‹ Notes sur AristophaneChapitre 8 sur 13 · LES ATHENIENS A L'ECCLESIE · texte numérisé non relu

LES ATHENIENS A L'ECCLESIE

Les traités d'antiquités grecques coordonnent et résument tout ce qu'il nous est donné de savoir au sujet de l'Kcclésie, ou assemblée du peuple à Athènes, de sa constitution, ses prérogatives, ses règlements, sa police. Un seul point, secondaire il est vrai, mais curieux tout de même, est demeuré dans l'ombre. Dans quelle posture les citoyens d'Athènes assistaient-ils aux séances? C'est ce que je me propose de déterminer. Mais, avant d'entrer en matière, il est certains laits essentiels qu'il importe de rappeler.

Le lieu ordinaire des réunions, comme chacun le sait, s'appelait le Pnyx, ou, pour être tout à fait exact, la Pnyx. C'était un immense plateau rocheux, occupant la superlicie d'une colline située au sud-ouest de l'Acropole, et au pied de laquelle venait aboutir l'Agora. La place du Pnyx subsiste encore, tacile à reconnaître, du moins à notre avis. Le roc y est toujours aussi pelé et rugueux, quoique plus prolondément raviné que dans l'antiquité.

Comme les réunions étaient fréquentes (quarante réunions régulières par an, sans compter les extraordinaires), on peut croire qu'en général la foule n'abondait guère. Il va sans dire que dans les circonstances graves il n'en allait plus ainsi. Toutefois il s'en taul bien que l'Ecclésie ait jamais groupé la majorité des citoyens. On peut s'en assurer dans Thucydide, qui à propos de l'établissement des Quatre Cents nous apprend que « distraits par les expéditions militaires et les occupations de delà les frontières, les Athéniens n'avaient atteint dans aucune assemblée le nombre de cinq mille, si importante que fût la décision à prendre (1) ». Cinq mille ne fait pas le quart des citoyens, mais c'est un chitTre encore.

Ajoutons un dernier trait qui n'est pas sans importance. L'Athénien se rendant au Pnyx ne manquait pas de se munir du bâton long, la (iax-rripia, qui lui servait de soutien et de porte-respect dans toutes ses sorties. Ce bâton demeurait à sa portée pendant la séance. 11 y avait même une sorte d'élégance à savoir s'y appuyer de l'aisselle tout en parlant (2), du moins quand on parlait de sa place, car il est peu vraisemblable que cette attitude fût de mise à la tribune. Bâton et manteau court, [^axT/ipîa xal -ipi^côviov, formaient, pour ainsi parler, la tenue de rigueur du populaire à l'assemblée (3).

Telles sont les principales données du problème. Supposer qu'on assistait debout aux séances, qui parfois

(1) Thucydide, VIII, 7-2.

(2) AmsTOPUANii, Ecclés., v. 150. — Ephippos : iyj\\i.' à^id^pEwv ÈTrixaÔEK; J^axxripîqt. Frag. Com. Gr., éd. Meineke, t. III, p. 332.

(3) Aristophane, Guêpes, vv. 33 et 116; Ecclés., vv. 74 et 75.

duraient des heures, ne viendra à l'idée de personne. Pareille posture peut convenir à un meeting où tout le monde s'accorde, ou à peu près, mais non pas à un corps constitué. Une assemblée politique, où plus que nulle part ailleurs les intérêts et les passions se heurtent, si chacun était libre de se mouvoir et de circuler à son gré, offrirait le plus souvent le spectacle de réunions lumultuaires; les débats y dégénéreraient en bagarre et se videraient à coups de bâton. D'ailleurs les textes en cela sont formels. Laissons de côté le terme xa6ri[jisvo(. {assis ou en séance), sur lequel on pourrait épiloguer. Mais voici qui décide la question : toutes les fois qu'un assistant fait mine de se lever, nous voyons le président lui crier : xâ^-riiyo « reste assis » (1) ou xâOt^s « assois-toi » (2), el de même, quand un orateur a fini de parler : pàStJ^e xal xàOïio-o « va et reste assis » (3).

Les citoyens étaient donc assis; mais il y a plusieurs manières de s'asseoir. D'après l'opinion commune, nous verrons tout à l'heure sur quoi elle se fonde, ils siégeaient sur des bancs de bois, ^uXa. Voilà ce qu'il s'agit d'examiner et ce que pour ma part je conteste résolument.

S'imagine-t-on ces centaines, ce millier de bancs de bois installés à demeure dans un endroit découvert et exposés à toutes les intempéries? Qui en avait le soin? D'où vient qu'il n'en soit fait mention, ni dans les orateurs, ni dans les historiens, ni dans les comiques? D'ailleurs des bancs ne se conçoivent que posés droit sur une surface unie et soigneusement nivelée. Or il

(4) Acharnions, v. 59.

(2) Achnrniens, v. 123.

(3) Ecclés., V. 144.

suffil aujourd'hui d'un coup d'oeil pour s'assurer que le roc du Pnyx est demeuré tout brut, ou à peine dégrossi en quelques endroits; et si, pour des raisons que je ne veux pas discuter ici, on n'accepte pas la situation assignée actuellement au Pnyx, où trouvera-t-on à Athènes un plateau dont la roche ait été suffisamment aplanie pour qu'on pût y placer ces innombrables rangées de bancs? Enfin, quand le peuple était convoqué ailleurs qu'au Pnyx, à Colone, par exemple, dans une autre enceinte à ciel ouvert (1), dira-t-on qu'au préalable on y transférait les bancs?

Il ne reste donc qu'une solution, c'est que les Athéniens étaient assis par terre, à côté de leurs bâtons allongés sur le roc. Et cette solution ne se fonde pas seulement sur des à priori, elle est appuyée par des documents d'une authenticité indéniable. Citons d'abord cet endroit des Guêpes d'Aristophane oîi un personnage raconte un songe qu'il vient d'avoir. Il s'est cru transporté au Pnyx, au milieu d'une assemblée où Cléon tenait le principal rôle. Parmi les assistants il a discerné Théoros « assis par terre » à côté du démagogue (2). Voilà, j'espère, un détail dont la précision ne laisse rien à souhaiter : Cléon debout, parlant de sa place, et à terre, ^auaî, à côlé de lui, son flatteur Théoros se disposant à applaudir.

Une autre scène d'Aristophane nous conduit à la même conclusion. Cette fois nous assistons à une réunion de femmes où l'on répète une séance de l'Ecclésie qui doit avoir lieu tout à l'heure. Dès que les conjurées se

(1) Thucydide, VIII, 67.

(2j Guêpes, V. 43.

trouvent en nombre, Praxagora, qui fait fonction de présidente, ne manque pas de prononcer la formule sacramentelle : xâGr.a-Oe toivjv « asseyez- vous » (I). Je liens ce texte aussi concluant que le précédent, car la scène a lieu dans l'orchestre, où, comme on pense bien, il n'y a pas ombre de bancs ni de sièges. Où donc voulez-vous que les femmes trouvassent à s'asseoir si ce n'est par terre?

Il y a dans les Cavaliers une parodie plus explicite encore d'une séance de l'assemblée. Ici aussi la scène se passe dans l'orchestre, censé représenter le Pnyx. Démos, qui à lui seul représente le populaire, écoute assis les deux orateurs, Cléon et le charcutier, se disputant sa faveur à force de platitudes et de tlagorneries. Le charcutier reproche à son rival de souffrir que « Démos soit ainsi durement assis sur la roche ». Lui a fait coudre un coussin et l'offre à Démos : « Lève-toi, dit-il, puis sieds- "oi mollement, pour ne pas froisser ce derrière qui fut à Salamine (2). » Se peut-il rien de plus clair?

Une dernière preuve, d'ordre philologique, achève de mettre le fail hors de doute. Celui qui désirait prendre la parole « sautait en pied » (àva7îT,Sàv), c'est le terme propre (3), et il est si caractéristique que pas un helléniste ne s'y trompera. Pour se rendre à la tribune, quiconque quittait sa place (i'Bpav, jamais jSâGpov) était obligé d'enjamber (Û7iep,Sa{vet.v) par-dessus ceux qui l'en séparaient (4).

(1) Ecclés., V. 57.

(2) Cavaliers, vv. 783 et suiv.

(3) Ecclés., V. 428; Cratinos, fr. iU {Fr. Corn. Gr., t. II. p. 214); EsCHiNE. c. Ctcsiplwn, 74, 42 ; 78, 29.

(4) Ecdés., V. %.

Seuls les prytanes disposaient de quelques bancs creusés dans le roc, lesquels dominaient la tribune et faisaient face à l'assemblée (l). On me permettra d'insister sur ce point, car il aide à expliquer un passage assez mal compris d'Aristophane.

Le banc présidentiel, le comique l'appelle TtpÙTov ^ùXov, évidemment par analogie avec le banc de la présidence dans le bouleutérion (2), dans les tribunaux, et sans doute aussi à l'Aréopage. On a beaucoup disserté là-dessus. Certains, s'en tenant à l'étymologie, en ont tiré cette conclusion, grosse de conséquences, que le banc en question était de bois, et, puisque dénommé « le premier », pareil en cela, prétendent-ils, aux bancs affectés aux assistants. La déduction paraît logique, mais elle n'est que spécieuse. Sjàov est proprement un bois. « Un bois » pour un banc de bois, est ce qu'on appelle une catachrèse, comme « un fer » pour une épée. Par la suite çûÀov servit à désigner un banc quelconque, fût-il de pierre, et c'est ime autre catachrèse : exemple « une plume » pour un instrument servant à écrire (fût-il de fer), ou bien « une planche » pour une estampe (même gravée sur métal). Notons à ce propos que la fameuse machine à réduire les luxations, appelée ;JXov par Hippocrate, les médecins qui vinrent après la nommèrent '^ifipoy, banc (3). Enfin, en vertu d'une troisième catachrèse, -pojTov ;JAov s'est pris dans l'acception de -ooeSpîa « présidence ». Les scholies d'Aristophane en font foi,

(1) Ecclé.s., V. 87.

(2) Lysias fait mention des bancs réservés aux prytanes qui présidaient la Boulé : xà pà6pa ou vûv ol Trpuxavsti; xaOéÇovxai, Oral XIII, 133, iO.

(3) Petreqlin, Chirurgie d'Hippocrate. Paris, 1878, t. II, pp. 528 et suiv.

ainsi que Pollux, Hésychius et Photius, et je ne vois raison quelconque de récuser ce quadruple témoignage. Pareilles transformations de sens se rencontrent dans toutes les langues. N'appelle-t-on pas en Angleterre King's bench, ou banc du roi, la cour souveraine oij le roi est censé présider en personne?

L'épislate des prytanes, qui présidait l'assemblée du peuple, prenait place sur ce banc de pierre, encore visible aujourd'hui, et avec lui ceux de ses collègues (au nombre de cinquante) qui parvenaient à s'y caser (1). Ces quelques prytanes pouvaient être dits, suivant un terme d'Hérodote, êv tzoozZoU xaOrjjjLevoL (2). Mais, à part eux, aucun texte ne permet de supposer qu'il y eût des places réservées.

Certes cela ne laisse pas de déconcerter d'abord. La posture en question nous paraît, à nous Occidentaux, exclusive de la gravité du maintien, et, pour dire le mot, elle manque de dignité. Qu'elle convînt aux foulons, cordonniers, maçons, ouvriers sur métaux, laboureurs, négociants et boutiquiers, qui, au témoignage de Xénophon, composaient presque seuls l'assemblée (3), n'a rien qui puisse surprendre; qu'elle convînt surtout à un Cléon, qui même à la tribune affectait de se débrailler.

(1) Au début des Acharniens, il est dit des prytanes : « Ils vont se bousculer les uns les autres pour occuper le premier banc », Trepl irpw-ou ^ûXou; et quelques vers plus loin : « Vous voyez bien, tous se bousculent vers la proédrie », elç tï)v TtpoîSpt'av (vv. 25 et 42). Preuve que pour Aristophane les deux termes sont synonymes. — Je n'ai jamais compris . soit dit en passant, par quelle raison on a substitué irept irpôitov ^ûXov à la leçon des manuscrits. Ne lit-on pas, déjà dans Homère : è-EiyîcOai Trôpt vîxtii; (Iliade, XXIII, 437), ôseiv -rtcpl rptiroSo; (XI, 701), et vingt tournures pareilles?

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