‹ Notes sur Ingersoll [microforme] :Chapitre 30 sur 34 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Entêtement de mulet contre l’obéissance rationnelle. — La mesure du juste et de l’injuste, quelle est-elle ? — Les définitions miroitantes de 1. Ingersoll sans valeur. — Le meurtre est-il un crime où une vertu ?

Ingersoll, — La pensée de ne point résister n’est jamais venue à un homme qui avait le pouvoir de se protéger. Cette doctrine est fille de la faiblesse, née quand la résistance était impossible.

Commentateur. — C'est une de vos généralités vagues et diffuses. Voyons un peu ce que cela signifie et quelle est sa valeur pratique.

Ne pas résister à quoi? La résistance: ou la non résistance n’a lieu que là où il y a agression. L'agression peut être juste ou injuste, et la légitime résistance qu'on oppose dépend de cette distinction. L'agression estun empiètement quelconque sur vos droits naturels. Vos droits naturels sont nécessairement limités, c’est-à-dire que la société empiète sur eux. L’individu doit pour le bien commun céder à la société bien de ses

droits naturels. Sans cela la société serait impossible.

La société est nécessaire à la vie humaine, car l’homme est un être sociable, et ne peut vivre en dehors de la société. Par conséquent l’empiètement que la société fait sur les droits naturels de l'individu est juste, et par suite l'individu en fait cession, non parce qu'il est /orcé, mais parce qu'il le doit. C'est une question de devoir. Or, la société empiète sur vos droits naturels pour le bien commun, Vaus cédez parce que vous considérez que l’avantage que vous tirez de vivre en société est une bonne compensation pour les droits dont vous faites l'abandon. Vous ne résistez pas parce que le bon sens vous dit que vous auriez tort de le faire. La pensée de la résistance a donc dû se présenter à vous, autrement vous n’anriez pas consenti à l’arrangement. J'insiste. La société, pour exister, doit avoir un gouvernement, ce qui coûte de l'argent. Pour faire face aux dépenses le percepteur se présente à vous, Vous sentez que la demande est juste, vous cèdez et vous payez, non parce que vous savez qu’on peut vous co” traindre à le faire, mais parce que vous savez que vous le devez ; voici encore l’idée de la non-résistance.

L'idée de la non-résistance se présente à tout

honnête homme qui vit en société et croit de son devoir d'obéir aux lois de son gouvernement et de le supporter. Malheur à ce gouvernement dont les citoyens obéissent parce qu'ils y sont forcés» ou parce qu'ils ne peuvent se protéger contre le pouvoir qui met la loi en vigueur ! On ne peut faire fonds sur de tels citoyens au moment du danger. Ce sont tous, sans en excepter un seul, des rebelles à l’état latent. Résister aux justes obligations de la loi, c'est se rendre coupable, et ne pas résister un devoir. Voilà pourquoi cette idée devrait et doit se présenter à tout citoyen honnète et loyal.

Vous direz que vous entendiez la non résistance à un pouvoir injuste et tyrannique. Probablement, vous l’avez fait. Mais vous ne l'avez pas dit, et on s'attend à ce qu’un homme qui a votre facilité d'élocution dise ce qu’il pense. |

Ingersoll, — Je n’ai pas foi en la doctrine de la non-résistance.

Commentateur. -- La nonrésistance à quoi?

Comme vous rejetez en bloc la doctrine de nonrésistance, il en résulte que vous vous en tenez à la doctrine opposée sans réserve, c’est-à-dire que vous croyez à la résistance à tout Mais vous n’êtes pas original en ceci. Le monde est familiarisé avec les hommes de cette sorte, et a pourvu

à leurs besoins d’une manière aussi confortable que les circonstances le permettent.

Ingersoll. — M. Black persiste à dire que sans une croyance à Dieu il n’y a aucune perception du juste ou de l’injuste et qu'il est impossible à un athée d’avoir une conscience.

Commentateur. — M. Black n'affirme rien de semblable, il n’insiste sur aucune des choses que vous lui attribuez. Pourquoi persister à dénaturer ainsi sa pensée? Pour donner au lecteur une idée de votre sens ‘‘ d'honnêteté ” et de la manière dont vous vous opposez à un adversaire, je vais citer ici-même les paroles de M. Black. Il dit : ‘“ Laissez-moi rappeler ici la difficulté qu’il y a de raisonner sur la justice avec un homme qui n’a point de repaire reconnu du juste ou de l’injuste. Qu'est-ce que la justice ? Ce qui s'accorde avec la loi ; et la loi suprême c’est la volonté de Dieu. Mais j'ai affaire avec un adversaire qui n’admet pas l'existence d’un Dieu ; donc pour lui il n’y a pas de régulateur du tout ; une chose est aussi juste que l’autre, et toutes les choses sont également mauvaises. Sans un gouverneur suprême il n’y a pas de loi, et là où il n’y a pas de loi il ne saurait y avoir de transgression. C’est le malheur des théories athées qu’elles font du monde moral une anarchie, et citent toutes les questions d’é-

thique à ce tribunal confus où siège comme arbitre le chaos et qui ‘ par ses décisions ne fait qu'embrouiller la bagarre.” Mais dans tout cet écrit ‘“ d'Ingersoll ” circule un esprit de présomptueux égoïsme qui dit aussi clairement que possible que l’auteur se considère /#5-même comme le juge suprême et en dernier ressort du bien et du mal ; ce qu’il approuve est bien, ce qu’il désapprouve est certainement mauvais. Assurément je suis loin de consentir à une semblable prétention ” ( Vorth American Review for August 1881, page 135).

C'est le seul paragraphe de votre adversaire ayant trait à ce sujet. Où dit-il que sans une croyance à Dieu il n'y a pas de perception du bien et du mal, ou qu’il est impossible pour un athée d’avoir de la conscience ? Il n'est nullerent fait mention de la Perception du bien et du mal, ni de la conscience, dans tout le paragra phe. Il dit que vous, en niant Dieu, vous n'avez aucune mesure du bien et du mal.

Il ne faut ni beaucoup de cervelle, ni d'éducation pour distinguer entre une perception du droit et une mesure du droit. La perception du droit diffère autant de la mesure du droit que la perception de la longueur diffère du mètre qui sert à la mesurer, Votre exemple le rend plus clair.

TASER

Jngersoll. -- M. Black, le chrétien, le croyant en Dieu, soutient les guerres d’extermination. Je dénonce ces guerres comme étant des meurtres.

Commentateur. — Mais comment va-ton déterminer cette différenceentre vous et M. Black ? Votre conscience vous dit que de telles guerres sont des meurtres ; sa conscience lui dit le contraire. Laquelle des deux a raison ?. Son opinion du juste et de l'injuste diffère évidemment de la vôtre. Qui a raison des deux ? Comment vaton le déterminer ? Vous n'allez pas vous incliner devant son jugement il ne s’inclinera pas devant le vôtre. Que faudra t-il faire ? Allez vous faire appel à la raison ? Mais sa raison et la vôtre ont déjà tiré leurs conclusions, et elles sont opposées l’une à l’autre. Allez-vous en appeler à la force ? Alors la force prime le droit. Alors l’esclavage est juste aussi longtemps qu’on peut l’imposer ; la polygamie est juste en Turquie, dans l’Utah, puisqu'elle prévaut dans ces pays, et ce qui prévaut, pour le moment au moins, a la force supérieure derrière lui. Ferez-vous appel au sentiment populaire ? Dans ce cas, la polygamie est juste en Turquie et dans l’Utah, puisque le sentiment populaire est en sa faveur ; et pour cette même raison l'esclavage était juste dans le S:14. Tous ces appels ne pouvant trancher la question,

votre adversaire et vous vous avez à établir une mesure, une règle du juste et de l’injuste.

Pour rendre plus claire l’idée de M. Black, supposons que la différence d'opinion entre vous et lui ait trait à la longueur d’une pièce de drap. Vos pensez qu'elle a cinquante verges de long ; lui, au contraire, croit qu’elle n’en a que dix ; le différent ne peut être réglé par un ton de voix plus haut, ni par une affirmation éloquente. Il faut que vous vous en rapportiez à une commune mesure connue de vous deux et acceptée par vous, le mètre, var exemple. Vous appliquez la mesure au drap, et sa longueur actuelle est déterminée, C'est sur ce manque de mesure commune, analogue à celle-ci, que M. Black appelait l'attention comme étant un obstacle insurmontable pour débattre ces questions d'éthique avec vous. Il avait une mesure : la vo/onté de Dieu ; vous n’en aviez pas. Entre lui et vous, alors, il n'y avait pas de lieu de repaire, et voilà d’où a jailli la difficulté d’argumenter avec vous.

Ingersoll., — On me dit que je n’ai aucune connaissance du juste et de l'injuste.

Commentateur. —— Jusqu'à ce que vous ayez un criterium du juste et de l’injuste, vous ne pouvez pas déterminer ce quiest bien, ce qui est mal ; et aussi longtemps que vous ne pouvez le

faire, vous ne sauriez prétendre à connaître ce sujet. Vous pouvez avoir des ‘ notions ” ou des “ opinions,” mais non des connaissances.

Jngersoll. — Qu'est-ce qui est juste ou injuste?

Commentateur. — On ne saurait le déterminer sans un point de repaire ou mesure commune,pas plus que la question, qu'estce qui est légal? ne peut être résolue, sans savoir ce qu'est la loi.

Zngersoil. -— Tout ce qui tend au bonheur du genre humain est juste.

Gommentateur.— D'accord. Mais qui va déterminer ce qui tend au bonheur du genre humain? Est-ce que chaque action de votre vie est gouvernée par cette règle vague ? Avant d’accomplir un acte, vous arrêtez vous pour réfléchir et voir si cet acte, dans le long cours, et dans toutes les éventualités de l'existence humaine, ici-bas ou au delà, va accroître la somme générale du bonheur du genre humain ? Assurément non. Un semblable calcul dépasse les forces de l’homme, voilà pourquoi votre définition du juste est vaine et sans nul profit.

Aingersoll, — Tout ce qui augmente la somme des misères humaines est injuste.

Commentateur. — Certainement. Mais qui va déterminer ce que dans tous ou dans chacun de ses actes accroît la somme de misères humaines ?

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Votre définition de linjuste est aussi vague et satisfait aussi peu que votre définition du juste.

Jngersoll. — Qu'est-ce que la conscience ?

Commentateur. — D'après la réponse que vous faites à votre propre question, il est évident que vous ne savez pas ce qu’elle est, et je vais vous en donner une définition telle qu’elle est comprise par les chrétiens. La conscience est un jugement pratique qui porte sur chacun des actes de notre vie, et détermine, avant leur accomplissement, ce qui est juste où non. Il ne détermine pas ce qui est juste ou injuste dans l’abstrait, ceci est l'office de l'intelligence morale. Ce n’est pas le pouvoir de vivement comprendre les souffrances des autres, comme vous l’établissez dogmatiquement. Le mot pour cela est sympathie ou philantropie, et non conscience.

Jngersoll. — Les conséquences déterminent les qualités d’une action.

Commentateur. — Voïlà donc la mesure par laquelle vous déterminez si l'acte humain est bon ou mauvais, pervers ou saint. C’est une remarquable coïncidence que l’assassin du président Garfield ait justifié son acte sur ce même principe. Ses dernières paroles sur l’'échxfaud ont été : ‘ Il n’en est résulté que du bien. ”

Examinons cette mesure, voyons ce qu'elle

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