‹ Notes sur l'américanisme; quelques-unes de ses lacunes en 1900Chapitre 11 sur 46 · NICARAGUA · texte numérisé non relu

NICARAGUA

Régions peu connues. — Il y a d'abord au nord le territoire contesté avec le Honduras compris entre le Cabo Falso et le rio Patuca. Les parties avoisinant la mer sont quelque peu connues ; mais l'intérieur des terres est encore à explorer, surtout les parties non arrosées par des cours d'eaux. La région septentrionale du département Zelaya et celle touchant au nord-est des départements de Nueva Segovia et Matagalpa est peu connue. Les montagnes qui avoisinent le port de San Miguelito sont encore vierges. La rive du lac de Nicaragua comprise entre ce port et San Carlos, et celle de San Carlos à Tortugas est à peine explorée. La prolongation de cette rive à l'intérieur des terres cache peut-être certaines tribus indigènes et certains monuments anciens : personne ne le sait. Les forêts vierges y régnent dans toute la splendeur de leur végétation luxuriante et inextricable.

Formation géologique des lacs. — D'après M. Salvador Calderon y Arana (L0OS Grandes lagos nicaragUenses. Diario Oficial de Nicaragua, !«' décembre 1896 et n®* suivants), l'origine de ces grands lacs doit provenir d'échappemenls répétés de gaz et vapeurs dans une proportion qui peut-être n'a pas eu d'égale au monde. Le lit de ces lacs offre des caractères distincts de ceux qu'on observe dans le reste de la région : il est formé de matériaux volcani-

ques, les uns compacts, et les autres plus ou moins détritiques et stratiformes. Aussi ce lit offre-t-il une masse si confuse à première vue qu'il n'est pas étonnant que les questions géologiques y relatives aient été laissées de côté ou seulement traitées à la légère et sans grand succès. Comment coordonner Torigine volcanique de ces énormes dépressions en dehors du tracé d'un véritable système hydrographique, avec l'absence de ces couches de matières laviques ou scoriacées qu'on a l'habitude de voir dans le» cratères ? Gomment expliquer la séparation absolue qui existe entre les roches du bord des lacs et les laves et volcans qui s'étalent derrière en gradins ou se dressent au-dessus des eaux? — L'auteur admet comme évident que ces lacs soient de formation antérieure à l'époque des grands froids préglaciaires. Cette théorie une fois admise de l'origine non aqueuse de ces lacs, la question reste à résoudre du processus de cette formation. M. Calderon admet quatre hypothèses, en les considérant :

1® comme lit de dépression ; 2" comme résultats de soulèvements et d'affaissements ; 3° comme lacs cratères ; 4** comme maars ou cratères d'explosion.

Quelle hypothèse doit-on adopter ?

Géologie. — D'après le D' Bruno Mierisch (Informe sobre Viage al AtlanticOf 1892, publié dans le Diarîo Oficial de Nicaragua des 3-6 juin 1897), il peut se faire que Corn Island soit d'origine récente, d'après la formation pétrographique de ses laves. Mais il n'en est pas sûr, malgré sa grande compétence en ces matières.

Le même géologue allemand, en parlant de la région de Prinzapolka, dit qu'elle est de formations d'alluvion ou peut-être diluviales, s'étendant de Prinzapolka jusque près de l'embouchure du rio Cusatac. N'est-ce que là que commencent les couches qui correspondent probablement à l'époque tertiaire?

Grottes. — Le Nicaragua en possède un assez grand nombre qui pourraient déceler les traces des plus anciens habitants du pays : mais, pour la plupart, elles sont abandonnées et peu visitées, par suite de certaines superstitions craintives et surtout de l'indifférence des habitants pour tout objet ancien ou toute recherche n'offrant pas un but immédiat d'utilité pratique. Parmi ces grottes, il faut signaler celles proches de Juigalpa et Teustepe (département de Chontales), celles situées en face Sebaco Viejo (département de Matagalpa), sur le versant d'une montagne, dans la direction du village de la Trinidad, celle de Cucirizna, près San Juan del Sur : elles laisseront connaître à leurs investigateurs futurs les anciens procédés d'exploitation minière (or) des Indiens encore inconnus qui les habitèrent, le genre de leurs habitations et celui de leurs sépultures.

Paléontologie. — Dans une grotte située aux environs de Metapa, taillée

dans un roc à pic à 20 mètr£s au-dessus du sol, le minéralogiste américain Crawford a découvert, en novembre 1888, des ossements de grandes dimensions, d'hommes adultes, aux crânes portant une curieuse déformation artificielle. La découverte de ces ossements dans une grotte inaccessible ne pourrait-elle pas évoquer un rapprochement avec les falaisiers .(Cliff-Dwel- 1ers) du versant Pacifique des États-Unis? N'y aurait-il pas lieu de comparer ces ossements découverts dans les falaises des deux régions éloignées pour tâcher de voir s'il y a affinités entre eux? Quant aux déformations artificielles du crâne, le D"* Delisle, qui a si bien analysé les déformations des crânes trouvés dans le nord-ouest de l'Amérique, ne pourrait-il pas étendre ses recherches jusqu*au Nicaragua et établir des comparaisons entre ceux de Metapa, de la côte nord-ouest de l'Amérique, des constructeurs de tertres (Moundbuilders) de l'Ohio et de$ Inca du Pérou ? Ces études pourraient peut-être donner des aperçus nouveaux sur les premières races américaines.

On trouve au Nicaragua, en dehors des grottes, des empreintes très nettes de pieds d'aborigènes adultes, tracées dans la lave solidifiée ou le tuf constituant une pierre tendre. Elles sont d'une profondeur de 8 à 10 mm. et ont été découvertes il y a quelques années dans une carrière près Managua, sous trois à quatre mètres de couches de stratification. MM. F. W. Putnam (de Cambridge, Mass.), le marquis de Nadaillac (de Paris), et Marcel Blanchard (de Lorient) ont fait de savantes recherches sur ce sujet et ne sont pas d'accord entre eux : ils n'ont pu encore établir exactement le degré d'antiquité de ces vestiges de l'homme, soit par époques géologiques (quaternaire?) soit simplement par siècles (xiv^ ou xv«) (?). On croit pourtant que ces empreintes sont précolombiennes : mais ce n*est pas suffisant. Le besoin se fait sentir d'étudier géologiquement ces empreintes dont des spécimens se trouvent au Peabody Muséum, dans ma collection, etc..

Races. — On ne sait quelle est la plus ancienne race ayant peuplé le Nicaragua : sont-ce les Lenca, Amerrisques, Diria, Mangue ou Mankéme, Nagrandan, Ulua, Carca ou Rama ? La plupart ont disparu de nos jours. Consulter mon Indication approximative des vestiges laissés par les popur lations précolombiennes du Nicaragua (Archives de la Société Américaine de France, Paris, septembre 1888). Les quelques débris qui restent encore sont errants dans les vastes solitudes du département Zelaya et des rives méridionales du lac de Nicaragua. Aussi, comment les joindre pour les étudier sur le vif? Comment et où localiser une tribu qui, comme les Carca, se transportent tous les ans des forêts du versant atlantique vers les coteaux secs du lac de Nicaragua ?

L'affinité des Mangues avec les Chapaneca du Mexique méridional est à peu près établie : mais l'est-elle ou peut-elle l'être avec les Tarascos du Mexi-

que central d'une part, et avec les Timotes, du Venezuela, de l'autre, comme le prétendent plusieurs auteurs ?

Les Lenca, de Chontales, qui ont des rapports ethniques fort prononcés avec ceux de la frontière orientale du Honduras, et du Salvador, sont-ils les constructeurs des tertres de Tenarapua (Honduras) ou des palais de Copan (Honduras) ? Viennent-ils du nord-est, c'est-à-dire du Yucatan et des rives du Mississipi ? Jusqu'où ont-ils étendu leurs ramifications le plus au sud ? Les Lenca ont-ils des affinités avec les Cuna de la Colombia septentrionale ?

Ont-ils des affinités avec les Poa et Toaca de l'ancienne réserve Mosquita, avec les Lacandons, du Guatemala, et les Guatusos de Costa Rica, comme le veut le D^ Cari Bovallius {Sicaraguan antiquitieSf Stockholm, 1886)?

Les Amerrisques, dont on retrouve la trace à la Sierra de Chontales qui porte leur nom (consulter mon essai a Sur le nom Amemsque » (p. 173 compte-rendu Cong. Int. Amer., Paris, 1890), venaient-ils de la côte atlantique, pour aller ensuite au Honduras et au Salvador, comme le prétend M. A. L. Pinart (Soc. géog. de Paris, 6 fév. 1897)? Ou bien la direction de leurs migrations n'a-t-elle pas été du nord-ouest au sud-est, c'est-à-dire en sens contraire de celui indiqué par M. Pinart? (voir p. 574 de mes Considérations sur quelques noms de localités de l'isthme centre-américain^ compte-rendu Cong. Int. Amer., Paris, 1890). Les Amerrisques sont-ils des Lenca?

Linguistique. — Le grand philologue français L. Adam, qui a étudié la langue mosquito, ou mieux misskito, à l'aide des divers documents recueillis par les voyageurs Henderson, Alex. J. Cotheal, les missionnaires moraves, etc., regrette de n'avoir pas trouvé dans ces ouvrages les éléments d'une étude satisfaisante de la phonétique de cette langue. Elle n'est, paraît-il, apparentée, de près ou de loin, à aucune des langues américaines connues, et n'est point mélangée d'éléments caraïbes. Avait-elle des langues sœurs qui ont disparu?

Herrera avait-il raison de compter comme parlant la langue carabisi les Zuma et Waikna de la côte mosquita ?

A quelle branche linguistique rattacher le vocabulaire de 39 mots, recueillis en 1874 par le D' Berendt à Matagalpa, appartenant à la langue vaguement dénommée popoluca et que le D' Brin ton a baptisée du nom de matagalpane ?

Est- on sûr que les langues connues sous les noms de diria, orotina, chorotega (du golfe de Nicoya), choluteca (de Honduras) n'étaient que des dialectes de la langue mangue ou de Masaya, comme le veulent MM. Peralta et Anastasio Alfaro (p. xxi, Etnografia centro-americana^ catalog. Expos. Hist. Amer. Madrid, 1893) et non des langues à part?

8â NotES SUR l\méricanisMe

La langue distincte du nom de naçrandane ou de Subtiaba, avec quelles autres langues avait-elle des affinités?

Que dire de la parenté que le D^ Brinlon (p. 613, Gilegiience^ the comedy Ballet) trouve entre les langues mangue et aymara du lac Titicaca ?

Onomatologie. — A propos des Indiens Chorotega du Nicaragua et du Costa Rica, le très érudit historien, M. Manuel M. de Peralta trouve (p. ix de ses « Apunies para un libro sobre les Aborigènes de Costa Rica », Madrid, 1893) que le mot de Chorotega ne vient pas deChololteca, habitants de Cholollan (Cholula), ni de chololtia (fuir), chololtic (fugitif), mais de Xoloteca (habitants du lac de Xolotlan ou Managua (voir page 8 de mon « Ind, appr. de vestiges laissés par les populations précolombiennes du Nicaragua », mes étymologies douteuses du mot choluteca, et p. 23 pour le mot Nicaragua). Il donne comme étymologie à ce nom Mangua = pays des Mangues. Mais que deviendrait alors l'a de la seconde syllabe de ce nom de lieu ? Cette étymologie paraît plausible au point de vue historique, mais non à celui linguistique.

La terminaison isque de noms de localités telles que Cunimisque, Quiquisque, Tempisque, etc. peut-elle faire croire à Fhypothèse qu'elles ont été habitées par la race Amerrisque ?

On ne sait la signification des noms suivants donnés au lac de Nicaragua :

Cocibolca, par les Mangues et Chorotegan;

Aguayabo, par les Nahua (Nicarao ou Niquiran).

Le nom de laha-=eau, en langue chontal d'Oajaca tequistlateca aurait lieu d'être rapproché : 1° du suffixe laija, accolé à maints noms de localités de l'ancienne côte des Mosquitos (actuel département Zelaya) et qui signifierait eau aussi; 2° du mot lawa, laoua signifiant cours d'eau en langue boni, des Guyanes. Quelle conclusion peut-on tirer de ce rapprochement?

Peut-on suivre Pinart dans sa proposition de dériver le nom des Indiens Chontales de chonta, sarbacane en palmier, tous les palmiers ayant en k'kitchoua l'appellation générale de chonta?

Pélrogltfphes. — Aucune des nombreuses inscriptions sur roches que possède le Nicaragua n'a encore été déchiffrée. Parmi les plus importantes, se trouvent celles multicolores des lacs de Masaya (ancien Lindiri), Acoyapa et de Nejapa, où la figure du soleil est répétée souvent ; les inscriptions de Juigalpa et celle des parois intérieures d'une grotte très profonde située aux environs de Santa Teresa (département de Jinotepe) à la côte du Pacifique.

Archéologie. — Doit-on attribuer aux Lenca la construction d'une ville (?) disparue sous la vé^j^étation, à 8 kilomètres d'Acoyapa, sur les flancs d'une colline située entre Juigalpa et El Sallo citée par Thomas Bell {The naturalisl in Nicaragua, London, 1874). Les tertres qui avoisinent n'ont-ils pas d'affinités

avec les tertres de Tenampua (Honduras) et ceux de TAmérique du Nord? On ne sait qui a construit les monuments en ruines qu'on rencontre parfois sur les bords du rioMico. Peut-on trouver une affinité entre les monuments et statues de facture la plus grossière de l'île de Zapatera (lac de Cocibolco ou Nicarag'ua) et ceux du lac Titicaca (Bolivia)? Les Nahua ont-ils laissé leurs traces dans les monuments de la même île, mais de modèle plus fini? Consulter ma « Notice sur la collection ethnographique et archéologique de Nicaragua à l Exposition Universelle de Paris 1889 (Revue d'Ethnographie, Paris, 1889/1890).

Histoire. — Peut-on identifier la localité de Cariay, citée par Cristoforo Colombo dans son journal de bord, comme visitée en 1502 par la flotte espagnole, avec l'île actuelle de Pajaro Bobo ouBooby, à l'embouchure du rio Ramaki?Pour ce qui est de la disparition de nombreux documents indigènes précolombiens du Nicaragua, voir article D. Pector, les Antiquités du Nicaragua j séance du 15 mars d888, Soc, d'ethnographie, Journal officiel de la République française, Paris, 26 mars 1888); voir aussi compte-rendu Congrès International des Sciences Géographiques de Paris, 1889, mon « Exposé sommaire des voyages et travaux géographiques au Nicaragua dans le cours du XIX^ siècle. »

Est-il vrai que le fameux amiral ne mit jamais le pied sur le continent américain et surtout au Nicaragua? Après avoir découvert le 14 septembre 1502 le Cabo de Gracias à Dios, parcourut-il lui-même en tous sens la côte des Mosquitos,ou bien se contenta-t-il de rester jusqu'au 5 octobre sans bouger, à Cariari, en vue de l'île de Quiribri, qui serait, plutôt que Cariai, le nom de l'île Pajaro Bobo?

Il serait intéressant de faire des fouilles sur le territoire actuel de Bluefields, pour y retrouver des traces des populations qui s'y abritèrent contre le vent derrière la barre, lors du passage de Colombo. Il est nécessaire de détruire une fois pour toutes la théorie émise par le professeur Jules Marcou, de Cambridge, que les Espagnols, lors de leur passage en 1502 à Cariay, entendirent parler des fameuses régions aurifères du Nicaragua, sous le nom d' Amerrisque, dénomination qui aurait servi plus tard à désigner l'Amérique? Il est utile que des spécialistes plus autorisés que l'écrivain des présentes lignes [voir article Sur le nom Amerrisque^ pages 173/5, Congrès International des Américanistes de Paris, 1890] détruisent cette erreur historique. Industrie. — La découverte par Thomas Belt de haches de pierres employées par les « huleros > ou chercheurs de caoutchouc actuels du Nicaragua, emmanchées de la même façon que celles qu'on voit sur les sculptures et bas-reliefs des monuments d'Uxmaletde Palenke, cette découverte, dis-je, est-elle une preuve de l'origine maya des habitants du nord-est du Nicaragua ?

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