CHAPITRE X
Bavardage. — Tactique de guerre. — Joue.
Le Colonel sur la tactique d’infanterie, les nourrissons et les nourrices.
Ingersoll. — Je reviens à la charge et je dis que s’il y a un Dieu infiniment bon et sage, il considère avec pitié les infortunes de ses enfants.
Commentateur. — J'insiste sur le même point ; mais faut-il au moins distinguer entre l’infortune et le crime, l’infortune et la perversité.
Ingersoll., —— J'insiste encore et je dis qu’un tel Dieu devrait connaître les nuages, les brouillards, les ténèbres qui enveloppent l'esprit humain
Commentateur. — I] les connait certainement et en tient compte dans ses actes avec ses créatures. Mais n’êtes-vous pas tant soi peu inconséquent? Quelques pages plus haut vous exaltez l'esprit humain, et revendiquez pour lui le droit de juger à nouveau la justice de Dieu, et à présent vous gémissez sur les nuages, les brouillards et les obscurités qui l’enveloppent. C'est de la plus haute sagesse, tout comme aussi ilest du
devoir de l'esprit humain, souffrant de la faiblesse que vous déplorez, de prêter une oreille docile aux paroles de Dieu et de leur obéir, au lieu d’abuser de la faible lumière qu’il nous laisse pour pier son existence, ou en faire le sujet de nos plaisanteries impies.
Zngersoll. — Sa pitié, non sa colère, serait émue à la vue de ses enfants aveugles, cherchant à tâtons, dans les ténèbres, la raison des choses.
Commentateur. — Et cependant c’est de ces enfants aveugles que vous voudriez faire les juges de sa justice. Dieu prend en pitié ceux qui tâtonnent dans les ténèbres, ou qui sont induits en erreur par de faux philosophes, et comme preuve il leur offre la lumière de sa révélation pour éclairer leur nuit et dissiper leurs nuages ; mais il punit ceux qui ferment leurs yeux à la lumière et désobéissent à ses lois. Non seulement Dieu exige que nous l’adorions, mais encore que nous l’adorions lui seul, et de la manière qu’il le prescrit.
Ingersoll. — Un Dieu infiniment bon, s’il en avait le pouvoir, exaucerait la prière raisonnable d’un honnête sauvage, s’adressât-il au bois où à la pierre. |
Commentateur. — Dieu est infiniment juste et miséricordieux, Il connait le cœur des hommes, et les juge d’après leurs lumières, les temps et les
circonstances. Ce serait le propre de son infinie bonté d’exaucer la prière raisonnable d'un konnête sauvage dans l'erreur, en éclairant son esprit, en lui manifestant sa volonté, et en lui défendant d’adorer des idoles Si ce sauvage persistait dans son ido!âtrie, après la défense qui lui ea aurait été faite, il cesserait d’être 4onnête pour devenir un enfant indocile qui mérite un châtiment.
Jngersoll. — Les atrocités, les menaces, les malédictions et les imprécations du ‘“ livre inspiré”, pour les justifier on dit que les Juifs avaient le même droit que leurs ennemis.
Commentateur. — Ici, avec votre dextérité habituelle, vous confondez et embrouillez pêle-mêle des choses de différente nature. M. Black justifiait ce que vous appelezles atrocités des Juifs rappelées dans l’Ancien Testament, sur ce principe reconnu par tous les peuples et par toutes les nations, par les philosophes païens comme par les apôtres chrétiens, que le droit. à l'existence implique celui de repousser la force qui nous menace de destruction. Si un ennemi vient faire des conquêtes, une nation a le droit de le conquérir à son tour ; s’il ne fait pas de quartier il n’a droit à aucun; s’il se propose l’extermination de tout un peuple, ce n’est que justice de le mettre en déroute et de le faire passer au fil de l’épée, s’il
le faut. Ces principes sont évidents par euxmêmes, toutes les nations les reconnaissent, et toutes, à l'exception de celles qui sont chrétiennes, les mettent en pratique. Si celles ci ne les suivent pas c’est que la bénigne influence du christianisme a raffiné les sentiments et radouci les traits les plus durs de la nature humaine qui conservent néammoins toujours quelque chose du sauvage et du vampire.
Pour ce qui est des menaces, des malédictiens, etc., on se place, pour les défendre, à différents points de vue,bien que vous prétendiez en ignorer le fait, dans le dessein de mettre votre adversaire dans une fausse position. Dieu est le Créateur et le Gouverneur suprême de l'univers et de tous les hommes. Comme tel, l’homme lui doit fidélité et obéissance. Les menaces et les malédictions sont pour ceux qui désobéissent, pour les traîtres, les blasphémateurs et les idolâtres. Les menaces, etc, ne sont que l’annonce formelle des châtiments qui seront infligés au transgresseur. Notre gouvernement menace de mort le meurtrier et d’emprisonnement le voleur. La menace peut varier dans sa forme, mais le fond est le même. Ces menaces n’inspirent aucune terreur au citoyen paisible et soumis à la loi.
M. Black, dans sa réponse, vous dit: ‘ Dans
votre traitement des barbares ennemis, vous pouvez, non seulement légalement, mais vous devez nécessairement adopter leur manière de faire la guerre. S'ils ne font pas de quartier, ils n’ont droit à aucun, etc ;” avec votre habituelle ‘ sincérité,” vous éludez le principe impliqué dans cette proposition. Si le principe est vrai, il l’est pour tous, pour le chrétien comme pour le païen. S'il est faux, injuste ou barbare, vous auriez dû le prou. ver. C'était la seule voie qui vous fût laissée comme logicien. Vous n’essayez pas de le faire, mais vous vous efforcez de vous y opposer comme il suit :
Ingersoll. — “ Pour un disciple du Maître qui a dit que frappé sur une joue vous devez présenter l’autre, et qui, dans bien des circonstances, a développé avec complaisance cette idée qu’il vous faut vaincre le mal par le bien, il y a de l’inconséquence à déclarer qu’une nation civilisée doit, nécessairement, adopter la tactique des sauvages.”
Commentateur. — Et c'est là la seule réponse à la proposition évidente par elle-même de votre adversaire ! Examinons-la telle qu’elle est. D'abord, le Maître n’a pas dit, ainsi que vous le rapportez, qu'étant frappé sur une joue, vous devez présenter l’autre, ni que vous devez vaincre le mal par
le bien. Il a recommandé à chacun de ses disciples de rendre le bien pour le mal, mais il ne leur a pas défendu de repousser une agression injuste par l'emploi de la force nécessaire ; et il n’a pas voulu non plus faire de ses enfants des crachoirs et des balles à jouer pour le reste des . hommes.
Il n’a pas voulu davantage que les peuples et les gouvernements chrétiens logeassent les assassins, les voleurs et les sauvages dans des palais, ni qu’ils les nourrissent de pâtés de poulets.
Ce qu’il a voulu, c’est que, en tant que particuliers, nous fussions doux, patients, endurants, charitables et indulgents. Il n’a pas voulu que les nations, comme telles, fussent assez faibles ou imbéciles pour négliger le soin de leur existence, de leur dignité et de leur autorité. Les nations cependant font parfois que le bien l’emporte sur le mal, lorsque, par exemple, elles administrent judicieusement une bonne volée à leurs ennemis. Les méchants, les assassins et les voleurs le cè-: dent au bien, lorsque la loi et le châtiment leur sont convenablement appliqués.
Zngersoll — Il y a une très grande inconséquence (pour un disciple du Maître) à déclarer que les nations civilisées doivent nécessairement adopter la tactique de guerre des sauvages.
Commentateur. -- Vous imaginez-vous que lorsque votre adversaire a dic cela, il ait eu dans son intention les détails ou les incidents de la guerre? Pensez vous qu'il ait voulu dire que nous devions nécessairement rejeter nos fusils Remington, reprendre l’are et les flêches, porter des culottes rapiécées et manger du chien cru, lorsque nous combattons les Indiens? Votre adversaire a clairement établi ce qu'il entendait par “méthode de guerre ” lorsqu'il disait : “ Si l'ennemi vient pour vous conquérir, vous pouvez en user de même envers lui; s’il ne fait pas de quartier, il n’a droit à aucun; s’ilse propose l’extermination de tout un peuple, vous pouvez le battre et l’exterminer. ” Vous ne niez ni ne réfutez cette position, mais vous feignez de croire qu'il a voulu dire ravissement pour ravissement, mutilation pour mutilation, scalper pour scalper, meurtre de tendres enfants pour meurtre de tendres enfants... Ceci vous a donné une occasion de mettre en jeu votre rhétorique, et vous ne pouviez la perdre. Ce meurtre des enfants à la mamelle dont vous parlez, me rappelle que les enfants vous sont d’une grande utilité et sont appelés à remplir un grand rôle dans vos écrits et dans vos lectures. Vous les faites trotter en toute occasion et sous différentes formes.
Ces enfants se dandinent, courent ou rampent tout le long de votre article d’une manière si confuse, qu'ils nous rappellent un asile d'enfants trouvés, confiés à vos soins de sevreuse péripatéticienne. À propos, n’avez-vous pas été colonel d'infanterie? Les vieux soldats aiment à se ressouvenir du passé. Mais le ciel vous viendra en aide si ces enfants vivent jamais assez pour se venger de votre cruauté, pire que celle d'Hérode. Lorsque vous voulez raisonner avec les hommes sur les grands problèmes, vous devriez envoyer les enfants aux crêches, avec ordre de leur donner en abondance ce que la vieille Hollandaise appelait un cataplasme de pain et de lait. Ceci les maintiendra en santé jusqu'à ce que vous vouliez de nouveau les mettre au trot dans votre nouvelle lecture sur le Christianisme.
Zngersoll. — Est-il possible qu’en combattant, par exemple, les Indiens d'Amérique, s’ils scalpent nos soldats nous devions scalper les leurs ?
Commentateur. — Les peuples civilisés s’attachent plus à tuer qu’à la manière dont ils le font, parce qu’ils savent que la victoire dépend plus du nombre des morts que de la méthode suivie pour les tuer. Cette science donne aux nations civilisées l'avantage sur les sauvages. Un soldat attentif à son affaire durant la bataille enverra dix
Indiens aux heureux champs de chasse pour un seul homme scalpé. S’arrêter pour scalper c'est perdre du temps ; et c’est le seul motif pour lequel le soldat devrait préférer sa tactique à celle du sauvage. Si l'expérience avait appris que scalper produirait une plus grande intimidation sur l’esprit des sauvages, leur ferait cesser leurs aggressions, et les amènerait à traiter de la paix et à donner des garanties de sage conduite pour l’avenir, ce serait d’un bon géneral, d’une bonne politique et d’une sage miséricorde, de jeter le fusil et de prendre aussitôt que possible le scalpel. Les peuples civilisés vont à la guerre pour avoir la paix. Si l’on doit se procurer cette paix bien plus vite en scalpant quelques têtes qu’en prenant des vies, il faudrait le faire sans hésitation. La tactique de guerre n’est qu’une question de politique, lorsqu’ll s’agit de la conduire rapidement à sa fin. Mais tant que l’Indien n’a qu'à perdre en scalpant il est sage et prudent de lui laisser ce champ d'entreprise.
Jngersoll. — S'ils tuent les petits enfants dans leurs berceaux, devons nous broyer la cervelle des leurs P
Commentateur. — Les voici encore. Eh bien oui, de toutes manières arrachez leur la cervelle, écartelez-les, salez-les, envoyez-les aux îles des
Cannibales, faites-leur lire votre article sur la religion chrétienne, ou votre lecture sur les ‘ squelettes ”, faites tout pour les empêcher de troubler vos cervelles lorsque vous raisonnez avec des hommes sur des sujets qui réclament toute votre attention.
Ingersoll. — S'ils s'emparent de nos captives, les attachent à des arbres et qu'ensuite leurs femmes viennent enfoncer dans leurs chairs tremblantes des bois de fagots aiguisés et y mettre le feu pour qu’elles meurent environnées de flammes, faudra t-il que nos femmes, nos mères et nos filles suivent leur infernal exemple ?
Commentateur. — Non ; et pour plusieurs raisons. Il y a un moyeñ plus prompt et plus économique de se débarrasser de ces harpies. Il est bien plus commode de les fusiller sur-le champ
que d’expédier pêle et mêle vers les lointains déserts de l'Ouest, ‘ nos épouses, nos mères et nos
filles ” pour leur enfoncer dans le corps des bois de fagots pointus. La civilisation, avant tout, nous enseigne la science de l’économie : elle nous apprend que lorsqu'il faut mettre à mort on doit le faire promptement et économiquement, afin que les charges des corvéables ne soient pas augmentées plus qu'il ne faut.
Faisons une supposition. Cent de ‘“ nos cap-
tives ” vont être enchaînées pour avoir à subir les tortures mortelles infligées par ces harpies. Les bois de fagots sont apportés. Si de briser la cervelle d’un tout petit enfant devait terroriser ces maternelles harpies au point de les faire désister de leur dessein pervers, y aurait-il cruauté à broyer la cervelle de cet enfant? Mettez-vous à la place de l’une de ces tremblantes captives et répondez. Sauverez-vous la vie de ces cent captives en en prenant une seule? Si vous y réfléchissez quelques instants, vous comprendrez ce que votre adversaire a voulu dire quand il ajoutait : ‘“ Nous devons par nécessité accepter leur méthode de faire la guerre.”
Ingersoll. — Est-ce là la conclusion d'un:
christianisme très-élevé ?
Commentateur. — Oui, monsieur, et c’est aussi la conclusion du bon sens le plus éclairé. La vie est avant tout pratique, elle n’est ni de la poésie ni une philosophie efféminée. Les passions de la nature humaine, civilisée ou barbare, font de ces dures alternatives une nécessité, et un lugubre chauvinisme ne changera ni la nature de l’homme ni les nécessités qui en sont la conséquence. Si ces harpies infernales avaient vécu en Palestine du temps de Josué, et que les Juifs les eussent passées au fil de l'épée, vous les
auriez accusés de meurtre et vous eussiez fait de Dieu un fauteur de crimes. Tout dépend du point de vue duquel on considère une chose.