant et rectifiant l'un par l'autre les

témoignages des anciens (1). On faisait un mélange de saindoux, de lait et de gruau d'orge ou de fleur de farine (plus tard on remplaça à volonté la farine par le riz); on le pétrissait avec du fromage frais et des jaunes d'œufs ; et, après avoir enveloppé le tout dans une feuille de figuier odorante, on le faisait mijoter dans un bouillon de volaille ou de chevreau; ensuite on l'ôtait du feu et, la feuille enlevée, on le jetait dans du miel bouillant. Tous les ingrédients étaient à dose égale, sauf les jaunes d'geufs, employés en plus grande quantité pour faire la liaison. Ce thrion passait pour un des plats les plus délicats de la cuisine athénienne.

L'autre thrion consistait en cervelle, de porc très probablement (:2), mélangée avec du garum et du fromage ; on le roulait également dans une feuille de figuier, mais au lieu de le bouillir, on le faisait rôtir.

Pas un texte ne donne à supposer qu'il existât d'autre thrion que ces deux-là. Qui disait thrion tout court, et c'est presque toujours le cas, entendait parler du premier ; qui, d'un thrion rôli ou à rôtir, entendait un thrion de cervelle. Ainsi dans le passage qui nous occupe. Lamachos, sur le point de se mettre en campagne, a ordonné à son esclave de lui apporter de la vieille saline emballée dans une feuille de figuier; car tel est le sens de Opwv ■zypi/ouc, <jy.Tzpo\J, le scholiaste a eu soin de nous en avertir. Sur quoi Dicéopolis, qui va faire bombance en ville, demande à son tour un thrion qu'il fera rôtir chez son hôte. C'est, à n'en pas douter, d'un thrion de cervelle qu'il

(1) Savoir notre scholiaste, celui des Cavaliers, sur le v. 9o4, et POLLUX, VI, 57.

(2) 'EyxéepaXoi ^^oîps'.oi, ATHÉNÉE, 1. II, p. 65 f.

s'agit, le seul d'ailleurs dont il soit .fait mention dans Aristophane (1), le seul peut-être que l'on connût de son temps.

Elmsley a commis à ce sujet une singulière méprise. Pour le plaisir de faire un jeu de mots, le poète s'est avisé dans les Cavaliers (v. 954) de créer un mets de fantaisie, un ihrion de sa façon, où la cervelle est remplacée par du gras double, 07,[jlôç p6z>.o<;. Ce thrion sert d'empreinte à l'anneau de Démos. II n'y faut voir, est-il besoin de le dire? qu'un symbole signifiant que ce niais de Démos engraisse de sa substance les démagogues, ou, comme dirait M""® de Sévigné, que les démagogues font de lui leurs choux gras. Elmsley a pris cette facétie au pied de la lettre, et s'en est autorisé pour changer dans le vers cité ci-dessus ù-r\ TzyZ en ù-r\'^o\>.

Ce qui est moins plaisant, c'est de voir les éditeurs s'obstiner à maintenir cette prétendue correction, alors que Fritzsche en avait depuis longtemps démontré l'inanité, dans une note savante, quoiqu'un peu confuse, de son édition des Grenouilles, note où nous avons librement puisé.

1123 A, xal Tr,ç i\>-~r[Ç, Toù; xpipaviTaç è'x'^epe.

Kal T?,; £p.r,ç, verba sensu destituta, dit M. van Leeuwen. Quant à moi, je ne parviens pas à deviner où gît la difficulté. Il suffît de sous-entendre ài-iZoc, du vers précédent.

(1) Grenouilles, v. 134

( 33) En disant cela, Dicéopolis se tape sur le ventre, son

do-Tîîç à lui, son d<77z[q Z'jy.'jyj.oi; xal Ojj.'^a).o£70-a(PaiX, 1274). Le scholiaste ne s'y est pas trompé, et ce serait faire tort aux spectateurs que de les supposer trop inintelligents pour comprendre un pareil trope. Traduisez àîj-i; par rondache, l'image deviendra claire, même en français.

1166 zlzoL T.y.-y.'^z'.i t'.ç a'JToO peQûwv ~>,v x£-j,a).->iV 'OpéffTYiç

p.a'.v6u.evoç.

Il ne faisait pas bon de s'aventurer la nuit dans les rues et à plus forte raison hors des murs d'Athènes (1). Le moindre risque qu'on courait était de se voir dépouiller de ses vêtements. Un certain Orestès avait acquis comme rôdeur de nuit une vraie célébrité. Le scholiaste des Oiseaux (v. 1487) le dit fils de Timocratès. C'est possible, probable même (car pourquoi et comment l'aurait-il inventé?), mais cela n'importe guère. Toujours est-il qu'on disait par antonomase un Orestès pour un tire-laine, comme un Phrynondas ou un Eurybatos pour un coquin. Et ce nom évoquant forcément le nom du fils d'Agamemnon, il n'est pas étonnant qu'on se plût à y ajouter l'épithète de héros {Oiseaux, 1490) ou, comme ici, celle de furieux.

On m'excusera d'ajouter quelques mots au sujet d'un paradoxe qui ne vaudrait certes pas la peine d'être relevé s'il n'avait trouvé de dociles échos. Suivant Mùller-

(1) Oiseaux, 496 et 1482, et les textes cités ci-dessous.

Strûbing, on fait injure à Orestès en le tenant pour un malfaiteur : c'était un simple pince-sans-rire qui détroussait les gens en tout bien tout honneur, et ne faisait le croque-mitaine que pour s'amuser lui-même et dérider ses contemporains. Ce sympathique farceur, à qui l'on ne saurait reprocher qu'un peu de monotonie dans ses passetemps, avait été décoré du pseudonyme d'Oreste. A la vérité on ne sait trop pour quelle raison, car Oreste n'a jamais passé, que je sache, ni pour un facétieux, ni pour un sacripant. Mais il faut croire que Mùller-Strùbing avait là-dessus ses renseignements particuliers.

Cette rare découverte se fonde sur deux arguments. Le premier, c'est qu'Orestès ne peut être qu'un sobriquet, pareil nom étant du domaine exclusif de l'épopée. Du moins quelqu'un l'a dit, et cela suffît à Miiller-Slrùbing et à ses adhérents. Car rien n'est singulier comme de voir des savants à qui toute leçon est suspecte et qui marchent sur des œufs quand ils épluchent un texte, de les voir, ces savants, dès qu'une turlutaine a passé par la tête de l'un d'eux, mettre de côté toute méfiance et accepter les yeux fermés ce qu'on leur offre à avaler. Un érudit a rêvé que les noms homériques avaient je ne sais quel caractère auguste et sacré qui empêchait les Athéniens d'en faire usage. C'est touchant, j'en conviens, malheureusement c'est faux. Il ne me souvient pas d'avoir rencontré ailleurs que dans Homère un Agamemnon ou un Ménélas, mais en revanche je connais nombre d'Athéniens, et de l'époque de Périclès,s'appelantAchilleus, Patroclès, Autolycos, Teucer, Eurymédon, Ephialtès, etc. (je les donne comme ils me viennent, car je n'ai fait nulle recherche). Pourquoi, dès lors, le fils de Timocratès ne s'appellerait-il pas Orestès?

Le second argument est de la force du premier. Que pendant plus de dix ans un fils de famille se soit livré à ce délassement aussi spirituel qu'inoffensif, sous l'œil paterne des autorités, Miiller-Striibing le trouve tout naturel, mais il n'admettra jamais que dans une société policée comme l'État athénien, oîi la loi punissait de mort les tireurs de laine, un bandit véritable ait pu se faire redouter pendant si longtemps. Ce thème-là a beaucoup servi (1), mais il n'en vaut pas davantage. Cartouche et Mandrin, eux aussi, ont déjoué la police pendant des années, et cela en plein XVIII" siècle et, pour le premier du moins, en plein Paris. Encore de nos jours, en Corse et en Italie, des bandits tiennent le maquis ou la campagne, parfois leur vie durant. Et il n'y a pas si longtemps qu'il en allait de même dans l'Attique : qui en douterait n'a qu'à lire la Grèce contemporaine d'About.

Des lois, à Athènes, il y en avait à foison, au point qu'il n'était pas aisé de s'y reconnaître. Ce qui manquait, c'était le dessein déterminé ou la possibilité de les faire observer. Par exemple, « celui qu'on surprenait à voler, ou à couper des bourses, ou à percer des murailles, ou à détrousser des passants, était coupable de mort (2) ». Ce qui n'empêche que les voleurs et les malandrins étaient une légion (5). Se voir détroussé, même en plein jour,

(1) C'est également au nom de la législation athénienne qu'on a contesté les anecdotes relatives à Cléonyme, accusé d'avoir jeté son bouclier, ou bien à ceux qui dans les palestres dérobaient les manteaux, etc.

(2) XÉNOPHON, Meinorab., I, 2, 62.

(3) Grenouilles, v. 774.

n'était guère une affaire et entrait dans ce que M"® de Sévigné appelle les chagrins courants de la vie (1). En un mot, si parfaite était la sécurité dans cette Salente imaginée par Miiller-Striibing, qu'un honnête citoyen n'osait sortir de grand matin pour se rendre au tribunal ou à l'ecclésie, sans se faire accompagner par un porteur de lanterne (2), ou sans s'armer lui-même d'un solide bâton, de crainte d'être dépouillé (5).

A. 'Opy.~e 'ZO'j'O'À -/.evôv. Tr,v£).Xa xaAX'//!.xoç. 1228 X. TY;>sA).a or-', z'.'~ep xaAs'T; y', o) -pé^pit, xaXX'!vuO(;.

La leçon du Ravennas est irréprochable, et les nombreuses conjectures (xaAE^ o-ù, v.yJ.zZ y', xa^sr? p.', xpaTc-r? v', etc.) ne se motivent par aucune raison plausible. E'!'-cp xa/.er; ys signifie si Ion cri est mi appel, si lu nous y convies. Le verbe y.xlzh, dans l'acception de evocare, horlari, monere, qu'il a ici, est pris souvent d'une manière absolue et sans régime. Xén., Anab., V. 0, 8 : où -aoeyi-

(i) VloiUos, V. 930; Grenouilles, v. Ii6: Ecoles., v. 668; elles deux piquants passages d'Alexis, Fruyin. Corn. Gr., t. III, pp. 414 et 428.

(2) Guêpes, v. 247. Je suis naturellement la le(;on du Ravennas : ixTj Tîo'j XaÔcôv Tt; ÈuTroowv opLa; xaxdv xi opâaT^. 11 est vrai que M. van Leeuwen et, d'après lui, M. Slarkie condamnent XaOojv, qiiod propter Èaroociv gif rf/Jc/e«t/«//i. Si Aristophane pèche contre la langue, du moins pèche-l-il en bonne compagnie; car Sophocle a dit comme lui : rapwv (j6 y'£;j.-oou)v oy/îT; [OEd. fi., V. 445, et aussi v, 128;.

(3) Ecclés., V. 344.

vovro ^oL(T>.lz~. xaAo'jvT'., ils ne se rendirent pas à l'appel du roi; Soph., OEd. B., 452 : oûo' IxoijLf.v s'yor/ av, si g'j u>, 'xaXerç; OEd., Col., 1459 : -ârso, -J. S' ecjT!. TaH^wu' i'S to xa).c'r<; ; A'/i«7., 466 : xa'.poi; yàp /.aAsIT (Gfr. aussi Eur., //ec, 1042; Platon, Phéd., 115 A; Xén., thlL, VII, 4,33).

Quant à eiTrep ye, il exprime une nuance qui correspond à s'il est vrai que, si en effet. Cfr. Auées, 541 : eC-so Ne-^Dva-. y' e''G-!.vàAY,9wc;: Soph., iî"/., 1223 : ei'-tp iu.<\>uy6ç, y' êycô, et quantité d'aulres passages.

Notes supplémeintaires SUR LES « Oiseaux » d'Aristopha>'e.

Un savant professeur de Padoue qui fait ses délices d'Aristophane, M. G. Setti, m'a reproché, avec une parfaite courtoisie d'ailleurs, d'avoir écrit que les Oiseaux sont d'une lecture relativement aisée. A son avis, la pièce offre heaucoup plus de diflicultés que je n'ai eu l'air de le supposer.

Il faut que M. Setti m'ait mal compris ou que je me sois mal expliqué, bien qu'il me semble avoir déclaré en termes exprès que « des difficultés il en reste et en restera probablement toujours ». Ce que j'ai voulu dire, c'est qu'elles sont ici en moindre nombre que dans les Guêpes, les Cavaliers, ou n'importe quelle pièce d'Aristophane, à part le Ploutos.

Et puis, il y a difficultés et difficultés. Si je n'ai pas la prétention de les résoudre mieux qu'un autre, je n'ai pas non plus la redoutable manie d'en découvrir partout. Il n'est pas de passage sur lequel on ne puisse épiloguer.

Tel, pour n'en citer qu'un, celui qui est compris entre les vers 167 et 170. L'interprétation donnée par Bergler, dès 1760, est décisive, et les objections qu'on a soulevées depuis ne méritent pas, suivant moi, qu'on s'y arrête. Il n'y aurait qu'à développer et préciser mieux ce que Bergler n'a fait qu'indiquer, et j'avoue que ce genre de besogne ne m'a jamais tenté. S'il fallait tenir compte de toutes les pointillés et arguties, et aussi, osons le dire, de toutes les bévues et ignorances de certains éditeurs et interprètes, ce n'est pas une brocbure, c'est un volume qu'il faudrait écrire. Encore n'en serait-on guère plus avancé. Car on aurait beau, en bien des cas, établir avec évidence l'autbenticité d'une leçon, qu'on ne les convaincrait point, privés qu'ils se verraient de leur principal l)Iaisir, qui est de faire montre de virtuosité en imaginant des conjectures.

Il n'en demeure pas moins, et ici M. Setti a pleinement raison, qu'il y a dans les Oiseaux bien des passages qui sont ou passent pour difficiles et que je n'avais point touchés, soit qu'en réalité ils ne me parussent pas tels, soit que je ne fusse pas en mesure d'en tenter l'explication.

L'édition récente de M. van Leeuwen me fournit l'occasion d'en reprendre quelques-uns. Comme elle a été faite avec le soin que ce savant apporte à toutes ses publications, elle représente assez bien ce qu'on peut appeler l'état de la question, en ce qui concerne le texte et l'exégèse. Je voudrais toutefois vicier d'abord avec l'éditeur un différend, sur lequel je tiens à m'expliquer en toute franchise.

n est un genre de critique contre lequel je n'ai cessé

et ne cesserai de prolester. C'est celle qui consiste à corriger un chef-d'œuvre comme on ferait un devoir d'écolier; qui, au lieu de chercher à entrer dans la pensée de l'écrivain, s'ingénie à trouver partout des fautes; qui,

pièce à pièce épluchant les sons et les paroles,

et moins attentive aux choses qu'aux formes du langage, soumet chaque mot à un vétilleux examen, portant tour à tour sur l'étymologie, la prosodie (trop souvent réduite à une question de statistique), la syntaxe {latine, presque toujours), l'emploi qu'on a fait du mot ailleurs (comme si de la littérature grecque nous possédions autre chose que de rares déhris) ; qui n'admetira pas que, comme en français, l'on dise :je m'assois aussi bien que je ni assieds, ou je vas en même temps que je vais, et parce que vous avez écrit dix fois autour de, ne vous permettra plus d'écrire alentour; enfin et surtout, qui veut qu'un poète s'exprime comme un géomètre et ne lui passe ni une fantaisie, ni un tour hardi, ni une négligence.

Je maintiens qu'entendue de la sorte, la critique ne peut avoir que des effets désastreux. Pour nous en tenir au français, que nous savons, alors qu'en dépit que nous en ayons, nous ne sommes en grec que des novices, ni Corneille (voyez le commentaire de Voltaire), ni Molière (voyez tous les lexiques), ni même Racine (voyez les remarques de l'abbé d'Olivet) ne résisteraient à ce système d'étroite et rigoureuse procédure.

Que dire surtout de celte critique, si, non contente d'infirmer ce qui est clair, elle a la présomption de nous rendre clair tout ce qui est obscur, et dès qu'un passage est au-dessus de sa compréhension, s'empresse de le

déclarer corrompu et de le mutiler pour lui donner un sens quelconque ; si, pour comble, au lieu d'émettre des doutes (à quoi il n'y aurait rien à dire), elle n'hésite pas à introduire dans le texte des platitudes qui confondent, quand ce ne sont pas de pures âneries, au point que telle édition d'Aristophane fait proprement l'effet d'un habit d'Arlequin.

Si c'est là ignorer les principes élémentaires de la critique, j'avoue que je les ignore, et je m'en fais honneur. Que celui qui aime l'antiquité pour elle-même, et non pour la gloriole d'étaler son savoir-faire, me jette la première pierre.

En tout cas, que j'aie tort ou raison, je ne fais qu'user d'un droit. Comme d'autres crient casse-cou, il ne m'est pas interdit, je suppose, de crier Hancls off! Or ce droit, il semble bien que M. van Leeuwen me le dénie, car je ne puis m'expliquer autrement la manière dont il en use envers moi dans son commentaire. Les dieux me sont témoins, et aussi ceux qui ont eu l'occasion de me lire, qu'il ne m'est jamais échappé en parlant de lui un terme agressif ou simplement désobligeant. Au contraire, je n'ai pas manqué une occasion de mettre en lumière les services qu'il a rendus soit au texte, soit à l'interprétation d'Aristophane. Si je me suis élevé plus d'une fois, et très vivement, j'en conviens, contre la fureur d'estropier les textes, jamais je ne lui en ait fait personnellement un grief, et il n'y a pas de ma faute s'il a pris le reproche pour lui.

Je veux bien que, de complexion différente et formé à une autre école, il ne partage en rien ma manière de voir. A son tour il a le droit de trouver mes scrupules exagérés et de démontrer le bien fondé de ses conjectures. Mais il

cas c'eût été j)Ius poli d'écrire : cui de rei summa asscnlior. Mais ce n'est pas la question. Ce que je ne puis admettre, c'est qu'on prétende que cette explication difFère fort peu de la mienne. Elle en est séparée par un abîme aussi large que celui qui sépare un poète comique d'un forain et la scène attique de la kermesse de Rotterdam.

Le même esprit se trahit jusque dans les petites choses. Au vers 942, l'éditeur m'emprunte mon commentaire, puis met en note : errorem correxit Liibberl (1). Eh! non, mieux valait ne rien mettre. Liïbbert, que j'ai été le premier à citer, n'a rien corrigé du tout, ni moi d'ailleurs. J'ai insisté sur ce point que la vraie leçon se trouve dans un des manuscrits. Cela ne s'est jamais appelé, que je sache, corriger un texte. Que si, en efîet, cela s'appelle de la sorte, pourquoi aux vers 76 et 1221 ne lit-on pas : errorem correxit W. ; mais, au contraire, après avoir rétabli la leçon démontrée par moi authentique, persiste-t-on à mentionner des conjectures devenues à tout le moins superflues?

M. van Leeuwen, qui se complaît à citer et à discuter des conjectures qui souvent font lever les épaules, évite, non pas même de me discuter, mais seulement de me citer quand il m'arrive, ce qui est rare, de m'écarter si

(1; De même au vers 1393, sur le sens de ûoimIx -Rtzv.-i&^i (un point que je n'avais pas mis en question; j'avais insisté sur ce que elôcoXa est un vocatif;, on lit : Sic Piccolomini et W. Ni M. Piccolomini ni moi ne nous vanterons d'avoir vu qu'il s'agit des nuages : tout homme de bon sens l'avait vu avant nous. Mais n'est-ce rien que de faire entendre qu'en bien des cas j'ai simplement reproduit l'opinion d'autrui? En français cela s'appelle faire des niclies.

peu que ce soit du texte traditionnel (c'est le cas entre autres du vers 1744, où j'ai la naïveté de croire encore que aÙToû donne seul un sens plausible). Mettons que je me trompe. Qui ne se trompe pas? En tous cas, mon incompétence n'est point telle que, dès qu'elle vient de moi, une émendation ne vaille pas même la peine d'être mentionnée.

Un seul passage tait exception, c'est le vers 1395 : tôv âAa6pô{jiov aAaasvo;. Après avoir réfuté dans les mêmes termes que moi la correction de G. Hermann, on veut bien ajouter : Willems dcÀr.opôijLov. Ce que le mot signifie, et si, donnant un sens excellent, il rend inutiles les conjectures des autres et la sienne propre (1), là-dessus l'éditeur n'a garde de se prononcer. Veuillez noter en outre, et ceci est plus grave, que je n'ai nullement proposé àÀT,opô,!jiov, mais bien dcAaopou.ov, c'est à savoir le mot même des manuscrits, dont je me borne à changer

(Ij M. van Leeuwen préfère lire âXîou opo'ijLov. Dégagée du clinquant lyrique, la phrase de Cinésias revient à ceci : u Comme les nuées, je bondirai au hasard des vents, tantôt vers le Nord, tantôt vers le Sud, en traçant dans l'éther un sillon. » Après « je bondirai », M. van I^eeuwen, de son autorité, introduit dans le texte cette incise : « en suivant la route du Soleil », nous renvoyant à Euripide, qui a écrit quelque part : « Piiissé-je cheminer par la brillante carrière où marciie le char embrasé d'Helios. >> Le rapport est frappant, je n'en disconviens pas, mais le cas n'est pas tout à fait le même. Dans Euripide, les femmes grecques exilées en Tauride aspirent à revenir en Grèce, cesl-à-dire à l'Occident. Ne trouvez-vous pas qu"en s'appropriant leur vœu, Cinésias aurait un peu bien l'air de se moquer des spectateurs? Au moins devrail-il ajouter comment les vents et lui-même s'y prendraient pour tenir un pareil programme. Conjecture pour conjecture, celle de Hermann semble encore préférable. Si elle est hors de propos, du moins n'implique-t-elle pas contradiction.

l'esprit. J'ai même eu soin d'insister sur la lorme dorique, qui produit une allitération (M. van Leeuwen a fait son profit de cette remarque), et renvoyé à por,opôp.o;, qui en dorique fait poaôodjjioç [Anth. Pal., VII, 231). D'où résultait, à mon avis du moins, que lant pour le sens ()ue pour la forme, le texte des manuscrits est irréprochable. Si je me suis abusé, est-ce outrecuidance de ma part que de demander en quoi?

Je m'arrête, quoiqu'en ayant encore long à dire. Pour caractériser ce genre de critique, il n'y a qu'un mot qui serve, mais ce mot je ne l'écrirai pas; car je n'oublie point qu'il s'agit d'un collègue, qui après tout est un savant sinon un galant homme. Désormais je ne chercherai pas l'occasion, car les personnalités n'ont point d'excuse, mais je ne l'éviterai pas, comme je le faisais, de m'expliquer sur ses hardiesses, m'engageant, quant à moi, à ne lui faire tort d'aucune de ses raisons. Les gens compélentsjugcronl s'il est fondé à le prendre si haut et à iranciier avec lant d'autorité et de prépondérance. Ce sera le poète en somme qui y gagnera.

Ce vers si controversé et qui d'abord m'avait paru inintelligible, se laisse parfaitement expliquer si l'on tient compte du jeu de théâtre qui l'accompagne. Il est adressé par Évelpide, non au trochile, comme on le supposait, mais à Pisthétaire, En y regardant d'un peu près, on reconnaîtra même qu'il est indispensable, en ce qu'il rend raison de la fin de la scène. On voit, en effet, par

le vers 89, que Pisthétaire s'était laissé choir à terre et avait lâché sa corneille. Quand cela s'était-il passé? C'est à quoi répond précisément notre vers.

En voyant apparaître le trochile avec son large bec ouvert, Pislhétairea poussé une exclamation de frayeur (1), puis a couru se cacher dans le buisson fourré (le même buisson où disparaîtront tout à l'heure l'épops, v. 202, et le Commissaire, v. 1049). Mais il a trébuché dans sa course, en laissant échapper sort oiseau. Evelpide, moins poltron, court à son compagnon et cherche à lui faire honte de son effroi :

o'jTw; T'- oe'.vôv, oùoï xâ)vX!,ç>v )>sye'.v ; Qu'y a-t-il de si terrible, et ne vaut-il pas mieux s'expliquer?

La phrase, comme on voit, est interrogative. Ojtw; t-. osivov est justifié par quantité d'endroits, qu'il est inutile de citer après M. Kock. Quant à oûoi interrogatif, rien n'est plus grec; on me dispenseia d'en donner des exemples. Grammaticalement, la phrase d'Aristophane revient à celle-ci de Sophocle :

Au point de vue de la mise en scène, il importe d'observer que tandis qu'Évelpide aide son camarade à se relever, il laisse lui-même s'envoler son choucas; c'est ce que prouve le vers 80. En somme, on devine sans peine

(4) Il faut restituer le v. 61 à Pislhélaire, comme l'indique fort bien le Ravennas.

Ci) Electre, v. 104t;.

(jue l'inlermède entier n'a élé imaginé que pour débarrasser l'un et l'autre acteur d'un accessoire devenu non seulement inutile mais gênant.

'102 Trip'cLd; yàp zi n-j; -ô-repov ô'pv.ç t, taoj;;

(c Coq ou paon? » comme plus loin « navire ou calotte?» (v. 11205), et « Paralos ou Salaminienne? » (v. 1204) sont de simples formules interrogatives, composées à l'imitation du cj-JvOYi[ji.a ou mot d'ordre militaire (1), et dont se servaient les Athéniens pour obtenir une réponse plus précise. Les termes de comparaison importent peu; il ne faut y chercher ni allusions ni finesses.

Comment les commentateurs ne s'aperçoivenl-ils pas que les spectateurs n'ont pas le temps de deviner des énigmes dont eux-mêmes, avec toute leur perspicacité, ne parviennent pas à trouver le mot? Que de cas où la fine remarque de M. Slarkie trouve son application : If this is^o, 1 suspect tliat not a single uiember of the audience, unless Ihere were a few Germans interspersed, foUowed Arislophanes's meaninfj {'2).

(1) XÉNOPHON, Cyrop., III, 3, 58; Anab., I, 8, 16.

(2) Sur le vers "247 des Guêpes, p. 407 de son édition.

n. Où (jÙ f/.ôvoç àp ' 7,3-0 'è'ûodi, à).Xà yoit-oc, erepoç ;

E. 'A).X'ouTO<; fxev s<jt!. *î>i.Xox)io!j<;

282 ti etlottoç, eyw os toutou 717.71-0 ;...

Donnez ce texte à traduire à un élève de rhétorique qui a lu Hérodote ou Xénophon, il n'hésitera pas un instant. Malheureusement Herasterhuys s'y est trompé, — cela arrive aux plus forts, et plus souvent qu'on ne pense, — et dès lors, en vertu d'un phénomène qui a la constance d'une loi, et Brunck, et Dobree, et combien d'autres après eux, s'y sont trompés à leur tour. Aujourd'hui ce passage passe pour un des plus obscurs de la pièce.

Rappelons donc, puisqu'il le faut, que h toù ^apvaSàl^ou £x r7,ç llapaTciTaç (1) n'a jamais pu signifier autre chose que « le fils de Pharnabaze et de Parapita » ; que donc l'épops en question, étant désigné comme <ï>f.)>ox>iou<; il sTîOTcoç, est tout simplement « fils de Philoclès et d'une huppe ». Ainsi aussi ce pauvre Cinésias est donné par je ne sais quel comique comme « fils d'Évagoras et de la Pleurésie », Eûayôpou TraCç iy, nAeupiTt.oo<; (2).

Je n'ignore pas que le scholiaste, à propos de Philoclès, nous sert un fatras où il est question d'une foule de choses, de Sophocle et de Térée, d'une Pandionide el des didascalies d'Arislote. Mais voilà qui ne nous importe guère. Depuis quand Aristophane est-il responsable des

(1) XÉNOPHON, Hell., IV, 1, 39.

(2) Fragm. Corn. Gr., t. tl, p. 079.

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