‹ Notes sur Ingersoll [microforme] :Chapitre 16 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Guerres, — Esclavage. — Quelques erreurs du Colonel,

Ingersoil. — M. Black justifie la guerre d’extermination et de conquête parce que le peuple américain a combattu pour l'intégrité de son pays, cambattu pour se débarrasser des infâmes institutions de l'esclavage et pour conserver les joyaux de la liberté tant pour eux que pour leurs enfants.

Commentateur. — Je soumets ce feu d'éloquence au lecteur, dans le dessein de lui faire savoir que la pensée de M. Black a été mal représentée, et qu'il est bien difficile de se persuader que cette erreur ait été accidentelle et non voulue, Il n’est pas vrai que M. Black justifie les guerres d’extermination parce que le peuple américain a combattu pour l'intégrité de son pays, Voici comment il justifie les guerres d’extermination :

‘“ Si l'ennemi vient pour vous vaincre et vous subjuguer, vous pouvez le vaincre et le subju-

guer; s’il ne fait pas de quartier, il n’a droit à aucun; s’il 8e propose d’exterminer tout un peuple, on a le droit de le vaincre et de l’exterminer.”’

Vous ne pouviez ignorer ce principe, car vous avez cité ces mêmes paroles dans votre article. M. Black n’a pas non plus justifié les guerres de conquête parce que le peuple américain a combattu pour l'intégrité de son pays. Il vous a cité comme il suit : ‘“ Une guerre de conquête est tout simplement un meurtre. ” Pour combattre votre assertion, il a dit : ‘“* Pour montrer combien, dans la pratique, est inefficace le sentiment, lorsqu'on le substitue à un principe, il suffit de rappeler que M. Ingersoll est lui-même un guerrier qui ne s’est pas retranché derrière les hommes énergiques de sa tribu, lorsqu'ils se sont rassemblés pour aller à une guerre de conquête. Il s'est mis à la tête d’un régiment aussi ardent que lui à la dépouille des Philistins, et on l’a vu marchant en avant'comme un colonel ” Comme vous ne semblez pas avoir compris l'argument de votre antagoniste, je vais le mettre sous une forme plus simple ; c'est ce que l’on appelle argwmentum ad hominem, et voici comment on peut le présenter d’une manière syllogistique :

D’après M. Ingersoll, ‘une guerre de conquête n’est rien moins qu’un meurtre. ”

Mais la guerre contre le Sud a été une guerre de conquête, par suite la guerre contre le Sud n'a rien moins été qu'un meurtre. Or, M Ingersoll a participé à cette guerre, donc il a eu sa part dans le crime de meurtre.

Tel était l'argument de votre adversaire, réduit en forme syllogistique. Vous en avez évidemment vu la force. Vous ne pouviez vous en débarrasser qu’en le dénaturant et vous n'avez pas hésité à le faire. Voilà pourquoi vous avez dit : ‘ M. Black justifie la guerre d’extermination et de conquête parce que le p*uple américain a combattu pour l'intégrité de son pays. ”

Vous vous êtes rendu coupable de cette altération de sa pensée, pour avoir un moyen d'échap per au piège où vous étiez pris, et pour vous ouvrir un champ facile où vous pourriez librement donner essort à vos effusions sentimentales sur l'esclavage et sur les joyaux de la liberté.

Vous espériez, avec l'instinct de la seiche, que vous parviendriez à vous sortir d’affaire à la faveur de l’eau trouble que vous aviez agitée vous même. Mais, mon cher monsieur, ceci ne saurait être, car la société ne se compose pas que de fous. Votre guerre contre le Sud a été une guerre de conquête, car une guerre de conquête est une guerre où l’on s'efforce de vaincre et de dominer,

et voilà ce que nous nous proposions lorsque nous avons envoyé des armées contre le Sud. Si la conquête c’est le meurtre, vous vous en êtes rendu coupable dans la proportion de votre importance dans cette guerre. Mais vous avez dit que la guerre de conquête est tout simplement un meurtre, donc, d'accord avec les règles de fer de la logique, vous êtes tout simplement un meurtrier. Voilà où votre antagoniste vous a conduit.

Vous justifiez la guerre contre le Sud en disant qu’elle était faite pour maintenir l'intégrité du pays, etc... La justification est complète; mais que s’en suit-il? Il en résulte que les guerres de conquête sont parfois justifiables, ce que vous avez nié en disant ‘“ qu’une guerre de conquête est un meurtre” ; quand vous avez dit que votre attention était sur le Juif, vous vouliez émettre un principe qui le condamnait sûrement lui et son Dieu, et vous n'avez pas vu que vous fai iez de vous un meurtrier. Une philosophie ex parte est une pauvre philosophie, Vous êtes un disciple des philosophes infidèles du siècle dernier et du temps présent, mais vous n’avez ni saisi leur génic ni compris leur étendue. Vous prenez ici et là leurs points de vue et pour tout le reste, vous

us reposez sur votre esprit et sur votre faculté

du ridicule. Les hommes rient avec vous ou de vous, mais, après tout, la vie est une affaire sérieuse, et lorsque la pièce est jouée l'acteur est le premier oublié.

Ingersoll. — Peu satisfait d’avoir l'esclavage dans ce monde, M. Black assure qu'il durera dans l'éternité.

Commentateur. — Il n'y a qu'une réponse à cela. Elle consiste en un mot vigoureux de trois lettres. (*) Il suffit d'assurer que M. Black n’a jamais fait pareille affirmation d’où l'on pût tirer une telle conclusion. Sur quel principe de rectitude morale justifiez-vous cette fausse réprésentation? Ce n’est pas assurément sur cette loi divine qui vous défend de porter de faux témoignages contre votre prochain. Si vous aviez affirmé ce qui précède sous serment, n'eût.ce pas été un parjure? L’avez-vous dit parce que vous songiez aux arrangements pris pour empêcher votre antagoniste de vous répondre ?

Ingersoll. — Et qu'à tout jamais les inférieurs doivent être soumis aux supérieurs.

Commentateur. — C'est bien ce que M. Black a dit, mais dans un sens différent de celui que vous lui attribuez à présent. Dire que les inférieurs doivent toujours être subordonnés aux su-

* Lie, mensonge,

périeurs, cela revient à dire que l’inférieur doit toujours être inférieur au supérieur, ce qui est une vérité de La Palisse. Il ne devrait pas être nécessaire de vous dire qu’être subordonné ne si gnifie pas être esclave. Le soldat est subordonné à l'officier supérieur mais n’est pas son esclave. Dire que votre intelligence est subordonnée ou inférieure à celle de Moïse, St. Paul, Napoléon, Newton ou Milton ce n’est pas faire de vous un esclave.

Ingersoll. — Qui est le supérieur ?

Commentateur. — Celui qui ni ne ment, ni représente sous un faux jour les idées des autres, ni ne blasphème son Créateur, est moralement supérieur à celui qui se rend coupable de ces méfaits.

Zngersoll. — D'après M. Black, est supérieur celui qui vit du travail non payé de l’inférieur.

Commentateur. — Ici encore vous ne tenez aucun compte de cette loi qui exige que nos paroles correspondent à la vérité. Il n’est nullement agréable de constamment mettre en suspicion votre véracité, mais votre légèreté de langage nous en impose la nécessité. Votre antagoniste n’a rien dit de semblable.

Ingersoll. — À mes yeux, l’homme supérieur est celui qui emploie sa supériorité à améliorer la condition de l'inférieur.

Commentateur. —— Ici vous admettez le fait d’infériorité et de supériorité, et, par suite, de subordination. L'homme qui se sert de sa supériorité doit être supérieur avant d’en faire usage. D’après vos expressions, la supériorité est de fait antérieure à l’usage qu’on en fait. Par conséquent cette supériorité ne dépend pas de l’usage qu'on en fait. Mais, comme l'usage qu’on en fait pour améliorer la condition de l'inférieur est postérieur à la supériorité, elle ne saurait être le criterium à l’aide duquel la supériorité est affürmée. Faire du bien aux autres, c’est une marque de supériorité morale, mais ce n’en est pas la raison Si faire du bien était la raison de la supériorité, tous les hommes pourraient être supérieurs par un acte de la volonté, mais la supériorité est de fait antérieure à l'acte de la volonté, et par suite, indépendante d'elle. Cette définition, comme la plupart de vos définitions, analysée, ne signifie rien.

Ingersoll. — L'homme supérieur est une force pour le faible.

Commentateur. — I] est donc supérieur parce qu’il est plus fort, et il est os parce qu'il se sert de cette force pour assister le faible. Ici encore la supériorité est antérieure à l’usage qu’on en fait, et, par conséquent, ce même usage ne sau-

rait en être le criterium. Vous confondez supériorité et bonté. L’ap/ifude à aider le faible constitue la supériorité ; l’aide que l’on donne sur le moment au faible, voilà ce qui fait la bonté.

Inger sol!. — L'homme supérieur est celui qui a des yeux pour l’aveugle.

Commentateur. — La supériorité ne consiste pas à voir pour l’aveugle, mais dans son aptitude à voir. La disposition qu’il montre à voir pour l’aveugle est une preuve de sa bonté. Je fais ces petites remarques pour montrer que vous ne connaissez pas la vraie valeur des mots, et qu'on ne peut accepter vos définitions.

Zngersoll. -— Pour moi, j'aimerais mieux être l’esclave que le maître.

Cosimentateur. — Pour moi, j'aimerais mieux être le maître que l’esclave ; car en étant le maître j'aurais le pouvoir de mettre l’esclave en liberté et de cesser d’être le maître Celui qui préfère la faiblesse à la force, la maladresse et la gaucherie à l'adresse, lorsqu'il en a le choix, n’est qu’un imbécile dans l’ordre intellectuel, ou un hypocrite consommé. Celui qui préfère être esclave n’a que les instincts de l’esclave. Il est plus noble de vouloir être le maître avec le pouvoir de manumission afin que, par un acte libre de la volonté on ait la faculté de tendre une main secourable au

mnt. Pets

petit et au malheureux et de l’élever à l’état de liberté et d'égalité. Peut-être, à cause du penchant de l’homme à dominer et à jouer le tyran, vaudrait-il mieux n'être ni l’esclave ni le maître.

{ngersoll, — Tout homme qui en aide un autre à obtenir et à conserver sa liberté est supérieur à n'importe quel Dieu infaillible qui a autorisé l’esclavage chez les Juifs.

Commentateur. — Mais alors pourquoi ne plaidez-vous pas l'élargissement des meurtriers et des voleurs cruellement détenus en prison afin qu’ils puissent obtenir et conserver la liberté vers laquelle ils soupirènt ? Ah! ce serait dangereux. Très-bien, mais alors il n’est pas toujours bon d'aider les autres à obtenir et à conserver leur liberté. Il vous est difficile de parler sans dire trop ou trop peu. Vous aimez à faire des propositions générales, mais ce sont des instruments dangereux qu’il faut manier avec soin.

Jngersoll. — D'après M. Black l'esclavage se continuera dans le Ciel.

Commentateur. — Je rappelle encore votre attention sur cette loi divine qui tire un escompte sur les faux témoins. Votre adversaire n’a jamais rien dit qui pôt justifier ce que vous avancez. Quoique vous soyez, vous n'êtes assurément pas un chrétien.

{ngersoll. — Si quelque bon républicain voulait s'emparer de M. Black, l’incorporer à sa famille, l’apprivoiser, lui apprendre à penser, et lui donner une connaissance des vrais principes de la liberté et du gouvernement humains, il lui conférerait une insigne faveur.

Commentateur. — Pourquoi n’avez-vous donc pas mis la main sur lui et ne l’avez-vous pas instruit lorsque vous en aviez l’occasion ? Votre adversaire pourrait ainsi vous retorquer l'argument: Si quelque bon chrétien voulait bien saisir M. Ingersoll, lui enseigner à enfoncer plus avant sa pensée, lui donner une connaissance des vrais principes de la probité, lui faire comprendre et sentir l'importance de la véracité, et le porter à faire trève de bouffonneries dans les questions de haut intérêt, il lui conférerait une très-grande et très-utile faveur.

Ingersoll. -— L'esclavage comprend tous les autres crimes. C’est le produit à la fois du vol, de la piraterie, du meurtre et de l'hypocrisie.

Commentateur. — Comment peut-il renfermer tous les autres crimes, s’il est le produit combiné d'eux tous? Un produit, c’est un effet. Si l’esclavage est le résultat, le produit des crimes, il ne saurait les renfermer. Vous ne devriez pas vous contredire vousmême. Cela prouve, ou que vous

avez une mauvaise mémoire, ou bien qu'il s’est détaché quelque vis de votre machine logique.

Zngersoll. — Lacérer un pauvre gueux, vendre des femmes, voler des enfants, élever des chiens de chasse altérés de sang, débaucher son âme, voilà ce qui est esclavage.

Commentateur. — Non, c'est de la poésie, poésie pauvre s’il en fut, mais après tout c’est de la poésie, car c'est un produit de l’imagination. Vous ne semblez pas comprendre la valeur du mot. Consultez le dictionnaire de Webster, ou votre livre de lois, ou tout autre livre qui donne les définitions dé choses, et vous verrez que la définition que vous donnez de l'esclavage ne se trouve dans aucun. Vous pouvez trouver quelque chose d’analogue dans les vaporeuses rêveries des lunatiques ou dans les rapsodies des poètes, mais, lorsqu'on fait appel à la raison, l'on ne doit pas citer les déclamations des lur- :iques ou des poètes. Lacérer le dos d’un misérable, c’est une cruauté ou un châtiment qui va avec l'esclavage, mais qui n’est pas seulement confiné à la condition de l’esclave. La vente des femmes est une pratique commune à la Société humaine dans toutes ses phases, mais non spéciale et particulière à l'esclavage. Il n’y a pas plus de mal à élever des chiens de chasse altérés de sang, qu'il n’y en

a à élever des canaris ou des caniches. Et pour ce qui est de la débauche de votre âme, cela est facile là où l'esclavage n’est connu que de nom. Aïasi donc, l'esclavage n'est rien de tout cela, bien que chacun de ces crimes puisse accompagner ce rapport anormal du travail et du capital.

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