‹ Notes sur Ingersoll [microforme] :Chapitre 6 sur 34 · CHAPITRE IIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIE

Un coup d’æil rapide snr la Métaphysique, avec une envolée sur ‘‘ Pensée Honnête ’’

Ingersoll. — Mettre un Dieu derrière l’univers, c’est nous forcer à admettre qu’il fut un temps où rien n'existait excepté ce Dieu.”

Commentateur. —— Ceci ne nous force à admettre rien de semblable. Un Dieu éternel peut produire des actes éternels. Son acte créateur pourrait, par conséquent, lui être coéternel. La fin de l’acte, c’est-à-dire la création, pourrait coexister avec son acte éternel et, par conséquent, être éternel, Le nier, ce serait affirmer qu’il pourrait y avoir eu un moment où le Dieu éternel et toutpuissant aurait été dans l'impuissance d'agir, ce qui est contraire à l’enseignement chrétien. Le christianisme n’enseigne pas que l'univers ait réellement existé de toute éternité, mais la raison nous démontre qu’il aurait pu en être ainsi. Mais, en supposant que l’univers ne soit pas de création éternelle, votre conclusion ne serait pas légitime.

Car, dans cette hypothèse, comme le temps a commencé avec la création et a été la mesure de sa durée, il en résulte qu'avant la création il n’y avait pas de temps. Par conséquent Dieu n’a pas existé dans le temps avant la création. Dieu esf, Poui lui il n’y a ni passé, ni présent, ni avenir ; il n’y a que l'éternité. Dieu existe et cela avant toute création. Mais supposons que Dieu fut seul avant toute création, qu’allez-vous en conclure ? Zngersoll — Que Dieu a vécu toute l'éternité dans le vide immense et dans l’inaction absolue. Commentateur. — Là où Dieu a vécu il ne saurait y avoir eu de vide. Le vide c’est ce dans quoi rien n’existe. Dans l'hypothèse que Dieu est, il est quelque chose ; il est infini, et par suite un vide infini, c'est une immense absurdité. Mais le mot a un sens grossier et matériel, voilà pourquoi vous l’avez employé et cela dans un but.

Ingersoll. — Et dans une paresse absolue.

Commentateur. -- La philosophie chrétienne nous enseigne que Dieu est acfe pur, la source et le principe de toute vie et de toute activeté. Dire qu’un tel être peut, dans des circonstances données, se trouver dans un état de paresse absolue, ou dans l’inaction, c'est tout simplement se servir d’une expression qui dénote l'ignorance.

Vous pouvez dire que cette théorie de la

science chrétienne est erronée. Mais ceci ne peut vous servir de rien jusqu’à ce que vous en ayez démontré l'erreur, ce que vous avez entrepris. Vous attaquez cette philosophie, st vous avez à lui résister telle qu’elle est et non à la représenter dans une opposition qui vous plairait, pour avoir ensuite le plaisir de la renverser.

Zngersol!. — Tout penseur est forcément amené à l’une de ces deux condusions : ou bien l’univers existe par lui-même, ou bien il a été créé par un être existant par lui-même. A mes yeux la seconde hypothèse est bien plus difficile que la première. |

Commentateur. — Quel dommage que vous n’ayez pas pris le temps de nous montrer ce qui donne plus de poids à l’une de ces difficultés — comment l'existence d’un créateur existant par lui-même est plus difficile à admettre que celle d'une matière éternelle ! L'existence d’un créateur éternel n’a rien de contraire à la raison, tandis que l'existence d’une matière éternelle, comme nous l'avons vu, implique la coexistence dans le même sujet et en même temps d’attributs se détruisant mutuellement, ce qui est en contradiction directe avec la raison.

Il y a eu bon nombre de penseurs qui n’ont pas vu la nécessité d'adopter l’une ou l’autre de

vos conclusions, Les panthéistes des temps anciens et modernes, de l’Inde et de l’Europe, soutiennent que l'univers n’est ni éternel, ni créé, mais qu'il est une émanation de Dieu, n’ayani par lui-même aucune existence réelle ; qu'il est en un mot un simple mode transitoire de l’être de Dieu.

Ces philosophes ont été plus radicaux que vous. Ils croyaient et ils croient que Dieu seul est réel, et que tout le reste est pur fantôme. En professant que l'esprit peut plus immédiatement connaître Dieu que le monde matériel, ils ont fait preuve d’un sens philosophique plus profond que n’en montre votre école. Les Gnostiques, il y a deux mille ans, professaient la même doctrine de l’'émanation. Les Néo-Platoniciens, tout comme plus tard quelques uns de nos philosophes allemands, niaient l’objectivité réelle de l’univers. Spinosa soutenait que Dieu seul a une existence réelle, et que les divers objets ne sont que les formes de son extension. Kant publiait que nous ne saurions avoir une certitude absolue de rien; ce qui revient à nier à la fois Dieu et l'univers. Fichte enseignait qu’en dehors du #07 rien n'existe. Il entendait par le moi la conscience individuelle, et que tôutes choses ne sont que les formes ou les manifestations de ce moi.

Schelling, Hegel et les autres philosophes de l’école panthéistique allemande, partageaient avec Fichte les mêmes doctrines. Les éclectiques fran çais, ayant à leur tête Cousin, niaient la création et soutenaient que l’univers est une simple apparition par laquelle l’Étre divin se manifeste extérieurement —- simplement l’esprit de l’Infini. Ce sont tous des panthéistes, optant les uns pour l'émanation, les autres pour l’évolution divine ou Das Werden, comme l’appelait Spinosa, d’autres enfin pour l’idéalisme. Or, aucun d’entre eux ne se trouve compris dans l’une ou l’autre de vos deux conclusions nécessaires.

Vous verrez que des penseurs ont largement médité sur ce sujet avant que vous y ayez vousmême porté votre attention, et qu’ils ne sont pas arrivés aux mêmes conclusions. Ils ont écrit des volumes pour élucider ce que vous expédies dans dix ou douze lignes. Ils se sont trompés en niant la réalité de la matière : vous vous égarez en affirmant son existence éternelle. Reconnaître Dieu et nier la matière, suppose et révèle une culture philosophique bien plus haute que nier Dieu et reconnaître la matière. Les conceptions antologiques des Hinuous et des Chinois d'il y a trois mille ans étaient par conséquent profondes, et plus en harmonie avec la philoso-

phie chrétienne, que ne le sont les principes mal digérés de nos infidèles modernes. Ceux-là avaient saisi l’idée d’un être nécessaire, mais ils n’avaient pas su reconnaître la réalité dans l’univers. Ceuxci ont été assez habiles pour atteindre la réalité d’un monde tangible et visible, mais ils n’ont pu s'élever plus haut, jusqu’à la conception d’un être nécessaire. |

Zngersoll, — À coup sûr, dans de telles questions, rien ne peut être absolument connu.

Commentateur: — Connaîre une chose absolument, c’est la connaître dans toutes ses relations avec l’univers et avec Dieu, avec le nécessaire et le contingent. L'intelligence infinie seule peut connaître les choses de cette manière, et, par conséquent, ‘‘ dans des questions comme celle-là” ou dans toute autre question, nous ne pouvons avoir une connaissance absolue, parce que nos esprits sont finis. Mais ceci ne nous empêche pas de savoir avec certitude ce que nous savous bien. Nous ne connaissons pas Dieu d’une manière adéquate, mais nous savons, avec certitude, qu’il est.

Zngersoll.— Ce que nous savons de l'infini est presque infiniment limité, mais pour peu que nous en sachions, nous avons tous également le droit d'émettre nos idées honnêtes.

que.

Commentateur. — Un homme 2:t-il le droit, je prends le bon sens pour juge, de parler de ce dont il n’a qu’une connaissance presque infiniment limitée? Tous peuvent avoir également le droit d'émettre leurs pensées honnêtes, mais personne n’a le droit d'émettre ses pensées honnêtes sur toutes sortes de sujets et dans toutes les circonstances. Le sens commun et la décence le défendent. L’honnêteté d’une pensée ne lui donne ni du poids, ni de l'importance, ni de la vérité. S'il en était ainsi, les lunatiques seraient les meilleurs raisonneurs, car nul n’est plus honnête qu'eux dans leurs pensées. La pensée doit être jugée selon ses rapports avec a vérité et non dans ses rapports avec l'honnêteté de celui qui pense. Cette allégation de l'honnêteté en pen sant est une justification de toute erreur et de tout crime, car nous devons, selon la nature du cas, prendre la parole du penseur pour l’honnêteté de sa pensée. Guiteau, si nous devons l'en croire, a exprimé sa pensée honnëte à l’aide d’un revolver bouledogue anglais, et si votre théorie est vraie, il avait le droit de le faire.

Le droit d'émettre une pensée honnête implique le droit de réaliser cette pensée dans ses actes et ses habitudes. Si cela signifie moins, cela veut donc dire simplement le droit de caqueter

comme un idiot. J'imagine qu’en dernière analyse ce n’est pas là le droit que vous réclamez. Ainsi donc, lorsque vous exigez le droit d'émettre votre pensée honnête, vous réclamez le droit de mettre cette pensée en acte et en pratique, de la faire pénétrer, autant qu’il 'st en vous, dans la société pour lui donner droit de cité. Si par liberté de pensée vous entendez moins que cela, c’est 1 plus complète des illusions.

Mais j'admets qu’en réclamant le droit d'émettre vos pensées honnêtes, vous exigez le droit de les promulguer et de les faire admettre dans la pratique de la vie. Maintenant, en vue de cette revendication qui vous est propre, je vous demande, de quel droit vous intervenez dans la pensée honnête du possesseur d’esclaves ou du mormon?

L’allégation sur laquelle vous basez le droit d’exprimer votre pensée honnête n’est qu’un misérable prétexte, ou bien vous entendez par là que ceuxlà seulement qui s'accordent avec vous ont le droit de l’exprimer parla parole et par l’action. Les doctrines de vos libéraux verbeux, analysez les et vous trouverez qu’elles signifient cela et rien de plus.

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