CHAPITRE XIL
Liberté. — Polygamie. — Opinion de Rousseau sur les philosophes infidèles.
Zngersoll, — Pour moi, la liberté n’est pas seument un moyen, mais une fin.
Commentateur. — C'est trop vague. Nous sommes tous en faveur de la liberté telle que nous l’'entendons, mais nous cessons de nous accorder lorsqu'il s’agit .de définir ce q'uelle est ou ce qu’elle doit être. C’est une folle perte de temps que de croasser autour d’un mot tant que nous n'avons pas une idée commune de la chose ni que nous ne la comprenons pas. Entendez vous par ce mot la liberté que Guiteau a exercée, ou celle des nihilistes, ou celle des Mormons, ou celle du chef, du voleur ou du meurtrier. Eux tous en appellent à grands cris à la liberté comme vous. Ne voyez-vous pas que ce mot ‘‘ liberté ”’ a besoin d’être défini et limité, en d’autres termes, qu'il doit devenir une quantité connue avant d’en faire un objet légitime de débat. S'il est une chose que les logiciens détestent
et abhorrent souverainement, c'est un mot ou l'usage qu’on en fait sans lui avoir donné un sens déterminé, clair et précis. Vous employez le mot “ liberté ” avec ce que Shakespeare appellerait une ‘“ damnable insistance,” et dans l'usage fréquent que vous en faites, vous n’en avez jamais, autant que j'ai pu m'en rendre compte, donné la définition.
Jngersol!, — Sans ce mot, tous les autres ne sont que des mots vides de sens.
Commentateur. —— Et ce mot non défini d’une manière claire et précise, intelligible et compréhensible à tous en général, est le son le plus vide et le plus càpable de nous tromper qu'on ait jamais jeté aux échos du temps et de l’espace. C'est le mot favori des lunatiques, des fous et des prétendus philosophes. C’est comme un morceau de gomme élastrique, longue ou courte selon la volonté et le caprice de celui qui la manipule. ‘ O liberté,” s’écriait madame Roland, tandis qu’on la conduisait à l’échafaud, “ que de crimes l’on commet en ton nom !’’ Le chrétieñ aime la liberté autant que vous. Il voudrait prendre son essor d’une planète à l’autre, d’une étoile à l’autre, et nager dans l’immensite de l’univers. Il voudrait plonger dans le centre de la terre pour en saisir les secrets. Il voudrait pénétrer les dernières
molécules de la matière et en connaître l'essence. Il voudrait se compénétrer lui même et connaitre le mystère de son être, mais la liberté de le faire échappe à son atteinte, tout comme l'arc-enciel qui recule sans cesse s'enfuit devant l'enfant qui espère plonger sa petite main potelée dans ses rayons en traversant un champ ou deux. Les lois physiques et morales montent la garde sur les limites de la liberté et crient ‘‘ halte,” lorsque nous songeons seulement à passer au delà de notre sphère.
L'esprit a ses lois comme la matière. L’intellect est gouverné dans ses mouvements par les lois de son action, et lorsqu'il les méprise et les viole, les savants appellent cela insanité. Outre le monde physique et intellectuel, il y a un monde moral. L'homme est le lien entre ces trois mondes, parce qu’il participe de la nature d'eux tous et qu'il est le seul.
Comme être physique, l’homme est soumis aux lois de la nature physique; comme être intelligent, i! est soumis aux lois de l’esprit ; couime être moral, il ést régi par les lois inflexibles de la morale ; et s'il agit à l'encontre de l’une d’elles, c'est ce que les théologiens appellent péché. Le péché est au monde moral ce que la folie est au monde intellectuel, une déviation de l’action nor-
‘male. Il y a donc trois lois qui agissent parallèlement dans l’homme, les lois physiques, intellectuelles et morales, et elles obligent également toutes. Les deux premières le lient de telle sorte qu'il n’a pas de liberté et par conséquent il n’est en aucune manière responsable des conséquences. La loi morale reste, et c’est envers cette loi seule que tout individu sain est responsable, car c’est par elle seule qu'il a la possibilité de s'élever contre la volonté de Dieu, intellect contre intel lect. L'homme alors n’est pas plus libre dans l'ordre moral qu’il ne l’est dans l’ordre physique et intellectuel. La différence, la voici : ilest en son pouvoir de jeter la confusion dans l’ordre moral, d'y mettre la discorde. Le faire c’est s’opposer à la loi de Dieu, le faire c’est pécher, et voilà en quoi consiste le mal moral.
Ingersoll. — Nous apprenons de M. Black que la polygamie n’est ni commandée ni prohibée par l'Ancien Testament, mais qu’elle n’est que dissuadée. Ilme semble qu’un peu de législation sur ce sujet n'aurait pu tendre qu’à la dissuader. Mais, où est cette législation P
Commentateur. — Dans votre premier article sur la religion chrétienne vous disiez que la Bible maintenait la polygamie comme la plus haute forme de vertu. Votre adversaire a nié carrément
que la Bible soutint ou propageât un semblable enseignement. On à directement posé la question de véracité. Comment y avez-vous répondu?
Avez vous soutenu votre assertion et avez-vous cherché à la prouver ? Point du tout ; vous répliquez en disant que la Bible n’a pas légiféré contre elle. C'était avouer que vous ne pouviez maintenir votre assertion, c'était hisser le drapeau blanc.
{ngersoll, — Dans le code moral ( de l'Ancien Testament) on ne trouve pas un mot au sujet de la polygamie.
Commentateur. — Mais alors pourquoi avezvous dit que la Bible enseignait la polygamie comme étant la plus haute forme de vertu? Si vous lisez au chapitre II de la Genèse, le verset 24, vous y trouverez ces mots : ‘ Voilà pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, (non à ses femmes) et ils seront deux dans une seule chair.” Voici une loi qui concerne le cas dont il s’agit, n’est-elle pas contre la polygamie ? Ce seul texte suffit pour détruire tout ce que vous dites au sujet de la Bible enseignant la polygamie.
Mais sur quel principe condamnez-vous la polygamie ? Les chrétiens disent et croient qu’elle est un mal parce que Dieu la défend. Mais de
quel droit dites-vous qu'elle est un mal? Vous ignorez Dieu et vous enseignez ‘‘ que #’il y a quelque chose de prix c’est bien la liberté. La liberté c’est l’air de l’âme, le soleil de la vie ; sans elle le monde est une prison et l'univers un immense donjon. La liberté n’est pas seulement un moyen elle est une fin. Sans ce mot, tous les autres mots sont vides de sens.” Or, à la lumière de cette doctrine de la liberté, comment osez-vous vous interposer vou s-même et vos doctrines entre un homme et une femme? De quel droit limitez vous la femme au choix d’un seul homme, fût-il le mari d’autres femmes? Si la liberté est ce que vous dites, pourquoi persistez-vous à jouer Paul Pry, et à fourrer votre nez dans les affaires des autres? Niez Dieu, affirmez une liberté sans limites, où est le mal dans la polygamie? Pourquoi un homme n’aurait-il pas toutes les femmes qu'il veut, s’il n’y a pas de Dieu pour le défendre, ni .de femme pour le refuser? Si l’homme n'est qu’un animal destiné à périr comme les bêtes de la forêt, pourquoi ne suivrait-il pas ses instincts P Vous lui ravissez tout motif de dévouement personnel, vous lui ravissez son âme immortelle et son Dieu, vous le mettez au niveau des bêtes et ensuite vous essayez de le gouverner par votre futile sentimentalisme! Retranchez l'enseigne-
ment chrétien et la révélation divine de la pensée humaine, où est le mal de la polygamie ? Trouvez, en dehors de la révélation, un principe qui la défende. Il n’y en a pas. Retranchez Dieu et sa loi morale et il n’y a pas de raison ni de motif pour nous empêcher d'exercer toutes nos passions et toutes nos facultés jusque dans leurs dernières limites. Siles hommes ne mettent pas en pratique cette liberté sans frein que vous prêchez, c'est parce que le code moral de Dieu a pénétré la pensée chrétienne et a formé cette saine opinion publique qui gouverne même ceux qui nient ee code. C’est à ce robuste sentiment chrétien que vous faites appel lorsque vous condamnez la polygamie Vous dérobez aux chrétiens leurs armes pour combattre ce que vos principes d’incrédule ne sauraient renverser.
Jngersoil. — Aucun langage parlé n’est capable d'exprimer l’ordure de la polygamie.
Commentateur. — Jusqu'à ce que vous nous fournissiez un argument établissant votre affrmation, votre assertion ne vaut pas mieux que celle du Mormon, du Turc ou de l’Hindou. De fait, leur opinion est preférable, puisqu'ils parlent expérience faite. Vos idées découlent de l’enseignement chrétien qui a agi sur vous d’une manière inconsciente. En partant, pour vous opposer à la
polygamie, d’un point de vue infidèle, vous n’avez pas le droit de vous approprier ce jugement et ce sentiment populaires qui découlent d’une religion que vous répudiez. Après avoir rejeté la religion chrétienne, vous ne pouvez donc logiquement vous servir de ses armes pour combattre la poly: gamie Vous ne pouvez vous approprier les triomphes du christianisme comme des victoires de l'infidélité ou de la raison humaine obscurcie. Si les chrétiens sont disposés à accepter vos assertions c’est à cause de leurs convictions basées sur l’enseignement chrétien, et non par suite des arguments que vous avez et que vous pouvez produire contre la polygamie en partant d’un point de vue purement infidèle.
Jngersoll. — La polygamie fait de l’homme une bête et de la femme une esclave.
Commentateur. —— Ici encore vous faites appel à l'opinion et aux sentiments pubiics qui découlent des principes chrétiens qui vous servent de base et que vous rejetez. C’est illogique. Votre situation d’incrédule exige dé vous, pour combattre la polygamie, que ous vous serviez d’arguments capables de convaincre un Turc et un Mormon, La polygamie, dites-vous, fait de l’homme, une bête, rais c’est aussi mauvais et non pire que votre philosophie d’incrédule moderne. Cette
philosophie fait de l’homme une bêteen niant l'immortalité de son âme et en affirmant qu'il descend du singe et du protoplasm. S'il descend du singe ou du bouc, quelle dégénérescence y a-t-il pour lui à imiter les propensions de ses ancêtres P Vous lui dites qu’il n’y a rien au-dessus de lui, ni au delà, ni Dieu, ni avenir. Vers quoi devrait-il aspirer quand il n’y a nul objet digne de ses aspirations ? Vous lui montrez l’huitre ou le voluptueux orang-outang comme son origine, et lui dites que son avenir est le vide. Pourquoi alors devra-t-il réprimer ses passions et mettre une limite à leurs mouvements? Cela vaut-il l'effort que l’on fait? Vous faites de l'homme une bête lorsque vous nivelez son origine et sa destinée à celle de la bête La polygamie ne saurait faire plus. Et si l’homme est une bête, s’il n’y a pas d’autre vie, qu’y a-t-il donc qui puisse l'empêcher de suivre les instincts de sa nature animale? La raison? La raison peut défendré la polygamie si l'on parvient à montrer qu’il y a là quelque chose de contraire aux premiers principes de la nature, Par premiers principes de la nature, j'entends l’objet, la fin et le dessein du mariage, la perpétuité de la race humaine sur la terre, etc. La poly gamie est-elle contraire à l’un de ces objets? Lorsque vous l'aurez établi, vous aurez prouvé qu'elle est contraire à la raison, mais pas avant.
Ingersoll. — Assurément Jéhovah avait le temps d’instruire Moïse de linfamie de la polygamie.
Commentateur. — Il n’y a pas de sens en ceci, à moins que vous n’ayez la prétention d’en savoir plus là dessus que Jéhovah, et de vouloir faire de vos grossières notions de la vertu et de la pro priété la règle de ses actions.
Rousseau, un incrédule comme vous, mais plus honnête et plus instruit que vous, a décrit cette classe de philosuphes à laquelle vous appartenez ; cela mérite bien ici votre attention. Il dit :
‘ J'ai consulté nos philosophes, j'ai parcouru leurs livres, j'ai examiné leurs différentes opinions, et je les ai tous trouvés orgueilleux, positifs et dogmatiques même dans leur prétendu scepticisme, sachant tout, ne prouvant rien, se ridiculisant l’un l’autre, et c’est le seul point sur lequel ils soient d'accord et à bon droit. Audacieux dans l'attaque, ils sont sans force pour se défendre euxmêmes. Si vous considérez leurs arguments, ils n’en ont que pour détruire. Où est le philosophe qui pour sa propre gloire, ne consentirait pas volontiers à tromper toute la race humaine ? Où est celui qui, dans le secret de son cœur, se propose autre chose que son propre avancement ? Pourvu qu’il s'élève lui-même au-dessus du commun,
éclipse ses compétiteurs, il a atteint le sommet de son ambition, Le grand point pour lui c'est de penser autrement que le peuple. Parmi les croyants il est athée, et parmi les athées croyant. Chassez, oui chassez donc ceux qui, sous le vain prétexte d'expliquer la nature, sèment dans le cœur de l’homme les plus décourageantes doctrines, et dont le scepticisme est plus affirmatif et plus dogmatique que le ton résolu de leurs adversaires. Sous prétexte qu'ils sont les seuls gens instruits, ils nous soumettent impérieusement à leurs magistrales décisions, et voudraient volontiers nous en imposer pour les vraies causes des choses, les systèmes inintelligibles qu'ils ont érigé dans leurs têtes ; tandis qu'ils renversent, détruisent et foulent à leurs pieds tout ce que l'humanité révère ; ravissent aux affligés la seule consolation qu'on leur eût laissée dans leur misère, au riche et au grand le seul frein qui puisse comprimer leurs passions ; tandis qu'ils déchirent dans le cœur tout remords du vice, toutes les espérances de la vertu ; ils se vantent d’être les bienfaiteurs de l'humanité. ‘ La vérité ” disent-ils : “ne saurait nuire à l’homme. ” Je le crois aussi bien qu'eux, ef cela, selon moi, prouve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité." (Rousseau, cité par Gandolphy dans sa défense de la Foi Ancienne.)
ie 154 Ur
Cette citation est un peu longue, mais elle est si vraie, elle s'adapte si bien au cas présent, que je l'ai rapportée ici. Vous autres infidèles, vous n'avez pas changé beaucoup depuis Rousseau, et les traits qu’il dépeint vous conviennent si parfaitement que l’on se persuade qu'il vous avait présent à l'esprit lorsqu'il à écrit l’éloquent et fidèle morceau rapporté plus haut.