PRELIMINAIRES
K. Revue de l'Amérique du Nord, dans
son numéro du mois d’Août, 1881, publiait un article sur la religion chrétienne de Robert G. Ingersoll, en même temps qu’une réponse, sur le même sujet, de Jeremiah Black, de Washington. Au mois de novembre, M. Ingersoll faisait paraître, dans cette même revue, sa défense contre Mr Black, puis la controverse s’arrêtait brusquement.
Cette cessation soudaine de la dispute ne fut pas sans causer une grande surprise. Les admirateurs d’Ingersoll se réjouissaient de ce qu’ils
considéraient comme la défaite de Black, et ceux des chrétiens qui s’intéressaient vivement dans ce duel entre les deux avocats furent fortement peinés du silence de M. Black. Iis commencèrent à s’imaginer qu'il était entré dans un champ d’action pour lequel il n’était bien préparé ni par son éducation ni par la trempe de son esprit. On ne les laissa pas longtemps, cependant, chercher quelle pouvait être la cause de son silence. Voici comment M. Black s’en explique, dans une lettre adressée à l'American Christian Review, journal religieux et hebdomadaire publié à Cincinnati.
‘ Dès le début, dit M. Black, il avait été positivement décidé que ma défense serait présentée avec l'attaque. Lors de la publication je convins que si M. Ingersoll avait à critiquer mes conclusions, il y aurait de ma part lâcheté à lui refuser les moyens de s'expliquer dans les mêmes condi. tions. Je ne redoutais aucune de ses attaques pourvu qu'il n’eût point peur de ma défensé.
“Trois mois après on m’envoya une brochure de cinquante pages les plus folles et les plus insensées qu’on ait jamais écrites contre Dieu ou contre l’homme. J'étais tout disposé à agir comme je l’avais fait avant ; c’est-à-dire à y répondre de la manière que je jugerais cohvenable, et ensuite à les présenter au public sous le même format.
Mais elle m’arriva au moment où une indisposition qui était survenue me rendait incapable de tout travail, selon toute apparence, pour plusieurs semaines, et j'en avertis l'éditeur. On me répondit, à ma grand: surprise, que l’on ne permettrait ni à moi, ni à personne autre d'accompagner de nos contradictions, de nos corrections ou de nos critiques la diffusion de ces nouvelles ordures. On allait la publier tout de suite et elle devait occuper une si grande place qu’il n’y en aurait plus pour la défense. Je leur proposai dans ce cas que s’il était absolument impossible de la raccourcir au point de permettre une réponse dans ce même numéro, on la retardât au moins jusqu’à ce que la réplique eût été composée et fût prête à être publiée dans le numéro suivant. Cette proposition et bien d'autres furent rejetées, parce que, me fut-il expressément répondu, ‘“ M. Ingersoll n’y consentirait pas.”
Cette explication jette sur toute l'affaire une lumière qui n’est pas de nature à rehausser le caractère dé M. Ingersoll, ni à relever le crédit de la Worth American Review. Si M. Ingersoll avait une parfaite confiance dans la force de sa position, on àe voit pas bien pourquoi il s’est résolu à prendre une si inconcevable résolution contre celui qui proposait la défense, S'il avait
voulu mettre fin à une controverse dans laquelle il avait à jouter contre un homme fort, il lui eût été difficile de mieux s’y prendre. M. Black pouvait certainement s’en tenir là. Il n'avait pas à confier lui et sa cause à une revue qui avait méconnu ses droits, ni à se commettre avec un homme prenant avantage d’un accident qui mettait son adversaire dans l'impossibilité de se dé
fendre.
M. Ingersoll, dans sa réponse, accuse le juge Black de l'avoir personnellement calomnié et ajoute, avec beaucoup de justice, que “le sujet “la Religion Chrétienne,” est assez relevé pour occuper les plus hautes facultés de l'esprit humain, et que dans une pareille étude, les reproches amers sont singulièrement et vulgairement hors de raison.”
Rien de plus vrai, mais n'est-ce pas une nouvelle volte-face de M. Ingersoll? Le blâme qu’il porte sur un individu ou sur une chose, sur les vivants ou sur les morts, est une irrémédiable vulgarité, singulièrement déplacée dans un sujet qui demande la mise en exercice des plus hautes facultés de l'intelligence et qui implique la destinée de l’homme.
La vie de l’homme est une tragédie. Son premier vagissement est un cri de douleur, son der-
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nier souffle, un gémissement de mort. Iln’'ya rien là de nature à nous divertir. Quel que soit l'avenir de l’homme, c’est un sujet terrible, n’importe le point de vue sous lequel on le considère. Il a occupé l'attention des plus grands génies qui aient brillé ici-bas, ‘et il fait naître l'inquiétude et l'anxiété dans tous les cœurs, depuis le palais des rois jusqu’à la pauvre chaumière du paysan.
Mais, n'y a-t-il pas quelque chose d’étrange de voir protester contre M. Black un Ingersoll qui, pendant bien des années, a dirigé ses attaques, ses reproches et ses railieries contre la religion chrétienne, ses doctrines, ses institutions et ses ministres sacrés ? Il a parodié le judaïsme et le christianisme sur les plateformes des salles de lecture. Il a représenté les ministres de l’Ancien et du Nouveau Testament comme des fourbes habiles et sans principes, des esclaves vicieux et et des tyrans. Tout ce que les chrétiens ont de plus sacré, tout ce qui leur tient le plus au cœur, est devenu la matière de ses sarcasmes et la risée de ses auditoires. Et pendant tout ce temps»
tandis qu’il cumulait les fonctions de philosophe, d’humoriste et de goule, il parlait avec grâce de délicatesse, de rafinement, de sentiment, de sensibilité, d'honneur irréprochable, etc.
Pendant tout ce temps il prenait plais'r à bles-
ser, à déchirer et à lacérer le cœur, les croyances et les sentiments de ceux dont la tolérance lui permet d’outrager le sens commun et la foi de la chrétienté. Vraiment, une protestation contre la vulgarité et l’insulte venant d’une telle source, c'est une surprise, un cas de /wcus a non lucendo.
Quelle peut donc bien être la cause d’un changement si subit ?
L'orateur de la ‘‘ raillerie et des applaudissements ” se trouve tout à coup en face d’un avocat comme lui, qui agit avec lui sans cérémonies, mais qui cependant le traite avec plus de considération et de respect qu'il n’en a eu pour le grand législateur hébreu, Moïse; et qu’en résultet-il. Il fait cesser son tapage, interrompt son langage licencieux, pour donner à son adversaire une leçon de délicatesse, de convenance et de politesse. Si Black a eule mauvais goût de se
"servir de la méthode d’Ingersoll, il devrait être le dernier à s’en plaindre.
Libre à vous d’outrager le sentiment chrétien, de faire de Moïse et du Christ un objet de ridicule et de risée ; mais il vous faudra être aimable, poli et même “ délicat ” lorsque vous parlerez de M. Ingersoll. Le juge Black l’a oublié ; de là une protestation indignée.
Le sujet, ” dit M. Ingersoll, ‘‘ est assez élevé
pour exercer les plus hautes facultés de l'esprit humain. ”
On pourrait aussi bien lui demander : Quelles sont donc les facultés que vous faites entrer en jeu sur ce grand sujet ? Est-ce la faculté de la raison ou celle du ridicule ?
Nos grands hommes d'esprit américains ont pris plaisir à laisser leurs rares facultés se jouer sur les sujets qui étaient de nature à les développer, et par là ils nous récréent et allégent le fardeau de la vie. Les plus habiles ont soigneusement gardé les convenances et n’ont jamais fran chi les limites qui séparent le sacré du profane.
M. Ingersoll a trouvé le champ légitime de l'esprit et de ia bouffonnerie déjà légitimement occupé par Artemus Ward, Mark Twain et bien d’autres avec lesquels il ne pouvait pas entrer en compétition. Il a cherché un nouveau terrain, et . avec une inconvenante audace, il a choisi celui que le monde civilisé a toujours considéré comme sacré : le terrain de la Religion.
Sur ce nouveau champ, ( nouveau au moins pour un humoriste américain ). il ne lui suffit pas de s’essayer à faire de l'esprit ; il ala prétention d’être un philosophe, un moraliste, un théologien très versé dans la science des Ecritures, de l’herméneutique et de l’histoire. Si toutes ces qualifi-
cations qu’il s’attribue sont vraies, ilest bien équipé pour entrer en campagne. Mais il n’a ni la généreuse ardeur ni la mâle vigueur de Tom Paine, ni le savoir et l’esprit de Voltaire, ni la pénétration philosophique de Hobbes. et Bolingbroke, ni la faculté analytique d’Herbert Spencer, ni l’habileté de Tyndall et Huxly, ni enfin la compréhension et l’incisive logique de John Stewart Mill Tous ceux-ci sont des maîtres dans leur art que M. Ingersoll n’a réussi ni a comprendre ni à imiter. Sans originalité, il puise abondamment dans !-5 écrits de Paine, de Voltaire, de Bolingbroke et des autres auxquels il emprunte leurs raisons et leurs arguments.
Il n’a pu réussir à avancer rien de nouveau contre le christianisme. Peut-être est-ce lui faire une injure que de l’attendre de lui. Les infidèles, depuis l’époque de Celse, Porphyre et Julien, ont épuisé en vain les ressources de l'invention humaine pour découvrir des instruments capables de renverser le sublime édifice du christianisme. Nous ne devons par conséquent rien attendre de nouveau d’un infidèle et d’un athée modernes. Tout ce que nous pouvons raisonnablement leur demander, c’est de nous donner, en les habillant à leur manière, les vieux sophismes du passé mille fois réfutés. Grâce à une langue facile et à
une imagination grotesque, M. Ingersoll réussit à galvaniser ces corps desséchés et à leur donner pour un moment l'apparence de la vie; mais ils retomberont dans l'oubli, comme jadis, dès que le monde chrétien se mettra en mouvement.
Si M. Black s'est rendu coupable de détraction personnelle, comme l'insinue M. Ingersoll, il a eu tort; mais, en attaquant un vivant, M. Ingersoll, par exemple, il s’est montré plus courageux et plus homme que ce dernier en calomniant Moïse, qui n’est plus. Les vivants peuvent riposter, les morts ne savent qu’écouter et 8e taire. Celui qui attaque les morts n’a pas à attendre une réponse dans le prochain numéro de la Review.
Si Black avait attaqué le caractère et dénaturé les paroles d’Ingersoll, comme ce dernier a attaqué le caractère et dénaturé les paroles de Moïse, il eût déshonoré la cause qu'il défendait et il n'y aurait pas de paroles assez sévères pour réprimander et punir une telle offense rien moins que chrétienne. Black à attaqué en face un ennemi vivant, avec le carquois et l’épée au repos. C'était brave au moins. Ingersoll frappe de ses coups de grands et illustres morts, le chef et le législateur du peuple le plus remarquable qu’on'ait vu jamais se lever, fleurir et. disparaître. Le chacal peut
tranquillement ronger la largue d’un lion mort, et la souris des champs gambader sur les traces qu’il a laissées dans la plaine.
Le caractère et le code moral de Moïse sont aussi invulnérables à ses attaques, que les Pyramides d'Egypte à la javeline de l’Arabe nomade, qui frappe leur base comme il passe et disparaît, tandis qu’elles restent un objet d'admiration pour les générations futures.
Le vrai moyen de lutter contre M. Ingersoll, ce n’est pas de défendre le christianisme contre ses attiques éparses, inconséquentes; illogiques et sans philosophie, mais d'examiner sérieusement son article, d'analyser avec un soin scrupuleux tous les faits qu’il avance, les arguments qu’il apporte, les conclusions qu'il tire ; de ne rien lui accorder et de n’accepter rien sans preuves.
Les chrétiens ne sont nullement obligés à la demande de M. Ingersoll ou d’un autre, de rééditer les preuves du christianisme que l’on trouve dans les écrits des grands philosophes et théo1ogiens chrétiens. Ces preuves sont enrégistrées et les ancêtres de M. Ingersoll dans l’athéisme et l'incrédulité, d'Anaximandre, Epicure et Lucrèce jusqu’à d’Holbach, Laland, Cabanis, Hobbes et Paine, ne les ont jamais réfutées.
Il sera temps de songer à une défense nouvelle lorsque l’ancienne aura été épuisée. Parce que M. Ingersoll ne semble pas même soupçonner ces preuves, ce n’est pas une raison suffisante d’avoir à les répéter. C’est bien aussi ce que je ne ferai pas, car ce n’est pas le christianisme qui est mis en question, mais seulement l'article de M. Ingersoll. Il faut en faire une analyse scrupuleuse et laisser énsuite au lecteur le soin d'en estimer la valeur.
Un observateur habile l’a dit, tout ce que l'homme écrit c’est lui-même qu’il écrit, en d’autes mots : le style, c’est l’homme. Ceci est remarquablement vrai de M. Ingersoll. Ses écrits ne sont autre chose que des évolutions de lui-même sur le papier. Le faux-brillant, le sophisme, la mauvaise foi, une habileté de prestidigitateur en paroles, un égoïsme qui suinte de tous les pores, une infaillibilité qu'il s’attribue, et une audace effrontée dans l'énoncé des faits, que l’on voit percer d'une manière si évidente dans ses écrits, voilà tout l’épanouissement et toute la florescence de son caractère.
Dans ces notes je le suivrai d'aussi près que possible dans ses détours sinueux. Et afin de ne pas Aénaturer sa pensée, ou même de me rendre involontairement coupable d'injustice, je me pro-
pose de faire parler M. Ingersoll lui-même, en rappelant ses propres paroles. A partir de ce moment ce va donc être un dialogue qui va s'engager entre lui et son commentateur.