CHAPITRE IL
Un mot sur les lois de la nature. — Comment M. Ingersoll ‘‘ recueille’ une idée.
Ses vues sur l’hydraulique.
Ingersoll. —"Nous ne savons rien de ce que nous appelons les lois de la nature, si ce n’est que nous recueillons l’idée de loi de l’uniformité des phénomènes qui se produisent dans les mêmes conditions. Pour rendre ma pensée plus claire je
donne cet exemple : l’eau suit toujours la pente des collines,
Commentateur. — Nous acquérons une connaissance des lois de la nature par l'observation des effets des forces de la nature, mais nous ne recueillons pas “une idée de la loi” de l'étude
de ces forces et de leurs effets. L'idée de loi, en général, est et doit ê
ER tre antérieure à l’idée des lois particulières.
Nous n \ : £ Pouvons afñrmer une loi dans un cas OnnÉ sans avoir une
idée de la loi en général No | général.
us disons qu'une loi particulière est une loi
u CNE SP ne.
D es CR EG DE SAT PES EE TA ETES ST QE à +
Parce qu’elle correspond à la règle de la loi que Nous avons instinctivement dans l'esprit. L'idée Aide loi ne vient donc pas de l'observation des phé- /Homènes. Ces phénomènes nous font acquérir la Connaissance des lois particulières mais non de la oi. Les lois de la nature, en dernière analyse, ont cet intime et invariable rapport qui existe intre les causes naturelles et leurs effets. Cette idée de cause et d'effet, ou le principe de causaité, comme on l'appelle, est la base sur laquelle jous appuyons les déductions que nous tirons des phénomènes. Une pierre, lancée en l’air, retombe sur le sol. L'esprit, étant donnée son intui-
" Hion de causalité, se fait cette question : qu'est-ce Qui l'a fait tomber? On répète la même expé- Arience avec le même résultat. L'esprit ici ne Hecueille pas “une idée de loi” mais il coramence hstinctivement à chercher /a loi de ce cas parti- Miculier. La recherche de la loi en présuppose
M'idée, car on ne saurait chercher ce dont on n’a
Pas seulement l’idée,
» Dire que l’on “ recueille une idée de loi des Jhénomènes ” ce n’est pas philosophique. Nous £oncluons ou déduisons les lois des phénomènes, Mais nous ne pouvons “ recueillir une idée de oi ” d'une chose quelconque. Æecueillir une idée C'est comme l'on dirait recueillir une airelle, un
Ingersoll. On ne rassemble ni ne recueille ce qui estun. Vous confondez l’idée avec le jugement ou déduction.
L'exemple que vous donnez pour rendre votre pensée plus claire est malheureux. Vous dites : Ingersoll. — Pour me faire mieux comprendre : l’eau suit toujours les pentes.
Commentateur. -- Mais comment les remontet-elle? Ou bien y a:t-il là haut des sources éter nelles? L'eau ne descend pas toujours les pentes. Descendre les pentes est une exception au mode général de l’action de l’eau. Dans l’état actuel du monde physique, la tendance de l’eau est vers le haut et vers le dehors. C’est ce que l’on va admettre pour l’eau sous forme de vapeur. L'eau qui tombe sous la forme de pluie a tout d’abord été attirée en naut par la chaleur du soleil. L'eau monte dans les tubes capillaires de tous les végétaux qui croissent. IL monte plus d’eau, en un seul jour, dans les tubes capillaires du monde végétal, qu'il n'en tombe aux chutes de Niagara dans une année, L'eau monte dans toutes les rivières qui courent vers l’Equateur. Le Mississipi fait remonter ses eaux en plan incliné sur une distance perpendiculaire de quatre milles. Il en est de même du Nil sur une partie de son couts. Cette terre sur laquelle nous vivons et où
mous jouons tour à tour les rôles de sage et de
bfou, n’est pas sphérique, mais de forme sphéroïde. Elle est aplatie aux pôles. Les parties les plus basses de la terre sont les régions situées vers les pôles Sud et Nord. L'’Equateur, sur fout le parcours de la terre, est une montagne plus haute de
M /reise milles que sa surface aux Pôles. Les ré-
gions polaires sont de vastes et profondes vallées. Or, je le demande : Si “l’eau descend toujours les pentes, ” pourquoi les vastes abîtmes de l’O- 'céan ne se précipitentils pas vers les pôles? : Pourquoi ces eaux ne cherchent elles pas leur D niveau à égale distance du centre et ne font-elles ? pas de la terre une sphère parfaite? L’eau forme M les deux tiers de la surface de la terre. Ces eaux
} innombrables ne descendent pas les pentes, ne
D courent pas vers les vallées des pôles. Au con- » traire, elles restent sur une vaste déclivité, qui
À s'élève vers l'équateur à une hauteur perpendicu- - laire de treize milles Elles restent là, sur ce plan : incliné, sur cette pente, et s’y immobilisent à ® jamais.
? Vous pouvez me dire que c’est dû à la rotation » de la terre.
: Peu m'importe la cause. Ce seul fait renverse à votre théorie, qui fait toujours descendre à l’eau ) les pentes. Ce que vous vouliez dire, le voici :
l’eau, ainsi que la matière sous toutes ses formes, cède à la force la plus grande. Ici la force centrifuge l'emporte, voilà pourquoi les eaux de la terre remontent vers l’Equateur.
Vous avez vu quelque part quelques. petits ruisseaux couler le long des pentes, et vous ‘‘avez rassemblé l’idée ” qu’il en est toujours ainsi. Votre coup-d’œil a été trop local et trop étroit. Il lui a manqué la largeur de vue et la compréhension. Vous avez mal interprété la nature, tout comme vous avez mal compris et interprété Moïse et la religion révélée. Vous avez montré que vous étiez un interprète incapable de la nature, et qu’il n’y a pas à faire fond sur vous lorsque vous entreprenez d'expliquer, de critiquer, de condamner ou de nier ce qui est au dessus de la nature.
Ingersoll. — Le théiste dit : cela (l'eau suit la pente) arrive parce qu’il y a derrière le phénomène une loi active.
Commentateur. — Nous avons vu que vous avez mal compris la nature, et par ce que vous dites il est évident que vous ne saisissez pas bien a ES cie Le théiste ne dit pas qu’il y res . une /o7 active. Lu rejette voici : derrière - A
» Avant et en même temps que le
| phénomène, ily a une force statique ou perma-
À nente qui se manifeste lorsqu'elle est mise dans D les conditions requises. Une pierre, lancée en
l'air, tombe. Le pouvoir ou la force qui l’a fait
! tomber sur le sol s’y trouvait avant qu’elle eût
été lancée, et continue, après sa chute, à l'y maintenir. La relation entre la pierre et la force est constante et permanente. Cette force s'affirme d’une manière permanente, mais se manifeste à nous seulement dans certaines conditions. Cette force, parfois improprement appelée loi, c’est ce que nous entendons par gravitation. Elle a été infusée dans la nature lorsque Dieu l’a créée.
Zngersoll, -- De fait, la loi est ce côté du phénomène.
Commentateur. —— Cela dépend de ce que vous entendez par loi. Si par le mot vous entendez cette force qui produit le phénomène, votre assertion n'est pas juste, et ce jeu de mot qui porte sur le mot ‘loi ”’est indigne d’un philosophe.
Jngersoll. — La loi ne produit pas le phénomène, mais le phénomène fait naître l’idée de la loi dans nos esprits.
Commentateur. — Si par loi vous entendez la force dont j'ai parlé, elle produit le phénomène. Si vous entendez par loi une pure formule ver-
bale, ou une assertion de ce qu'une force donnée accomplira dans des circonstances données, vous vous jouez de l'intelligence de vos lecteurs. Les phénomènes peuvent nous rendre capables d’acquérir la connaissance d’une loi, mais, comme nous l'avons déjà vu, ils ne peuvent ni produire l'idée de la loi dans nos esprits, ni lui donner naissance. Vous faites confusion entre l’idée de la loi et la connaissance des lois. Un philosophe, en écrivant, ne devrait pas apporter des expressions trop vagues, ni des pensées confuses. Le mot 1, dans notre langue, a plus d’une signification. Lorsque nous parlons de la nature, il peut signifier l’action des forces naturelles, ou une simple formule verbale, une simple assertion de ce que cette action est ou sera, dans des circonstances données. Le but que vous vous proposez demandait que ces deux significations ne fussent pas confondues, et vous, par conséquent, vous les avez confondues.
Les phénomènes ne produisent pas l’idée de loi. La faculté qu'a notre esprit d'associer des événements semblables et de les rapporter à une cause commune, d'accord avec la faculté de généraliser, nous rend capable de formuler les lois. Une série de phénomènes semblables peut suggérer une loi à un esprit qui possède déjà l’idée
de la loi, mais niils ne causent ni ne peuvent causer, dans la nature des choses, /’id6e de la loi. L'idée de la loi doit précéder la connaissance d'une loi.
Ingersoll, — Cette idée (de loi) nous est fournie par le fait, que, étant données les mêmes circonstances, les mêmes phénomènes se produisent.
Commentateur. — Une série de phénomènes semblables nous suggère l'existence d'une force, mais non l’idée de loi ; et lorsque des phénomènes semb'ables se produisent toujours dans les mêmes circonstances nous sommes amenés à conclure que c’est la même force qui agit dans chaque cas. Une observation plus minutieuse de la manifestation de cette force — et tous les phénomènes sont des manifestations de forces — nous rend capable de la distinguer des autres forces, de l’identifier par son action invariable, et de l’associer avec ses effets. Une fois parvenus à ce degré de familiarité avec la force et son acte, nous exprimons par une formule ce qu’elle fera dans des circonstances données. Ces formules c’est ce que l’on appelle les lois de la nature. Dans ce sens ces lois sont purement subjectives, c’est-à-dire, qu’elles existent seulement dans l'esprit qui les saisit, et non dans la nature. Il y a un principe
inhérent dans les forces de la nature qui les fait agir de la même manière dans les mêmes circonstances, Ce n’est cependant pas la loi, mais la pature des forces ellesmêmes. Les lois de la nature, alors, telles qu’on les entend communément, sont l'action uniforme des forces naturelles exprimées par des paroles. Lorsque les naturalistes parlent des lois de la nature, ils en réfèrent aux forces dont les lois de la nature ne sont que l'expression verbale. Ils supposent aux philosophes assez d'intelligence pour le comprendre ; et, comme il paraît, ils sont parfois déçus. Dans tout ce que vous dites sur ce sujet, vous confondez la loi et la force. Que vous le fassiez intentionnellement ou par ignorance, je n’ai pas à m'y arrêter pour le considérer.
Jngersoll. — M. Black pense probablement que la différence entre le poids des rochers et celui des nuages a été créée par une loi.
Commentateur. — Dieu a indirectement créé les effets naturels, lorsqu'il a créé les forces naturelles qui les produisent. Lorsque Dieu a créé les forces de la nature, par 8a volonté, il leur a donné leurs modes d'action, ou, en d’autres termes, il a posé des lois pour elles. Voilà pourquoi la diffé-
rence de poids entre les rochers et 1 le résultat de l’
es nuages est action de ces forces auxquelles
Dieu a donné leurs modes et leurs lois, et voilà pourquoi aussi cette différence dans le poids est causée par la loi ou volonté de Dieu. Ainsi ce que vous vous imaginez être une absurdité palpable n’est qu’une vérité indéniable. Si Dieu n'avait pas donné à la force appelée gravitation son mode d'action connu, il n’y aurait et ne saurait y avoir aucune différence entre le poids des rochers et celui des nuages, car le poids n’est rien moins que la mesure de la force de la gravitation. Eliminez cette force de vos rochers et de vos nuages, et leur poids sera ##/; et comme ils ne pèseraient plus, naturellement il n’y aurait plus de différence dans leur poids. Mais encore, la différence entre le poids des rochers et des nuages est dûe à ce que, la même force, tout en agissant en même temps et de la même manière, opère dans des circonstances différentes et dissemblables. Pour notre cas, la densité est une de ces circonstances, et celle des rochers est plus grande que celle des nuages. Donc, tandis que la même force agit sur les deux et de la même manière, elle le fait dans des circonstances différentes, d’où par conséquent résulte aussi la différence dans le poids. Cette différence doit remon-
ter à la vo/onté de Dieu, qui a donné leurs modes d'action aux forces de la nature.
Ingersoll —— M. Black pense probablement que deux lignes parallèles ne sauraient se rencontrer seulement parce que c’est illégal.
Commentateur. — M. Black ‘‘ pense probablement ” que lorsque vous jouez ainsi sur les mots, vous n’exercez pas les plus hautes facultés de votre esprit dans toute leur énergie. Vous parlez beaucoup de ‘candeur” et de ‘point d’honneur” Pensez vous que ce que vous avez dit ici puisse être donné comme un exemple de ces vertus ?
Tngersoll. — T1 me semble que la loi ne peut être la cause des phénomènes, mais qu’elle est bien un effet produit dans nos esprits par leur succession et leur ressemblance.
Commentateur. — Il semblerait que cela dût vous paraître ainsi, puisque vous avez répété trois lois cette même idée dans une demi-page de votre article. Mais en supposant que cela vous paraît an8l, pousserez-vous la simplicité jusqu’à vouloir le produire comme un argument ? On a déjà mis AU Jour vos faux fuyants sur le mot ‘loi. ” La force est la cause des phénomènes. La Zi n’est que
l'énoncé, la simple formule de ce que la force ac- Complira dans un cas donné.
Bee AE SEE ne.