CHAPITRE V
Petits voyages et séjours à trente et quarante milles de Londres. Il faut tâcher de voir le distiyct, la commune; on ne comprend bien le réseau social qu'après en avoir étudié en détail trois ou quatre mailles. — Du reste, cette fois encore, ja complaisance et Thospitalité des gens sont parfaites.
Toujours le même paysage : des prairies séparées par des haies, où çà et là se dressent de grands arbres. La campagne n'est que verdure ; les yeux en sont rassassiés, assouvis; c'est la plus forte impression sensible que j'aie rapportée d'Angleterre. — Du haut d'une grande colHne que nous traversons, on voit, dit-on, quarante milles en tous sens ; rien que du vert, pas de forêts, quelques bouquets d'arbres épars, des betteraves, de la luzerne, du houblon, des champs de pois, des parcs touffus, des creux oîi les ruisseaux jaunâtres Iraîncnl à pleins bords, des prés humides où broutent et ruminent
les vaches alourdies. L'herbe fraîche, incessamment renaissante, pullule et surabonde ; de là cette quantité de viande et de laitage; comparez-la au pain, au vin, aux légumes qui font la principale nourriture de nos paysans ; par ce trait et par beaucoup d'autres, l'Anglais est bien plus semblable au Hollandais qu'au Français. Un Paul Potter, un Ruysdael trouverait ici des sujets de tableaux. La beauté ne manque pas à ce ciel couvert, plein de nuages grisâtres ou presque noirs, qui rampent sur un fond de vapeur immobile. De loin en loin à l'horizon, la vue est brouillée par une averse. et toutes ces teintes sont douces, fondues, déhcatement mélancoliques.
Nous longeons des commons abandonnés, sauvages, oij, de loin en loin, un cheval paît dans la solitude. C'était là le sol primitif, plein d'ajoncs et de bruyères; de génération en génération, il s'est réduit ;' la civilisation, comme une marée qui monte, Ta rongé et n'en a laissé que des lambeaux. Que de travail il a fallu pour en faire un herbage et un potager ! que de patience et d'efforts pour l'approprier à l'homme ! Ils y sont parvenus, et, à chaque siècle de l'histoire, par milliers d'arpents, on voit le pâturage vague se changer en prairie close. — Il était plus beau dans son premier état; ses herbes épineuses ou rudes, ses teintes ternes ou noirâtres, le ton de ses fleurs s'accommodaient mieux à l'aspect du ciel. A présent, cette nature civilisée porte trop visiblement l'empreinte de l'industrie ; elle a trop d'alignements ; ses couleurs sont fausses ou disparates; les feuilles des turneps sont d'un vert violacé ou dur; les plantes légères luisent au soleil d'un éclat trop éblouissant et trop fragile ; on sent que leur présence
est voulue et que leur vie est artificielle. La campagne semble une grande manufacture de fourrage, le vestibule d'une laiterie ou d'une boucherie; des idées pittoresques, on tombe aux idées utilitaires. — Il faut pourtant se dire que les secondes valent les premières; après tout, l'homme vit de côtelettes, et c'est encore un beau spectacle que celui d'une terre avare transformée en donne nourrice.
Promenade dans la campagne et dans deux villages ; il y a une ondée toutes les deux heures. Cela rappelle le dicton anglais : « Quand il ne pleut pas, prenez votre parapluie; quand il pleut, faites comme il vous plaira, a — Mais, au soleil, l'effet de cette humidité est charmant : Therbe est d'une fraîcheur et d'une nouveauté délicieuses. Les gouttes d'eau roulantes y luisent comme des perles ; sous un coup de soleil, tout d'un coup une prairie éclate, et ses traînées de fleurs jaunes et blanches semblent pénétrées de lumière. — Cependant le ciel reste taché de vapeurs ; çà et là, des nuages noircissent, deviennent violets, fondent, à un quart de lieue ; l'échange est perpétuel entre le ciel moite et la terre moite, et le contraste est étrange entre la splendide couleur du sol et les tons brouillés de l'air. Les yeux suivent les teintes changeantes et les mouvements vagues de Texhalaison universelle, qui traîne et se déchire le long des haies comme une mousseline. Un vent faible incline et balance les feuillages des grands arbres, et l'on écoute le petit bruit des gouttes qui descendent sur leur pyramide.
Plusieurs cottages sont bien pauvres, en pisé, revêtus de lattes, avec un toit de chaume, les pièces trop bjsses et trop étroites, les fenêtres trop petites, les cloisons trop minces. Pensez à une grosse famille entassée l'hiver dans deux de ces chambres, avec les vêtements qui sèchent, les langes des enfants et la cheminée qui ronfle; pendant les longs jours de pluie et de neige, ils doivent vivre dans un air malsain, dans leur propre vapeur. Beaucoup de mères ont le visage amaigri, marqueté de rougeurs, l'air épuisé, étique ; elles ont trop d'enfants et trop de fatigue. — Le locataire d'une de ces chaumières est un journalier, marié, père de six enfants, et qui gagne douze shillings par semaine, ordinairement employé à l'année ou à la demi-année ; un cottage comme le sien coûte de trois ou quatre livres sterling par an ; il a les traits tendus, tirés, la physionomie triste et humble. — On me présente à tous ces gens avec égards et courtoisie; on leur demande excuse et la permission d'entrer pour un gentleman français. Ils consentent tout de suite avec complaisance et un bon sourire. Je dis que j'ai vu en France beaucoup de chaumières moins bien garnies; sur quoi, mon compagnon remarque que c'est là une consolation. Le pauvre journalier n'a pas l'air d'être de cet avis.
Cependant sa maisonnette est propre ; les assiettes à dessins bleuâtres sont rangées en bon ordre au-dessus d'un buffet; la cheminée en fer est bien organisée. J'avais déjà vu ailleurs d'autres cottages de ce degré ; pres(jue toujours, au moins dans une pièce, un vieux tapis couvre le sol; il y a souvent un papier de tenture, des chaises en bois luisant, de petites estampes encadrées, toujours une Bible, parfois quelques autres vo-
lûmes, livres de piété, romans nouveaux, arl d'élever les lapins, etc. ; bref, plus d'objets utiles que dans nos très-pauvres chaumières. — En outre, le soin est plus grand, pas de portes disjointes, de volets dépendus, de vitres cassées, de mares stagnantes, de fumiers épars; le carrelage du sol est bien balayé, rien ne traîne à l'aventure. — Probablement, le désordre et la saleté sont plus malsains dans ce climat que dans le nôtre, et l'homme est tenu d'être rangé, précaulionné, régulier, comme en Hollande.
Le village n'a que quatre cents âmes; pourtant la petite auberge est décente, reluisaiite de propreté ; on y coucherait volontiers, et on y serait bien. — Nous entrons chez le charpentier, puis chez un charretier; ils sont assis à table en famille et prennent le thé avec du beurre. Leurs maisons sont en briques et couvertes de tuiles rouges ; l'une d'elles est flanquée d'un assez grand jardin plein de légumes, bien cultivé, garni de belles fraises, avec quelques ruches dans un coin ; toutes les deux ont un petit jardin à fleurs, des roses, un lierre, quelques plantes grimpantes et d'agrément. Les pièces sont un peu basses, mais ne manquent pas d'air ; les petites vitres reliées par de minces triangles de plomb laissent entrer beaucoup de jour; on suit un passage de briques soigneusement lavées pour aller dans un appentis ; le cabinet d'aisance, entr'ouvert, est aussi bien tenu que dans une maison bourgeoise; au premier étage, deux chambres à lits. Quelques livres, le Devoir complet de l'homme, un Guide de Murray, la Bible de famille, cinq ou six volumes d'histoire. Pas un grain de poussière aux fenêtres, pas une tache de boue aux carreaux, pas un trou aux vêlements. — Beau-
I7ê CHAPITRE ClKQUlEBii.
coup d'autres gens de la même condition passent dans la rue, et leurs habits sont semblables; il est vrai que c'est aujourd'hui dimanche. Mais en somme, mon impression est qu'ils sont mieux fournis et plus soigneux que des paysans de France. La gloire, la gloriole et la supériorité des nôtres est dans la possession de la terre; ils aiment mieux s'abstenir, se priver et avoir leur arpent au soleil ; pour l'acquérir, ils épargnent sur leur bien-être. Mais cette acquisition est un fonds ; en cas de maladie ou de disette, ils ont sous la main une ressource sûre. Au contraire, ici tout le monde me dit qu*uii campagnard est aussi dépensier qu'un ouvrier, aussi imprévoyant, aussi exigeant en fait de confortable. Vienne un accident, il tombe tout de suite à la charge de la paroisse*.
Visite chez un fermier qui cultive cent acres. Ici la propreté est tout à fait hollandaise ; je n'ai rien vu de mieux aux environs d'Utrecht et d'Amsterdam. La fermière dit que, tous les ans, les murs intérieurs sont blanchis à la chaux, que, toutes les semaines, les carreaux du sol sont lavés à l'éponge ; on a honte d'y marcher et de les salir. — Autre fermier qui exploite aussi cent acres ; il paye cent livres au propriétaire et en outre les dîmes et taxes ; même propreté et même tenue. — Un troisième a trois cents acres et paye aussi une livre par acre ; c'est que sa terre est mauvaise ; son voisin
* « Après mûre réflexion, je préfère la condition des jounialiers ruraux de France, d'Espagne et d'Allemagne qui, à force de sobriété et d'épargne, s'assurent, avant toute autre satisfaction, ia propriété d'un lambeau de terre et d'une humble cabane... J'ai toujours remarqué que le besoin préalable de confort ferme à l'ouvrier anglais et à ses descendants le chemin qui conduit à la propriété et à l'indépendance. » (Le Play, la Réforme êociale, II, 55.^
de l'autre côté delà colline paye huit cents livres pour quatre cents acres. L'intérieur est aussi confortable et agréable que celui des plus grosses et des plus belles fermes de la Benuce et des environs de Paris. La maison est ancienne, précédée par un haut porche qui fait vestibule ; çàetlà, dans la cour, sont de beaux pins, des arbres d'ornemtnt ; un joli jardin vert borde une des ailes ; la grande salle a de vieux meubles. L'escalier de bois massif et un buffet datent du seizième siècle. Cheminée immense, capable de faire tlamber un tronc entier, une vraie bûche de Noël, ayec un double paravent en bois qui, en été, ferme l'ouverture, et, en hiver, protège contre les vents coulis. Quelques estampes assez bonnes, et un assez grand nombre de livres, outre la grande Bible de famille. Le fermier a douze chevaux énormes et superbes, et une machine à vapeur pour battre le grain ; entre autres profits, il vend par an quatrevingts porcs gras. Figure décidée, intelligente, sérieuse et calme ; il n'est ni maussade ni bavard ; sa femme semble une ménagère ordonnée et entendue. 11 faudrait être du pays et passer ici un an pour savoir ce qu'il y a dans une de ces têtes; Eliot, dans Adam Bede^ a peint .
un fermier et une fermière qui sont des types en haa \y^ relief ercTun détail minutieux; jnes amis me disent qu'ils sont excellents de tous^imnls^fit d'une vérité frappante. Nous allons vokr une dernière ferme : six cents acres, environ six cents livres de fermage; je reste stupéfait. On nous introduit dans un grand salon frais et simple : grands rideaux soutenus par des; supports dorés, deux glaces élégantes et bien encadrées, des fauteuils de bon goût; au centre une table chargée de jobs volumes : bref, le salon de campagne d'un Parisien qui a vingl-
cinq mille francs de rente. Tout à côté est une espèce de serre, un parloir vitré garni de fleurs, qui donne sur le plus gracieux paysage, sur des prairies en pente et des bois lointains. — La fermière entre : c'est une femme de trente ans, qui paraît en avoir vingt-six, en robe de soie grise à petites raies, avec une ou deux bagues aux doigts, les mains parfaitement blanches, les ongles roses et soignés, la taille admirable, grande et svelte comme une Diane, extrêmement belle, pleine de gaieté et d'entrain, sans aucun embarras, et qui tient trèsbien la conversation. J'apprends plus tard qu'elle monte à cheval, joue du piano, et n'en est pas moins bonne ménagère ; elle va chaque matin à la cuisine, commande, surveille, et parfois fait un peu de pâtisserie; une fois, ayant des hôtes et la cuisinière étant absente, c'est elle qui, de ses mains, a fait le dîner. Sauf quelques nuances dans les manières et le langage, c'est une lady ; de cœur, elle l'est tout à fait. — Mon conducteur la loue beaucoup mais il ajoute qu'en d'autres cas, qui sont nombreux, cette éducation, ces goûts mettent la personne en désaccord avec sa condition, qu'aujourd'hui il y a bien des 611es de fermier élégantes, dépensières, oisives, partant déclassées et malheureuses.
«Puisque vous avez commencé, me dit B.,., allez jusqu'au bout. >»
Et, à douze milles de là, nous voilà dans une fermemodèle. Point de grande cour centrale ; la ferme est un amas de quinze ou vingt bâtiments bas, en briques, construits économiquement ; comme il s'agissait de faire un modèle, on ne pouvait offrir en exemple un édifice coûteux. — Bœufs, porcs, moutons, chacun dans sa stalle bien aérée et bien nettoyée ; on nous fait voir un
système d'étables, dont le plancher est à claire-voie; les bêtes à l'engrais y restent six semaines sans bouger. — Races choisies et de grand prix; un taureau et sa famille sont indiens et rappellent les sculptures bouddhiques. — Machines à vapeur pour chaque opération du travail agricole, petit chemin de fer pour rouler aux animaux leur nourriture; ils mangent des turneps hachés, des fèves concassées, des oil cakes ; la culture ainsi entendue est une industrie compliquée, fondée sur la théorie et l'expérience, incessamment perfectionnée, et d'un outillage savant. — Mais je ne suis pas compétent, etje m'amusais à observer la figure du fermier, se? cheveux roux, son teint clair marbré d'écarlate comme une feuille de vigne grillée par le soleil d'automne, sa physionomie froide et réfléchie ; en chapeau noir et en redingote noire, debout, dans une cour, il commandait d'un ton terne, en paroles rares, sans faire un geste, et sans que son visage prît un pli. — Chose admirable, l'établissement gagne de Vargent, et le grand seigneur qui l'a fondé dans l'intérêt public y trouve son profit personnel. Il me semblait voir, dans l'altitude du fermier, dans son esprit visiblement positif, attentif, appliqué, bien équilibré, l'explication du miracle.
Nous rentrons au logis, et tout autour de nous dans xa campagne, la nuit tombe. Les arbres indistincts s'effacent dans une fumée grisâtre; d'étranges tons jaunâtres se répandent sur les prairies ; l'air trouble va s'épaississant; il enveloppe jusqu'aux haies du chemin et noie tout sous sa couche mollasse. Dans ce crépuscule, qui semble uue peinture de Rembrandt, je repasse les choses qui m'ont le plus frappé ; au premier plan surnagent les figures des enfants, si frais, si bien portants
si vigoureux, si charnus, même dans les plus pauvres chaumières. — L'un, dans son berceau, dormait, élendant un bras ; le petit nez retroussé était presque transparent sous la lumière ; la bouche semblait une cerise, et les joues deux grosses roses ; cette chair potelée va s'enloncer sous le doigt si on la touche; les pétales d*une fleur trempée de rosée n'ont pas plus de mollesse et d'éclat. A nron gré, cela laisse bien loin les types du Midi où l'homme , presque dès l'enfance, se trouve fait, fini, stable, arrêté dans un dessin ferme et dans une forme définitive ; ici on sent, comme chez Rubens, la continuelle poussée de la vie, sa fragilité, sa tlélicatesse et, en même temps, sa sève, le renouvellement inépuisable et spontané de la substance humaine. Un petit garçon de quatre ans, appuyé contre la muraille, étonné, muet, baissait ses grands yeux honteux, un doigt dans sa bouche, et se laissait caresser sans rien dire ; un instant après, il a osé relever les paupières et nous a regardés comme des bêtes curieuses, puis, tout de suite, s'est rencogné couvrant sa face de chérubin avec ses deux bras. On voit les émotions passer sur ces teints-là, comme on voit les couleurs changer sur leurs prairies.
Mes amis me disent que ce village est un bon spécimen, que rintérieur de ces fermiers et paysans me renseigne assez exactement sur le confortable moyen de la classe, que pourtant, en plusieurs districts, par exemple au côté de Norfolk et de Lincohi, je trouverais des fermes plus belles. • — Depuis et d'après des documents officiels', j'ai vu que ce jugement n'était pas exact ; le
* First and second Reports ot tbe com mission on tbe esaplojmeot of diildren and women in agriculture, 1868-1869.
mal est plus grand, et les pauvres deviennent de plus en plus pauvres. La grande propriété s'étend, et la petite disparaît. — A la 6n du siècle dernier, Arthur Young écrivait : « Je ne connais pas un seul cottage auquel ne soit attachée une parcelle de terre. » — De plus, le pauvre villageois avait quelques volailles, un porc sur le communal. — Mais parles enclosure-acts, le communal s'est réduit incessamment*; ainsi le paysan n'aplus laressource de ces petites viandes ; ayant vendu son lopin de terre, il ne peut plus compter que sur ses bras, et il les loue. — Dans les districts purement agricoles, il paraît que le salaire est de sept à huit shillings par semaine, et non de douze comme je l'ai vu ici. Pour y ajouter, le villageois loue les bras de sa femme et de ses enfants ; on les voit par bandes sarcler les plantes-racines dont la culture s'éîend sans cesse. L'agriculture, étant exercée en grand et devenant une industrie savante, introduit par contre-coup dans les campagnes le régime, la monotonie, les misères des manufactures. Les enfants s'étiolent, restent ignorants, deviennent vicieux ; dans un district de Lincolnshire, sur quatre cents cottages, deux cents n'ont qu'une chambre ov toute la famille couche pêle-mêle.
Je voyais ces jours-ci deux dessins du Punch à ce sujet. Un propriétaire conduit M. Punch dans ses écuries, qui sont admirables. « Oui, monsieur Punch, lui dit-il, de jolies stalles propres, aérées, beaucoup de jour, drainage, ventilation parfaite, la meilleure eau et la meilleure nourriture possibles, de bons traitements, voilà
* Selon Fawcett, Manual ofpolUical Economy, depuis 1710, les enclosure-acU ont enlevé environ huit millions d'acres aux coramunaui pour les donner aux grands propriétaires du voisinage.
mon plan. » On passe au cottage. Une chambre unique et presque nue ; trois assiettes ébréchées sur une planche ; une mauvaise bouilloire, deux linges qui sèchent : la détresse et la puanteur sont horribles, tin misérable homme en guenilles, avec un chapeau bossue, se chauffe d*un air morne devant un petit feu de broussailles ; la femme, aux yeux caves, gît avec deux en« fants sur un grabat; dans un autre grabat, on voit une jeune fille et un petit garçon; sur une paillasse dans un coin est un jeune homme; ils sont tous baves, effarés, et M. Punch dit au propriétaire : « L'arrangement de vos écuries est excellent. Si vous essayiez quelque chose de semblable ici? qu'en pensez-vous?» — Ici la plaie et le remède sont présentés à la fois. — Au contraire, je crois pouvoir dire que chez nos quatre millions de paysans propriétaires, l'aisance, surtout depuis vingt années, va croissant ; le vice de notre organisation éclate par d'autres maux, du côté de la politique, par l'instabilité du gouvernement et par le manque de libertés durables.— Mais chaque État a ses scrofules héréditaires; on ne peut que constater la plaie, montrer qu'elle tient à l'organisation, appliquer par places un palliatif temporaire; les grandes opérations chirurgicales, que plusieurs personnes recommandent, n'aboutissent guère qu'à mettre le malade plus bas.
Après m'être enquis de nouveau, il me semble certain que, dans ce pays, la classe des cultivateurs non fermiers est la plus malheureuse et la plus abrutie *.
* [British Aimanach and Companion, 1864. Résumé du recensement i B 1861 sur les divers états et professions.) Sur vingt millions d'iiabitants en Angleterre et dans le pays de Galles, on compte : 1* Land proprietorg, 15,131 maies et 15,653 females, total 50,766. 2» Farmers, graziers Cfermiers, éleveurs), 226,957 maies et 22,778 females, total
\jn savant me disait : « Pour rintelligence et les idées, la distance est aussi grande entre eux et les ouvriers (méchantes) qu'entre les ouvriers et les hommes comme moi. » — Deux personnes qui ont vécu en France ajoutent que le paysan français est beaucoup supérieur ; ils louent surtout sa frugalité, l'habitude qu'il a de se suffire à lui-même, son ardeur au travail, sa passion pour la terre. Selon elles, le paysan anglais est tout autre, imprévoyant, dépensier, toujours à la charge de la paroisse ou des riches charitables. Quand même il aurait, comme ie nôtre, un petit champ, il ne saurait pas en tirer de quoi vivre, d'abord faute d'économie, parce qu'il est lourd, incapable de s'ingénier, ensuite parce que la terre anglaise, étant de très-médiocre qualité, exige beaucoup d'amendements, de capitaux, et ne se prête qu'à la grande culture, au pâturage, à l'élève des bestiaux. Selon un clergyman, qui a vécu dans le Devonshire et dans d'autres comtés, les gages d'un villageois sont de huit à neuf shillings par semaine; parfois il gagne dix shillings; mais il faut qu'il soit très- robuste et très-habile pour en gagner douze. Or il a le plus souvent six enfants; impossible à huit personnes, et même à cinq ou six personnes de vivre sur cette somme , il ne peut donc se passer de l'assistance publique ou privée. — D'ailleurs, une paysanne, et en général toute femme de la classe inférieure en Angleterre, manque d'adresse ; elle n'a pas, comme une Française, le talent
249,735. 5» AgricuUural labourers out door (ouvners agriculteurs Ira- Viiillanl chez autrui), maies 914,301 ; en outre, Sheplterds out door (bergers), 25,559 et AgricuUural labourers out door fema les, 45,964, total 983,824. — Le total de toutes les personnes, employées à dirers titres dans lagriculture et travaillant eftectivement des bras ou de l'etprit, est de 2,010,454, dont 1,631,652 maies et 378,802 femalet.
du ménage, Fesprit d'ordre, l'habitude de marchander, l'art de faire beaucoup avec peu de chose, et quelque chose avec rien ; elle ne sait pasraccommoder, retourner un habit, tirer parti d'un plat; bien souvent elle n'est pas capable de faire la cuisine. Un de nos amis, membre du bureau de bienfaisance dans son village, fit allouer quinze shillings par semaine à un ménage qui avait quatorze enfants ; ni la femme, ni la fille aînée, âgée de quinze ans, ne savaient faire la soupe, un rôti, un plat quelconque; elles allaient chez les marchands acheter du pain frais, du beurre, du thé, du jambon, et toujours au plus cher; tout le monde dans la famille pouvait sarcler un champ, personne ne savait faire cuire une côtelette. — Ajoutez que, depuis la transformation de l'agriculture, les habitudes de l'estomac ont changé. Il y acinquanteans, la viande était un luxe parmi les paysans, ils n'en mangeaient qu'une fois par semaine; en hiver, ils ne connaissaient que de la viande salée. Maintenant, il leur faut de la viande fraîche tous les jours, et l'Angleterre, qui en produit tant, est obligée, en outre, d'en faire venir de l'étranger, duDagemark et de la Hollande ; en 1861, chaque semaine, il entrait ainsi, par la Tamise seulement, trois mille têtes de bétail vivant ^ — Somme toute, les journaliers, dans la campagne, vivent en partie d'aumônes, et les poor-rates si lourdes, la charité privée si libérale, suffisent à peine pour les soutenir *.
Collected paperê, by Mrs. Grote, p. 73. • Fortnightly /îev/ci/;,!»' janvier 1871. « Dans la plu* grande partie da l'Anglelerre, les gages du travailleur agricole varient entre 40 et 12 shil-
Maintenant voyons le bien qui est la contre-partie de ce mal. J'ai déjà fait deux courses comme celle-ci à quarante ou cinquante milles de Londres, et, là-bas comme ici, le nombre des parcs est étonnant. On ne cesse pas d>n voir sur la route; en certains endroits, ils font une ligne continue jusqu'à Londres. En effet, non-seulement les anciens domaines se maintiennent en vertu de la loi qui attribue les immeubles à l'aîné, mais encore presque tous les hommes qui, par leur talent ou leur industrie, sont devenus opulents ont pour ambition d'acquérir une terre, d'y asseoir leur famille, et d'entrer dans l'aristccratie locale. C'est de ce côté surtout que refluent les deux milliards et demi d'épargne annuelle qui s'accumulent en Angleterre; ils servent moins à soulager les pauvres qu'à enrichir les riches. — Par compensation, ces riches sont des chefs naturels, bienfaisants et reconnus. Dans le cercle de B..., on compte une quarantaine de familles qui forment la société et mènent le district, un marquis dont le parc est de sept cents acres, quatre baronnets, un lord et plusieurs membres de la Chambre des communes. Le clergyman avec qui je me promène me dit qu'ils sont « presque les pères du peuple. » — B... lui-même est le proche parent, l'héritier d'un grand seigneur dont il administre les terres; il aura un jour quarante mille livres sterling de rente; en attendant, et pour le compte de son parent, il surveille, dirige, bâtit aux ouvriers des cottages sains, souscrit aux fondations d'utilité publique,
lings par semaine. Son loyer lui coûte 1 shilling par semaine. Impossible de vivre là-dessus avec une femme et seulement deux enfants. » « Pas un journalier de campagne ne vit ou ne soutient sa famille avec ses gages seulement; il subsiste en partie sur ses gains et en partie sur l'aumône. » [Collected papers, by Mrs. Grote, p. 76.)
et, tout en améliorant le domaine, rend service au pays. On trouverait à peine un de ces propriétaires qui ne donne gratuitement une portion de son argent et de son temps pour le bien commun. Ils sont magistrats municipaux, overseers^ justices ofthepeace^ présidents de comités et d'associations utiles. — L'un d'eux, riche de trente millions de francs, et dont le frère est aussi riche, possède une action d'un million dans une entreprise qui a pour but d'amener l'eau potable à Londres ; il y a quarante actions chacune d'un million. Pour se délasser du parlement et des affaires, il a bâti une église que nous visitons, très-jolie, d'un gothique fort soigné, avec des vitraux peints, des boiseries, une chaire sculptée, brei un petit bijou, encadrée dans des lauriers toujours verls ; il l'a dotée et fait une rente au chapelain *• Tout à côté, il vient d'établir nne école gratuite ; entre autres choses on y enseigne le chant, il y a mis un piano, on y donne de petits concerts ; il s'amuse lui-même à faire chanter les enfants. Comme il croit à la bonne influence de la musique, il envoie souvent le maître, à droite et à gauche, dans le district, pour propager l'institution. — Dans un autre village que j'ai parcouru, les gentlemen ont loué un cottage de deux chambres pour offrir aux villageois une sorte de club le
* M. Cobdcn s'étant ruiné, ses amis ouvrirent une souscription publique qui lui rapporta 70,001) livr. st. S'étant ruiné une seconde fois, il reçut d'une seconde souscription 40,000 livr. st. Miss Burdett Coûts donna un jour à l'évêque de Londres un chèque en blanc pour bâtir une église; l'église a coûté 40,000 livr. st.; une autre fois, elle a fondé et doté un évêché en Chine. On me cite un duc qui envoya 40,000 livr. st. à la caisse de son parti pour les dépenses électorales. Un autre lord, qui a 60,000 à 80,000 livr. st. de rente disait à un de nos amis, qu il en dépense 20,000 en pensions, dons, souscriptions el entretien de bâtiments publia ou privés.
soir; avec les fonds souscrits, on paye le loyer, les livres, les journaux, le feu, la lumière, et une femme pour tenir la maison. Mais on s'arrange pour que ce club puisse et doive à la fin s'entretenir lui-même, par les contributions des gens qui le fréquentent. L'homme est ainsi fait, qu'il n'apprécie point un pur cadeau ; il faut qu'il supporte une fraction de la dépense et coopère volontairement à son propre bien. Dans la première pièce sont des livres et des journaux ; dans la seconde on joue aux dames et aux échecs, on cause et on fume. — Le but des fondateurs est de faire concurrence à la taverne. Ils connaissent la nature humaine, ils savent qu'il faut offrir un débouché à l'instinct, une pâture aux besoins. L'instinct et les besoins se satisfont toujours ; tâchons que leur satisfaction soit innocente, et, s'il se peut, bienfaisante. Par exemple, les villageois ne travaillent pas le dimanche; quand il fait froid, sale et noir, ils vont naturellement à l'endroit oii ils trouvent du feu, de la lumière, de l'amusement, et cet endroit, douze mois par an, est la taverne. Donnons-leur une taverne, moins chère, oij, au lieu de gin, ils boivent du thé ; ils occuperont ainsi leurs heures vides, et ne rentreront pas ivres au logis. — Pour la même raison, un de mes amis de Londres est membre d'une Société qui veut séculariser le dimanche ; elle demande que, ce jourlà, les musées soient ouverts, qu'on autorise les concerts, les lectures publiques ; c'est ainsi qu'on combat l'ivrognerie, et plus efficacement que par des sermons.
A cette bienfaisance intelligente joignez quantité d'égards et d'attentions. — Un lord a prêté son parc pour le dernier archery meeting, et présidé la fêle ; sa petite harangue, grave et railleuse, sa galanterie respec-
tueuse, étaient excellentes pour flatter et égayer les dames. — Nous entrons dans le parc de sir John ; il
est traversé d'une route publique ouverte aux piétons ; on peut le visiter sans permission. — J'ai vu celui de lord Marlborough à Blenheim , sur la porte d entrée est l'inscriplion suivante : « Le duc de Marlborough prie les personnes qui traverseront le parc de prendre la route frayée et de ne pas passer sur les gazons. » La porte de ce parc est ouverte ; le premier venu, un villageois du village, peut y aller prendre l'air avec sa femme.
— Sir W. B... entrelient la meute du district, et nombre de petits gentlemen et fermiers suivent sa chasse.
— La maîtresse de la maison où je suis connaît toutes les bonnes femmes de l'endroit ; elle les salue gracieusement, et leur donne la main quand elle cnlre avec moi dans leurs cottages ; celles-ci répondent d'un air cordial et même aftéctueux ; on voit aisément qu'il n'y a pas de défiance ou d'hostilité entre les deux clauses. L'inférieur n'est pas envieux ; il ne lui vient pas à l'idée de souhaiter la place du gentleman riche ; il est plutôt disposé à le considérer comme son protecteur, à se faire honneur de lui, surtout si la famille est ancienne et, depuis plusieurs générations, établie dans l'endroit ; en ce cas, elle compte, comme les beaux arbres, parmi les ornements et les gloires du pays. — Dernièrement, en chemin de fer, je causais avec des lifeyuards^ vrais colosses et bonnes gens ; ils disaient avec orgueil : « Tous nos officiers sont des noblemen. » Après quelques questions sur leur solde, qui est de deux shillings par jour, ils disent qu'il y a parmi eux environ un tiers d'hommes mariés. « Les veuves ont-elles droit à des pensions?
— Non, mais les contributions privées leur en don-
nent. » — Tout cela est un reste du bon esprit féodal. Le suzerain pourvoyait aux besoins de son vassal, et le vassal était fier de son suzerain.
Cet esprit est d'autant plus puissant que la population, en Angleterre, est encore aujourd'hui distribuée à la façon féodale. Partout, au milieu des cottages, il y a un ou plusieurs country seatSj maisons de campagne modernes qui remplacent les anciens châteaux, et dont le maître joue, sous des formes nouvelles, le rôle de baron antique. Dans toute paroisse, même ia plus reculée, on trouve deux, trois, cinq, «ix familles qui ont là leur domaine héréditaire, leur séjour de prédilection, et dont le patronage est accepté, efficace ; c'est l'antique patronage du suzerain cuirassé, mais transporté du physique dans le moral, appliqué aux choses de la paix et non plus à celles de la guerre, exercé par l'intelligence et non plus par l'épée, autorisé par la supériorité d'éducation et non plus par la supériorité d'armure. En effet, il ne s'agit plus de ranger les hommes en bataille contre l'ennemi, mais de diminuer l'ignorance, la misère et le vice; pour cet objet conîmé pour l'autre, il faut des chefs locaux, éprouvés, adoptés, capables, et ces chefs sont les gentlemen propriétaires de la paroisse et du district. Poggio, dans ses voyages, écrivait déjà, il y a trois siècles, cette phrase si grosse de vérités et de conséquences : « Chez les Anglais, les nobles tiennent à honte de demeurer dans les villes ; ils habitent des campagnes retirées, parmi des bois et des pâturages ; ils estiment que celui qui a le plus de revenu est le plus noble ; ils s'adonnent aux choses des champs, vendent leur laine et leur bétail, et ne jugent point honteux les profits rusHques. »
Le contraste était grand pour Poggio entre cette vie rurale de la noblesse anglaise et la vie urbaine de la noblesse italienne. Il n'est pas moindre pour un Français, et, quoique chez nous la révolution ait renvoyé beaucoup de nobles dans leurs terres, il subsiste encore. La ville n'est pas en Angleterre, comme chez nous, le séjour préféré. Sauf les grandes cités manufacturières, les villes de province, York par exemple, ne sont guère habitées que par des boutiquiers ; l'élite et la tête de la nation sont ailleurs, dans les campagnes. Londres, ellemême, n'est plus qu'un grand rendez-vous d'affaires; les gens y viennent pendant trois ou quatre mois, en été, pour causer, se distraire, revoir leurs amis, pourvoir à leurs intérêts, passer en revue leurs connaissances. — Mais ils ont leur racine dans leur country seat ; là est la vraie patrie, le petit cercle aimé, le centre de la famille, l'endroit où l'on chasse, où l'on accueille longuement ses hôtes, où l'on agit efficacement, où Ton trouve à chaque pas le mémorial de ses bienfaits et des bienfaits de ses ancêtres, où les figures familières au coin d'une rue, les contours accoutumés d'une colHneau bout d'une route, laissent dans l'esprit l'impression amicale d'un home et d'un chez soi. Là on s'intéresse aux affaires de la paroisse, on en souhaite les petites charges. Quand on les obtient, on les remplit avec zèle, avec conscience et avec plaisir ; pendant la saison, le train du samedi soir emporte de Londres quantité de propriétaires qui vont à quarante, à quatre-vingts, à cent milles, préparer un comité, faire une lecture, tenir un meeting, remplir leur office gratuit de magistrat ou de surveillant à la commune ou à l'église. — De plus, ils sont tenus d'ouvrir les premiers leurs bourses, comme le baron féodal était tenu
LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 19i
d'aller le premier. aux coups. B... dit qu'il donne en souscriptions le dixième de son revenu, et que ses voisins font de même. Comptez encore la taxe des pauvres, qui est ici de 3 shillings par livre de revenu territorial présumé, et qui, en certains districts, est de 7 shillings. Volontairement ou de par la loi, les property classes prêtent l'épaule avec un vrai courage pour porter le lourd fardeau de la misère publique*.
Naturellement, un pareil cercle est fermé et maintient strictement ses limites f l'institution aristocratique, comme toutes les autres, a ses inconvénients. Thackeray, dans tous ses écrits, a décritetraiîlé amèrement cesystème
* < Depuis vingt ans, les classes moyennes et supérieures ont payé 124 millions sterling sous forme de taxes sur la propriété et le revenu, sans compter les taxes sur les successions, sur les maisons habitées dont le loyer est de 20 livres et au-dessus, sur le timbre, etc., charges nouvelles qui pèsent presque eiclusivement sur la classe des propriétaires, des négociants et des hommes adonnés aux professions libérales... D'autre part, pendant la même période, elle • réduit les taxes sur le sucre, le cacao, la mélasse, le café, le raisin sec, le beurre, le fromage, les œufs, le savon, le cuir; supprimé les taxes sur le verre, le bois de charpente, les briques et autres matériaux de bâtisse; admis librement et sans droit» les céréales, le bétail, les provisions étrangères de tous les pays du globe, » (Article du Quarterly Review.) — Statistical abstract from 1856 to 1870 : pour l'Angleterre et le pays de Galles, la taxe des pauvres a rendu en chiffres ronds :
1860, 8,033,000 liv. st. dont 5,454,000 employés en secours directs,* 4861, 8,252,000 » » 5,778.000 > >
< Mettant de côté les énormes revenus permanents qui proviennent de fondations et qui sont employés au profit des malades et des invalides, on doit remarquer qu'un Anglais riche a presque toujours la bourse à la main. D'abord, il paye toutes sortes de contributions légales pour soutenir les pauvres; ensuite, il souscrit pour diverses charités publiques, pour des concours agricoles, etc. Il assiste de pauvres serviteurs et sui)ordonnés, des parents hors d'état de gagner leur vie. Il fait l'aumône dans la rue et sur les routes; il met de l'argent dans l'assiette qu'on porte à U ronde aux dîners et après le sermon. Il met sous enveloppe des bank-
de clôtures sociales, l'effort des inférieur? pour s'introduire et des supérieurs pour se barricader. — Par exemple, une personne comme l'élégante et intelligente fermière dont je parlais tout à l'heure n'est pas de la société ; on ne l'invite pas aux archery meetings ; plusieurs ladies, que B... me nomme, et que sur ce point il désapprouve, évitent de la saluer, afin de boucher par avance tout accès aux familiarités possibles. — Sans doute, les Anglais qui ont vécu à l'étranger, et dont l'esprit est ouvert, se mettent au-dessus de cet orgueil misérable ; ils en reconnaissent franchement la sottise et l'excès. Mais
notes de 5 livr. st. à l'adresse des magistrats de la police, comme envoyés par Â. X. Il distribue de la houille, des habits et de la viande à Pâques. 11 donne le terrain pour l'emplacenDent d'une école. Il paye les médecins de« pauvres. Il prête à ses intérieurs de l'argent qu'ils ne lui rendent jamais ; à la fin, il meurt et fait des legs à une demi-douzaine d'établissements de charité et à d'humbles serviteurs. Assez souvent, il laisse des fonds pour un don annuel à sa paroisse). — Les Femmes de la gentry sont, pendant tout ce temps, occupées ù des œuvres de bienfaisance, sous forme domestique; surveiller des écoles, coudre des robes d'enfant, de* chemises de nuit, des objets pour les ventes de charité; enseigner aux filles l'art de tresser la pailie, ou à faire de la dentelle; faire répéter le catéchisme les dimanches; tourmenter leurs connaissances pour leur faire acheter les produits inutiles de mains surabondantes; distribuer des bons de soupe, enfin, collaborer de tous leurs efforts afToctueiix et doux pour adoucir les maux de la pauvreté dans les basses classes de la société. Allez n'importe où vous voudrez dans le voisinage; le trait permanent de chaque country seat, ce sont les occupations de charité. Quelle est la résidence rurale cù un hôte est à l'abri de l'assiette passée à la ronde ou du livre de souscriptions? Y a-t-il un dîner en province où la loi des pauvres, le comité des administrateurs et autres sujets semblables ne prennent dans la conversation la première place? Il n'est que tout juste prudent d'accompagner votre hôte à TofBce de l'après-midi dans sa paroisse; car il y a dix à parier contre un que vous serez pris par une collecte à la porte de l'église, après le sermon. Tout cela, outre une taxe des pauvres qui monte à quelque chose comme sept millions sterling par an. > [Collectée papers, by Mrs Grole, p. 55.] L'auteur, comme beaucoup d'autres, conclut à ce que les pauvres aient moins d'enfents.
à travers beaucoup de réticences, il est visible dans les autres. Au fond du cœur, et peut-être sans se l'avouer, ceux-ci croient ou sont tentés de croire qu'un industriel, un commerçant, un homme d'argent, obligé de pense! tout le jour au gain et aux détails du gain, n'est pas un gentleman et ne peut pas être du monde. Il n'en a pas l'éducation, les idées, le langage. « De quoi parlerait un marchand, un fermier, sinon des objets de son métier ? L'esprii devient grossier dans les occupations et habitudes grossières. » — Selon eux, les sentiments y perdent aussi ; l'homme d'argent et de métier est enclin à l'égoïsme ; il n'a pas le désintéressement, les vues grandes et généreuses qui conviennent à un chef du pays ; il ne sait pas se détacher de soi, songer au pubhc. A ce titre seul, on a le droit de conimander ; partant, et jusqu'à preuve du contraire, il est tenu à l'écart, et sa famille ne peut être reçue parmi les familles régnantes. — Celles-ci sont chez elles, et ce sont elles qui font les premiers pas pour adopter un nouveau venu. Quand un homme riche achète une terre, il ne faut pas qu'il se mette en frais ni prévienne personne ; si, d'esprit, de caractère et de façons, il est un gentleman, au bout de quinze jours on le saura, et les i'amilles voisines viendront d'elles-mêmes lui rendre visite. — Mais, même adopté, il n'aura pas encore tous les privilèges des autres ; il ne pourra pas être envoyé de là au parlement; s'il se présente, le public dira : « Il est trop nouveau, il n'est pas encore du pays. » Il y est implanté, mais il n'y a pas pris racine. Son fils peut-être, son petit-fils sera nommé, mais non pas Iuj. Pour représenter un district, il faut y tenir par tous ses intérêts, par toi'tes ses habitudes, y plonger depuis plusieurs générations et
59i eu A PITRE CINQUIÈME.
profondément par toutes ses fibres. La première condition du commandement autorisé est la résidence ancienne, et toute aristocratie forte est locale. — De même, en France, si, pendant la Révolution, la Vendée seule a suivi ses gentilshommes, c'est que, seuls en France, les gentilshommes de la Vendée, provinciaux et chasseurs, vivaient à demeure et en commerce intime avec leurs paysans.
Je cherche à bien comprendre ce mot si essentiel, a gentleman ; il revient sans cesse, et renferme une foule d'idées, tout anglaises. La question vitale à propos d'un homme se pose toujours ainsi : « Est-il un gentleman ? » Pareillement à propos d'une femme : « Est-elle une lady? M — Dans ces deux cas, on veut dire que la personne en question est de la classe supérieure ; cette classe est reconnue en fait; un ouvrier, un paysan, un boutiquier n'essaye pas de franchir la ligne de démarcation. Mais à quoi reconnaît-on qu'une personne est de la classe supérieure? — En France, nous n'avons pas le mot parce que nous n'avons pas la chose, et ces trois syllabes, dans leur sens d'outre-Manche, résument l'histoire de la société anglaise. Les gentilshommes, les squires, les barons, les chefs féodaux ne sont pas devenus, comme sous Louis XV, de simples privilégiés, des parasites d'ornement, à la fin nuisibles, impopulaires, odieux, proscrits, puis mal restaurés, d'esprit suranné, désormais sans influence, et maintenus dans l'Etat plutôt comme un mémorial toléré, que comme un ressort efficace. Ils sont demeurés en communication avec le peuple, ils ont ouvert leurs rangs aux talents, ils se sont adjoints comme recrue l'élite de la roture; ils sont restés les personnages commandants, ou dirigeants, ou du
moins influents de la commune et de l'État. Pour cela, ils se sont accommodés à leur siècle et à leur rôle; ils ont été administrateurs, patrons, promoteurs de réformes, bons gérants de la chose publique, hommes appliqués, instruits, capables, les citoyens les plus éclairés, les plus indépendants, les plus utiles de la nation. — Sur ce patron s'estformée l'idée de gentleman, toute différente de celle de gentilhomme. Gentilhomme éveille des idées d'élégance, de finesse, de tact, de politesse exquise, de point d'honneur délicat, de tournure cavalière, de libéralité prodigue, ds valeur brillante; c'étaient les traits saillants de la classe supérieure en France. De même gentleman rassemble les traits distinctifs de la classe supérieure en Angleterre, d'abord les pius visibles, ceux qui frappent les yeux grossiers, par exemple une fortune indépendante, un train de maison, une certaine tenue extérieure, des habitudes de luxe et d'aisance ; bien souvent, aux yeux des gens du peuple, surtout aux yeux des valets, ces dehors suftisent. — Joignez-y, pour des esprits plus cultivés, une éducation libérale, des voyages, de l'instruction, de bonnes façons, l'usage du monde. — Mais, pour les vrais juges, l'essentiel du personnage est le cœur. En me parlant d'un grand seigneur diplomate, B... me disait : « Ce n'est pas un gentleman. » Thomas Arnold, voyageant en France, écrivait à ses amis : « Ce qui me frappe ici, c'est le manque total de gentlemen, et de toutes personnes ayant l'éducation et les sentiments d'un vrai gentleman... il y a ici bien peu de personnes qui en aient l'apparence et les manières... Un vérilable gentleman anglais, chré* tien, de cœur viril, d'esprit éclairé, c'est plus, je crois, que Guizot ou Sisu^ondi ne pourraient comprendre ; au-
cun autre pays ne pourrait, je pense, fournir uu si beau spécimen de la nature humaine. » Défalquez ces exagérations de l'amour-propre national, il restera un document instructif. Pour eux, un vrai gentleman est un vrai noble, un homme digne de commander y intègre, désintéressé, capable de s'exposer et même de se sacrifier pour ceux qu'il guide, non-seulement homme d'honneur, mais h mme de conscience, en qui les instincts généreux ont été confirmés par la réflexion droite, et qui, agissant bien par nature, agit encore mieux par principe. — Dans ce portrait idéal, vous reconnaissez le chef accompli; ajoutez-y les nuances anglaises, l'empire de soi, le sang-froid continu, la persévérance dans l'adversité, le sérieux naturel, la dignité des manières, la fuite de toute affectation ou jactance ; vous aurez le modèle supérieur qui, copié à peu près ou vaguement entrevu, ralhe ici les aspirations ou les obéissances. Un romancier Tamis en scène sous le nom de John Halifax gentleman; il s'agit d'un pauvre enfant abandonné qui finit par devenir le leader respecté de son district. — Un seul mot pour donner le ton du livre : quand, après de grandes traverses, John arrive à l'aisance, achète une maison et prend une voiture, son fils s'écrie : « Enfin, nous voilà des gentlemen 1 — Nous l'avons toujours ï té, mon enfant. »
Voyons pourtant les dehors ; ils sont des indices. — B..., mon hôte, qui s'est marié depuis un an, a voulu
Rvoir son cottage à lui. Ce cottage est charmant, élégant même, muni de tous les raffinements de la propreté, du bien-être et du luxe, en briques brunes, à plusieurs pignons, à toits aigus, presque tout enveloppé de lierre. Alentour est un petit parc avec des gazons de velours que tous les jours on passe au rouleau, deux ou trois superbes massifs de rhododendrons fleuris, hauts de dix pieds, longs et larges de trente ; sur les gazons, des guirlandes de fleurs exotiques aux couleurs vives, des groupes d'arbres bien disposés, une charmille couverte pour la promenade intime de deux jeunes époux; puis, au delà des haies, un horizon de grands arbres et des échappées de vue sur la verdure éternelle. — Un vrai nid de mariés : au dedans, des tentures roses et blanches, des peintures claires, liias, ou d'un jaune doux; un carrelage fin et beaucoup de fenêtres à petits vitraux qui rappellent le moyen âge Dans le salon, un bon piano, et plusieurs beaux livres qui sont des cadeaux de mariage, Tennyson, un livre de prières, d'autres encore reliés en velours bleu, en bois gothique sculpté, en maroquin doré, illustrés avec ce soin, avec cette propreté de crayon qui est particulière aux artistes anglais, quelques-uns ornementés à chaque page de peintures et d'arabesques coloriées. Pas un objet qui ne porte la marque de la recherche exquise et même méticuleuse. Partout, des jardinières remplies de fleurs rares; audedans, au dehors, les fleurs foisonnent; c'est le plus joli détail du luxe, et ils l'entendent en vrais gourmets. Cette entente et ce soin s'appliquent à tout ; il n'y a pas un objet qui ne dénote la prévoyance et le calcul du confortable. Tapis et longues toiles cirées du haut en bas de la maison ; le tapis sert à tenir chaud, Toi/-
cîoth sur lequel on marche peut être lavé et maintient la propreté des tapis. Dans ma chambre à coucher, table en bois rare; sur cette table, un carré de marbre, sur ce marbre, un rond de jonc, le tout pour porter une carafe ornementée et coiffée de son verre. On ne pose pas simplement son livre sur une table : sur la table est un petit casier disposé pour le recevoir. On n'a pas un simple bougeoir qu'on souffle lorsqu'on veut dormir : la bougie est dans une large chemise de verre, laquelle est munie d'un éteignoir automatique. — D'aufres détails sont encore plus frappants; il faut réfléchir un instant pour en comprendre l'usage. — Parfois tout cet appareil gêne ; c'est trop d'embarras pour être bien. De même, en voyage, j'ai vu des Anglais munis de tant de lorgnons, lorgnettes et longues-vues, de tant de parapluies, cannes et bâtons ferrés, de tant de paletots, tricots, waterproofs et surtouts, de tant de nécessaires, ustensiles, livres et journaux, qu'à leur place je serais resté chez moi. — D'Angleterre en France et de France en Italie, les besoins et les préparatifs vont s'amoindrissent. La vie est plus simple, et, si j'ose ainsi parler, plus nue, plus livrée à l'impromptu, moins encombrée de commodités incommodes.
Quinze cents livres sterling de rente, trois à quatre chevaux, deux voitures, six domestiques, un jardinier le même train exigerait à peu près la même dépense en France.
Nous avons visité sept ou huit parcs, grands ou moyens, presque tous beaux, et deux ou trois admirables. Les prairies intactes et soignées étincellcnt au soleil et regorgent de marguerites et de boutons d'or. Les chênes sont antiques, souvent énormes. Dans le
fond des vallées, les ruisseaux aménagés forment de petits lacs où nagent des canards exotiques ; çà et là, dans une ceinture d'eaux luisantes, un îlot couvert de rhododendrons bombe sa touffe rose. Le long des futaies, les lapins partent sous nos pieds, et, à chaque détour du chemin, la plaine onduleuse, semée de bouquets d'arbres, développe ses verdures nuancées, attendries, jusqu'en des lointains bleuâtres. — Quellefraîcheur et quel silence! On se sent reposé; cette nature vous accueille avec une caresse suave, discrète, intime; elle est quelqu'un, elle a son accent,- l'accent affectueux du bonheur domestique, comme une belle épouse qui s'est ornée pour son mari et vient au-devant de lui avec un doux sourire. Toute œuvre originale, un jardin, comme un livre ou un édifice, est une confidence qui dévoile des sentiments profonds. A mon gré, celle-ci, mieux que toute autre, montre le rêve poétique d'une âme anglaise. — Il n'en est pas de même de leurs habitations, grosses machines, un peu italiennes ou un peu gothiques, sans caractère net ; on voit qu'elles sont spacieuses, confortables, bien tenues; rien de plus. Ce sont des maisons de riches qui entendent leurs aises, et qui parfois, assez malencontreusement, ont eu des velléités architecturales; beaucoup de cottages élégants, coiffés et encombrés de pignons, semblent des jouets en carton vernissé. Toute leur imagination, toute leur invention nationale et propre s'est dépensée dans leurs parcs.
Celui de sept cents acres a des arbres que deux et même trois hommes n'embrasseraient pas de leurs brn> étendus, chênes, tilleuls, platanes, cyprès, hêtres, qi:i ont développé librement l'ampleur et la plénitude do leurs formes. Isolés ou par groupes sur la molle et
riche prairie, leurs pyramides opulentes, leurs vastes dômes s'espacent à plaisir et descendent jusque sur l'herbe avec une larjzeur d'épanouissement qu'on ne se figure pas. Ils ont été soignés comme des enfants riches ; ils ont toujours eu toute leur liberté et tout leur contentement; rien n'a diminué leur luxe ou gêné leur pousse; ils respirent l'air et usent du sol en grands seigneurs à qui le sol et l'air apparfiennont de droit. — Au centre de tant d'émeraudes vivantes est un joyau plus précieux encore, le jardin. Des massifs de rhododendrons hauts de vingt pieds s'y étalent, toutes fleurs ouvertes; leurs pétales rouges ou d'un violet pâle luisent doucement au soleil, sous des volées bourdonnantes de frelons. Des buissons d*azalées, des touffes de roses épanouies, des lits de fleurs nacrées, azurées, aux tons de velours ou de chair, de mignonnes et sinueuses bordures font cercle à perte de vue; on marche environné de senteurs et de couleurs. Un art savant a disposé la succession des plantes, en sorte que les tardives remplacent les précoces, et que, d'un bout de la saison à l'autre, la vaste corbeille est toujours fleurie. De distance en distance, quelque sycomore au port noble, un hêtre étranger au feuillage de cuivre, soutiennent de leur note grave ou de leur subite dissonance ce concert trop prolongé d'impressions délicieuses. Véritablement c'est un concert pour l'œil et comme une magnifique et éclatante symphonie de tons pleins que le soleil, ce puissant maître d'orchestre, fait vibrer ensemble sous son coup d'archet. — Jusque dans les lointains du parc, au delà encore dans la forêt, parmi les commoiis, on sent leur voisinage; les belles plantes ont sauté par-dessus les murs, et, tout d'un coup, au
milieu des sapins sauvages, on rencontre un rhododendron rose et souriant, comme une Angélique do l'Arioste au milieu de la forêt des Ardennes. — Tous ces lointains sont suaves; le sol monte et descend sous un épais vêtement de bruyères ; çà et là la fougère, de son vert vif et charmant, relève leur teinte uniforme , en plusieurs endroits, elle foisonne, et on la voit serpenter, s'enrouler, dessiner des rosaces sur le grand tapis roussâtre. — Tout au bout, la ligne des pins ferme l'horizon, et les ondulations du terrain se développent par étages insensibles, dans unp brume pâle, tiède, transpercée de lumière.
La maison est un gros hôtel, assez médiocre, d'apparence massive, arrangée à la moderne ; le mobilier du rez-de-chaussée et du premier étage, renouvelé récemment, a coûté quatre mille hvres. Trois salles ou salons, longs de soixante pieds, hauts de vingt, sont garnis de grandes glaces, de bons tableaux, d'excellentes gravures, de bibliothèques. Sur le devant est une serre vitrée, oii Ton passe l'après-midi quand le temps est mauvais, et où, même en hiver, on peut se croire au printemps. — Chambres pour les jeunes filles qui viendront en visite : fraîches, claires, virginales, tendues de bleu et de blanc, avec un assortiment de jolis objets féminins et de fines gravures, elles conviennent bien à leurs aimables hôtes. — Au reste, le sentiment pittoresque de la décoration et de l'ensemble est moins vif que chez nous ; par exemple, les objets et les tons sont plutôt juxtaposés qu'accordés. Mais il y a du grandiose et de la simplicité; nul goût pour l'entassement et le bric-à-brac. Ils acceptent volontiers les grands plans nus, les espaces vide» : Foeil est à l'aise, l'on respire
bien, on peut se promener, on n*a pas crainte de se heurter contre les meubles. — L'attention s'est reportée sur le confortable, notamment en ce qui concerne tous les détails du coucher et de la toilette. Dans ma chambre, grand tapis général, toile cirée devant la tal)le à laver, nattes le long des murs. Deux tables de toilette, chacune à deux tiroirs, la première pourvue d'une glace mobile, la seconde munie d'une grande cruche, d'une petite, d'une moyenne pour Teau chaude, de deux cuvettes en porcelaine, d'un porte-brosse, de deux portesavons, d'une carafe avec son verre, d'un bol avec son verre. Au-dessous, une troisième table de toilette fort basse, un seau, une autre cuvette, une grande cuve plate en zinc pour les ablutions du matin. Dans un cabinet, un porte-serviettes avec quatre serviettes d'espèce différente. Tune épaisse et pelucheuse. — Autre cabinet indispensable dans la chambre, et qui est une merveille. — Serviettes sous tous les vases et ustensiles ; pour défrayer un tel service dans une maison habitée, il faut une blanchisserie en permanence. — Trois paires de bougies, l'une fichée dans une petite table portative. Allumettes de cire, allumettes de papier dans de jolis petits tonneaux, pelotes d'épingles, éteignoirs de porcelaine, éteignoirs de métal. Blancheur, perfection, tissus moelleux de toutes les parties du lit. — Le domestique vient quatre fois par jour dans la chambre : le matin pour tirer les stores et les rideaux, ouvrir les persiennes intérieures, emporter les chaussures et habits, apporter un grand broc d'eau chaude avec une serviette laineuse sur laquelle poseront les pieds ; à midi et à sept heures du soir, pour apporter l'eau et le reste, afin que l'hôte puisse se laver avant le déjeuner et le
dîner; à la nuit, pour fermer les fenêtres, arranger le lit, préparer la cuve, renouveler le linge, le tout avec gravité, silence et respect, — Pardon de ces détails si minces; mais il faut les toucher du doigt pour se figurer les besoins de l'Anglais d'après la direction de son luxe ; ce qu'il dépense en service et en confortable est énorme, et on a pu dire en riant qu'il passe un cinquième de sa vie dans sa cuvette.
Plusieurs de ces châteaux sont historiques ; il faut les voir pour comprendre ce que l'hérédité dans une grande famille peut entasser de trésors. — On m'en cite oij, par une clause de l'institution, le possesseur est tenu d'acheter chaque année pour plusieurs mille livres sterling d'argenterie; après avoir encombré les buffets, on a fini par faire une rampe d'escalier en argent massif. — Nous avons pu contempler à l'Exposition rétrospective tout un musée de curiosités précieuses et d'objets d'art, envoyé par lord Hertford. En 1848, il disait à un Français de ses amis, fort inquiété et un peu inquiet: «J'ai un château dans le pays de Galles, je ne Pai jamais vu, mais on le dit très-beau. Tous les jours on y sert un dîner de douze couverts, et la voiture est attelée devant la porte, au cas où j'arriverais. C'est le butler qui mange le dîner ; allez-y, installez-vous,- vous voyez que cela ne me coûtera pas un centime. » — Naturellement, les belles choses s'accumulent dans ces mains opulentes. Miss Coots, lord Ellesmere, le marquis de Westminster ont des galeries de tableaux qui feraient honneur à un petit État. Chez lord Ellesmere, dans trois salles aussi hautes que la galerie du Louvre, quantité de Poussin, les meilleurs Flamands, surtout trois Titien de grandeur moyenne, Diane et Actéon, Diane et Cahjpso,
204 CHAPITRE CINODIÈME.
Vénus sortant des eaux, d'une chaude couleur ambrée, de la beauté la plus opulente et la plus vivace. Chez le marquis de Westminster, deux galeries et quatre salons énormes^ cent quatre-vingt-trois tableaux, avec un cortège de bustes, statues, bronzes, émaux, vases en malachite, six grands Rubeny, trois Titien, un Raphaël, deux Rembrandt, quantité de Claude Lorrain choisis entre les plus beaux. Ces palais ne sont que des spécimens, il faudrait trop citer. — Dans une autre tournée, j'ai vu, près deWoodstock, Blenheim-castle, au duc de Marlborough. C'est une sorte de Louvre, donné jadis par la nation au grand capitaine, bâti au style du temps, trèsornementé. Plusieurs salles sont hautes comme des nefs d'église ; la bibliothèque a cent mètres de long ; une chapelle intérieure renferme le monument du fondateur; une galerie expose les portraits de famille; une autre contient les porcelaines, plusieurs autres les tableaux. — Le parc a deux milles de tour : arbres magnifiques, large cours d*eau traversé par un pont monumental, colonne qui porte la statue du premier duc, cabinet particulier contenant, sous le nom de Titien, douze copies, les Amours des Dieux, voluptueuses figures de grandeur naturelle offertes par les princes d'Italie au vainqueur de Louis XIV; dans les appartements, des Reynolds, cinq ou six grands portraits de Van Dyk, une Madone de Raphaël, dix Rubens, où la sensualité, la fougue, l'audace, le génie débordent, comme un fleuve, en splendeurs et en énormités. Deux sont des bacchanales ; une colossale faunesse s'est abattue à terre, vautrée sur ses seins tombants, et ses deux petits, renversés sur le dos, collés sur les pis, sucent âprement dans un fouillis de chairs pantelantes ; au-dessus, un torse de Silène noirà-
tre fait repoussoir à l'éblouissante blancheur d'une nymphe gaillarde et tordue ; près de là, un autre silène cuivré, énorme, danse de tout son cœur avec un rire d'ivrogne qui fait ballotter sa panse, pendant qu'une belle jeune femme, ployée sur la hanche, laisse onduler la courbe molle de son flanc et de sa gorge. Je n'oserais décrire le troisième tableau, le plus poignant de tous, d'une crudité sublime, toute la sève et toute la fleur du tempérament indomptable, toute la poésie de l'ivresse lâchée et de Tassouvissement bestial, Loth et ses deux filles. — Mais je me suis oublié, les souvenirs m'ont remonté comme une bouffée chaude. Tout ce que je veux conclure, c'est que ces grandes fortunes héréditaires sont des conservatoires préparés pour toutes les belles choses. Au bout de quelques générations, un châtoau, un parc devient un écrin.
De là plusieurs conséquences, les unes mauvaises et qui atteignent l'individu, les autres bonnes et qui concernent l'État.
Selon S..., qui est cosmopolite et bien apparenté ici, le droit d'aînesse, surtout chez les noblemen, a plusieurs suites fâcheuses. Très-souvent, le fils aîné, infatué dès le collège par les complaisances et les flatteries, est un sot dépensier ou maniaque ; il voyage sans rien apprendre, rapporte les pires habitudes du continent, fait courir ou s'ennuie. Si l'aristocratie ne se renouvelait
point par les roturiers de talent, ses membres deviendraient vite inutiles, bornés et même nuisibles comme souvent il arrive ailleurs. — De plus, l'inégalité des enfanls entraîne des contrastes amers. Ici, je parle moins dts noblemen qui peuvent pousser leurs cadets dans l'armée, l'Eglise ou l'administration, que des simples riches: dans ces familles, le fils cadet sent durement la contrainte qui le jette dépouillé ou muni d*une mince légitime à travers les hasards et la bataille de la vie, qui l'exile à l'étranger, recule son mariage, le condamne pendant dix et vingt années à la subordination, à Teffort, aux privations, pendant que son frère, indépendant et opulent de naissance, n'a qu'à s'installer dans un parc et un chàleau tout prêts. — Pourtant, cette idée le blesse moins que nous ne Timaginons ; il y est habitué dès Tenfance; comme l'usage est antique, légal et national, il le subit et même il l'accepte au même titre qu'une nécessité de nature. D'ailleurs, par tempérament, il ne craint point la peine, et son orgueil lui dit tout bas qu'il est plus beau de ce sufGre par son travail.
Cela admis, suivez les avantages. Presque toujours, l'Anglais a beaucoup d'enfants, le riche aussi bien que le pauvre. La reine en a neuf et donne l'exemple. Nous passons en revue des familles que nous connaissons : Lord ... a six enfants, le marquis de ... douze, sirW... neuf, M. S. . . , juge, vingt-quatre dont vingt-deux vivants, plusieurs clergymen cinq, six, et jusqu'à dix et d^uze; tel dignitaire ecclésiastique n'a que quatre fds, mais il dépense en représentation et en charités ses cinquante raille francs d'appointements. Les évêques, beaucoup de grands fonctionnaires ou propriétaires agissent de même.
— En général, on fait ici peu d'économies ; un médecin, un homme de loi, un /awd/orrf a trop de charges publiques ou privées, impôts, souscriptions, éducation et voyages des enfants, hospitalité, chevaux, domestiques, confortable. On ne sait pas se restreindre, on veut avoir toutes ses aises, faire figure; on aime mieux ajouter à sa tâche que diminuer son train ; au lieu de se retrancher, on s'excède ; à la fin de Tannée, c'est tout au plus si on joint ensemble les deux bouts. Trop de travail, et trop de dépense, mes amis anglais reconnaissent que tel est le défaut anglais. — Maintenant, considérez tous ces cadets bien élevés, bien préparés, bien munis par l'éducation générale et par réducation spéciale, avertis dès leurs premières années qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes ; accoutumés au bien-être, poursuivis par le souvenir du country-seat paternel, se peut-il un plus fort aiguillon? Ils ont l'épée dans les reins pour travailler. C'est tomber que de ne pas remonter jusqu'à la position de leur père ; ils sont tenus d'atteindre à la fortune du frère aîné. De cette façon, le droit d'aînesse, combiné avec l'habitude du confortable, est un système (T entraînement; ils courent aux Indes, en Chine, en Australie, écrément le monde, et reviennent fonder une famille. A Londres, il y a un quartier qu'on nomme l'Australien, peuplé de gens qui ont fait fortune à Yictoria, à Melbourne. Les faibles périssent à ce régime ; mais l'esprit d'entreprise, l'initiative, l'énerglcj toutes les forces de la nature humaine ont tout leur jeu. L'homme se fortifie par la lutte, l'élite de la nation se renouvelle, et l'or coule à flots sur le pays.
Autre avantage, mais qui n'est tel qu'aux yeux d'un philosophe et d'un artiste ; cex^endant c'est un avantagée
Sans aristocratie, une civilisation n'est pas complète ; il lui manque les grandes vies indépendantes, largement développées, affranchies de tout souci mesquin, capables de beauté comme une œuvre d'art. Quelqu'un a dit : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières I » Je crois qu'il vaudrait mieux dire : « Paix aux chaumières et aux châteaux î » Proudhon souhaitait voir la France couverte de petites maisons propres, dans chaque maison une famille demi-villageoise et demi-bourgeoise, alentour un petit champ et un jardin, tout le sol ainsi réparti ; partout du travail, de l'égalité, de l'aisance et des potagers. Au point de vue de l'historien, c'est le vœu d'un maraîcher; s'il n'y avait plus que des légumes, la campagne serait bien laide. Je n'ai pas de parc, et pourtant mes yeux sont contents d'en voir un ; seulement, il faut qu'il soit accessible et bien gouverné. Il en est de même des grandes vies ; elles font parmi les petites l'oftice des parcs parmi les jardinets et les cultures. L'un fournit les arbres séculaires, les pelouses de velours, la délicieuse féerie des fleurs accumulées et des poétiques avenues. L'autre entretient certaines élégances de mœurs et certaines nuances de sentiments, ].ermet la grande éducation cosmopolite, nourrit une pépinière d'hommes d'État. — Un des preiriiers industriels de l'Angleterre, radical et partisan de M. Bright, me disait, à propos de réforme électorale : « Nous ne voulons pas renverser l'aristocratie ; nous consentons à ce qu'elle garde le gouvernement et les hautes places. Nous croyons, nous autres bourgeois, qu'il faut, pour conduire les affaires, des hommes spéciaux, élevés de père en fils dans ce but, ayant une situation indépendante et commandante. D'ailleurs, leur titre et leur généalogie
sont un panache dore, et une troupe se laisse mieux conduire quand son officier porte panache. Mais nous voulons absolument qu'ils réservent toutes les places aux gens capables. Rien aux médiocrités, pas de népotisme. Qu'ils gouvernent, mais qu'ils aient du talent. » Ils ont profilé de leur récente expérience. Ils savent que, pendant la guerre de Crimée, le flot de la colère publique a failli les emporter; ils ont senti qu'ils devaient sortir de l'incurie et du désordre, ils cèdent r l'opinion, ils finissent par diriger les réformes. On peut affirmer que depuis trente ans, ils gouvernent, non dans l'intérêt de leur classe, mais dans l'intérêt de la nation. Depuis 1822, ils ont cessé de manger le gâteau public; ce sont les gens riches ou aisés qui payent la plus grosse part des impôts ; les principales transformations du budget ont eu pour effet de soulager le peuple. — En somme, l'Angleterre devient une république pour laquelle l'institution aristocratique fabrique le contingent requis de ministres, députés, généraux et diplomates, comme une école polytechnique fournit la recrue indispensable d'ingénieurs. Beaucoup sont des incapables; qu'on les laisse hors du service et qu'ils s'occupent à manger leurs rentes. Mais, sur le nombre, on peut dégager Tétat-major nécessaire, et rien de plus précieux qu'un bon état-major.
A côté de celui-ci qui mène les affaires, il en est ur autre qui dirige les consciences, institué d'après les
mêmes principes, et aboutissant au même effet, je veux dire au gouvernement exercé par les plus dignes, respecté, stable et perfectible. Il s'agit du clergé ; au préalable, voyons les sentiments qui le soutiennent.
C'est dimanche : les domestiques sont dispensés de leur office à table ; chaque convive se sert lui-même; autant qu'on peut, on respecte le jour du sabbat. — On rencontre à chaque pas de ces traits bibliques ; par exemple, le dimanche, les journaux manquent; sauf un train, les chemins de fer ne roulent pas ; en Ecosse, la duchesse de..., qui allait voir sa mère mourante, n'a pu obtenir, le dimanche, le train spécial qu'elle voulait payer.
Nous allons à l'église pour l'office de l'après-dîner ; le pasteur, grand homn>e maigre de quarante ans, prend pour texte la vie de saint Jean-Baptiste dans l'Évangile, raconte brièvement cette histoire, et en tire avec bon sens et froideur les applications convenables. Bonne prononciation, gravité, pas d'emphase ; un raisonnement solide et clair, développé d'un ton sérieux, est toujours pour le public, surtout pour un public de village, un enseignement utile. — Auparavant et ensuite, il ht le service, et la petite congrégation chante des paumes accompagnés par l'orgue. Tenue excellente et attention universelle. La musique est un récitatif grave, un peu monotone, mais jamais criard ou beuglé comme notre plain-chant. — Cette lituro^ie, ces psaumes traduits ou arrangés de l'hébreu sont vraiment éloquents, élevés, imposants ; le style hébraïque, avec son décousu et sa sublimité, fait bien en anglais. On l'a adouci, éclairci dans la traduction ; mais la langue anglaise est, de toutes, la plus capable de porter sa grandeur et de
Î,H SOCTRTèi Kl Lb. «gouvernement. 2Î1
s'accommoder à ses saccndes; car elle peut exprimer les émotions concentrées et puissantes, la vénération passionnée et profonde. — Par exemple, le mot : « Mon Dieu ! » est effacé en français et presque sans accent; le même mot anglais : My God ! est un cri ou un soupir intense d'aspiration et d'angoisse solennelle. — Plus je lis le Common Prayer Book, plus je le trguve beau ei approprié à son emploi. Quelle que soit la religion d*un pays, l'église est le lieu où les hommes, après les six jours de travail mécanique, viennent pour rafraîchir en eux le sentiment de l'idéal. Tel était le temple grec sous Cimon ; telle était la cathédrale gothique au temps de saint Louis. Suivant les différences du sentiment, la cérémonie et l'édifice diffèrent; mais le point important est que le sentiment soit ranimé et fortifié. — Or, à mon sens, celui-ci l'est; un journalier, un maçon, une ravaudeuse qui sortent de cet office emportent plusieurs impressions nobles et accommodées aux instincts de leur race, l'idée vague d'un je ne sais quoi auguste, d'un ordre supérieur, d'une justice invisible. En outre, un homme cultivé peut s'asseoir à côté d'eux, il n'est pas rebuté par des superstitions trop basses. Point de petits décors, de poupées peintes, de parade mignarde, de postures, défilés et cérémonies machinales, surannées, dont les assistants ont oublié le sens. Les murs son* presque nus, les chants et les paroles sont en langue vulgaire, l'officiant ne fait point de génuflexions, sa tenue est d'un magistrat : sauf le surplis, il en a le costume, et, selon le mot de Joseph de Maistre, on peut le définir un monsieur chargé de vous tenir des discours konnétes. La cérémonie est un meeting moral où le président parle dans une chaire au lieu de parler sur
une estrade. — D'ailleurs, dans ses discotirs comme dans le culte, le dogme recule toujours à l'arrière-plan ; avant tout il s'agit de l'art et de la volonté de bien vivre. La religion elle-même, avec ses émotions et ses grandes perspectives, n'est guère que la poésie et Tau delà de la morale, le prolongement dans l'infini d'une lumineuse et sublime idée, celle de la justice. Un esprit qui a réfléchi peut accepter le tout, au moins à titre de symbole. De cette façon, et sans renoncer à son interprétation personnelle, il reste en communication et en communion avec les simples qui sont auprès de lui. Sur le point fondamental, qui est l'émotion morale, tous s'accordent, et, par suite, tous se réunissent pour entourer de leur respect assidu, visible, unanime, l'église et le pasteur.
11 a donc de l'autorité. — Notez, de plus, qu'il est un gentleman, souvent par sa naissance et sa fortune, presque toujours par son éducation. L'évéque de Londres a 10,000 liv. sterl. par an ; un des deux archevêques, d 5,000 ; tel dignitaire de Cambridge, 7,000; le doyen de Saint-Paul à Londres, 2,000 ; celui de Westminster, 3,000. La littérature et la science sont des titres pour ces bautes charges ; on arrive aux évêchés par le grec; ç*a été le cas du docteur Tliirlwall, auteur d'une très-bonne Histoire de la Grèce. La moyenne de tous les traitements réunis et divisés par le nombre des titulaires est de 140 livres ; ordinairement une cure ou bénéfice [living) rapporte 2 ou 500 livres par an ; les plus petits sont de 80; on en cite un de 10,000. Le chancelier lord Campbell en distribue 700; les autres sont à la nomination de particuliers, héritiers des fondateurs , En outre, et assez souvent, le titulaire a par
lui-même de la fortune. Beaucoup de bonnes familles ont un fils dans les ordres; il y apporte sa légitime, quelquefois de grands revenus, ou une dot, celle de sa femme ; nombre de jeunes filles pieuses et bien nées souhaitent épouser un minisire. — Bref, Tétat ecclésiastique est une carrière, à peu près comme la magistrature chez nous, comportant le mariage, la vie grave, les préoccupations morales, l'éducation choisie, les sentiments élevés, mais non le régime ascétique, le foyer solitaire et l'obéissance passive.
La plupart d'entre eux sortent des universités d'Oxford ou de Cambridge ; ceux que j'ai connus lisaient tous le français, et avaient un fond solide d'études préalables, grec, latin, mathématiques, instruction générale. Ils ont lu Shakspeare et Tennyson ; ils n'ignorent pas les divers points de vue de l'interprétation, l'histoire de leur Église. L'un d'eux me donne des détails sur les rédactions successives du Praver-Book, et dit qu'on aurait mieux fait de garder la première. Un autre est tolérant à l'endroit des dissidents et blâme seulement l'incUnation orgueilleuse qui porte chacun à se faire une doctrine particulière. Ace sujet, voyez le ton de leurs revues orthodoxes ; il est ferme, mais non violent. — Toute une fraction de leur Kglise a des opinions larges (Broadchurch). Des libéraux, comme M. Milman, des chercheurs indépendants, des exégètes hardis, comme M. Stanley, ont pu être nommés aux plus grandes places, celles de doyens dans la capitale. Tout cela indique une moyenne d'éducation et d'esprit assez élevée, fort élevée, si on la compare à celle de la classe correspondante en France. — Pour les mœurs et les dehors, ce sont ceux d'un gentleman, d'un gentleman aisé, si le living
est suffisant, ou si le titulaire a de la fortune; d'ailleurs, une femme met toujours du confortable et de l'agrément dans la maison qu'elle conduit. Plusieurs d'entre eux ont des chevaux, une voiture, trois ou quatre domestiques. Chez l'un, le cottage, le petit parc, la tenue de la maison sont aussi soignés que chez M. B..., mon hôte. Chez un second, à six milles d'ici, le train n'est qu'un peu moindre. Je ne sais si c'est par hasard, mais il ne m'a jamais semblé que leur ton et leurs façons fussent prudes. Dernièrement, à Venise, je dînais à table d'hôte avec un gentleman, ses quatre filles et sa femme; il n'était que sérieux, comme la plupart des Anglais ; le troisième jour, il me dit qu'il est un clergyman, et nous allons ensemble voir Marie Srwarf au théâtre. — Ainsi par leurs idées, leurs mœurs, leur éducation, leurs manières, parfois aussi par leur fortune et leur naissance, ils peuvent frayer avec l'aristocratie locale. Ce ne sont pas des paysans mal décrassés par le séminaire, nourris de théologie surannée, écartés du monde par leur rôle, leur célibat, leur manque d'usage, mais des parents, dei égaux, des hommes du même cercle. Le clergyman, à table à côté du landlord, est le directeur de la morale, à côté du directeur de la politique, tous deux alliés, visiblement supérieurs à ceux qu'ils conduisent, acceptés par eux et, en général, dignes de l'être. — Quand je sors dans le village avec le ministre, il entre dans les maisons, tape doucement sur la tête des petits enfants, s'informe de leurs progrès, admoneste les mauvais sujets, parle contre l'ivrognerie, cause avec les gens de leurs affaires ; il est leur conseiller naturel. Sa femme fait la classe aux enfants pauvres; les indigents viennent au presbytère chercher des secours, une bouteille de bon
vin, quelques douceurs pour un malade. — Un autre clergyman, que j'ai connu à Londres, conduisait ces jours ci à la campagne les enfants des ragged-schools (écoles pour les enfants déguenillés). Il y eu avait deux mille, c'était à la fois une fête et une procession de fin d'année, avec drapeaux, musique, etc. On est resté dehors depuis sept heures du matin jusqu'au soir; on a bu et mangé ; le tout a coûté environ cent livres sterling fournies par des souscriptions volontaires. Le but est de donner un jour de gaieté et de grand air à ces pauvres petits qui vivent dans des taudis ou sur le trottoir. — Guides spirituels et guides temporels : des deux côtés, l? classe supérieure fait son office, et, dans la vie locales comme dans la vie générale, son ascendant est mérité et incontesté.
Retour à Londres; j'ai tâché vainement d'avoir des renseignements précis, quelques chiffres sur les fortunes et le nombre des personnes qui composent cette aristocratie disséminée et locale. En 1841, selon Porter, dans le pays de Galles et l'Angleterre, il y avait i23,000 mâles et 322,000 personnes du sexe féminin, jouissant d'une fortune indépendante; la population était de 16 miUions; aujourd'hui, en 1861, elle est de 20 millions, et la richesse s'est beaucoui) accrue*. —
1. D'après un rapport officiel, en 4866, pour les gains provenant du commerce, des professions et de l'industrie, 133 personnes déclaraient devant Vincome tax que leur revenu élaii de 50,000 livr. st. ou au delà; 959 personnes que leur revenu était de 10,000 à 50,000 livr. st. ; 14,625 persoines que leur revenu était de 1,000 livr. st. ou au delà. Pour les rentes provenant de la propriété foncière, 101 persounes estimaient leur
En 1849, le nombre des personnes ayant des chevaux de luxe et de plaisir était de 140,000 dont la moitié avaient deux chevaux ou davantage. En 1841, le nombre des personnes ayant des domestiquesmâlesélaitde 112,000 dont la moitié avaient deux domestiques mâles ou davantage. Or mes amis me disent qu'un cheval ou un domestique mâle indique une dépense de vingt à vingt-cinq mille francs par an. Je suppose, d'après ces chiffres, qu'on peut évaluer environ à cent vingt mille le nombre des familles riches ou aisées du pays. Remarquez les assises d'une pareille constitution : elle est fondée sur le nombre, la répartition, la fortune, rancienueté, la capacité, la résidence, la probité, l'utilité, l'autorité de toute la classe supérieure, cent vingt mille familles. Tout le reste est secondaire. — Depuis quatre-vingts ans, nos publicistes raisonnent à perte de vue sur les constitutions; j'en sais, et des plus éminents, qui veulent transporter chez nous celle de l'Angleterre ou des Etats-Unis, et ne demandent que deux ans pour
revenu à 4,000 livres ou au delà; 1,943 personnes à 4,000 livres et au delà. — On a calculé que 2,250 personnes possèdent à peu près la moitié du sol cultivable [enclosed] de l'Angleterre et du pays de Galles. (G. Brodrick, English land and English Landlords, p. 165.) 90 ptopriétaires, ayant chacun 24,000 hectares et au-dessus, possèdent ainsi 1/7 de la superficie totale du Royaume-Uni. 7 d'entre eux possèdent chacun plus de 200,000 hectares. La propriété rurale seule rapporte à 955 propriétaires un revenu de 17,899,531 livres sterling, soit à chacun d'eux en moyenne 470,000 francs par an. (De Fontpertuis, Économiste français, 9 mars 1878.) Là est l'excès et le vice du système. — M. Dudlcy Baxter [On national income) estime que le total des revenus et salaires reçus par les habitants du Royaume-Uni est de 814 millions de livres sterling par an, que 235,600 personnes reçoivent au delà de 300 livr. st., 1,262,000 au delà de 100 livr. st. ; que le total des salaires des personnes employées à des travaux manuels est de 324,645,000 livr. st., dont 53 millions dans l'agriculture, 155 millions dans les manufactures et les mines, 62 millions dans les industries qui concernent les bâtisses, les transport» et la nourriture, et 54 millions dans le service public et domestique.
y accoutumer la nation. Un d'eux me disait : « C'est la locomotive; il suffit de lui faire passer l'eau, et tout de suite elle remplacera la diligence. » De fait, presque toute l'Europe a essayé ou adopté le système anglais, monarchie plus ou moins tempérée, Chambre basse et Chambre haute, élections, etc. Considérez-en l'effet grotesque en Grèce, lamentable en Espagne, fragile en France, incertain en Autriche et en Italie, insuffisant en Prusse et en Allemagne, heiireux en Hollande, en Belgique et dans les Etats Scandinaves. Ce n'est pas tout d'importer la locomotive : pour rouler, il lui faut une route. — Ou plutôt, on doit laisser là toutes les compa raisons tirées des choses mécaniques; la constitution d'un État est chose organique comme celle d'un corps vivant; elle n'appartient qu*à lui; un autre ne peut se l'assimiler, on n'en copie que les dehors. Au-dessous des institutions, des chartes, des droits écrits, de Palmanach officiel, il y a les idées, les habitudes, le caractère, la condition des classes, leur position respective, leurs sentiments réciproques, bref un écheveau ramifié de profondes racines invisibles sous le tronc et le feuillage visibles. Ce sont elles qui nourrissent et soutiennent l'arbre. Plantez l'arbre sans les racines, il languira, et tombera sous la première bourrasque. Nous admironsla stabilité du gouvernement anglais; c'est qu'il est l'extrémité et l'épanouissement naturel d'une infinité de fibres vivantes accrochées au sol sur toute la surface du pays. — Supposez une émeute comme celle de lord Gordon, mais mieux conduite et fortifiée par des proclamations socialistes; ajoutez-y, par impossible, une conspiration des poudres, la totale et soudaine destruction des deux Chambres et de la famille royale. Il
n'y a que la cime du gouvernemenl qui soit emportée, le reste demeure intacL Dans chaque commune, dans chaque comté, il y a des familles autour desquelles les autres viennent se grouper, des hommes importants . gentlemen et noblemen, qui prennent la direction et l'initiative, en qui Ton a confiance, que l'on suit, désignés d'avance par leur rang, leur fortune, leurs services, leur éducation et leur influence, capitaines el généraux nés qui rallient les soldats épars et, tout de suite, refont l'armée, à l'inverse de la France, où le bourgeois et l'ouvrier, le noble et le paysan sont en défiance et en désaccord, où la blouse et l'habit se coudoient avec rancune et crainte, où les seuls chefs sont des fonctionnaires étrangers, amovibles, provisoires, auxquels on accorde l'obéissance extérieure, mais non la déférence intime, et qu'on subit sans les adopter.
Ainsi, leur gouvernement est stanie parce qu'ils ont des représentants naturels. 11 faut réfléchir pour sentir tout le poids de ce dernier mot si simple. Qu'est-ce qu'un représentant? — Représenter une personne ou une société, grande ou petite, n'importe de quel genre, c'est la rendre présente là où elle n'est pas, décider, commander, faire à saplaceet pour elle ce que, par absence, ignorance, insuffisance, ou tout autre empêchement, elle ne peut faire qu'en substituant à sa volonté incapablela volonté capable de son représentant. Tel un gérant, un mandataire, tel un capitaine chargé de conduire un navire, ou un ingénieur chargé de construire un pont. Ainsi, dans les affaires publiques comme dans les affaires privées, mon véritable représentant est celui dont les décisions s'appuient sur mon adhésion ferme. — Que cette
adhésion semanileste ou non par un vote, peu importe; les votes, les suffrages comptés sont de simples signes. L'essentiel est que Tadhésion soit et subsiste, écrite ou non, bruyante ou muette. Elle est un état constant de l'être intime, une disposition énergique et persistante de l'esprit et du cœur; ici, comme dans toutes les sciences morales , c'est le dedans qu'il faut voir. Or notez que les indices légaux par lesquels on croit le constater ne sont pas infaillibles ; le suffrage universel ou toute autre combinaison électorale a beau réunir sur une liste ou un nom la majorité de ses bulletins, cette majorité ne prouve pas l'adhésion ferme. — Obligé d'opter entre deux listes ou deux noms sur lesquels il n'a pointd'opiiiion nette et personnelle, l'ignorant n'a pas véritablement opté, et presque toute la nation se compose d'ignorants. Les vingt mille paysans, ouvriers, petits bourgeois qu'on mène à chaque urne y vont comme un troupeau; ils ne connaissent les candidats que par ouïdire, à peine de vue. Nous en savons qui volent au hasard et disent : « Autant l'un que l'autre. )>En tout cas, leur préférence est molle, partant faible et vacillante. Ils pourront lâcher, laisser tomber ce préféré qu'ils préfèrent de si peu; partant, leur gouvernement, quel qu'il soit, manque de racines. Un courant d'opinion, une émeute de rue peut le mettre à bas, en dresser un autre à la place. La chose faite, beaucoup diront encore une fois : a Autant l'un que l'autre. » Leur affection languissante n'est le plus souvent qu'une tolérance banale, et ne se roidit jamais en un choix arrêté. — Ainsi tous nos établissements, république, empire, monarchie, sont provisoires, pareils à de grands décors qui tour à tour occupent une scène vide pour disparaître ou reparaître
à l'occasion. Nous les voyons descendre, remonter avec une sorte d'indifférence. Nous sommes incommodés par le bruit, par la poussière et par la désagréable physionomie des claqueurs ; mais nous nous résignons; car que pourrions-nous y faire? Quels que soient nos représentants ofliciels, de quelque façon que le hasard ou l'élection nous les donnej la volonté publique ne so soude pas d^une manière fixe à leur volonté. Ils ne sont pas nos représentants effectifs et véritables, et notre société n'en comporte pas de meilleurs; gardons ceux-là pour n'en pas rencontrer de pires. La classe supérieure n'en fournira pas, puisque chez nous l'envie égalitaire n'accepte qu'en rechignant les riches et les nobles. — Quant à l'imitation de l'Amérique, à l'installation d'une démocratie intelligente où un maçon, un paysan ait le degré d'instruction et les vues politiques que possède aujourd'hui un percepteur ou un notaire de campagne, il faut, pour y arriver, un siècle et davantage. En attendant^ et comme préparation, on pourrait essayer du vote à deux degrés, le premier à la commune, le second au chef-lieu d'arrondissement; mais ce ne sont là que des espérances lointaines et des expédients douteux.
Au contraire, dans un pays comme celui-ci, les représentants, étant naturels, sont effectifs; l'adhésion qui les soutient n'est pas glissante, mais ferme. Ce son^ bien ceux-là que le public veut à la tête des affaires, et non d'autres ; et il les veut sans hésitation, décidément, par une résolution à demeure. Chaque paroisse ou district connaît les siens; un journalier les distingue aussi aisément que ferait un homme cultivé. Ils sont comme les cinq ou six plus grands arbres de l'endroit,
reconnaissables au port et à la taille ; tout le monde, jusqu'aux enfants, s'est reposé sous leur ombre et profite de leur présence. A défaut de lumières et de disr cernement fin , l'intérêt, l'habitude, la déférence et parfois ja gratitude, suffiraient pour rallier sur eux les suffrages ; car ce sont des prises tenaces que celles de la tradition, du sentiment et de l'instinct; l'attachement est la plus forte attache. — Ils sont donc désignés pour le gouvernement, et, à cet égard, le vote écrit ou la mainlevée ne font que confirmer un assentiment tacite. Même au temps des bourgs pourris, le parlemeut représentait déjà la volonté publiqne. Il la représente aujourd'hui, quoique le nombre des votants soit médiocre. Il la représentera encore dans dix ans % si le bill électoral vient étendre le droit de suffrage. A mon sens, ces changements de la législation ne font que perfectionner le détail sans toucher le fond des choses. Le point important est toujours l'assentiment du pubUc. Or, votants ou non votants, le journalier et le shopkeeper veulentpour conducteur un homme de la classe supérieure. Qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas le moyen légal d'exprimer cette adhésion et de la diriger sur tel ou tel individu, elle est acquise à la classe. Une fois le conducteur nommé, soit par eux, soit par d'au très, ils le suivent fidèlement, et, par cette adhésion muette, il se trouve leur délégué à titre plus solide que chez nous où l'on a compté leurs voix.
A titre plus solide et aussi à titre meilleur. Car il ne suffit pas d'être nommé conducteur pour savoir conduire; l'élection qui confère le pouvoir ne confère point
^ Ceci éttit écrit avant la d^uière loi électorale.
la capaoité. Il faut une longue préparation, une éducation et des études spéciales pour être un homme de loi ou un ingénieur, à plus forte raison pour être un homme d'État, pour voter avec discernement sur les grands intérêts publics, pour démêler l'opportun et le possible, pour voir à distance et pour voir Tensemble, pour avoir une opinion motivée et valable sur le degré d'extension qu'il convient d'accorder en tel moment au droit de suffrage, sur la transformation que comporte le métayage et la propriété en Irlande, sur l'Inde, sur les États-Unis, sur les diverses puissances de l'Europe, sur les chances et l'avenir du commerce, de l'industrie, des finances, des alliances et du reste. — On n'y réussit pas avec des principes abstraits, avec des phrases de journal, avec les vagues notions qu'on rapporte du collège ou de l'École de droit, et qui chez nous composent le bagage ordinaire d'un homme politique. De pareils instruments d'optique sont d'effet nul ou trompeur. L'éducation de l'avocat, la routine du chef de bureau, la pratique bornée, locale et technique n'ajoutent guère à leur portée. Ce n'est point ainsi que se fabriquent les longues vues. On ne se les procure qu'avec beaucoup de frais. On est tenu, pour les avoir, de voyager, de savoir des langues, de rencontrer à l'étranger des savants et des politiques de sa connaissance, de prendre chez les autres peuples des termes de comparaison, d'y observer surplace les mœurs, les institutions, le gouvernement, la vie publique et la vie privée — Beaucoup de membres du parlement ne profitent de leurs vacances que pour aller sur le continent faire une enquête de quinze jours ou de six semaines. Ils viennent en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, afin de rafraîchir, rec^
tifier, approfondir leurs impressions antérieures, non pas une fois, mais cinq, six et dix fois. Ils veulent se tenir au courant, suivre les ondulations de l'opinion publique. De cette façon, leur jugement n'est jamais arriéré, et multiplie ses chances d'exactitude. Qu'un point noir se fjrme en Danemark, en Pologne, à Rome, aux États-Unis; presque aussitôt ils y sont et rapportent le renseignement précis. — A l'étranger, ils se font présenter aux hommes éminenls ou spéciaux, les invitent chez eux, les feuillettent et les dépouillent comme des volumes, notant souvent tout le détail de la conversation, et au retour communiquant le manuscrit aux gens de leur monde; j'ai lu de ces manuscrits, rien de plus instructif. — A ces informations ils ajoutent la vue des choses. ITun d'eux va dans nos fermes, examine les engrais, les machines, les bestiaux, fait provision de chiffres, et, au retour, imprime ou prononce une série de conférences sur l'état de l'agriculture en France. Celui-ci parcourt les manufactures de Paris, pendant que sa femme visites les écoles professionnelles. — Au-dessous des hommes d'État, presque tous les gens riches ou simplement aisés font de même. J'en sais qui, ayant plusieurs enfants et gagnant une douzaine de mille francs chaque année, prélèvent annuellement sur ce médiocre revenu un millier de francs pour une excursion. Pas un jeune homme de bonne famille qui ne fasse le tour du continent; toute éducation complète comporte des voyages et un séjour plus ou moins long à l'étranger En vacances, les avocats, les gens de loi, les professeurs s'abattent par centaines sur l'Allemagne. Beaucoup ne voient que les dehors des choses; un vase ne peut recevoir au delà de sa capacité; maie tous rapportent quel-
ques idées ou tout au moins des notions moins fausses o des préjugés moins grossiers. — ^Toutes ces informations réunies forment une opinion publique plus éclairée sur les grands sujets, moins incompétente en matière politique, plus sensée, plus voisine du vrai, plus accessible au bon conseil. Par suite, l'homme d'État dont la clairvoyance a démêlé la bonne voie , est appuyé , encouragé. L'équipage acclame le capitaine ; souvent même Topinion va le chercher et le conduire au gouvernail.
Chose plus essentielle encore, une telle éducation est le plus sûr moyen de le former. Répandue sur toute la classe supérieure, elle tombe forcément sur les grands esprits comme sur les petits esprits de la classe. Si l'un d'eux est bien doué, il n'avorte pas, faute de la culture suffisante et appropriée ; il reçoit celle qui le développe, et son talent ou son génie atteint toute sa taille. Comme d'ailleurs sa situation, sa fortune et ses alliances Texemptent du trop long apprentissage et des petits tracas d'argent, il peut de bonne heure donner ses fruits. Tels le second Pitt, Canning, sir Robert Peel, lordPalmerston, aujourd'hui M. Gladstone et le jeune lord Stanley. Sans doute il est fâcheux que la richesse héréditaire et l'importance précoce aillent couronner injustement une classe entière, et, par suite, quelques coquins, plusieurs brutes, et quantité de gens médiocres. Mais c'est à ce prix qu'on forme une élite. L'institution ressemble à un haras ; sur cent sujets, vous avez six bons coureurs; sur mille, un coureur de premier ordre. Songez que, sans chefs capables, un État ne peut prospérer, et qu'il y a telle occurrence oii, faute d'un grand homme, un État croule. Pouvez-vous payer trop cher
une recrue certaine de chefs capables, et la chance fréquente d'un grand homme d'État?
Voyons la machine à PœuFre : t C'est nn Irait distinctif de ce pays, dit VEdinburg Review^, et un trait dont nous sommes fiers, que nous conduisons nos af faires nous-mêmes et sans l'intervention de l'État, » Par exemple, en vingt et un ans, sur treize millions deux cent mille livres sterling dépensés pourTinstruclion publique, l'État n'en a donné que quatre millions deux cent mille livres ; le reste a été fourni par des souscriptions. — Les sociétés particulières fourmillent : sociétés pour le sauvetage des noyés, pour la conversion des juifs, pour la propagation de la Bible, pour l'avancement deîa science, pour la protection des animaux, pour la répression du vice, pour l'abolition des dîmes ecclésiastiques, pour rendre les ouvriers propriétaires, pour leur bâtir de bonnes maisons, pour faire un fonds à leurs caisses d'épargne, pour l'émigration, pour la propagation des connaissances économiques et sociales, pour le bon emploi du dimanche, contre l'ivrognerie, pour fonder une école d'institutrices, etc. Il suffit de se promener dans les rues et de feuilleter les journaux ou les revues, pour deviner la multitude et l'importance de ces institutions. — Mes amis me disent qu'elles sont
» Juillet 1801.
presque toutes conduites avec sérieux et conscience. L'Anglais ne se détache pas des affaires publiques : ce sont ses affaires; il veut prendre part à leur gestion. Il ne vit pas à l'écart, il se croit tenu de contribuer d'une façon ou d'une autre au bien commun. De même, chez nous, un honnête homme ordinaire se croit tenu d'aller régulièrement à son bureau ou à son comptoir, d'y bien faire son inspection ou son travail : il perdrait sa propre estime, il se regarderait comme un drôle, et, qui pis est, comme un sot, s'il s'en remettait à autrui, s'il se laissait engager dans de mauvais pas, duper, voler par un mandataire.
C... me conduit à un meeting pour l'éducation et la réforme des jeunes vagabonds. L'association entretient environ cent jeunes gens de treize à vingt ans, les uns ayantsubi des condamnations, les autres présentés par des parents très-pauvres, qui les font admettre pour les soustraire à la fréquentation des coquins et pour les empêcher de devenir voleurs. On les loge, on les habille, on les nourrit, on leur enseigne un métier (cordonnier, imprimeur fabricant de jouets, de petits meubles, etc.). Ceux de la seconde catégorie ont le privilège de former un orchestre d'instruments de cuivre, qui jouent dans la cour en attendant la cérémonie. — Figures ternes et peu agréables; costume particulier, gris et bleu; un pénitencier, même privé, même bien tenu, n'est jamais un lieu de plaisance. — L'établissement a été fondé par M. Bowyer, sorte de saint Vincent de Paul laïque; il porte ce titre : Préventive and reformatory Institution, On quête auprès des personnes qui entrent, et on leur distribue une brochure fort instructive. J'y lis que « les frais d'entretien pour chaque jeune homme de Téta-
blissement sont en moyenne et environ de 17 livres st. par an, tandis que pour l'entretien de chaque criminel à la prison d'Halloway, ils égalent le traitement d'un vicaire (75 livres), et que les vols d'un filou de Londres ne sont guère évalués à moins de 300 livres st. par an. » — Conclusion : il est plus économique de payer ici pour le jeune vagabond que de le laisser croître dehors. — La charité anglaise s'autorise par des chiffres.
Quinze d'entre eux partent aujourd'hui pour l'Australie, de leur propre choix; on paye leur voyage; la meeting d'aujourd'hui a pour occasion ce départ.
Ils sont au milieu de l'assistance, sur trois bancs, et ils écoutent. Le comte de ***, membre de la Chambre haute et très-riche propriétaire, est président et ouvre la séance : air timide, petite voix aigre, grand col aigu, qui sort d'un habit mal fait ; il a plutôt la mine d'un boutiquier retiré que d'un grand seigneur. Après quelques phrases embarrassées, il lit plusieurs lettres fort convenables de jeunes gens sortis de l'institution. L'un deux, fendeur de bois dans la forêt vierge, croyait d'abord qu'il lui serait impossible de s'accoutumer à la solitude ; maintenant il travaille sans ennui du lever au coucher du soleil. Pourtant il ne peut parler à personne, sauf un quart d'heure à la femme qui vient chaquejour lui apporter ses provisions.
Autre discours, celui d'un évèque orateur et qui en fait de pareils presque tous les jours : « Vous avez été nourris ici à l'abri des tentations, comme des plantes sous cloche (under the glass) : c'était pour laisser à vos bons instincts le temps de prendre racine. Maintenant vous allez être transplantés en pleine terre, livrés à vous-mêmes; il faut que vos racines s'attachent et vi-
vent. Pour cela n'ayez pas confiance en vous, mais en Jésus-Christ, qui est votre seul ami, qui sera votre aide dans la solitude, parmi les tentations. » — Bon débit paternel et grave, sans emphase ni mots d'auteur ; il proportionne son langage aux esprits qui l'écoutent. D'ailleurs, la religion protestante est efficace ici ; la Bible de Robinson est toujours le çonnpagnon du squatter seul au milieu des bois déserts.
Troisième discours parM. S...,membrede}aChanibrc des communes, qui s'adresse surtout à l'assistance. — En vingt-cinq années d'expérience, il a vérifié que la transplantation est très-salutaire, d'abord parce qu'elle soustrait les jeunes gens à la contagion du mauvais exemple, ensuite et surtout parce qu'elle provoque Iç développement des qualités anglaises, énergie, habitude de compter sur soi, goût pour l'effort, activité, toutes inclinations qui, n'ayant pas de débouches sur le pavé de Londres , s'emploieraient à domicile contre la société et pour le mal, — Bon raisonnement, bien pertinent, exempt de rhétorique; cela est rare en France. — Il finit en proposant des remercîments à l'évêque, et toute l'assistance, les dames, les jeunes filles ellesmêmes, lèvent la main pour voter les remercîments.
De là nous allons visiter une ragged school. C'est un grand bâtiment en briques dont les salles sont bien aérées et bien tenues ; je les compare tout bas aux chambres étroites d'une école correspondante à Paris *. Par malheur celles-ci sont vides, les enfants ont congé aujourd'hui, et l'ami qui me guide est oldigé de me quitter. « Cela ne fait rien . me dit-il , il y a une
* ëcqIq des frères, près de Notre-Dame, par exemple.
autre ragged schcol près d'ici, dans Brook-street, allez la voir. — «Tout seul, sans être présenté? — Parfaitement, et on sera très -poli. » — J'y vais, et en effet un gentleman qui allait sortir me fait entrer, me présente âumastet^ et me conduit dans tout rétablissement, qui est fort complet, et, outre une école, renferme une crèche, un asile, des ateliers, et, à l'étage supérieur, des dortoirs pour les plus grands. Pendant le jour, les lits sont relevés contre la muraille : pendant la nuit, au moyen d'un mécanisme trop long à expliquer, ils peuvent être isolés et surveillés exactement.
Dans les ateliers, les jeunes garçons travaillent à des ouvrages de vannerie, à la confection de petits modèles en bois pour les écoles de dessin ; on les fait chanter, emboîter le pas, défiler devant moi. Certainement on a raison de les occuper et de les instruire; cai leurs figures sont inquiétantes et semblables à toutes celles des jeunes détenus. — La grande salle des très-jeunes enfants est presque pleine et pourtant n'a pas de mauvaise odeur. Presque tous ont des souliers, et ils ne sont pas trop déguenillés. Plusieurs petites filles tiennent dans leurs bras un bébé à la mamelle. Les plus habiles et les plfiR dociles de la troupe sont les moniteurs des autres; à ceux-là on donne quelques pence par semaine. A tous et à toutes on apprend à lire, à écrire, à compter, à chanter, à faire l'exercice. La maîtresse enseigne aux filles la couture ; c'est une jeune et jolie fille, pleine d'entrain, de bonne humeur, dont la mine joyeuse et les façons cordiales sont excellentes en pareil lieu ; elle gagne douze shillings par semaine, et le master vingtcinq. — A mon sens, un pareil établissement, surtout dans un quartier pauvre, est un appareil de désinfection
morale; en effet, d'aprè»? les documents, à Londres, le nombre des délinquants adolescents, qui était de 10,194 en 1856, est tombé à 7,850 en 1 866. — On compte vingtcinq mille enfants dans les ragged schools de Londres, trois cent mille dans celles de toute l'Angleterre. Trois d'entre elles seulement sont aidées par le gouvernement ; toutes les autres sont entièrement défrayées par les particuliers. Ils sentent que Técole, comme la police, et mieux que la police, contribue à la sécurité de la rue.
Conversations le soir sur les diverses sociétés analogues : on m'en cite trop, j'en nomme seulement quelques-unes.— On vient de fonder un établissement, une sorte de club, oii les gouvernantes, les dames bien famées, bien vériflées par de bons certificats, peuvent trouver, quand elles viennent à Londres pour leurs emplettes ou leurs leçons, un dîner, du feu, une bibliothèque, du thé, des personnes de leur connaissance. — Autre établissement privé contenant environ quatrevingts jeunes femmes pauvres ; c'est pour les soustraire aux tentations ; on leur fournit du travail, et d'ailleurs la vie en commun est moins chère. Les frais pour chacune d'elles sont d'environ dix livres sterling par an. — Société pour vendre les Bibles; on les vend au lieu de les donner, parce que, données, elles seraient méprisées. Les dames de Tassociation, étant trop loin du peuple, n'avaient pas de prise sur lui ; elles ont imaginé des intermédiaires, des femmes pauvres, honnêtes, zélées, qui se font leurs commissionnaires, colportent la Bible dans les plus mauvais quartiers, se lient avec les femmes d'ouvriers, les réunissent le soir dans une chambre, leur enseignent la couture, le ménage, etc. En ce moment,
il y a cent de ces Bible-women en fonctions ; Tune d'elles, l'an dernier, a vendu 419 Bibles et 501 Nouveaux Testaments. — Associations de tempérance; il y en a dans toute l'Angleterre. J'ai vu ces jours-ci, dans la rue, des jeunes femmes qui appartenaient à ces sociétés ; il y en avait dix voitures; elles allaient à un meeting. E^les s'engagent à ne jamais goûter de spiritueux ; quelquesunes par scrupule ont refusé de prendre la potion prescrite par le médecin ou même le vin de l'eucharistie. Une affiche porte que la Total abstinence Association tiendra son meeting à tel endroit et donne le programme de la fête : plusieurs orchestres, thé à quatre heures, promenade dans le parc, exposition d'une collection de lapis, service divin dans la jolie église, discours des principaux sociétaires, entrée à prix réduit pour les membres de toutes les associations de tempérance. Ce mélange saugrenu de motifs et d'attractions disparates est bien anglais. — Beaucoup de ces sociétés correspondent ou même s*associent; par exemple, la plupart des mechanic'sinstitutes (écoles industrielles) et des ragged schools GC rattachent à quelque caisse d'épargne ; c'est pour enseigner l'épargne et ses avantages aux enfants et aux jeunes gens. — Quand une de ces sociétés est considérable, elle a son journal, sa revue ou magazine, ses publications spéciales : telle l'association Wesleyenne, l'union des Ragged schools^ la société pour la propagation de la science sociale, la grande société qui multiplie et répand les Bibles, etc. — Je ne parle pas des ligues qui ont pour objet quelque réforme légale et qui sont transitoires comme leur objet : la plus célèbre est celle qui se proposait l'abolition du droit d'entrée sur les céréales (anti-corn-law) et dont Cobden fut le chef.
232 CHAPITRE QNQUIÈME.
On en trouvera le détail dans les œuvres de notre Basliat: souscriptions énormes, meetings, orateurs ambulants, conférences publiques, petits traités populaires, gros ouvrages savants, propagande universelle et incessante , la machine est admirable pour soulever et déplacer l'opinion. — Ici, qu'un homme ait une bonne idée ; il la communique à ses amis; plusieurs de ceuxci la trouvent bonne. TouB ensemble fournissent de l'argent, la publient, appellent autour d'elle des sympathies et des souscriptions. Les sympathies et les souscriptions arrivent, la publicité augmente. La boule de neige va grossissant, heurte à la porte du parlement, Tentre-bâille et tinit par l'ouvrir ou l'enfoncer* Voilà le mécanisme des réformes ; c'est ainsi qu'on iait soi-même ses affaires, et il faut se dire que, sur tout le sol de l'Angleterre, il y a des pelotes de neige en train de devenir boules. Beaucoup se brisent l'une contre l'autre, ou se fondent en chemin ; mais, de leurs débris, il s'en forme toujours de nouvelles, et c'est un beau spectacle que celui des fourmilières humaines obstinées à les pousser. Pour expliquer ce zèle, nous trouvons les raisons suivantes : 1" L'Anglais a besoin d'agir; quand il a fait ses affaires, il lui reste un surplus d'énergie qui se dépense dnnsles affaires publiques. D'ailleurs, beaucoup de personnes, étant indépendantes et de loisir, n'ont pas d'autre débouché ; c'est ce même besoin d'action qui produit leurs voyages et quantité d'entreprises pénibles ; par exemple, miss Nightingale n'était point dévote ni mystique à la façon d'une sœur de Chanté, quand elle est venue organiser les hôpitaux de Crimée ; pour tout ressort, elle avait l'idée de l'humanité et une âme trèsactive. 2° L'Anglais est riche, et, en outre, quand il se
prémunit contre l'avenir, c'est d'une autre façon que le Français, par des dépenses, non par des économies. Par exemple, il aime mieux laisser moins à ses enfants et les mieux élever; il consent à travailler chaque jour une heure de plus pour ne pas se priver d'un voyage. Par le même motif, il peut donner et donne volontiers une portion de son temps et de son argent pour consolider et améliorer la société qui l'abrite et abritera sa postérité. Un homme qui eptend bien ses intérêts entretient les toits de la grande maison publique aussi soigneusement que ceux de sa petite maison privée. y Par tradition, antiquité du selfgovernment^ diffusion des connaissances économiques. L'Anglais est habitué à voir de loin dans les matières politiques et sociales , il sait les inconvénients d'un toit non réparé, l'effet des mfiltrations, le danger d'une charpente pourrie. Comme il est sensé, réfléchi, docile aux raisonnements raisonnables, il inspecte tous les matins ses chevrons et ses tuiles, et paye sans difficulté le couvreur. 4" Il peut, sans s'ennuyer, faire toutes les choses ennuyeuses, assister à «03 meetings, examiner des comptes, etc. Il a moins besoin d'amusement que le Français.
Visite à Saint-Bartholemew's Hospital. 40,000 livres sterling de revenu , outre les dons des particuliers. Quantité d'autres hôpitaux portent ce titre : « Entreten u par les souscriptions particulières* » — Le conseil se réunit une fois par semaine ; le trésorier, si charge d'ouvragC) n'est pas payé. Six cents malades; on pourrait en mettre huit cents. L'édifice est très-vaste et renferme une bibliothèque, des collections, un musée anatomique. Le jeune médecin qui me conduit et qui a vécu en France, me dit qu'ici un étudiant peut toute la jour-
234 CHAPITBE CINQUIÈME.
née voir les malades, et que chez nous, s'il n'est pas interne ou externe, il ne les visite plus, passé dix heures du matin. — Les lits sont séparés par un intervalle de cinq ou six pas et beaucoup plus espacés qu'en France. — Parfaite propreté; tout me semble très -bien monté et mené ; cuisine énorme, où tout est cuit au gaz ; vaste salle arrangée en garde-manger pour la viande. — Outre les infirmières, il y a des nurses qui les surveillent, elles-mêmes anciennes infirmières, toutes en général d'âge mûr et respectables ; elles ne veillent pas. Quinze à vingt shillings par semaine ; non nourries. On se loue d'elles comme de nos sœurs de Charité ; ainsi la conscience laïque peut remplacer la ferveur religieuse.
Beaucoup de fractures et quantité d'appareils trèsingénieux pour maintenir le membre, pour le soutenir aéré, lui permettre certains mouvements sans nuire à la formation du cal. Mais surtout, quantité de coxalgies, névroses, scrofules attribués à des vices du sang, à la mauvaise nourriture, à l'appauvrissement de la substance humaine. Les figures blêmes, délabrées, usées, sont lamentables. — Mon jeune médecin admet que l'excès du travail et du gin en Angleterre multiplie énormément les imbéciles et les fous. Les malades ne songent pas ici à se racheter de la dissection, ce qui est leur grande préoccupation chez nous; on leur cache l'usage qu'on fait des corps ; d'ailleurs ils sont hébétés, éteints. De même, les filles de la rue ; l'àme d'un Français est plus élastique et garde plus longtemps son ressort.
Mon médecin me remet aux mains d'un clergyman de ses amis, philanthrope et homme instruit, qui me conduit au workhouse de Saint-Luke. Tout le monde sait qu*un workhouse est un asile qui tient un peu de
la prison : joint à la taxe des pauvres, il forme l'un des traits distinctifs de la constitution anglaise. C'est un principe anglais que les indigents, en aliénant leur lii)erté, ont droit à la nourriture. La société les défraye, mais les enferme et les emploie. Comme cette condition leur répugne, ils n'entrent que le moins possible.
6'elui-ci contient en ce moment cinq à six cents V ieillards, enfants abandonnés ou sans ressources, hommes et femmes sans ouvrage. Cette dernière classe est la moins nombreuse , trente *ou quarante femmes et une douzaine d'hommes ; en hiver, elle le sera bien davantage. En outre, rétablissement donne des secours au dehors et à domicile ; cette semaine, il a secouru aussi 1,011 personnes. Au dedans, la dépense par tête est de trois ou quatre shillings par semaine.
Nous parcourons soixante à quatre-vingts salles , chambres et compartiments: buanderie, brasserie, boulangerie ; ateliers de menuiserie, de chaussures, d'effilage du chanvre, crèches pour les tout petits enfants, écoles pour les filles, salles des vieillards, salles des vieilles, salles des femmes malades, salles des accouchées, salles des hommes malades, des enfants malades, des aliénés ; dortoirs, réfectoires, parloirs, promenoirs, etc. Tout cela est suffisamment propre et sain , mais il paraît que d'autres workhouses seraient des spécimens beaucoup pins beaux. — Les enfants chantent faux, mais semblent bien portants. Quant aux fous, !ux malades, aux vieillards, je les trouve, comme touours, plus usés qu'en Italie ou en France ; la guenille humaine est plus lamentable en Hollande, en Allemagne, en Angleterre que dans les pays latins. Pourtant je les crois assez bien soignés : trois repas par iour ;
236 CHAPITRE MNQUIÈMB.
viande trois fois par semaine, et tous les jours aux malades ; pain excellent ; la cuisine et les provisions ont un apparence confortable. On change les draps tous les quinze jours. Les salles sont aérées, et il y a du feu dans chacune d'elles. Les vieillards ont du thé, du sucre, quelques journaux. Çà et là on voit un livre d'histoire nalurelle, de piété ou de morale, le Magazine de Chambers,une Bible, et, sur les murs, des sentences de l'Écriture. Détail touchant, sur la table est un pot de fleurs nouvelles. ^ Mais il faudrait ici un homme spécial qui ait le temps de s'arrêter, et je ne suis qu'un curieux qui passe. J'en vois pourtant assez pour sentir combien cette société s'occupe de ses pauvres. A propos des Workiiouses et des institutions utiles, l'esprit public est toujours en éveil, par les associations collatérales, par les journaux et les revues, et même parles romans, qui deviennent alors des résumés d'enquêtes et des moyens de vulgarisation. J'en ai lu sur les prisons et la vie des détenus; tout cela sert. Par exemple, la semaine dernière, on m'a montré Pentonville, prison d'épreuve (prohation), où les condamnés restent neuf mois avant d'être déportés, et, selon leur conduite plus ou moins bonne, obtiennent une réduction de peine plus ou moins forte. C'est une admirable ruche en fer, si ingénieusement construite et distribuée, qu'on pourrait la présenter dans une exposition parmi les machines modèles.
Cette après-midi, j'ai des billets pour la revue des volontaires, autre institution spontanée, libre, et fondée sur l'amour et l'intelligence du bien public — « En cas d'invasion, l'Angleterre n'aurait pas assez de soldats. Fournissons-lui des soldats, à savoir nous-mêmes, et
des soldats équipés, enrégiraentés, exercés. » — Surce raisonnement, ils se sont enrôlés, habillés, armés à leurs propres frais, sans intervention, ni aide du pouvoir central : en six mois cent trente mille, et ils compteni qu'ils seront deux cent mille. Un peintre et un avocat de mes amis sont, l'un soldat, l'autre capitaine ; en moyenne, ils fontrexercice une heure et demie chaque jour. Depuis quelque temps, outre une heure et demie le matin, c'est trois heures dî.ns l'après-midi pour se préparer à la grande revue. Souvent ils sont mouillés, mais ils plaisantent de leurs fatigues. Un officier de Crimée, que je connais, dit qu'ils sont déjà assez instruits pour entrer en campagne. Les souscriptions particulières ont afflué ; les grands aident les petits; le duc de .... vient d'envoyer à la revue, par train express, 2,000 de ses mineurs. Presque tous les jeunes gens riches ou aisés se sont inscrits ; leur club porte ce titre : For hearth and home^ et les dames les encouragent.
C'est dans Hyde-Park que le défilé se déroule. Une immense estrade encadre l'enceinte ; alentour , les fenêtres des maisons regorgent de monde ; les toits eux-mêmes sont couverts ; les gamins ont grimpé aux arbres et s'y tiennent par grappes en chantant d'une voix aigre. Les superbes gardes du corps font la haie, et la reine en calèche est saluée de hurrahs formidables. A perte de vue les uniformes rouges se détachent sur la verdure, et voici enfin la longue ligne grisâtre de la nouvelle milice. Autant (|uc j'en puis juger, ils manœuvrent bien; à tout le moins, ils sont équipés d'une façon pratique, sans luxe ou pompons, non pour paraître, mais pour agir. — Ce qre cette institution a provoqué de réunions, de raisonnements,
d'enquêtes, de lettres publiques dans les journaux, on ne saurait le dire ; il est clair pour moi que le self-government, entre autres avantages, aie privilège de met- Ire en jeu à chaque instant toutes les facultés pensantes de la nation.
Plus je m'informe et plus je réfléchis, plus il me semble que ce gouvernement a pour ressorts, non telles ou telles institutions, mais certains sentiments très-énergiques et très-répandus. S'il est solide et se soutient, c'est que le respect est universel et profond pour plusieurs choses. S'il est actif et avance, c'est que, ces choses exceptées, tout le reste est livré à la discussion, ao contrôle, à l'initiative des individus.
Un de mes amis a connu Vincent, ouvrier imprimeur, que les Trades-Unions envoyaient aux élections pour haranguer le peuple. Vincent résumait ainsi ses expéditions oratoires, m Je puis dire tout ce qui me passe par la tête, attaquer n'importe qui et n'importe quoi, sauf la reine et le christianisme ; si je parlais contre eux, mon pubhcme jetterait des pierres. » — Outre ces deux sanctuaires inviolables, le respect public couvre, quoique à un degré moindre, les deux grands édifices dont ils sont le centre. On respecte le christianisme, et aussi l'Eglise, le clergé, le pasteur. On respecte la reine, et aussi la constitution, la hiérarchie, le nobleman, le gentleman.—Sans doute, beaucoup d'ouvriers sontsm4/an«-
tes. imbus dedoctrlne^ analogues à celles de M. Comte, aigris par Tinégalilé monstrueuse des profits et des fortunes. Mais, en somme, la nation est conservatrice, et se prête aux réformes sans se livrer aux révolutions.
Les classes ne sont pas divisées entre elles comme en France ; nul coup de main n'est à craindre, ni par en haut du côté du trône, ni par en bas du côté de la rue ; il n'y a pas de systèmes disponibles ex de rechange qu'on songe à mettre à la place du système existant. Sur l'ensemble on est d'accord , et devant la loi chacun s'incline. — Entre cent exemples à l'appui, j'en citerai deux aux deux bouts de l'échelle. La reine et le prince Albert s'enferment dans leur rôle de monarques constitutionnels, et ne songent jamais à le dépasser ; ils consentent à n'être que de simples modérateurs, à suivre la direction du parlement et de l'opinion. Ils n'ont pas de parti au parlement ; ils n'intriguent jamais contre un ministre, même contre celui dont la personne ou les idées leur sont désagréables; ils l'acceptent loyalement et jusqu'au bout. — D'autre part, voici une scène de rue que me conte un de mes amis venu de Manchester. Une lille en colère avait jeté une pierre dans un carreau ; un policem:m arrive, la prend tout doucement par le bras, et l'engage à le suivre au poste . x Allons, venez, ne laites pas de résistance, vous n'aurez qu'une nuit de prison. »Elle refuse, s'assoit sur le pavé, puis se couche en disant : « Traînez-moi, si vous voulez. » Attroupement; toutes ses camarades arrivent et l'exhortent : « Allons, Mary, ma fille, ne fais pas la mauvaise tête; va avec lui , tu as eu tort. » Le policeman appelle ses compagnons; on emmène Mary ; point de tumulte ni de
cris, personne ne résiste ; on sent qu'il est raisonnable d'obéir à la loi. — Mon ami ajoute qu'ici, lorsqu'un homme arrêté se débat, les assistants s'informent, et que, s'ils trouvent le policemen dans son droit, ils lui prêtent main-forte. — De même, en cas de troubles, toutes les classes fournissent des constables volontaires. — En somme, ils appuient leur gouvernement, et nous subissons le nôtre.
Un établissement si bien assis peut supporter les attaques ; des discours, des meetings, des ligues ne le renverseront pas. Par suite, la critique a droit d'être incessante, énergique et même violente. La solidité de la constitution autorise la pleine liberté du contrôle. En effet, ce contrôle est exercé sans interruption et sans ménagement ; pas une question intérieure ou extérieure qui ne soit traitée à fond dans cinquante articles, maniée et retournée en tous les sens, avec une force de raisonnement et une abondance de documents qu'on ne peut s'empêcher d'admirer.
Pour en juger, il faudrait lire pendant quelques mois les principaux journaux, le Timrs^ \eSaturdayRevieiVy le Daily News^ le Standard^ et la portion politique ou économique des grands trimestriels. Très-souvent ils atteignent à la haute éloquence : bon sens et raison virile, renseignements complets, vérifiés et puisés aux meilleures sources, franchise entière poussée jusqu'à la rudesse, ton hautain et dur de la conviction militante, ironie froide et prolongée, véhémence de la passion concentrée et réfléchie ; l'indignation et le mépris coulent de source et à pleins bords; une pareille polémique chez nous aboutirait infailiibleraent à des duels et à des émeutes. — Ici, la froideur du tempérament émoiisse
l'impression trop vive. Il est admis que l'invective, même personnelle, n'atteint point un homme politique, et qu'on ne se bat pas pour une feuille de papier noirci, fl est reconnu que la clameur et le tocsin de la presse n'aboutissent jamais à une prise d'armes, mais seulement à des meetings, à des protestations, à des pétitions. Le jour de mon arrivée à Londres, je voyais dans les rues des hommes-affiches qui portaient écrits par devant et par derrière les mots suivants': « Énorme usurpation des droits du peuple I Les lords inscrivent au budget quatre cent cinquante mille livres sterling d'impôt sans le consentement de la nation ! (Ils venaient de faire cette addition en rectifiant le budget voté par les Communes.) Compatriotes, une pétition I » — Quelques jours après, étant dans un quartier éloigné, à Clerkenwell, je lis, dans le journal de l'endroit, l'annonce d'un meeting à ce sujet. — Rien de plus ; mais ce franc parler et ces perpétuelles réunions publiques suffisent. On peut dire que, par les journaux et par les meetings, un grand parlement universel et beaucoup de petits parlements disséminés sur tout le pays, [iréparent, contrôlent et achèvent la besogne des deux Chambres.
NousallonsàParliament-House ; quoique l'architecture répète incessammentunmotifassez pauvre et netémoigne pas d'une grande invention, elle a le mérite de n'être pas grecque et du Midi ; elle est gothique, accommodée au cli mat, aux besoins de l'œil. Le palais se réfléchit magnifiquement dans la rivière luisante ; de loin, son campanile, la légion de ses aiguilles et de ses dentelures se profilent vaguement dans la brume. Les lignes élancées et toi*dues, les nervures compliquées, les trèfles et les rosaces diversifient l'énorme masse qui couvre quatre
le
212 CHAPITRE CINQUIFXE.
acres, et laissent approcher de l'esprit l'idée d'unn forêt enchevêtrée. A défaut de génie, les architectes ont eu du bon sens : ils se sont souvenus des hôtels de ville flamands, des hautes salles capitulaires, seules capables, par la variété, par Télégance, par l'audace, par la délicatesse et la multiplicité de leurs formes, de contenter des âmes du Nord et des âmes modernes. -^ Une des salles, Westminster-hall, qui sert aux grands procès politiques, est immense et de la première beauté : ilO pieds de haut, 290 de long, 68 de large ; la charpente ouvragée qui surplombe et porte la voûte date, dit-on, du onzième siècle. — Dans toutes les autres pièces, des boiseries sculptées hautes de huit pieds posent sur les murs leur revêtement fauve : au-dessus sont des cuirs dorés, des tentures rouges et brunes, des vitraux de couleur; du plafond descendent les lampes suspendues à leurs chaînes luisantes... L'effet d'ensemble est riche et grave ; faute de soleil et de lumière, ils ont, comme Rembrandt, recours à la couleur, au contraste des saillies éclairées et des enfoncements sombres, à la force des tons rouges et noirs, aux luisants des cuirs et des boiseries, aux vitraux qui violentent et diversifient le jour.
Belle salle de séance pour les lords, confortable e bien appropriée à son objet. Fauteuils en cuir rouge, boiseries foncées et fouillées, dorures gothiques en or fauve; il en reste une impression d'opulence sérieuse. Les membres assistants ne sont pas nombreux; on me dit que parfois ils sont cinq ou six ; sauf les grandes occasions politiques, ils s'absentent; d'ailleurs, la dis^cussioû est le plus souvent inutile, chaque vote étant connu d'avance. — On me nomme les principaux, et j'entends citer
LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT âlS
dès fortunes énormes ; les plus grosses sont de 300,000 livres st. par art. Le duc de Bedford a 220,000 livres st. de revenu en terres ; le duc de Richmond 300,000 acreâ d'un seul tenant ; le marquis de Westminster, propriétaire d'un quartierde Londres, aura un million sterling dé revenu àla fin de ses baux àlong terme. Le marquis de Bredalbane peut faire, dit-on, trente-trois lieues à cheval en ligne droite sans sortir de ses terres ; le duc de Sutherland possède tout le comté de ce nom au nord de l'Ecosse. Trois évêques en surplis blanc siègent à leurs places. Mais les dehors de l'assemblée ne sont guère imposants . Un lord a la figure d'une vieille machine diplomatique, un autre, celle d'un bibliothécaire aimable et usé; le ministre qui se lève semble un avoué iûtelligent. Quelques jeunes pairs sont des élégants et portent une raie au milieu de la tête ; d'autres, immensément barbusj font pensera des commis voyageurs. Seul lord C... à la physionomie fatiguée, pénétrante et fine d'un artiste. Leurs façons sont très-simples , on dirait des bourgeois à leur club ; ils gardent sur la tête leurs longs chapeaux en tuyau de poêle, parlent de leur place, sans fracas, d'un tonde conversation. — Ce manque d'apprêt est excellent : un uniforme brodé, comme celui dé nos séna-» teurs ou de nos pairs, est une pompe et une surcharge qui, du dehors, pèsent sur le dedans et rendent la pensée officielle comme l'apparence. Ceux-ci font des affaires et non des phrases.
A la Chambre des communes, de dix heures à minuit. Le sans-gêne est encore plus grand ; salle Comble, et tous ont le chapeau sur la tête; quelques-uns le portent très en arrière et enfoncé. Plusieurs sont en chapeau gris, pantalon et jaquette de fantaisie, renversés demi-
couchés sur leur banc, l'un d'eux tout à fait vautré sur le sien, et deux ou trois assez débraillés. Ils entrent, sortent, causent d'un air ennuyé et sans façons; certainement un club où l'on se tiendrait ainsi serait médiocrement respectable.
On me montre les ministres, lord Palmerston , M. Milner Gibson, lord John Russell, M. Wood secrétaire de la guerre, M. Gladstone. A côté de nous, dans la galerie, viennent s'asseoir plusieurs lords de la Chambre haute, un jeune duc immensément riche, tous mal cravatés, et lui en paletot râpé. Le silence se fait audessous de nous. Les députés, serrés sur des banquettes, n'ont pas même de table pour écrire. Ils prennent des notes sur leurs genoux,' boivent un verre d'eau qu'ils déposent ensuite à la place où ils étaient assis. Chacun parle debout à sa place, d'un ton naturel et avec peu de gestes. — Certainement une salle ainsi disposée et tellement étroite est incommode et même malsaine, trop chaude en été et pour des séances de nuit; un homme doit s'y user vite. Mais cette simplicité indique des gens d'affaires qui suppriment le cérémonial pour expédier la besogne. Au contraire, une tribune exhaussée, isolée comme celle de notre Corps législatif, pousse à l'éloquence théâtrale.
Il s'agit aujourd'hui de l'empiétement des lords qui ont voté un bill de finances sans l'assentiment des Communes; la séance est, dit-on, une des plus importantes de l'année la Chambre est au complet et attentive. Après M. Seymour, M. Horsman se lève. Prononciation très -distincte, ton parfaitement juste et convamcu, énergie sans emphase. Sa thèse est que les lords ne sont pas un corps de simples privilégiés; quoique non élus, ils
représentent le peuple. Ce sont des country-gentlemen, comme les autres, ayant des terres et des valeurs industrielles comme les autres, les mêmes intérêts, la même éducation, les mêmes idées, partant aussi bien placés qu'eux pour décider des intérêts communs. L'élection n'est qu'un des moyens de désigner les représentants de la nation ; il y en a d'autres, par exemple la possession de telle dignité, ce qui est le cas des évêques, l'hérédité, ce qui est le cas de la reiiie et des lords laïques. D'ailleurs, depuis 1832, les Communes ont une prépondérance marquée ; il faut un second corps qui les contrôle, sans quoi on tombe dans la démocratie pure, etc. — Un peu long, il se répète; pourtant il fait impression; on crie : a Écoutez ! écoutez! » presque à chaque phrase. — Après lui, et dans le sens inverse, parle M. Ëright, orateur accompli. — Mais j'ai vu trop de choses tous ces jours-ci ; mes nerfs ne sont pas aussi résistants que ceux d'un député, et je quitte la Chambre. Comment y entrent-ils? B..., qui a une place considérable dans le gouvernement, avoue néanmoins que la mécanique des élections est grossière, souvent sale. Le candidat loue un hôtel ou une auberge, y tient table ouverte, le pavoise, paye à boire, fait amener les électeurs en voiture, soudoie des musiciens, des braillards, des entrepreneurs d'élections, des orateurs qui vont parler pour lui dans les tavernes, parfois des gens qui font le coup de poing et jettent des pommes à l'adversaire. La scène est tapageuse, souvent brutale ; le taureau populaire se sent à demi làclié. — 11 est admis qu'une élection est coûteuse; le parlement tolère certaines dépenses, et ne juge pas qu'il y ait corruption lorsqu'elles restent en deçà d'un certain chiffre, quatre ou cinq
cents livres. A cet effet, un parti peut réunir des fonds ; on me cite le duc de Buccleugh, qui, une fois, envoya pour les dépenses électorales de son parti quarante mille livres sterling. Mais, par délaies dépenses autorilées, il y en a de bien plus grandes. On estime qu'une élection coûte souvent quatre, cinq, six mille livres sterling, et davantage. Pour que l'électeur se dérange et vienne voler, il faut lui donner quelque chose de positif, une place, une promesse de place, plusieurs bons dîners, de Taie eldu vin à profusion, parfois de l'argent comptant,— Enquête faite, on a trouvé que M. Leathan, à Wackefield, avait payé un vote trente livres, et un autre vote, quarante livres; un troisième électeur, voulant déguiser son marché, lui avait vendu quarante li^ vres une brosse à cheveux valant trois shillings. Les dé» penses officielles de cette élection étaient de 461 livres, et les secrètes de 5,700.
Dans une autre élection, l'agent électoral, assis dans une première chambre, recevait les électeurs, convenait du prix, et les faisait passer dans une autre pièce où un second agent leur comptait la somme dite ; la convention et le payement étant ainsi séparés, chaque agent pouvait déclarer qu'il n'avait point fait l'opération bilatérale appelée marché. — Mais les peintres seuls savent donner le détail vivant ; à ce sujet, lisez l'histoire de deux élections, l'une chez Thackeray dans les Newcon(eSj l'autre chez Eliot dans Félix Holt the Radiml. — ^Au total, rinfluence locale est le grand ressort, et se fonde principalement sur la possession du sol et sur la richesse, sur l'ancienneté de la résidence et de la famille, sur l'étendue du patronage exerce, sur la notoriété et la position sociale du candidat. D'après tout ce
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que j'ai vu de la classe supérieure, il me semble qu'ici ces racines sont bonnes, saines, vivaces, en dépit de la boue et des vers parmi lesquels elles plongent comme toute plante humaine, et quoiqu'il faille encore beaucoup de drainages pour épurer la boue, beaucoup de surveillance pour détruire les vers.
It Works well : la machine fonctionne bien. Elle ne craque pas, elle ne menace pas de craquer. Elle agit, et, en outre, elle s'accommode au temps, elle réforme ses rouages. Bien plus, à la façon dont elle agit, on la sent capable de renouvellements profonds. Elle pourra plus tard comporter peut-être l'extension indéfinie du droit de suffrage , la diminution de la prérogative des lords, la suppression du monopole de l'Église, tout cela sans explosion ni dislocation, par une adaptation graduelle et ménagée des anciennes pièces aux nouveaux usages. Les classes gouvernantes s'informent, elles se tiennent au courant, elles jettent à chaque instant leur sonde pour mesurer la force et démêler la direction des eaux populaires , elles ont le sentiment exact du nécessaire et du possible. — J'assistais dernièrement à une séance d'un comité de la Chambre : il s'agissait de savoir si le British Muséum, qui est à la fois une bibliothèque, un musée et un cabinet d'histoire naturelle, resterait tel qu'il est, ou si on transporterait une partie de ses collections dans un autre local. Sept ou huit députés sont devant une table dans une haute salle oîi le public peut entrer. Us interrogent des hommes spéciaux, d'abord un secrétaire naturaliste, puis Farchitecte de la couronne, puis le directeur de Kensington Muséum, d'autres encore ; cependant ils prennent des notes. Ton imi, modéré, parfois sourires ; on dirait d'une
conversation instructive ; en effet , ce n'est pas autre chose. Les questions sont infiniment minutieuses et précises, sur la façon de disposer les collections d'animaux, sur le nombre des spécimens possédés, sur l'avantage de montrer ensemble le mâle , la femelle et les petits, sur le cliiffre des visiteurs, sur leur âge et leur condition, sur les jours de leur plus grande affluence, sur le nombre de pieds carrés contenus dans l'édifice, sur sa distribution intérieure, etc. Voilà comme on s'instruit, par enquête et contre-enquête , avec chiffres, détails, certitude, acquisition de documents positifs et applicables. — Ces jours-ci, lord Stanley a fait un discours sur l'Inde, conçu dans le même esprit , tout fondé sur les renseignements et jugements des généraux et administrateurs du pays, cités textuellement, en sorte que ce discours résumait Texpérience de trente ou quarante vies éminentes et compétentes. — Quel guide et quel correctif que l'expérience 1 que de bon sens il faut pour ne se fier qu'à ellel que d'art et de soin pour la faire, la répéter, la préciser, la rectifier, l'appliquer juste? Et que nous sommes loin de la bonne éducation politique I