CHAPITRE I
Une ‘‘idée” de l1. Ingersoll et ce qui en sort.
Zngersoll, — L'univers, selon mon idée, est, a toujours été et sera toujours... C’est le seul être éternel, la seule chose qui ait toujours été, qui soit et puisse exister.
Commentateur. — Lorsque vous dites ‘ selon mon idée,” vous laissez supposer que cette théorie d’un univers éternel ne s’est présentée à l'esprit humain que lorsque votre cervelle a eu acquis son plein développement. A coup sûr, vous n’avez pas voulu induire en erreur ni décevoir ; vous avez simplement voulu dire que votre ‘‘ idée ” de l'univers est tirée, comme la plupart de nos pièces modernes, du français ou des autres langues étrangères. Votre philosophie, tout comme ces pièces, manque de la fraîcheur et de la saveur de l'originalité, et se ressente de la mauvaise traduction. Les vieux originaux que vous copiez ont cru qu’il leur incombait de donner une raison ou au moins une apparence de raison ‘ pour leur
idée.” Dans ce siècle de lumière, vous ne le croyez pas nécessaire. Il vous suffit de formuler votre ‘‘ idée. ” Essayer de prouver serait au dessous de vous. Est-ce là la raison pour laquelle vous n’avancez pas un seul argument pour prouver l'éternité de la matière ? En êtes-vous arrivé au point de croire que votre ‘‘ idée ” a la force d'un argument et que la science philosophique doit être réformée, parce qu'il vous est arrivé d’avoir une ‘ idée ? ”
Lorsque vous dites : l’univers est l’être éternel, vous entendez sûrement cet univers matériel, visible toujours changeant. Puisque vous avez donné votre ‘idée ” sans l’étayer d’une raisou et d’un argument, ce serait une œuvre de pure surérogation de chercher à la réfuter, Il suffit d’opposer mon idée à la vôtre. Mais j'irai plus loin et je verrai si votre idée de matière éternelle n’implique pas une contradiction. A coup sûr vous savez qu'un raisonnement ou proposition qui implique contradiction est faux. Vous affirmez l'éternité de la matière, voici comment je raisonne :
Ce qui est éternel est infini. Il doit être infini, car, s’il est éternel, il ne peut rien avoir pour le limiter.
Mais ce qui est infini doit l’être de toute ma-
Vs
ER
nière. S'il était limité en quoi que ce soit, 1l cesserait de l'être.
Or, la matière est limitée. Elle est composée. de parties ; qui dit composé dit limité. Elle est sujette à changer et le changement implique la limitation. Le changement suppose la succession, et 1l ne peut y avoir de succession sans commencement, et, par suite limitation. Jusqu'ici nous nous appuyons sur la raison, l'expérience et le sens commun.
Or, la matière est limitée, et, par suite finie ; et si elle est finie en un seul point elle est finie en tout ; et si elle est finie en tout elle est par conséquent finie dans le temps et n’est pas éternelle.
L'idée d’un être éternel, existant par lui même, est incompatible à tous les points de vue, avec notre idée de la matière, L’un est essentiellement simple, invariable, impassible et un. L'autre est composé, changeant, passible et multiple. Affirmer que la matière est éternelle, c'est affirmer que tous ces attributs contradictoires sont identiques, privilège qui n’est accordé, par les hommes sains, qu'aux lunatiques.
ngersoll. — L'univers, selon mon idée, est, a toujours été et sera toujours.
, Fo He — Nous avons vu que cette pique une contradiction aussi absurde
que de dire que des lignes parallèles peuvent se rencontrer, ou qu’une chose peut être ou n'être pas, en même temps. Mais il est d’autres couclusions qui résultent de votre ‘‘ idée
Si cet univers matériel est le seul à exister, l'esprit, l'intelligence ou l’âme doivent être nécessairement matière, ou une des formes de la matière. Sublimez la matière, rendez-la ténue indéfiaiment, elle reste matière. Or, si l’esprit est matière, il doit obéir aux forces qui gouvernent et règlent l’action de la matière.
Les forces qui régissent la matière sont invariables. Il en résulte qüe chaque pensée du philosophe, chacun des calculs du mathématicien, chacune des images ou des inventions du poète, ne sont que de simples résultats de la force matérielle, complètement indépendante des individus qui les conçoivent !
Les conceptions et les inventions sublimes de Shakespeare et Milton, les étonnantes découvertes de Newton, Aragon et Voung, les créations de Raphaël et Angelo, ne sont que la floraison et l'épanouissement de la végétation charnelle. Estce que les externes des asiles d’aliénés sont préparés à recevoir cette philosophie ?
Mais poussons un peu plus loin : vous êtes fier de votre philosophie et de votre sagesse. Pour-
quoi le seriez-vous, puisque vos idées ne sont que le pur résultat des forces qui régissent la matière? Et pourquoi essayeriez-vous de convertir le monde à votre manière de voir, si le monde est nécessairement gouverné par les lois inaltérables de la matière ? Je crois les Saintes Ecritures. Est-ce là le résultat des forces matérielles ? Si oui, pourquoi essayer de me persuader le contraire ? Si vos théories matérialistes sont vraies, comment puisje m'empêcher d’être chrétien ? Si je suis la victime de forces ou de lois inaltérables, pourquoi essayer de me convaincre ou de me persuader ? Est-ce que ces forces matérielles vous contraignent d'essayer de me persuader de donner mon assentiment à vos notions, et m'inclinent irrésistiblement en même temps à les rejeter ? Pourquoi condamner les rois comme tyrans, Comme hypocrites, s'ils sont les inévitables victimes des forces inaltérables de la matière ?
Vous êtes un apôtre de la liberté. S'il y a quelque chose de prix dans ce monde, c’est bien la liberté, Vous frappez cette note jusqu’à en fati- Suer vos lecteurs. Or, s'il n'ya que matière, et si la matière n'est régie que par des lois invariables, z/ ne peut y avoir aucune liberté. Le matérialisme détruit la liberté humaine et notre vo lonté, faisant de l’homme Ja victime des forces physi-
les prêtres
TITRE age
ques. Vous qui prisez si haut la liberté, vous devriez répudier une théorie qui la détruit. S; l'homme n'est pas libre, et ne peut l'être, vous êtes illogique lorsque vous faites appel à son intelligence. Vous êtes également illogique et inconséquent si vous espérez que vos raisonnements vont le convaincre, puisque ses convictions dépendent de forces matérielles indépendantes de vous et de lui. Si vous comprenez bien vos principes, vous êtes contraint, par la force de la logique, de garder le silence et d'attendre patiemment le résultat de ces forces inaltérables, irrésistibles et inévitables. Si les pensées de l’homme ne sont que la simple résultante des forces physiques, il y a folie à raisonner avec elles. Vous pourriez aussi bien raisonner avec une horloge, parce qu’elle va trop vite, avec le feu parce qu'il brûle, et avec un arbre parce qu’il pousse et grandit.