‹ Notes sur Ingersoll [microforme] :Chapitre 29 sur 34 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Les honnêtes infidèles. — L'athée sincère et juste. — Les lunatiqnes et les idiots. -— Judas Iscariote, — Comment ?

{ngersoll. — Pour l’honnête infidèle, d'après la chaire Evangélique américaine, il n’y a pas de ciel.

Commentateur. — Le livre de cuisine dit : la première chose à faire pour cuire un lièvre c’est de l’attraper. Je ne crois pas qu'un infidèle soit damné pour son honnêteté. Je n’ai pas d’autorité pour parler pour la chaire Evangélique américaine, mais je suppose que si elle pouvait être convaincue de ‘‘ l'honnêteté ” d’un infidèle et de sa respectabilité sous tous les points de vue, elle le considérerait comme une victime du développement défectueux du cerveau.

{ngersoll. — Pour l’athée honnête il n’y a rien dans l’autre monde que le châtiment.

Commentateur. — L'honnête athée ou non sera sans nul doute traité comme l’honnête rebelle ou le

traître l'est par le gouvernement dont il a m‘prisé

les lois et dont il a rejeté l’autorité. Le christianisme enseigne que Dieu aime l’honnête homme et qu'il ne le punira jamais pour ses honnêtes convictions ; il enseigne aussi que Dieu, qui est infiniment sage, sait distinguer entre un honnête homme et un démagogue verbeux. Le christianisme enseigne que l’honnêteté est une affaire qui dépend du cœur et de la conscience, et non une matière de bavardage et de supposition.

{ngersoll, — M. Black admet que les lunatiques et les idiots ne sont pas en danger d’aller en enfer.

l'ommentateur. — Ce doit être un sujet de consolation pour heaucoup, car on nous dit que le nombre des fous est infini.

Ingersoil. — Les choses étant ainsi, son Dieu n'aurait dû créer que des lunatiques et des idiots.

Commentateur. — Dans ses voies inscrutables, il en a créé plus que nous, pauvres créatures, nous ne pouvons en comprendre le motif, et illeur permet leurs bouffonneries à la face du ciel jusqu’à ne certaine limite qui ne peut être expliquée qu'en recourant à sa patience infinie.

Zngersoll. — Pourquoi le don fatal du cerveau a-t:il été donné à l'être humain, si un présent semblable l’expose à l’enfer éternel ?

Gommentateur. —— La raison a été donnée à

l'homme pour s’en servir et non pour en abuser. D'après vos doctrines on ne saurait permettre à aucun homme de posséder quoi que ce soit de nature à l’exposer à la peine, aux souffrances ou au malheur. Réfléchissez un instant et voyez où ceci pourrait nous conduire. On ne devrait vous confier ni pistolet, ni rasoir, ni couteau, parce que vous pouvez avec l’un vous brûler la cervelle et avec les autres vous couper la gorge. On ne devrait permettre à personne d’apprendre à écrire, parce que ça l’expose à commettre des faux ; il faudra lui couper les mains, parce qu'elles l’exposent au vol et aux meurtre, et aux châtiments qui en sont la conséquence. Vous ne devriez pas avoir la liberté de manger, de peur que vous ne mangiez trop et ne soyez malade. Vetre langue devrait être muette, de peur que vous ne soyez exposé à dire des bêtises et à commettre le parjure. Que penseriez-vous ou que diriez-vous de Dieu, si, pour nous mettre à l'abri de tout danger, il nous privait de toutes les facultés dont on peut abuser et de tout ce qui fait de nous des hommes, de tout ce qui nous rend la vie précieuse ?

{ngersoll -— Mieux vaut être un idiot dans ce bas monde, sil'on peut être un séraphin dans l’autre.

Commentateur. — Mieux vaut être un idiot et

se sauver qu’un philosophe et se perdre. Mais heu. reusement,que pour la moyenne des hommes,il y a un milieu. Les idiots et les philosophes sont les ex trêmes phénoménaux et exceptionnels, Le genre humain dans sa généralité n’est ni l’un ni l’autre, bien qu’il soit parfois la victime des uns et des autres.

Zngersoll. — Un être infiniment sage n'a pas le droit de créer une personne destinée aux châtiments éternels.

Commentateur. — Passons condamnation sur la question du droit, qui n’a rien à faire ici, mais où est celui qui soutient que Dieu a créé qui que ce soit pour être damné? Dieu a créé l’homme pour jouir éternellement du bonheur, et personne ne sera damné que celui qui se damne lui-même.

Zngersoll. — Pendant près de deux mille ans Judas Iscariote a été exécré par le genre humain; et cependant, si la doctrine de l’expiation est vraie, c'est sur sa trahison que repose le plan du salut.

Commentateur, — Judas est justement exécré pour avoir trahi et livré son ami. Sa trahison n’a rien à faire avec la doctrine de l’expiation. Judas a été un agent libre. Le plan du salut impliquait la mort du Christ, mais non la trahison de Judas.

{ngersoll, — Supposez que Judas avait conçu

ce plan et que le Christ l’avait choisi dans ce dessein, et qu’enfin le Christ dépendait de lui.

Commentateur. — Supposons qu'il z'a pas été choisi dans ce dessein; que le Christ e dépendait pas de lui. Où avez vous lu que Judas ait été choisi dans ce dessein même ou que le Christ dépendit de lui?

Zngersoll, — Et supposons ?

Commentateur. — Non, Monsieur ; nous ne devons supposer rien du tout. Je veux des faits et non des suppositions ou des conjestures.

Zngersoll, — Etes-vous décidé à accepter un argument qui justifie la trahison de ce misérable (Judas) ?

Commentateur. — Non, je ne le suis pas, pas plus que je ne suis prêt à faire fonds sur vos assertions., Judas a été un mauvais homme mais il en est de pires que luiqui vivent. Il n’est pas allé faire des conférences à travers la Judée, se vantant de ses crimes, et ridiculisant le Christ qu’il avait trahi; tout au contraire, il est allé se pendre. Je ne conseille pas cet acte de désespoir, parce que le suicide est un meurtre, mais le compère a montré qu'il avait quelque respect pour l'opinion de ses compatriotes en les délivrant de sa présence. Il aimait l'argent, mais il n’était pas seul. Il n’y avait pas alors des bureaux de lecture

et il comprit que sa carrière était finie. S'il avait su que d’autres continueraient son œuvre, il aurait pu être terrifié, et peut être 8e serait il repenti ; mais ne le prévoyant pas, il s’est tout simplement pendu. |

Zngersoll., — J'ai insisté pour savoir comment les souffrances d’un homme juste pouvaient satisfaire à la justice pour les péchés du coupable,

Commentateur. — Il eût été plus sage d'insister sur la connaissance du jaif que sur la connaissance du comment. Il y a bien des faits que vous savez et que vous admettez, et cependant, si l'on vous en demardait le comment, vous ne sauriez répondre. Comment pensez-vous ? Comment saisi.8ez vous une pensée? Comment savez vous que vous existez, que vous êtes Ingersoll? Seraitil raisonnable d’inférer que vous ne savez rien parce que vous ne savez expliquer comment vous savez? Voilà précisément ce que vous attendez de votre adversaire. Vous dites : Co»ment les souffrances d’un innocent peuvent-elles satisfaire pour les péchés du coupable? Votre adversaire réplique en disant que la réponse comprend une question de métaphysique. Selon mon opinion, il a tort, parce qu’il confond ie surnaturel avec le métaphysique ; les deux termes ne sont pas synonimes.

Pour répondre à votre question, il n'avait nul besoin d'en appeler à la métaphysique; en le faisant, il n’en a pas appelé à la cour véritable. C'est à la raison qu’il aurait dû faire appel ;il aurait dû s’en tenir au /aif ou à sa possibilité, et non à son comment. Les énigmes vont'avec les tambourins et les bouchons brûlés. Les conférenciers qui émettent des prétentions à la philosophie, ne devraient pas empiéter sur le commerce amusant des ministrels honnêtes.

Jngersoll. — J'ai insisté pour savoir comment les souffrances d’un innocent pouvaient satisfaire à la justice pour les péchés du coupable.

Commentateur. — Les logiciens nous disent que la plupart des disputes et des malentendus ont pour cause l’abus ou le mauvais emploi des mot: — les symboles communs de la pensée.

Des mots honnêtes sont souvent mis au service de sophismes et employés pour remplir leur office sous de fausses couleurs. L'art de réfuter les faussetés consiste principalement à débarrasser ces mots du service forcé qu'ils rendent. La seule difficulté, dans votre question, vient de l'emploi ou de l’abus du mot /wsfice. Jusqu'à ce que vous ayez donné à ce mot une 27£e définie commune à votre esprit et au mien, votre question reste inintelligible et n’est nullement suscep-

tible d'une réponse intelligente. Si je basais’ma réponse sur quelques unes des différentes significations du mot, ce pourrait n'être pas la signification que vous y attachez et, par suite, ma réponse, bonne ou mauvaise, ne conviendrait ni à votre pensée, ni à la difficulté qui existe dans votre esprit. Ceci montre avec quel grand soin les hommes intelligents devraient se servir des mots.

Qu'’entendez vous donc par le mot 7wsfice tel que vous l’employez dans votre question? Entendez-vous la justice abstraite ? Cette justice est une pure abstraction, qui n’a pas d’entité propre. Une pure abstraction ne peut entraîner ni obligations, ni devoirs, ni souffrances de l’innocent ou du coupable.

Entendez-vous ce que les théologiens appellent justice originelle ? La justice originelle c'est la soumission du corps à l'esprit, de la volonté à la raison, de la raison à Dieu Voilà la justice qui a été perdue par la faute d'Adam, et que les souffrances du Christ ont rétablie.

Entendez vous la justice divine ? C'est, en tant que les créatures sont pratiquement concernées, la vo/onté de Dieu, qui est libre de déterminer la nature de l’expiation.

Entendez-vous la justice dans son sens théolo-

gique ? Dans ce sens, c’est une vertu ou influence morale portant constamment la volonté de l’homme à rendre à chacun ce qui lui appartient. Cette signification ne peut pas s'appliquer à votre cas.

Entendez-vous la justice /égale ? La justice légale est celle qui coordonne les parties ou les individus d’une communauté par rapport au tout, et incline l'individu à rendre à la communauté ce qui est nécessaire pour le bien de tous.

Entendez-vous la justice Zistributive ? Celle ci dirige le tout par rapport à ses parties, la communauté dans son action envers l'individu.

Il reste enfin la justice commutative, qui règle les actions des citoyens entre eux, et la justice vindicative, par laquelle le supérieur punit le coupable. Vous voyez que le mot 7usfice a plusieurs significations. Comme vous êtes théolo. gien, philosophe et avocat, vous devriez pouvoir dire dans quel sens vous prenez le mot, et vous ne devez pas vous imaginer que votre adversaire sera assez fou pour s’exposer à répondre jusqu’à ce qu’il sache ce que vous demandez.

L'erreur de votre question consiste en ceci : elle suppose que la justice est une chose existant indépendamment de Dieu et de l’homme, tandis qu’elle est un attribut, à différents degrés, à la fois

de Dieu et de l’homme et n'a pas d'existence en dehors d'eux.

Mais je n'ai pas fini avec votre question Vous demandez : comment les souffrances de l’innocent peuvent-elles safisfaire pour les péchés du cou pable ? Qu’entendez-vous par ‘‘ satisfaire ? ” L’entendez vous dans le sens d'équivalent ? Dans ce cas, aucune souffrance de l’innocent ou du coupable ne peut satisfaire pour le péché ; car la souffrance, volontaire ou non, n’est ni un équivalent ni une équation du péché. Le meurtri r ne satisfait ni à Dieu ni à l’homme en expirant au bout d’une corde ; pas plus que ne le ferait celui qui se substituerait volontairement. Sa mort n'est pas équivalente à son crime. Si les souffrances étaient une équation du crime, le crime cesserait de l’être pour celui qui accepte le châtiment. Le meurtrier ne serait plus meurtrier, le voleur ne serait plus voleur, une fois la peine subie. Si les souffrances sew/es pouvaient “ satisfaire ” pour le péché, il ne saurait nine pourrait y avoir d’enfer éternel, car viendrait nécessairement un temps où la souffrance égalerait l’offense. Ainsi la pure souffrance de l’innocent ou du coupable ne satisfait pas pour le péché ; et ce fait même ruine par la base votre question.

Encore. Vous demandez : Comment peuvent

les souffrances de l’'innocent satisfaire pour 5 Péchés du coupable? Les pures souffrances seules de l’innocent se satisfont pas pour les péchés du coupable ; elles peuvent toutefois satisfaire pour les souffrances dues aux péchés du coupable, ce qui est bien différent. Vous pouvez payer une amende de cinq dollars pour le fainéant qui s’est rendu coupable d'assaut, et lui épargner six mois de souffrances aux galères ; mais tandis que vos souffrances substituées jusqu’à concurrence de cinq dollars remettent le châtiment, elles #e satisfont pas pour l’offense. Je pense à présent que le lecteur voit que la question sur laquelle vous avez ‘ insisté,” débarrassée de ses sophismes et de ses mots à double sens, ne signifie rien. Monsieur Black avait tort de dire qu’elle soulevait une ‘question métaphysique.” Il aurait pu dire qu’elle soulevait une question psychologique ou phrénologique par rapport à l’état de votre esprit ou de votre cervelle, lorsque vous la posez.

ingersoll. — Pour réfuter un argument suffit-il de dire qu’il soulève une question métaphysique ?

Commentateur. — Non; mais une question, pour mériter une réponse devrait signifier quelque chose.

Deco

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