BOLIVIA
Ce pays isolé de l'Amérique du Sud est, par sa position topographique, un de ceux les moins connus. Nous ne voulons pas dire qu'il ne s'y soit pas fait des explorations très sérieuses : Touvraçe « Bolivia » de Tingénieur et explorateur français André Bresson, et les divers travaux de chemins de fer conduits ces dernières années par des Anglais en font foi. L'explorateur Edwin R. Heath, auteur de la découverte du confluent entre les rios Béni et Madré de Dios, qui en 1897 a exploré à nouveau le Béni, ne peut que faire profiter la science de ses découvertes.
Mais, malgré tout, l'éloignement de ce pays et de ses villes principales des deux océans, les mouvements accidentés de son sol, l'escarpement des emplacements des principaux centres de population, ses forêts impénétrables du côté de la frontière orientale touchant le mystérieux désert du Gran Chaco, ces diverses raisons font de la Bolivia une région sur laquelle les efforts et recherches des Américanistes doivent se concentrer le plus spécialement. Malheureusement, ces explorations ont dû être différées à diverses reprises, en vue des insurrections des Indiens, qui ont pris une certaine extension de 1892 à 1898 dans le nord de la Bolivia. Lors du soulèvement général des Indiens, le gouvernement n'eut pas affaire à des métis, mais à des Indiens sauvages armés de flèches, renforcés par des alliés venant du Chaco. Ils avaient envahi les provinces del Azero, Cordillera, et de Tanja dans les environs de la mission de Santa Rosa de Cuevo. Ils avaient osé, au nombre de cinq mille, venir assiéger la ville de Panabamba et livrer, dans les plaines d'Ivo, une bataille sanglante aux troupes du gouvernement. Force est restée et restera toujours à la loi ; mais les blancs ont couru un certain risque à visiter ces provinces pendant un certain temps.
Ces soulèvements proviennent en partie des procédés déplorables employés vis-à-vis des indigènes par les blancs du pays qui ne craindraient pas, parattil (la Eslrella de Panama du 7 avril 1897 en fait foi) de chasser les Indiens comme des fauves et de vendre les femmes et enfants qu'ils peuvent capturer, en marché public. Nous croyons savoir que le gouvernement colombien a enfin compris le devoir qu'il a de faire cesser ces abus, dans Tintérêt de la science et de l'humanité.
Régions encoreà explorer. — Plus des trois quarts de l'étendue de la Bolivia sont déserts et inconnus, surtout dans la région des plaines orientales, couvertes de bois et de forêts vierges. Nous citerons parmi ces régions:
la partie extrême nord-ouest comprise entrele Pérou et le Brésil, englobant les sources Ses rios Jurua (affluent de l'Amazonas), Taraura et Embira
(affluents de droite du Jurua), Punis (affluent de l'Amazonas), Araca et Hyuaco (affluents de droite du Purus), Aquiri et rive gauche du rio Madré de Dios, et habitée par des Indiens sauvages et non connus (Manetery, Capechenes, Guaranos, etc.) ;
les villages d'Indiens sauvages et peu connus du sud du baâado d'Izozog, près du rio Lateriquique, au nord-ouest du Chaco ;
les pays peu connus habités par les Indiens Matacos et Toba, entre les rios Pilcornayo et Paraguay d'un côté, et les rios Pilcomayo et Bermejo, de l'autre. Cette région comprend l'affluent du Pilcomayo dont fait mention M. Feilberg, commandant-directeur de l'expédition scientifique du (louvernement argentin de décembre 1884. Cet affluent, qui donne au Pilcomayo sa plus forte masse d'eau, s'y jette à une soixantaine de lieues de son embouchure. Les eaux de cet affluent, qui vient de l'ouest-nord-ouest, seraient beaucoup plus abondantes que celles du Pilcomayo lui-m^me. Sa navigation serait beaucoup plus facile que celle du Pilcomayo; mais un grand nombre d'arbres obstruent son cours. M. Feilberg, d'après le rapport de M. Manciniy consul de France à Asuncion, du 13 janvier 1883, n'a pu le remonter que pendant une dizaine de lieues. Du reste, on n'en connaît ni la longueur, ni le parcours.
Pour être renseignés sur ces parages, nous attendions avec anxiété les résultats de l'expédition Ibarrieta. Malheureusement, des correspondances du Paraguay arrivées à Paris en mars 1899 annoncent que l'expédition argentine dirigée par M. Montero à la recherche du vaillant explorateur a décidé d'abandonner ses recherches, à la nouvelle de l'assassinat par les Indiens de ce nouveau martyre de l'américanisme.
Une autre région peu connue est celle montagneuse comprise au sud d'Atacama et à l'est des Andes, ou au sud deia Bolivia, au nord du Chili et au nord-ouest de la République Argentine.
Orographie. — On est encore peu fixé sur l'altitude véritable de l'Ancohuma, point le plus élevé du grand massif de Sorata, Nevado de Sorata ou Illampa, de la chaîne des Andes boliviennes. On lui donne 6.448, 6.900 ou 7.200 mètres. Quant à l'altitude de 7.400 donnée à ce pic par Sir W. Martin Conway, on peut s'en défier, car elle a été prise d'une façon approximative, et seulement au baromètre anéroïde. Le noble lord n'a pu encore, malgré ses trois tentatives d'octobre 1898, arriver à son sommet. Est-ce véritablement le pic le plus élevé des Andes ?
Races. — On n'a que fort peu de renseignements ethnographiques, anthropologiques, historiques et autres sur les Indiens suivants :
dans le département d'El Béni :
les Cuarayos ou Guarayos habitant la frontière du Pérou, ainsi que les Capechenes, Ucarayua et Chunchos; les Chocobos, occupant la rive droite
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du rio Béni, près de son confluent avec les rios Mamoré et Guapore : ces Indiens sauvages sont très dangereux.
A propos de ces Indiens Guarayos qui circulent dans les forêts inextricables situées entre les rios Madré de Dios et Madidi, M. L. Balzan dit dans le bolletino délia Societa Geogratka Itaiiaiia, Roma, juillet 1892, que cette appellation est incorrecte pour ces Indiens — car on la prend à tort en celte région pour synonyme d'ennemi, quand ce nom de Guarayo ne doit être réservé qu'à ceux d'origine guarani campés plus au sud de la Bolivia. Pourquoi ne serait-ce pas une branche émancipée des autres Guarayos ?
Une des tribus Apolista, des environs d'Apolobamba, celle des Collahuaya, citée par E. Reclus (p. 667, ouv. cité), appelés aussi Munecas, du nom de leur province, et Charazani, d'un de leurs villages, habite la haute région montagneuse, au milieu des Aymara; mais elle vit en étrangère, ignorant,semble-l-il, tout ce qui se passe autour d'elle. Cette tribu est plus blanche de peau que les K'kitchoua et Aymara. D'où vient-elle? Est-ce une race métisse ? Les Baures, de l'ancienne province des Moxos ou Mojos, malgré l'ouvrage linguistique du Padre Antonio Magio, réimprimé à Paris en 1880 par MM. Adam et Leclerc, sont peu connus.
On sait aussi fort peu de choses sur les Yunga, et les Yuaracare (Yuracare ou Yuruqure), malgré l'ouvrage linguistique du R. P. La Cueva, réimprimé à Paris en 1893 par L. Adam ; — les Yuracaré par leur peau blanche diffèrent des Guarani et se rapprochent des K'kitchoua. Auraient-ils une affinité avec ces derniers ? Cependant ils connaissent l'impression, sur leurs robes, ignorée des K'kitchoua, de dessins estampés au moyen de matrices en bois sculpté. Y a-t-il des rapprochements à faire entre ces matrices et celles, en terre cuite, appelées pintaderas, des Mexicains et Colombiens?
Dans le département de Santa-Cruz seul, il y a encore beaucoup à apprendre sur les Guarayos, Chiquitos (malgré l'ouvrage linguistique de MM. Adam et Henry, Paris, 1880), les Penoquiquia, Morotoca. — Ces Guarayos ou mieux Guarayu (hommes jaunes), qu'il ne faudrait peut-être pas confondre avec leurs homonymes du nord de Bolivia, seraient venus, du sud-est, d'après leurs traditions^ d'époque précolombienne, avec d'autres races Guarani. A quelle raison attribuer cette migration ? Sont-ils venus en Bolivia en même temps que les Sirionos qui demeurent au nord des Chiriguanos et non loin des Guarayos, dans les forêts arrosées par le rio Grande?
Espérons que les territoires de ces Indiens, inconnus en 1887 de l'aveu de l'explorateur péruvien J. F. Velarde, ne le seront plus, une fois parue la publication, attendue d'un jour à l'autre, du résultat des reconnaissances faites en 1896 dans ces régions par les explorateurs boliviens P. Nicolas Armendia, colonel Pando et Manuel Vicente Ballivian.
A cheval sur les deux départements d'El Béni et de Santa-Cruz :
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les Chiriguanos, habitant les départements de Santa-Cruz et de Chuquisaca ;
les Guaycunis, Guana et Zamucos, du département de Chuquisaca. Quels rapprochements y a-t-il à faire entre ces Guaycurus et ceux du Gran-Chaco?
Grolte. — L'Ile sacrée de Titicaca, située dans le lac de Titicaca ou Chucuito, mériterait d'être fouillée avec soin. Car on y trouve un site légendaire où seraient venues en pèlerinage nombre de tribus indigènes qui ont dû y laisser des vestiges intéressants. C'est « la caverne peu profonde, au-dessous d'un rocher de grès, où Manco-Capac s'abrita avant qu'il n'eût reçu sa haute mission, et qui était vénérée au-dessus de toute chose dans l'empire des Incas » (Geo. S. Squier, Quelques remarques sur la géographie et les monuments du Pérou, Bull. Soc. de Géographie de Paris, janvier 1868).
Archéologie. — II y a intérêt à visiter scientifiquement le souterrain d'environ 200 mètres, découvert il y a quelque temps dans le cerro rocheux de Huaillas, près du village de Torotoro, dans la province de Charcas, à environ 140 kilomètres de Sucre. Faul-il attribuer aux vaillants Indiens Charca l'adaptation de celte grotte contenant de belles statues taillées dans le roc? Sont-ils les auteurs de ces statues? Cette grotte était-elle destinée à des cérémonies religieuses ou autres ?
La situation du village moderne de Tiahuanaco sur la rive desséchée du lac Titicaca, à 36 mètres au-dessus du niveau actuel de l'eau qui a dû baisser, permet-elle d'expliquer plus facilement l'adduction par eau des pierres qui servirent à construire les fameux monuments dont on admire actuellement les ruines? L'étude de la baisse du niveau des eaux du lac au point de vue géologique permettrait-elle d'apprécier l'époque de la construction de ces édifices? Fut-ce une grande cité ou bien un centre rehgieux? Qui a détruit ces monuments? Sur le seul qui reste à peu près conservé de nos jours, appelé porte du soleil^ sont .taillés en creux des signes indéchiffrés. Ne pourrait-on pas essayer de les interpréter, en s'aidant de comparaisons avec les figures similaires des sculptures de Palenke et autres ruines du Mexique? Car ces édifices cyclopéens de Tiahuanaco sont, de l'aveu des principaux américanistes qui les ont visités, de fondation de beaucoup antérieure à l'apparition de Manco-Capac. Ch. Wiener (page 432 de Pérou et Bolivie) reproduit le dessin d'une statue en granit de Tiahuanaco du groupe de Pumacocha. Je trouve à cette statue une ressemblance étonnante avec celles des îles du lac de Nicaragua reproduites par Geo. E. Squier et le professeur Cari Bovallius, d'Upsala.
Ecriture. — D'après Francisco Viedma(/H/brm^ gênerai delà provinciade Santa-CruZj 1787) les Indiens Mojos qui habitent maintenant au bord des grands fleuves ou des plaines basses de Bolivia, se servaient de raies sur des planchettes comme genre d'écriture. On n'en connaît pas encore l'explication.
Etymologie. — Wiener ignore la signification du mot acapana, groupe
d'alignements des pierres des ruines de Tiahuanaco, les diverses étymologies tirées du k'kitchoua ou de Taymara lui paraissant fort invraisemblables.
On donne ordinairement les deux étymologies suivantes au nom de Tiahuanaco :
la première, tirée du k'kitchoua, serait : tiai, assieds-toi ; huanaco, l'animal guanaco ou celui qui court comme lui ;
la seconde, tirée de l'aymara, serait : thia, rives; guafiaco, desséchées.
M. José Rosendo Gutierrez, de la Paz, trouverait la seconde étymologie plus vraisemblable. — Quant à Wiener, il n'ajoute aucune importance à ces étymologies. Il ajoute (p. 420 ouv. cité) : « Rien que le fait que les deux « origines donnent à l'oreille des solutions satisfaisantes prouve leur inanité. « Il prouve que les études de philologie appliquée, que cette autopsie linguis- « tique qui donne parfois des résultats si étonnants pour les langues « aryennes, est inféconde et antiscientifique pour les idiomes de l'Amérique « qui se sont développés sans écriture, à proprement parler, et dans lesquels <( par conséquent n'existe pas le squelette solide qui caractérise des idiomes « classiques. » Je croirais plutôt qu'on ignore encore le véritable nom préincasien de ces rwnes.