‹ Notes sur l'AngleterreChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un m'a fait menil)re de l'Athoncciim-CInl) pour un mois. C'est un grand rendez-vous, tort choisi, bien situé, où l'on peut dîner et Jire^ presque un palais, entouré de palais semblables, et qui rappelle ceux de notre place Louis XV. Péristyle, vue sur un parc, trèshautes salles, domestiques en culotte courte, nombreux, empressés, silencieux, toutes les recherches du luxe bien entendu et moderne. Bibliottieque de quarante mille volumes, superbe salle de lecture : toutes les revues en toutes les langues, toutes les brochures nouvelles, fauteuils roulnnts, exquis pour Thiver et l'été; le soir, des étoiles lumineuses très-douces s'allument au plafond et jettent une vague clarté sur les boiseries sombres. Tous les besoins sont prévenus, tous les sens sofft cnressés par les mille petites attentions d'une prévoyance ingénieuse, universelle et exacte. — En face estun autre rendez-vous tout pareil, le Travellers-Club. Comme ils savent organiser le bien-être! — Je lisais

hier soir, à VAthenœum un Essai de Macaulay, qui nomme Galilée, Locke et Bentham comme les trois auteurs des plus grandes idées modernes; au lieu de grandes, mettez fructueuses, et le paradoxe devient une vérité manifeste. C'est par le recours à Texpérience, c'est par le goût du fait et de l'observation minutieuse, c'est par l'avènement et le règne de l'induction que l'homme a pu maîtriser la nature, réformer la société, améliorer sa condition, ajuster les choses à ses besoins, édifier une société, des institutions, des chefs-d'œuvre de bel arrangement et de savant confortable comme celui dont je jouis en ce moment.

Lettres d'introduction et caries d'entrée au British Musaeum. — Je ne parlerai pas des marbres grecs, des desseins originaux italiens, non plus que de la National Gallery, de la galerie d'Hamptoncourt, des tableaux de Buckingham-Palace, deWindsor, des collections privées. Pourtant, que de merveilles et quels documents d'histoire, cinq ou six civilisations supérieures résumées chacune par un art complet, toutes si différentes de de celle que j'examine aujourd'hui, si propres à eu faire saillir le bien et le mal ! Mais il faudrait pour cela un livre à part. — 600,000 volumes, salle de lecture immense, circulaire, à coupole, si bien que personne n'est loin du bureau central et n'a le jour dans les yeux. — Tout le pourtour est garni de livres de référence ^ dictionnaires, collections de biographies, classiques en tout genre, que l'on peut consulter sur place, et très-bien rangés. D'ailleurs, à chaque fable, un petit pkin indique d'avance leur ordre et leur position. — Chaque place est isolée ; on n'a devant soi que ie bois de son bureau, en sorte qu'on n'est pas gène

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par les regards du voisin. Sièges de cuir et tables recouvertes de cuir, très-propres ; deux plumes à chaque place, l'une d'oie, l'autre de fer ; petit pupitre où Ton peut mettre un second livre à portée, ou le volume qu'on copie. — Pour demander un livre, on en écrit le titre sur un billet qu'on remet au bureau central ; l'employé vient lui-même vous apporter le livre, et trèsvite; j'en ai fait l'expérience., même sur des ouvrages rares. On répond de l'ouvrage, tant qu'on n'a pas retiré le billet. Banc spécial pour les dames, ce qui est une attention délicate. — Quel contraste si on considère notre grande Bibliothèque du Louvre, sa salle si longue, sa lumière dans les yeux de la moitié de ses lecteurs, ces lecteurs serrés à une table commune, les noms des livres criés tout haut, les stations d'une heure au bureau du centre I On vient de la réformer sur le patron de celle-ci, mais sans la rendre aussi commode.

Mais la nôtre est plus libérale, ouverte de droit au premier venu. Ici, il faut être une personne « respectable; » on n'est reçu que sur le témoignage de deux répondants. Au reste, on dit que cela suffit, qu'il vient ici des gens plus que râpés, en habits d'ouvriers, et même sans souliers; des clergymen les ont présentés. — La subvention pour l'achat de nouveaux livres est sept ou huit fois plus grande que chez nous. Quand est-ce que nous saurons employer notre argent aux bonnes dépenses?

Sur d'autres points, ils réussissent moins complètement, par exemple à Sydenham-Palace, qui a contenu l'avant-dernière Exposition et qui est maintenant une sorte de musée-muséum. Il est énorme, ainsi que Londres et tant de choses à Londres; mais comment expri-

mer Ténorme? Toutes les sensations ordinaires de grandeur montent ici de plusieurs degrés. L'édifice a deux milles de tour, trois étages d'une hauteur prodigieuse. Cinq ou six bâtisses comme notre palais de l'Industrie y tiendraient à l'aise , et il est en verre : d'abord un immense rectangle qui, au centre, se relève en bosse comme une serre, et que flanquent deux hautes tours chinoises ; puis, des deux côtés, de longs bâtiments qui descendent à angle droit, enserrant le parc, ses jets d'eau, ses statues, ses kiosques, ses pelouses, ses groupes de grands arbres, ses arbres exotiques, ses collections de fleurs. Le vitrage universel scintille au soleil; à ^horizon, ondule une ligne de collines vertes, noyées dans cette vapeur lumineuse qui fond les teintes et répand sur tout le paysage une expression de bonheur tendre. — Toujours la même façon de comprendre le décor : d'un côté, le parc et l'architecture végétale, qui est bien entendue, appropriée au climat et belle; de l'autre, l'édifice, qui est un entassement monstrueux, sans style, et témoigne , non de leur goût, mais de leur puissance.

A l'intérieur, musée antique contenant les /"acsimi/e en plâtre de toutes les statues grecques et romaines répandues dans l'Europe; — musée du moyen âge; — musée de la Renaissance; — musée égyptien; — musée ninivite; — musée indien; — copie d'une maison de Pompéi; — copie de TAlhambra. Les ornements de FAlhambra ont été moulés, et, dans une salle voisine, les moulages sont conservés comme pièces à l'appui. — Pour no rien omettre, ou a co[)ié les plus célèbres tableaux italiens en mauvaises pochades dignes d'unefoire. — Serre tropicale gigantesque, avec pièces d'eau, jets

d'eau, tortues nageantes, grandes plantes aquatiques en fleur, sphinx et statues égyptiennes hautes de soixante pieds, spécimens d'arbres colossaux ou bizarres, entre autres l'écorce d'un séquoia californien, haut de quatre cent cinquante pieds et mesurant cent seize pieds de tour. L'écorce est ajustée et dressée sur une armature intérieure, de façon à donner une idée de l'arbre. — Salle de concert à gradins, circulaire et qui a l'air d'un Colisée. — Dernièrement, dans les parterres, on voyait les imitations en grandeur naturelle des monstres antédiluviens, mégathériums, dinothériums etlesautres. — Blondin y fait ses exercices à cent pieds en l'air. — J'en passe la moitié ; mais est-ce que cet amoncellement de curiosités disparates ne reporte pas la pensée vers la Rome des Césars et des Antonins? Alors aussi on construisait des palais de plaisance pour le peuple-roi, des cirques, des théâtres, des thermes où l'on rassemblait les statues, les peintures, les animaux, les musiciens, les acrobates, tous les trésors et toutes les singularités de l'univers; c'étaient des panthéons de la lichesse et de la curiosité, de véritables bazars, où le goût du nouveau, du divers, du démesuré remplaçait le sentiment de la beauté simple. A la vérité, Rome s'approvisionnait par la conquête, etTAngleterre se pourvoit par l'industrie. C'est pourquoi là-bas les tableaux, les statues étaient des originaux volés, et les monstres, rhinocéros ou lions bien vivants, déchiraient les hommes, tandis qu'ici les statues sont en plâtre, et les monstres en carton. Le spectacle est de seconde qualité, mais de la même espèce. Un Grec s'y fût trouvé mal à l'aise, et l'eût jugé bon pour des barbares puissants qui essayent de s'affiner et n'y réussissent guère.

Même impression à la grande Exposition de cette année, qui, comme la précédente, est Une invention anglaise, un produit de l'esprit industriel et mercantile^ transporté depuis sur le continent. Le bâtiment est énorme, et ce qu'il y â dédaris est énorme t voila ce qu'on en peut dire de mieux. — A l'entrée, une fontaine monumentale, qui jette de l'eau parfumée, ressemble à ces édifices de pâtissier, brodés d'ângéliqUe, qu'on sert dans les noces de bas étage. Les bijoux, leô porcelaines^ les objets d'art sont laids, trop brillants, d'un ton cru, sans finesse; On y voit en argent de petits matelots, lanciers, écossaisj soldats de toutes armes qui sont de vrais jouets d'enfants; quel est l'homme d'es* prit qui voudrait mettre cela sur sa cheminée ? Des lustres lourds, d'une ornementation compliquée et exagé*rée, blessent l'œil. Avec de? massifs de matières précieuses, or^ vermeil, diamant, avec des broches de dix mille livres sterling, ils croient atteindre au style riche, et n'arrivent qu'à l'étalage grossier et gros^ Voyez encore parmi leurs ornements d'escalier une négresse sculptée sous ce nom : Une fille d'Eve. L'intention est psychologique, peut-être morale ; cette figure peut parler aux abolilionnistes ou à leurs adversaires, mais noit à d'autres. -^ A côté, en manière de contraste, sont des glaces de Saint-Gobain, l'Assomption du Titien copiée par les Gobelins, le service de table de la ville dd Paris par Chrislofle, une Égyptienne en bronze habillée de jaspe par Lerolle. • — Cela ranime, égayé; il semble qu'après le rosbif pur on retrouve la cuisine délicate. — Au fond, l'impression que laissent ces jubilés modernes est assez triste, et le régime industriel, qui devient celui de tous nos États civilisés, y laisse vdif

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tous ses défauts. Vingt pianos et orgues jouent à la fois, et chacun un air différent. Un de ces pianos imite Torgue, le triangle, la flûie, le tambour, tout un orchestre; les exécutants sont des prestidigitateurs payés qui se font valoir. Qu'aurait dit Un Athénien, un contemporain de Vinci , une mad irae de Sévigné, de cette cacophonie ? — Le charivari des formes et des couleurs n'est pas moins étourdissant ; et Teffet est pareil à celui des quatre immenses pages 011 s'étouffent les annonces du Times, là^ comme ici, la concurrence s'étale. Chacun fait la réclame à son produit ou à sa drogue. Chacun tâche d'inventer quelque raffinement qui flatte une envie. Un caprice, une manie. Chacun est devenu spécial et s'enfonce plus avant dans sa s|:écialité étroite. On dépense du génie à fabnquer et à vendre tel système de brosses à cheveux. Des populations d'ouvriers en acier chôment et jeûnent si la mode des crinolines faiblit. L'esprit se rétrécit, l'homme s'échauffe au gain, travaille trop, contracte trop de besoins. Le goût baisse et s'émousse. Tout devient peuple, peuple ouvrier, boutiquier, âpre et dur, inquiet et triste. Faire de l'argent, tel est aujourd'hui l'aiguillon journalier, l'idée absorbante, et dans ce pays encore plus (|ue dans les autres. Ils ont bien raison de garder leur haute classe, avec sa fortune indépendante, ses loisirs occupés, sa culture supérieure, ses vues d'ensemble. Même en politique, un contre-poids est utile, e; encore, malgré ce contre-poids, la politique de TAngb terre devient celle d'un marchand qui se tient au fond de son comptoir, ferme ses volets et dit qu'il n'a rien à voir aux rixes de la rUè.

Dimanche dernier et le dimanche précédent, il y avait à Kyde-Park des prédicateurs en plein air, avec leur Bible et leur parapluie : c'étaient des particuliers qui éprouvaient le besom de communiquer au public leurs idées religieuses. — Un autre dimanche, à quarante milles de Londres, j'ai vu, sur la place du village, deux hommes en redingote et chapeau noir qui chantaient des psaumes ; on me dit que cela n'est pas rare, surtout lorsque le sermon de l'après-midi est bon ; ils en rapportent un surplus de ferveur qui cherche à s'épancher. Longues figures maigres, voix nasillaides, yeux levés au ciel ; vingt personnes sont alentour et s'édifient avec eux. — Le zèle est très-vif, surtout chez les dissenters ; leurs jeunes gens sont enrégimentés : l'un se tient le dimanche à un certain carrefour pour distribuer de petits traités pieux ; un autre rassemble le jeudi une dizaine de bateliers et leur fait une conférence sur la Bible. Encore aujourd'hui, on peut entendre des femmes prédicateurs de la secte méthodiste* ; une des authoresses les plus distinguées de notre temps a, dit-on, commencé ainsi. — Nous-mêmes à Paris, nous recevons parfois le contre-coup de cette piété excentrique. Par exemple, le révérend Reginald y affichait ses sermons avec cette devise en grosses leltres> : « Come to Jésus Qow : Venez à Jésus en ce moment même. » En effet, la thèse de la secte est qu'en un instant, par un coup de la grâce, le pécheur le plus obstiné peut être converti. Le révérend Reginald montait en chaire, énonçait la thèse ^t présentait une de ses ouailles, gros jeune homme bien portant, comme exemple et preuve visible à l'appui.

^ Rôle de Dinah dans Adam Bede.

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Alors celui-ci prenait la parole et disait : « Oui, mes frères, j'ai été un pécheur public, mais la grâce du Seigneur m'a touché, etc. » — Voilà bien une idée anglaise : fournir le document, la pièce de conviction, le spécimen vivant, à la façon d'un zoologiste, pour soutenir une doctrine mystique.

Un autre dimanche, à huit heures du soir, dans une ville d'université, je trouve sur une place publique deux gentlemen et un homme de la classe moyenne qui prêchent ; ils font ainsi tous les dimanches. Le premier, qui est un jeune homme dt vingt ans, est visiblement ému ; il tâche de vaincre sa timidité, il emploie beaucoup de gestes. « — Jésus-Christ est venu pour nous, pécheurs ; pensons à nous, misérables pécheurs, etc. » — Après ce début, le second ouvre sa Bible et lit un passage sur les habitants de Jérusalem, assiégés et affamés par le roi d'Assyrie ; celui-ci, effrayé par l'ange du Seigneur, décampe précipitamment ; deux lépreux, qui osent les premiers se hasarder hors des murs^ trouvent les tentes pleines de provisions, mangent et boivent avec délices. C'est un type du chrétien, qui n'a qu'à sortir du péché pour trouver auprès du Seigneur tout ce dont il a besoin. Le Christ est notre réconfort, notre asile, notre sécurité. Là-dessus petite histoire d'un marin qui se mettait en mer et répondait à un gentleman inquiet de son danger : « Oui, mon père est mort noyé, et aussi mon frère, et aussi mon grand-père. — Alors pourquoi allez-vous en mer? — Monsieur, où est mort votre père? — Dans son lit. — Et votre grandpère? — Dans son lit. — Et vos autres parents? — Dans leur lit. — Pourtant vous n'avez pas peur de vous coucher dans votre et vous avez raison. C'est qu'il

n*y a qu'une assurance pour le chrétien, en mer ou dans son lit, à savoir le Christ. » — Le dernier, homme maigre, aux joues creuses, à la voix rauque et violente, semblait agité par l'esprit. Mais, comme son thème était pareil, je suis parti au bout d'un quart d'heure. Il y avait là une cinquantaine d'assistants, hommes et femmes, la plupart bien vêtus ; quelques-uns murmuraient parfois et souriaient ironiquement, mais la plupart des hommes, toutes les femmes écoutaient gravement et semblaient édiflés. — J'approuve beaucoup ces sortes de scènes : 1° elles sont un débouché {they give vent) pour une forte passion, pour une conviction intense, qui, faute d'issue, se tournerait peut-être en fohe, en mélancolie, en sédition ; 2" elles sont morales, et peuvent faire un bon effet sur quelques consciences ; 5° elles rafraîchissent dans le public ordinaire cette persuasion qu'il y a des idées augustes, des croyances sérieuses, des âmes sincèrement zélées ; l'homme n'est que trop enclin à penser que l'indifférence et l'amusement sont le but de la vie.

Ce sont là les restes du vieil esprit puritain, les survivants rabougris d'une grande faune aujourd'hui fossile. Mais le fonds est toujours religieux. Selon G..., qui a fini ses études ici, la plupart des jeunes gens, même ceux dont l'esprit estéveilllé, n'ont pas eu un seul doute sur la foi ; ce qui chez nous est la règle est l'exception chez eux ; ils chantent sérieusement et de tout leur cœur à la chapelle. — Les trois quarts des journaux et des livres blâment avec un air de conviction « le scepticisme français et l'infidélité allemande, » c'est-à-dire l'hérésie qui nie et l'hérésie qui afiirme. Quant aux hommes laits, ils croient en Dieu, à la Trinité, à l'en-

fer, quoique sans ferveur. Le dogme protestant s'accommode très-bien aux instincts sérieux, poéliqucs, moraux de la race; ils n'ont pas besoin d'efiort pour le garder, ils auraient besoin d'effort pour le rejeter. Un Anglais serait très-fàché de ne pas croire à l'autre vie; elle est à ses yeux le complément naturel de celle-ci ; dans toutes les grandes crises, sa pensée devient solennelle et le porte vers le:- perspectives de Vau delà. — Pour se figurer la contrée mystérieuse que devinent les aspirations de son âme, il a une sorte de carte trèsancienne, qui est le christianisme, commentée par un corps de géographes fort respecté, qui est son clergé. Li carte souffre plusieurs interprétations, et les géographes en titre laissent une certaine latitude aux vues personnelles. N'étant point gêné, il n'est pas mécontent, et ne songe point à se défier de ses géographes, ni de sa carte. — Au contraire, il saurait mauvais gré aux importuns qui voudraient troubler (unseltle) les opinions qu'il s'est faites à ce sujet. Elles sont faites, fixes, enracinées; elles sont une partie de son éducation, de ses traditions, du grand établissement public où il est compris. 11 accepte le protestantisme et l'Église en bloc, avec la constitution anglaise. Il voit dans le protestantisme une règle dû conduite, une exhortation à la justice, un appel au self yovernment intérieur. Il voit dans l'Église un auxiliaire de l'État, un établissement d'hygiène morale, une bonne régie des âmes. — Par toutes ces causes, le respect du christianisme s'impose à Popinion comme un devoir, et même comme une bienséance. On admet difficilement qu'un incrédule soit bon Anglais et honnête homme. On blâme celui qui, ayant eu le malheur de perdie la fui, essaye d'ébranler la foi des autres. « La

1 oltronnerie intellectuelle, disait VEdinburgh Review^, est la seule espèce de lâcheté qui soit commune dans ce pays, mais elle y domine à un degré lamentable- La plupart des écrivains ont des scrupules et des alarmes à propos des tendances de leurs livres. Les pénalités sociales qui sont attachées aux opmions non orthodoxes sont si sévères et si impitoyabl3!Kent exercées, que chez nous la critique philosophique et la science elle-même balbutient trop souvent en chuchotements ambigus ce qui devrait être proclamé sur les toits. »

Non-seulement le haut vol de l'intelligence est entravé, mais un rigorisme méticuleux gêne, en beaucoup de cas, la parole et même l'action. — M. Guizot conte dans ses Mémoires qu'ayant dit dans une compagnie : « Hell is paved with good intentions : L'enfer est pavé de bonnes intentions, » il fut repris par une dame ; le mot enfer est trop grave pour entrer dans la conversation ordinaire. — Certains jurons, par exemple : « Goddem ! Dieu me damne I » sont monstrueux, et nul entraînement ne les excuse, lin jeune Français que j'ai connu ici conduisait quelques personnes dans un bateau; il fait un faux mouvement, l'aviron saute, il tombe à la renverse en lâchant le malencontreux juron. Les trois dames baissent les yeux comme stupéfaites et regardent l'eau attentivement; un des Anglais rit franchement, mais les deux autres deviennent rouges commes des jeunes filles. — Cette pruderie religieuse conduit souvent à l'hypocrisie. Je sais un gros négociant de Londres, qui vient deux fois par an à Paris pour ses affaires ; il y est fort gai et s'amuse le dimanche

* Avril 1848.

aussi librement qu'un autre. Son hôte de Paris vient chez lui à Londres, est fort bien reçu, et, le dimanche, descendu au salon, pousse une bille sur un petit billard de dames. Voilà le né^^ociant fort alarmé qui arrête le jeu tout de suite : « Quel scandale ! si les voisins entendaient! » — Au voyage suivant, il amène à Paris sa femme et ses filles ; plus de gaieté, ni d'expansion; plus d'amusements le dimanche; il est roide, boutonné, exemplaire. Sa religion est un costume officiel. — Voilà le cant qui indignait si fort lord Byron. Depuis vingt ans, il est en baisse; la philosophie de M. Comte, l'exégèse allemande, les conclusions de la géologie et des sciences naturelles s'insinuent par un progrès lent, mais incessant. Le libre examen reprend ses droits et ouvre les portes sans casser les vitres.

A mesure que les observations se multiplient, elles convergent; il n'y a pas de plus grand plaisir en voyage que de voir de petits faits nouveaux s'insérer dans les précédents, s'ajouter comme autant de traits ou de tons à la peinture commencée. Voici ceux de la semaine à propos du régime aristocratique et des sentiments qu'il inspire.

Une dame de la bourgeoisie, mais de bonnes façons et d'extérieur distingué, entre à Brighton dans une boutique de fromages. Le marchand lui dit de sa douce voix obséquieuse : « Quelle espèce de fromage patronnez-vous (paîronize), madame? » — C'est qu'il est ho«

norable pour une denrée d'obtenir la sanction aristocratique, A cet effet, on voit sur des boîtes de gâteaux, sur des pots de pommade • « Adoptés par la nobilily et la gentry. »

B... est venu en France pendant l'Exposition, et a été tout étonné des familiarités que les .soldats français prennent avec leurs officiers. Un capi'.aine des guides regardait je ne sais quel imprimé sur une vitrine; deux soldats derrière lui se penchent pour lire par-dessus son épaule. « Chez nous, me dit B..., cela serait impossible : il y a des rangs. » — Dans ses notes de voyage, en 1859, à Calais, le docteur Arnold fait une remarque semblable : a Je vois ici une fusion des rangs qui peut être bonne, mais j'ignore si elle l'est. Des hommes bien habillés parlent familièrement à des personnes qui appartiennent décidément à la basse classe. » — Pour moi qui suis Français, je ne puis m'empêclicr d'être un peu choqué quand j'entends, comme hier, un homme de quarante ans, distingué, considéré, dire milord, monseigneur, à un petit garçon de dix ans, butor et borné, mais fils d'un marquis.

A Cambridge, Trinity-College, S... a dîné dernièrement dans la grande salle. Trois cents personnes à table, toute la vaisselle est d'argent. Petite table à part pour les étudiants qui sont des nobiemen, et ils ont un costume distinclif. — Dans ces umversités, et même dans les écoles, les jeunes nobles ont des flatteurs qu'on nomme tiift hunters, étudiants roturiers qui tâchent, par leurs services et leurs bassesses, de préparer leur fortune. Un nobleman a toujours quelque cure, quelque place à sa disposition, et plus tard il en fera Taumône à son ancien complaisant.

Il est d'usafre de faire baronnets les trois ou quatre médecins les plus distingués du pays. Sous le dernier règne, il y en avait un singulièrement illustre; on voulut lui donner le titre de lord et le mettre à la chambre des pairs; il refusa. — « Il eut raison, dit î'Anglaisqui me conte cette anecdote : l'homme qui avait tendu la main pour recevoir la guinée, ne pouvait être pair du royaume. » — A titre de Français, je pense tout le contraire; mais le fait et le commentaire n'en sont pas moins caractéristiques.

a En Angleterre, dit un romancier bon observateur que je viens de lire, les gens ne sont que trop disposés à adopter les opinions de leurs supérieurs en rang et à se laisser conduire par eux. » — C'est tout Topposé en France.

Conversation avec Thackeray ; je cite son nom parce qu'il est mort, et que les idées de sa conversation se retrouvent dans ses livres. — Il me confirme en paroles tout ce qu'il a écrit sur Tesprit valet. Je lui conte un petit fait dont j'ai été témoin. Dans un meeting de bienfaisance, l'orateur montrait à ses auditeurs l'importance de l'œuvre en leur faisant remarquer que le marquis de ... «a person in such a situation, » avait bien voulu 7 présider la séance. Thackeray jlit que ces sortes de platitudes sont fréquentes, admire beaucoup notre égalité, dit que les grands sont tellement habitués à voir les gens à genoux, qu'ils sont choqués lorsqu'ils rencontrent un caractère indépendant. « Je passe maintenant, me dit-il, pour un caractère dangereux. »

« L'espril et le talent, disaitStendhaf, perdent vingtcinq pour cent deTHrrvsdeiîférrârrivant en Angleterre. » En effet, la place est prise par l'aristocratie de naissance

OU de fortune ; les artistes, les écrivains restent au second rang, sauf cinq ou six tout à fait éminents; on les reçoit dans les salons, mais à titre de lions, de curiosités. Quelques-uns, à cause du caractère moral ou politique de leurs ouvrages, sont plus considérés, plus écoutés ; tels Stuart Mill, Macaulay, Carlyie, Dickens, . / Thaçkeray, Tennyson, parce qu'ils contrïbuènTde loin ^ à l'œuvre importante entre toutes, à la direction des affaires ou des sentiments. Mais, selon mes amis, le rôle et la considération des autres sont bien moindres que chez nous. Les excellents journalistes qui, trois ou quatre fois par mois, écrivent un chef-d'œuvre dans un grand journal ne signent pas et sont inconnus an public. A proprement parler, ce sont des chevaux de fiacre littéraires (Zz7e?'a?"j!//iac/>;s). On lit leur article à déjeuner, comme on avale la tartine beurrée qui accompagne le thé. On ne demande pas qui a fait l'article ni qui a fait le beurre. Si, le mois suivant, l'article et le beurre sont moins bons, on change de journal et de fournisseur. M. X..., célèbre correspondant du Times pendant la guerre de Crimée et la révolte de l'Inde, n'est rien ici et meurt de faim en ce moment, à la tête d'un petit journal ^ On n'a pas vu un S3ul journaliste devenir député, ministre, comme en France après 1830. — Cependant, en ceci comme dans la religion, un changement insensible s'opère, et la première place hnira par appartenir à l'intelligence.

* Le Times lui a fait une pension de 30Ô livres sterling.

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Feuilleté un gros recueil d'albums et de numéros du Punch; c'est le meilleur journal satirique de l'Angleterre. Comparé aux journaux français du même genre, il est très-ii7structif.

Pas un seul dessin sur les lorettes, et, chez nous, ils sont innombrables; c'est un de nos torts, il vaut mieux ne pas étaler sa vermine. Gavarni disait : « Je hais la tille parce que j'aime la femme, » et, à cent reprises, ii raille les coquines. Mais ses coquines sont bien jolies; sa raillerie n'éveille qu'un sourire fin, et quand, pendant plusieurs années, on a vu des scènes pareilles aux vitrines, on en garde, sans s'en douter, l'impression malsaine. — Je prie le lecteur d'excuser cette phrase morale; mon excuse, c'est qu'elle est vraie. Tout spectacle, toute émotion laisse en nous sa trace à demeure, et ces petites traces multipliées composent, à notre insu, la grande empreinte que nous appelons notre caractère. Au bout de dix, vingt, trente années, il nous reste, à l'endroit de la galanterie, un fond de faiblesse, de curiosité, ou tout au moins de tolérance, et la croyance vague que l'irrégularité doit avoir sa place au soleil, tout comme la règle.

Pas un seul dessin sur l'infidélité du mari ou de la femme, et chacun de nous sait combien en France ces dessins étaient nombreux, surtout il y a quinze ans ; ils le sont moins aujourd'hui, mais on en trouve encore. Au contraire, ici le mariage est honoré, on en représente les douceurs, les affections, la poésie intime. Par exemple, « samedi soir^ arrivée du steamer des maris. » La jetée est couverte de femmes, la plupart jeunes, et dont le visage rayonne de joie ; les enfants dansent de plaisir ; quel accueil 1 Voyez, par contraste, le même

sujet entre les mains d'un dessinateur français, le train des maris au Tréport ou à Trouville; on les représente comme des fournisseurs grotesques, grognons et trompés. — Même sentiment dans les scènes conjugales. — Auguste, pendant le premier mois de son mariage, entreprend de faire le thé. C'est au bord de la mer, dans un joli cottage; lui et sa jeune femms, demi-enlacés, approchent de la fenêtre pour contempler le calme du grand ciel et la beauté du soir. Cependant, la théière éclate, le chien hurle et le domestique effaré arrive au bruit. Raillerie douce; l'artiste envie les distractions du couple heureux qu'il met en scène.

A la place de l'amour illégitime, il reste l'amour permis. De là toute une série de sujels que nos dessinateurs n'abordent guère. Quantité de dessins représentent le petit manège du jeune homme et de la jeune fille qui s'entendent tout à fait ou à demi, en vue du mariage. En France, nous n'avons pas ces dessins, parce que nous n'avons pas le sujet. — Au bord de la mer, Théodore et Émily, abrités derrière la grue du port, se croient invisibles, et Théodore, à genoux, aplatit son nez tendre et sentimental contre une main blanche qu'on lui abaîidonne. Ils ont oublié le miroir tournant d'une chambre optique qui s'est fixé sur eux depuis dix minutes, et les donne en spectacle aux assistants. — Edwin et Angelina se sont donné rendez-vous au bout de la jetée ; mais l'un a pris la branche droite, et l'autre la gauche. Arrivés au bout, ils s'aperçoivent à cent mètres de distance; il faut qu'ils fassent trois milles pour se rejoindre. — Une jeune dame, bonne écuyère, a sauté haies et broussailles, et laisse sa rivale empêtrée par derrière : a — Me voilà, j'espère, drbanassée de miss Geor-

gin a, et dans la même prairie qu'Auguste, » En effet un cavalier se montre à distance. — Deux amoureux fi cheval se promènent sur la plage de Brighton ; l'air y e^ t bien meilleur |.our la santé que les brouillards de Londres. « Du moins, tel est leur avis. » L'ironie est bienveillante; évidemment l'artiste se dit : « Que ne suis-je à leur place ! » — Aussi les fait-il élégants du mieux qu'il peut, bien habillés, bien élevés ; les jeunes filles surtout sont charmantes; Punch se représente comme amoureux, en extase devant leurs blonds cheveux dénoués ; son cœur bat : c'en est trop, ne soyez pas si johes. — En voici toute une volée, dix-huit dans une crique au bord de la mer, dans toutes les attitudes, penchées sur leur dessin, brodant, ramassant des échantillons de minéraux, rieuses ; c'est « la Grotte des sirènes. » — Notez qu'elles sont honnêtes, et que le dessin l'est autant qu'elles ; dans les cavalcades, dans les coups de vent sur la jetée, il ne dévoile rien ; s'il touche à leurs jupes, c'est pour les rabattre. Par la même raison, la galanterie est respectueuse; l'attentif tient l'écheveau, mouche le petit frère ; il n'est pas conquérant, mais plutôt soumis ; elles le grondent et le mènent. — Parfois, ce sont elles qui font le premier pas; là-dessus, les Fast Girls fournissent à la satire; l'une à l'écart laisse le jeu de croquet pour causer avec qui de droit; l'autre, au moyen d'une partie d'échecs, se ménage un tête-à-tête. Au besoin, la maman entame l'affaire; telle matrone, fort digne, entourée de ses trois filles, jette sa ligne dans les eaux ecclésiastiques, vers un jeune clergyman, riche et bien apparenté, qui est chez elle en visite : « Je suis bien heureuse, dit-elle, cher monsieur Cecil Newton, de vous trouver orthodoxe, je n'ai pas besoin d'exprimer

268 CHAPITIIE SIXIÈME

Tespérance que vous ne donnez pas dans cette triste hérésie qui prescrit le célibat du clergé! » Pour lui, sa mine empêtrée, sa grimace édifiante et sentimentale, son regard glissé en coulisse sur les trois jolies amorces, sont bien comiques. — En tout cas, dans les desseins comme dans les romans, on voit toujours le mariage à Thorizon, au bout du chemin; on ne soupçonne pas qu'il y ait des stations intermédiaires ; or, selon le mol de Shakspeare, « tout est bien qui finit bien. »

Voilà nos gens mariés ; regardons les scènes d'intérieur. Elles ne sont point déplaisantes, amèrement satiriques ; point de bourgeois grimés, de vilains enfants grognons et tyrans, comme ceux que Daumier dessine si largement et avec une haine si manifeste. Presque toujours ici l'artiste juge que l'enfance est gracieuse et belle. — Il y a du tapage dans la nursery ; ce sont deux attelages de petits garçons et de petites filles, quatre par quatre, qui cavalcadent au son d'une trompette , mais leurs joues sont si roses, et tout ce petit monde est si joyeux ! — Deux fillettes dans un jardin viennent avec beaucoup de sérieux proposer à grand'maman de sauter à la corde. — Une autre a trouvé des ciseaux et travaille gravement à couper les cheveux du petit frère; c'est qu'il a voulu être chauve comme grand-papa. — Le soir de Noël, dans le large Sc^îon paré de houx et illuminé, on danse, et le grand-père souriant fait vis-à-vis à sa plus petite fille, une bambine de six ans qui relève sa robe et fait la révérence d'un air gai et mutin. — Ce sont les incidents, parfois les accidents, mais toujours la douceur intime et persistante de la vie domestique.

Il est vrai que le père a bien des embarras : six, huit, dix enfants, et qui souvent s'échelonnent d'année en

année ; il a cinquante ans, le chef dégarni, le ventre proéminent, et le petit dernier sort de nourrice. On les voit qui fourmillent. Encore un, et qui ne sera peut-être pas le dernier ; cependant l'escouade des tantes et grand'mères se répand dans la maison encombrée. Le « paterfamUias, » relégué dans l'escalier, avale son dîner sur les marches. Un Français en aurait la sueur au front ; un bonheur si ample finit par devenir un malheur ; quel tracas qu'une pareille couvée ! 11 faut la conduire aux hains de mer, l'installer, pourvoir à tout, aux repas, aux habits, à l'éducation, à la santé, aux plaisirs, et, avant tout, maintenir la subordination et la concorde. Véritablement, une telle famille, accrue des serviteurs et des servantes, forme un petit gouvernement, et le père est tenu d'être chef, magistrat, arbitre souverain. — J'ai vu de ces familles qui, vivant à la campagne, à six lieues de tout bourg, renfermaient une trentaine démembres, domestiques et maîtres ; joignezy quinze ou vingt maisons de tenanciers à portée du château, douze chevaux dans les écuries, une ferme attenante; la viande de boucherie était fournie parles bêtes tuées sur le domaine ; dans ces conditions, le gentleman moderne ne diffère pas beaucoup de son ancêtre, l'ancien baron féodal. — A la vérité, ce cas est assez rare ; mais dans le bourgeois, dans le père de famille de Londres, on retrouve les traces de la môme autorité. 11 n'est pas faible ni relégué au second rang, :omme dans nos albums français. 11 se sent responsable, .1 dirige, il administre. — Par exemple, il a résolu d'introduire chez lui l'hydrothérapie; un par un, on voit les pauvres bambins en longue chemise, coiffés de toile cirée, tout grelottants et désolés, approcher de la

douche froide, pendant qu'il brandit la rude brosse à frictions. — Lhiver est venu, il faut à loule la maison de fortes chaussures économiques; le cordonnier est là, et, sous l'œil paternel, toutes les fillettes désespérées laissent enfouir leurs petits pieds dans d'énormes bottines à clous. — Le père veut passer une semaine au bord de la mer; comme la sujétior. de l'hôtel lui pèse, la caricature le montre s'installant sur la plage ; deux cabines ou voitures de bains serviront pour le coucher ; on cuira le dîner en plein air; tantes, enfants, maman, tout le monde y travaille ; le grand fils de vingt ans, le cigare aux lèvres, épluche les légumes. Le père, cependant, debout, d'un air sarcastique et satisfait, inspecte et gouverne ; à le voir, il est clair que sa volonté n'aura pas de contradicteurs ; sa carrure, son regard, ses mains croisées derrière son dos ou enfoncées dans ses poches, sa gravité, son flegme, la rareté de ses gestes et de ses paroles, tout annonce en lui le sentiment de l'autorité incontestée et légitime. — Exagération, fantaisie, caricature, je vous l'accorde ; mais le document n'en est pas moins instructif ; il ouvre une percée sur la vie d'une famille anglaise; on devine pourquoi ils ont et comment ils gouvernent une d2mi-dou2aine ou une douzaine d'enfants.

Portraits de domestiques ; comme la classe est trèsnombreuse et que dans chaque famille aisée ils sont nombreux, Tartiste les met souvent en scène. D'une part, il peint leurs misères ; dans une société aristocratique, leur rang est fort bas, et on les rabaisse à d'étranges emplois. — Une vieille lady solennelle et commandante se promène au parc accompagnée de son cl'.icii et suivie de son grand domestique : a Jbhn Tho-

mas? — Milady? — PoitezBeauty ; pauvre chérie, elle commence à être lasse. » — Même scène entre une fillette de seize ans et sa femme de chambre ou gouvernante ; celle-ci porte déjà deux chiens, un sous chaque bras, et la petite patricienne s'écrie : « 0 Parker, vous auriez dû porter Puppet aussi ! Il va avoir les pieds mouillés ! » — Pluie battante ; un lord économe, bien abrité dans sa voiture, dit à ses gens qui ruissellent sur le siège : « Bonté céleste ! avez-vous des parapluies, là dehors? — Non, milord. — Alors donnez-moi vos chapeaux neufs, ici dedans. » — D'après beaucoup de petits faits, je crois qu'en France ils ont moins de confortable, mais qu'ils sont traités avec plus d'égards. Atout le moins, on ne les tient pas à une aussi grande distance ; la créature humaine se maintient plus intacte et disparaît moins sous la livrée. Toujours revient la différence foncière, celle qui sépare le pays de la hiérarchie et le pays de l'égalité. — D'autre part, l'artiste montre leurs ridicules. Par un effet de l'institution aristocratique, chaque classe de la société voit sous elle une classe inférieure, s'en distingue avec obstination et ne souffre pas qu'on l'y assimile. Thackeray a peint vivement ce travers ; c'était celui delà cour de France sous Louis XIV. Ici il est aussi vivace chez le laquais que chez le gentleman ; or rien de plus grotesque que l'orgueil d'un valet. — Un domestique de milord annonce à milord qu'il le quitte, parce qu'il a vu milord sur l'impériale d'un omnibus. — Un laquais consent à porter du charbon de terre dans la nursery. « Si madame mêle demande comme une faveur, je ne ferai pas beaucoup d'objections ; mais j'espère que madame ne me prend pas pour une fille de service. » — Us se croient

des gentlemen parce qu'ils sont beaux, bien habillés, bien nourris, et qu'ils prennent leurs aises. Ils sont délicats, ils se soignent, ils veulent avoir de belles façons. L'un, dans la calèche, consulte son livre de paris. Up autre, qu'on appelle pour monter derrière la voiture, s'étend languissamment et refuse : « Si madame trouve qu'il ne fait pas trop chaud pour elle, je trouve qu'il fait trop chaud pour moi. » — « Jane, dit une jeune mariée à sa femme de chambre, j'ai vu avec surprise que personne d'entre vous ne s'est levé quand je suis allée à la cuisine tout à l'heure. » — L'autre, redressant la tête, lui répond d'un air rogue : « Vraiment, madame I Eh bien, c'est nous que nous avons été surpris de ce que vous soyez venue dans la cuisine ousce que c'était l'heure que nous étions à déjeuner. » — Mais il faudrait voir les figures, les gestes ; quand je cherche des mots pour les traduire, je n'en trouve point, sinon en anglais. La langue du pays rend seule les choses du pays, par exemple le museau acariâtre de la domestique qui, faute de beauté, est restée fille, le contentement, le sérieux, la majesté et la servilité du valet de pied qui se sait bel homme.

Amusements : presque tous sont athlétiques. 11 suffirait de feuilleter ces albums pour voir combien le goût des chevaux et de la chasse dangereuse est national. Sur trois numéros, il y en a un qui représente les mésaventures et les incidents de l'équitation. Incessamment on raille les cavaliers timides et maladroits; on se moque des étrangers de distinction qui hésitent devant un obstacle et ne trouvent point de plaisir à se casser le cou. — Grandes chasses au renard l'hiver par le froid, à travers les broussailles nues ; les petits garçons et les

petites filles les suivent sur leurs poneys. — Les jeunes filles sautent les haies, les fossés, les barrières à cinq traverses, piquent droit à travers les taillis, descendent au galop les fondrières ; grandes, sveltes, sûres de leur assiette, elles arrivent à fond de train, enlèvent leur cheval par- dessus le^r' clôtures, et font honte aux cava-^ liers novices. — De grosses maman?, au large dos, trottent avec les autres, sous la conduite du maître d'équitation ; des familles entières, depuis le grand-père de soixante-dix ans jusqu'à la fillette de six ans, chevauchent au bord de la mer comme un clan de centaures. Miss Alice, qui a huit ans, monte le grand cheval de son père et offre son poney à maman qui est un peu neryeiise. — Il est visible qu'elles ont besoin de grand air et de mouvement. Dans une course en pays de montagnes, vieilles et jeunes, enveloppées de "waterproofs et de tartans, sont perchées sur l'impériale avec les hommes; l'intérieur de la voiture n'est bon que pour les chiens qui s'y prélassent. Au bord de la mer, par une bourrasque, elles arpentent la jetée; le vent qui souffle dans leurs cheveux, les averses qui les mouillent, ne font que les mettre en joie ; il y a là un instinct primitif, celui du lévrier et du cheval de course ; il leur faut l'effort musculaire et les intempéries du ciel libre pourfouetter leur sang. J'ai vu de jeunes Anglais, à Paris, en hiver, laisser toutes les nuits et toute la nuit leurs fenêtres ouvertes. — Cela fait comprendre leur passion pour tous les exercices en plein vent, pour le cricket, pour la pêche et la chasse. — Le ciel descend en eau, toute la campagne semble une mare ; le vieux gentleman sous son waterproof manœuvre opiniâtrement sa ligne. — La rivière esi gelée ; avec une pioche, un paysan lui perce la glace, et

il jette son hameçon dans !e trou pour avoir un brochet. — Aucun embarras, ni dépense, ni danger ne les arrêt'e; ils s'en vont à deux cents lieues dans le High-land pour pêcher le saumon, tirer le daim ou la grouse; les amateurs partent de Londres avec leurs chevaux en wagon pour un rendez-vous de chasse. 3... me dit qu'un faisan bien gardé, nourri pendant l'hiver, etc., coûte lue quarante à cinquante francs à son propriétaire. Sur trois sportmen, il y en a au moins un qui, à la fin de sa vie, s'est rompu un membre. Là-dessus, les plaisanteries ne tarissent pas. — Un gentlemanàcheval s'informe à son voisin de sa bête, qu'il trouve un peu rétive: « Ohl elle est bien connue, elle a cassé plus de clavicules que pas une autre en Angleterre. » Un petit monsieur musqué part pour lâchasse au cerf, et, arrivé au bureau du chemin de fer, dit à son compagnon, grand gaillard solide : « Prenez-vous l'aller simple ou l'aller et retour? — Moi, je prends l'aller et retour, parce que je connais le cheval que je vais monter ; mais vous, vous feriez mieux de prendre l'aller simple avec un billet d'assurance*. » La perspective est désagréable. — Non pas toujours. Pour certains tempéraments, la difficulté, la peine, le péril sont des excitants. Quantité d'Anglais trouvent du plaisir à s'éprouver, à s'endurcir, à s'entraîner pour surmonter quelque obstacle ; de là, V Alpine Club et autres sociétés semblables. Les qualités de l'athlète et du cavalier font, à leurs yeux, une portion du caractère viril (manliness) . A\ns\ l'opinion vient fortifier l'instinct, et ratîectation s'ajoute à la nature. Jacquemont, dans l'Inde, les voyait s'emphr de viandes et de

♦ * Au bureau des chemins ae for anglais, on peut acùeter, moyennanl n supplément, un billet d'assurance sur la vie

spiritueux, puis galoper deux heures sous le soleil terrible, tout cela par mode, bravade ou routine, pour ne pas se croire efféminés ai timides, sauf à se crever, ce qu'ils font.

Même caractère chez la plupart des petits gar^^^ons. Le dessinateur les montre précoces d'une autre façon que les nôtres, non par la malice, l'esprit, la précocité des sens, mais par l'audace et la vigueur. Ses voyous de la rue (street boys) si maigres et si petits ne sont pas des Gavroches ; ils ont les poings plus exercés que la langue ; un bon mot leur plaît moins qu'un tour de force. Deux de ces pygmées, en hiver, veulent pousser une boule de neige haute deux fois comme eux pour bloquer une porte, et, à demi gelés, se trouvent heureux et à leur aise. — Quant aux riches, ils ne sont pas moins aventureux et résistants que les pauvres. — Deux bambins décrochent un bateau pour aller seuls en mer. — Leurs plaisirs sont rudes et bruyants ; ils pataugent jambes nues dans les criques, ils pèchent des pieuvres qu'ils rapportent embrochées dans le salon. Tout petits, ils apprennent à boxer, et ils boxent avec des gants devant leur maman. Le père, qui vient les voir à l'école, s'enquiert de leurs progrès : « Oh ! œla va assez bien ; il y a déjà trois camarades que je puis rosser, et Fred ici peut en rosser six, moi compris. » Un autre, sur son poney gros comme un terre-neuve, prend son élan pour eauter une petite rivière, et répond au domestique qui lui fait des objections : « Mon cheval et moi, nous savons nager. » — B... me disait que, dès l'enfance, on liur répète : « Vous devez être un homme » (aman). Ils sont élevés dans cette idée qu'ils ne doivent pas pleurer, De jamais donner un signe de faiblesse, qu'ils sont tenus

d'être hardis, entreprenants, protecteurs du sexe faible. Un tout petit dit à une grosse dame effrayée par un troupeau de bœufs : a N'ayez pas peur et mettez-vous derrière moi. » Un autre de six ans, sur son poney chevelu du Shetland, crie à ses grandes sœurs qui sont au balcon : « Holà ! bel jeunes filles, si vous avez l'idée de faire un tour à cheval sur les sables, je suis votre homme* » — Par contre, ce que l'artiste raille le plus volontiers en lui, c'est la gloutcnnerie. Emily lui a tout offert pour l'amuser, sa boîte à peinture, son piano, ses livres, et il grogne : « Hi ! hi I je n'appelle pas cela de l'amusement! Ce qu'il me faut, ce sont des figues, ou du pain d'épices, ou un grand morceau de tofé I Voilà ce que j'appelle de Pamusement I » Naturellement le dessinateur conforme le type physique au type moral. Il ne les fait pas fins, mais robustes et rudes. De plus, il exagère à plaisir leur bravoure naturelle! Deux bambins sur un âne veulent franchir un fossé devant lequel un monsieur à cheval hésite. Un gamin de cinq an», les mains dans les poches, dit à son oncle, grand gaillard bien emmitouflé qui va sortir et songe aux rôdeurs nocturnes : « Dites donc, oncle Charles, si vous ne vous sentez pas à votre aise pour vous en retourner seul, eh bien, je vous ferai la conduite jusque chez vous.» — Défalquez de la caricature la saillie voulue et trop forte, il reste la chose elle-même, du moins la chose telle que les Anglais la voient ou veulent la voir. Sur cette donnée, avec les rectifications et les confirmations convenables, on peut voir la chose telle qu'elle est.

Parmi les documents à l'appui qui peignent le tempérament, la race et la nature, il y en a de tout proches. Les gens du peuple, surtout les paysans, les matelots,

PROMENADES DANS LUHDKfiS. 277

les fermiers et aussi les squires rustiques, sont ici des gaillards ou des patauds énormes ; tous leurs dehors annoncent la solidité brutale. On voit qu'ils mettent leur orgueil à se bien nourrir. — Un vieux monsieur de la campagne a Tair d'un porc engraissé, qui se souvient du sanglier son grand-père. — Près de là est le portrait du juré anglais ; il part pour la séance bouffi, empiffré, ayant mangé comme un ogre, et, par surcroît, sa femme lui remplit ses poches. C'est que les jurés sont retenus jusqu'à ce qu'ils soient d'accord ; la diète finit par les rendre unanimes; rien de plus horrible que le vide pour un tel estomac. — Fête dans les districts houillers ; les horions en sont le plus bel ornement : la fille revient avec son père qui a le bras cassé et dit à son galant, rustaud massif, d'aller taper à son tour. — Deux matelots à Balaclava, grosses et grandes bêtes de combat, bien carrées du tronc et bien repues, s'approchent de leur officier et lui disent humblement : « Faites excuse, Votre Honneur, mais est-ce que John Grampus et moi, nous ne pourrions pas avoir un jour de congé à terre, pour aller aux tranchées tirer avec les soldats? » — Mais le personnage le plus significatif de tous est le type idéal de TAnglais, John Bull, tel qu'on le voit dans les caricatures politiques ; voilà leur représentant choisi par eux-mêmes. Dans re portrait, qui pour eux est un résumé, ils montrent l'essence et le fond du caractère national. Enfant, c'est un gros gaillard de Rubeiisou plutôt de Jordaens, qui, par surcroît, a l'air renfrogné d'un dogue. Adulte, il ressemble à un marchand de bœufs ; cinquante ans, la carrure épaisse, le ventre proéminent sous un grand gilet étalé, des fortes bottes à revers, un chapeau bas, un gour-

(Jin à la main. Mais l âge ne lui a rien ôté de sa force; corps à corps ou à coups de poing, il est capable d'accepter le plus rude adversaire. Imaginez-vous un type de distinction, puis le contraire parfait ; c'est cette dernière impression qu'il laisse : très-peu de cou, large menton, solide mâchoire, tout l'appareil masticateur est développé; le col roide remonte à mi-joue au-dessous du menton rasé, et les favoris des deux côtés font des côtelettes; ainsi le bas du visage est celui de M. Prudhomme. Mais les yeux joyeux ou sauvages, les sourcils redoutables, toute l'expression de la physionomie indiquent la forte sève animale et le tempérament colérique. Peu de front, point d'esprit, idées courtes et rares; celles qu'il a sont d'un marchand ou d'un fermier. En revanche, on démêle en lui le bon sens et l'énergie, un fond de bonne humeur, de loyauté, d'application, de ténacité, bref, cette consistance de caractère par laquelle l'homme prospère dans la vie, et se rend, sinon aimable, du moins utile. — Il y a mieux que cela en Angleterre ; mais on ne se trompe pas trop, si Ton prend ce type et ses analogues pour peindre les aptitudes et les inclinations les plus fréquentes dans la moyenne de la nation.

A l'extrémité opposée, se trouve le type de Tartiste. On sait combien les dessins français le mettent au-dessus du bourgeois; ici, par une rencontre notable, c'est l'inverse. — Les musiciens sont des singes payés qui Tiennent faire leur bruit ilans un salon. — Les peintres sont des artisans barbus, mal payés, mal habillés, mal élevés, prétentieux, à peine supérieurs d'un degré aux photographes. — Ceux-ci sont des ouvriers qui ne savent pas leur langue et ne sont bons que pour prêter

à rire. — Thackeray a combattu maintes fois ce défaut de 1 opinion ; un de ses personnages, peintre et fils d'un colonel, Clive Neweome, remarque avec étonnementqu'à Paris les artistes vont de pair avec les gens du monde, fi que Delaroche, Horace Vernet dînent chez le roi. Jamais un moraliste français n'aurait eu besoin de prouver que Tart du peintre est une occupation aussi libérale que la profession de médecin ou d'avocat. — Probablement aux yeux du gros John Bull que je viens de décrire, un peintre n'est pas un gentleman, car il se sert de ses mains pour peindre. Il n'est pas « respectable, » car il n'a pas de ressources régulières, et on dit qu*il y a du désordre dans son atelier. C'est donc un manœuvre qui manque de tenue; il est au rang de son voisin, l'ouvrier en chambre, un pilier de cabaret.

Les caricatures poHtiques ont l'air d'avoir été dessinées par John Bull lui-même : dessin dur, exact, sans souplesse ni finesse, plaisanterie âpre, rude: c'est la gaieté d'un dogue. De plus, tout est subordonné à l'effet pratique ; il s'agit de ramener une affaire d'Etat, une guerre, un changement de ministère, une situation politique à quelque scène bien familière de la vie courante, en sorte que tout cerveau, même le plus obtus, puisse la comprendre. — Dans les dessins de mœurs, les types sont très-bien saisis, vivement accusés, et expriment énergiquement le moral par le physique. — En tout ceci ils sont les successeurs d'Hogarth. — Au contraire, dans les frontispices et les bordures de chaque almanach, la fantaisie, la verve burlesque, l'imagination excentrique et intarissable, les mascarades folles , les processions drolatiques, les figures gracieuses ou monstrueuses, l'invention originale, sentimentale et co-

mique débordent jusqu'à faire souvenir de Dickens et même parfois de Shakespeare.

Pour achever de dépouiller ce recueil, notons deux caricatures tragiques : il s'agit du paupérisme ; on l'aperçoit partout en Angleterre, du moins par des échappées.

Le cultivateur primé. Le pauvre misérable en guenilles, mainsjointes, maigre, l'air humble, s'agenouille, couronné de roses. Derrière lui, sa femme et ses six enfants, en longue ligne, ont l'air aussi faméliques que lui. Le président du comité, gras et bien vêtu, lui remet solennellement sa récompense : un marteau et une pierre. Qu'il laçasse et la distribuée ses enfants à jeun. L'assemblée sourit ; gentlemen et belles dames contemplent avec une curiosité froide, comme un animal d'espèce inférieure et inconnue, la lamentable brute qui produit le pain.

Les vêtements à bon marché. Vingt squelettes cousent sur un établi; le propriétaire, bourgeois ventru, à Tœil dur, aux bajoues stupides, surveille leur tâche en fumant son cigare.

Ces deux gravures, au milieu des autres, font le même effet que la vue d'une /ane hideuse, comme on en trouve près d'Oxford-street, après une longue promenade parmi les palais, les hôtels et les confortables maisons bourgeoises du West-£nd et de la Cité.

Présenté à John H..., jeune barrister (avocat) fort complaisant. Il loge au Temple, sorte de ruche

PROMENADES DAlSS LONDRES. 281

d'hommes de loi et d'apprentis hommes de loi, où quantité de petits appartements garnis donnent ridée d'un quartier latin et d'une basoche. Quatre corporations associées {inns of court) composent l'institution; chacune a sa salle oii elle dîne, et la principale obligation de l'étudiant est d'y dîner six fois par trimestre* pendant trois ans. Un an de stage chez un lawyer lui donne le droit de plaider sans avoir suivi les cours. — En tout, six professeurs, et les examens de sortie sont i'acultatifs. — Ce n'est point là une grande école de droit semblable à la nôtre, instituée pour enseigner d'abord la théorie. Pareillement, il n'y a point d'Ecole polytechnique; celui qui veut devenir ingénieur entre chez un ingénieur (engineer)^ et s'instruit en faisant, comme un rapin chez un peintre. Ce manque d'enseignement supérieur et organisé, cette omission des grands cours théoriques et préalables, ce recours principal à Texpérience est un trait notable et tout anglais. — Au reste, un cours de droit systématique serait fort difflcile à faire. Il n'y a pas ici de code rédigé, comme chez nous, d'après des principes philosophiques sousentendus, mais un amas de statuts et de précédents, plus ou moins disparates, parfois contradictoires, que le futur légiste est tenu de s'assimiler par une longue trituration toute personnelle. D'autre part, il n'y a point ici d'école historique, munie, comme en Allemagne, d'un tact déhcat et de grandes vues d'ensemble pour expliquer l'appropriation graduelle de la loi aux mœurs, et, par suite, sa génération, sa portée, ses limites. Ce qui

> S'il est membre d'une uuiTersilé, il lui suflit d'y dîner trois fois par trimestre.

supplée aux théories philosophiques et historiques absentes, c'est l'usage et bien souvent la routine.

Quelques-uns de ces hommes de loi, barristers, solicitors, attorneys, gagnent vingt mille livres sterling par an ; l'un d'eux qu'on me cite, de trente à trente-cinq mille.

Nous allons voir des procès à Westminster. Jury en matière civile comme en matière criminelle, et toujours sur la question défait, qu'on distingue de la question de droit. Mais, en matière civiie,lejury n'intervient que sur la demande des parties, lesquelles alors payent une certaine somme. — Nous assistons à trois procès. Dans l'un, il s'agit du divorce qu'une femme réclame contre son mari; la chose a cessé d'être un privilège aristocratique et n'exige plus de frais exorbitants ; ils sont maintenant de vingtcinq ou trente livres, à la portée des bourses médiocres. Du reste, les comptes rendus de ces procès conjugaux, très-fréquents dans les gazettes, méritent d'être lus, parce qu'ils ouvrent une percée sur un vice du ménage anglais, à savoir, sur la tyrannie et la brutalité du mari. — Rôle très-remarquable des avocats, et fort différent de celui qu'ils remplissent en France. Non-seulement ils plaident, mais ils font l'office de juges d'instruction ; car, à l'audience, le plaignant, le défendant et chaque témoin, sont soumis par eux à un interrogatoire et à un contreniterrogatoire.Tour à tour les deux défenseurs tournent et retournent leur homme, lâchent de l'embarrasser, de le troubler, de le jeter dans quelque contradiction. Certes, il est désagréable d'être témoin en Angleterre, et le quartd'heure qu'on passe sur la sellette est des plus vilains.— Par suite, tout le faix du procès retombe sur les avocats; le juge n'est là que pour exercer un contrôle,

interdire certaines questions, être le modérateur des champions à i'audience, comme la reine est le modérateur des partis au parlement.

Un rôle si actif et si divers doit beaucoup augmenter l'importance et aiguiser rintelligence des avocats. Chez nous, ils sont trop souvent des enfileurs de phrases qui tombent dans la rhétorique et que le président fait taire; ici, ils sont tenus, comme nos juges d'instruction, de deviner et manier le caractère humain. Trois ou quatre, à l'œil perçant, à la prononciation nette et vibrante , au geste décidé et subit, me semblent d'admirables reftards ; je ne voudrais pas tomber entre leurs pattes. — La femme interrogée est à part, dans une petite loge grillée, bien en vue ; mon guide me dit que sa condition est basse, son accent vulgaire, sa toilette louée. Mais elle a dans ses réponses cet air d'attention et d'énergie persévérantes que j'ai vu si souvent en ce pays. A chaque instant, elle a envie de pleurer et renfonce ses larmes. On lui demande si elle n'a pas frappé son mari avec les pincettes, si elle a quelquefois commencé les disputes. Elle ne répond point non à la volée, comme une méridionale ; elle baisse la tête, réfléchit une demi-minute, puis, sûre de sa mémoire, après vérification et avec certitude, elle répond : « Non, jamais. » L'accent est trèsconvaincu, très-beau sur le moi jamais.

Il faut lire les comptes rendus des procès criminels, pour comprendre à quel point ici le rôle du juge est élevé et dignement rempli. On ne voit jamais poindre en lui l'esprit de persécution, les sentiments de l'homme de police, le désir de venger la société , l'instinct du chasseur qui se pique au jeu et veut saisir son gibier. « Le principe de la loi anglaise, dit un article

que je traduis, est qu'un homme doit être tenu pour innocent tant qu'il n'est pas prouvé qu'il soit coupable. Le faix de la preuve est tout entier à la charge de ceux qui le poursuivent. A l'inverse du prévenu de France, il peut clore ses lèvres ; il n'est pas obligé de s'accuser lui-même ; sous aucun prétexte, quel qu'il soit, il n'est permis aux officiers de justice, hauts ou bas, d'extraire de lui son secret. »

Conformément à cet esprit de la loi, lorsque le juge prononce, c'est avec l'autorité et l'impartialité d'une conscience absolument convaincue. 11 ne déclame ni n'invective. Il ne dissimule pas les points faibles de la preuve; il n'exagère pas sa certitude. Il mesure son expression, il traduit avec scrupule, en paroles précises, son opinion bien mûrie, et, quand enfin à la sentence légale il ajoute le blâme moral, la gravité et la noblesse de son accent deviennent admirables. Maintes fois, il m'a semblé que la justice elle-même, si elle avait une voix, parlerait ainsi. L'homme s'est effacé, pour être le simple organe de la vérité et du droit. Sous un tel ascendant, le condamné doit s'humilier, souscrire luimême à sa sentence. Je ne connais pas de spectacle qui puisse imprimer aussi solennellement dans le cœur des hommes la vénération de la loi. — Mais il y a toujours un mal à côté d'un bien. On me dit que, par cette législation, l'individu est plus protégé que la société, que la preuve légale est trop difficile à fournir, et que beaucoup de coupables échappent.

La bonne compagnie ne fréquente pas les théâtres, sauf les deux opéras qui sont des fleurs exotiques de luxe et de serre, où le prix des places est énorme et où l'on n'entre qu'en costume de soirée. — Quant aux autres, leur public n'est guère recruté que par le peuple et la demi-bourgeoisie. Il n'y a plus de comédie nationale en Angleterre ^ les auteurs traduisent ou arrangent des pièces françaises. — Cela est bien étrange ; car ils ont des mœurs originales qu'on pourrait mettre en scène. En outre, on voit par leurs romans qu'ils savent pénétrer et représenter les caractères. La verve satirique ne leur a jamais manqué ; ils ont eu au siècle dernier de très-bons auteurs comiques et des acteurs admirables. D'où vient qu'il n'y a pas de comédie à Londres et qu'il y en a une à Paris ? — Est-ce parce qu'on ne trouve pas de caractères comiques en Angleterre? Il me semble qu'il y en a plus qu'ailleurs, justement parce que les types y sont tranchés, poussés intrépidement jusqu'à l'extrême. — Est-ce parce que la pruderie des mœurs interdit le rire? Elle n'interdit que le rire indécent, et laisse toute place au rire honnête. — Est-ce parce que la réserve anglaise a supprimé le geste multiple, l'expression abandonnée et vive? Mais c'est la situation qui produit l'intérêt, et des figures graves peuvent être engagées dans l'action la plus piquante. — Ceci est une énigme, surtout pour le lecteur qui vient de feuilleter un roman de Dickens ou un album de John Leecb.

Ce soir, nous allons à l'Olympic, petit théâtre assez analogue à notre Palais-Royal. La première pièce est une parodie du Marchand deVenise, pleine de calembours et de coq-à-l'âne; mais il faut être d'un pays pour en goûter les turlupinades. — L'autre pièce, Dearest Mamma^ est

imitée de la Belle-Mère et le Gendre, Un des acteurs, Addison, joue le rôle du vieil oncle avec une verve et une vérité étonnantes. Figurez -vous un gros, chauve et joyeux bonhomme, bien rond, bien roulé dans sa longue redini^ote, bien commode à vivre, bien heureux d'éhre veuf et libre, d'une belle humeur systématique, tout occupé de ne pas troubler « son équilibre, » qui fait chaque jour ses cinq repas et ses trois promenades hygiéniques, qui chante de petits airs à tout propos , qui, à la fin de ses phrases, lâche une sorte de sifflement comme un vieux merle, qui dort dans tous les fauteuils , et qui, endurci par les intempéries du mariage, dodeline de la tête et finit par ronfler confortablement sous les mercuriales qu'on lui fait. Physique et moral, le type est complet, sympathique et original, très-bouffon et très-naturel , et l'imitation en est parfaite.

On joue encore quelquefois Shakspeare ; j'ai vu Macready dans Macbethy il y était puissant et dramatique, surtout dans la scène de folie, quand, devant le spectre de Banquo, haletant d'horreur, avec un cri rauque, il s'abattait à terre comme un taureau fou. Le public nt encore quand Hamlet, au cimetière, dit que la pourriture du grand Alexandre sert aujourd'hui à boucher un trou de mur. — Mais les habitudes des yeux ont trop changé ; nous n'avons plus la naïveté du seizième siècle ; l'illusion est dérangée par les changements de scène si fréquents ; nous ne pouvons croire à ces armées représentées par six figurants, à ces batailles sur la scène. Même en Angleterre, les gens bien élevés doivent être révoltés lorsqu'ils voient Cornwall, sur le théâtre, arracher tour à tour les deux yeux de Glocester. — A mon

sens!, Shakespeare lu lait maintenant plus d'effet que Shakespeare représenté ; du moins, je vois moms bien ses personnages quand ils me sont montrés par l'intermédiaire d'un acteur.

La vie n'est pas trop chère à Londres, quand on se contente de l'essentiel. Un jeune enyineer de mes amis dépense en tout dix francs par jour ; son dîner, bière, rosbif, pommes de terre, asperges, pâté, fromage, lui coûte deux shillings, et son logement fort propre comprend une chambre et un salon. — B..., (|ui est venu ici lire des manuscrits arabes, a, près du Bristish Mus8eum,une belle chambre, le service et le déjeuner pour une guinée par semaine. Tous les deux payaient davantage à Paris. — On peut louer aux environs de Begent's- Park une maison entière pour cent livres par an. — En revanche, dès qu'on entre dans la vie luxueuse, les prix deviennent énormes. Quatre Français, en trois jours, ont dépensé dix-huit cents francs dans un hôtel éléirant. Dans un autre hôtel du quartier à la mode, un salon, une chambre à coucher, un dressing-room^ le service et les bougies coûtent dix-huit guinées par semaine. — Lord S... souriait avec incrédulité en écoutant un Français, mon ami Louis T.. . qui, l'an dernier, a tué trente-six chevreuils dans une chasse louée deux mille francs. — Tous les plaisirs de luxe, l'opéra, la chasse, la représentation élégante sont réservés aux

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grandes fortunes, ce qui est un nouveau trait de séparation entre les pauvies et les riches.

Notre. linge n'est pas rentré au jour dit, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni le jour d'après ; enfin on nous le rapporte non lavé ; c'est qu'il y a eu cette semaine deux fêtes consécutives, et le blanchisseur nous dit que, depuis huit jours, les ouvrières se soûlent.

J'ai vu, depuis mon arrivée , trois femmes ivres en plein jour. Deux, près de Hyde-Paik, dans la plus belle rue, étaient visiblement des femmes de mauvaise vie, avec des restes de châles et des bottines éculées , le sourire hébété, les pieds chancelants et la langue lâchée. La troisième, bien mise et âgée d'environ cinquante ans, trébuchait au milieu d'un rassemblement, s'avouait ivre avec un sourire étrange, et disait que c'était pour avoir bu à l'Exposition. Je crois le vice fort rare chez les femmes bien élevées ; cependant l'extrême ennui, le chagrin peuvent y conduire ; Eliot l'a mis en scène dans sa nouvelle intitulée Janet's RepentaneeK

* Times, 23 novembre l'^TO : « A lady in the ricinity of London, who takes great interest in the recovery of ladies front habits of intempérance, continues to receive into her faniily one lady from the higher classes, requiring help in this respect. A vacancy now occurs. Addresj lion. secr. of the Ladies' Total abstinence Association, n» 33, Baker- Btreet. »

Cett* annonce ourre d'étranges perspectives.

En revanche, il est terrible dans le peuple. J'ai fail ces jours-ci deux visites à Chelsea et j'ai rencontré chaque fois des hommes ivres-morts en travers du trottoir. L'ami qui habite ce quartier y trouve assez souvent des ouvrières dans cet état et cette attitude, fn clergyman philanthrope me dit que, sur dix ouvriers, huit sont ivrognes. A Londres, ils gagnent beaucoup, de une à deux livres sterling par semaine , une fois qu'ils ont payé leur pain, ils vont boire, trois ou quatre jours de suite, du gin, du brand y-an d-wa 1er et autres liqueurs fortes. L'ivresse produite par ces spiritueux hébètc l'homme, le rend triste et souvent fou. De là, quantité de deltrium tremens et autres maladies alcooliques. — D'après un article du Ragged sdioois' Maijaziney il y avait à Londres, en 1848, onze mille débitants de spiritueux, et seulement quatre mille bouchers et boulangers. Trente mille personnes par an sont arrêtées à Londres parce qu'elles sont en état d'ivresse. De compte fait, deux cent soixante-dix mille individus entrent chaque semaine dans les quatorze principales maisons de gin. A Glascow, sur dix maisons, il y a un débit de gin*. — Les statistiques estiment qu'à Manchester les ouvriers dépensent chaque année en boissons environ un million sterling; ï Glascow à peu près autant; à Newcastic, quatre cent

' Le Tunes, dans un de ses derniers articles, signalait le Lancashire comme une des conlrt^s oii l'éducation était le plus négligée et s'autorisait de ce que la plupart des actes de mariage portaient une croix au lieu de signature. — M. Wilson, curé de Liverpool, a répondu au journa anglais qu'il ne fallait pas conclure du fait cité que toutes les personnes qui faisaient une croix ne savaient pas écrire, « attendu que, dans uo cas sur cinq, l'un des époux était sous l'inOuence des alcooliques au moment où il signait l'acte de mariage, et qu'il traçait une croix, parce que son état nerveux l'cmpccliait d'écrire son nom. »

[Débat*» 22 septembre 1871.)

mille livres sterling; à Dundee, deux cent cinquante mille. 141 ouvriers ayant été observés à Preston, on trouva qu'en moyenne ils dépensaient en spiritueux 22 poiir 100 de leur gain, un peu plus de onze livres et demie par an; 41 dépensaient de 25 à 75 pour 100 de leur gain; 12 étaient de la Société de tempérance, et s'abstenaient de toute liqueur forte. — Tel est en effet, le remède, et l'on comprend la ferveur, la propagande et l'utilité de ces associations. Dans beaucoup de rues, je vois des images qu'elles publient; on y représente l'ivrogne abruti, inerte, entouré de petits démons qui lui enlèvent par pelletées le cœur et la cervelle, pendant qw'au -dessous le diable principal montre un bouteille de gin, avec ce jeu de mots : My besi spirit^

Départ pour Manchester. Je lis en route divers journaux et revues, entre autres trois ou quatre articles sur la France, contre son gouvernement, qui est despotique et ne laisse aucune portion des affaires publiques aux mains de l'individu. — L'auteur raisonne comme si les Français étaient des Anglais ; involontairement il se suppose transporté en France; il imagine combien il y serait mal à l'aise, combien ses habitudes seraient choquées, combien notre régime administratif lui imposerait de gênes. — Mais ces gènes, si grandes pour lui, sont petites pour nous ; la majorité des citoyens sentirait bien davantage celles du régime contraire. Prendre part aux affaires publiques, c'est s'imposer un surcroît de travail, être de cinq ou six comités, faire ou écouter des rapports, subir en quinze jours douze discours sur le même sujet, digérer des statistiques et des enquêtes, toutes occupations ennuyeuses. Nous les remettons au

gouvernement ; s'il est un despote, il est aussi un intendant. Il nous impose beaucoup d'enlrnves, mais il nous dispense de beaucoup de tracas. Nous le laissons trancher, rogner, comme un intendant muni d'un blanc seing, en le critiquant tout haut, en nous disant tout bas que, s'il devient insupportable, nous avons toujours la ressource de le mettre à la porte. — A la vérité, le calcul est mauvais ; après des années de tranquillité et d'insouciance, on se trouve ruiné, engagé dans de mauvaises affaires. D'ailleurs, une expulsion entraîne toujours des scènes violentes. Enfin, comme la maison ne peut se passer d'un intendant, on est obligé, après chaque bagarre, de prendre le premier venu, ce qui est fâcheux, car il est souvent pire que l'autre.

Paysage plat et terne pendant les cent premiers milles ; au delà les collines commencent, et la campagne prend une expression. Ces hautes collines onduleuses nagent dans la brume ; parfois, quand le soleil affleure, une clarté faible vient, comme un sourire, se poser sur leur vert pâle ; ce sourire fugitif, dans le deuil nr.iversel des champs mouillés, est si touchant et si triste !

Nous entrons dans le pays du fer et de la houille ; partout les traces de la vie industrielle ; les débris de mmerai font des montagnes ; le sol est disloqué par les excavations; les hauts fourneaux flamboient. Nous approchons de Manchester. Dans le ciel cuivré du couchant, uQ nuage de forme étrange pèse sur la plaine ; sous ce couvercle immobile, des cheminées hautes comme des obélisques se hérissent par centaines ; on dislingue un amas énorme et noirâtre, des files indéfinies de bâtisses, et l'on entre dans la Babel de briques.

Promenade dans la ville ; vue de près, elle est plus iugubre encore. L'air et le sol semblent imprégnés de brouillard et de suie. Les manufactures alignent l'une après l'autre leurs briques salies, leurs façades nues, leurs fenêtres sans volets, comme des prisons économiques et colossales. Une grande caserne à bon marché, un work-house pour quatre cent mille personnes, un pénitencier de travail forcé, voilà les idées qui viennent à l'esprit. Une de ces bâtisses est un rectangle à six étages, chacun de quarante fenêtres; c'est là que sous la lumière du gaz, au roulement assourdissant des métiers, des milliers d'ouvriers, parqués, enrégimentés, immobiles, tous les jours, tout le jour, poussent machinalement leur machine ; se peul-il une vie plus violentée, plus contraire aux instincts naturels de l'homme? — Vers six heures, les ateliers dégorgent dans les rues une foule agitée et bruyante ; hommes, femmes, enfants, on les voit grouiller dans l'air trouble. Leurs vêtements sont salis ; beaucoup d'enfants vont nu-pieds ; les figures sont tirées et mornes ; plusieurs s'arrêtent aux boutiques de gin; les autres s'éparpillent et regagnent leurs tanières. — Nous les suivons; quelles tristes rues! Par la fenêtre entr'ou verte, on voit la pauvre chambre, au niveau du sol, souvent plus basse que le ^ol humide ; des tas d'enfants blancs, charnus, malpropres sont sur le seuil et respirent le mauvais air delà rue, moins mauvais que celui de la chambre. On aperçoit un resle de tapis, un linge suspendu qui sèche. — Nous poussons plus loin, du côté du faubourg ; là, dans un espace plus libre, des files de petites maisons économifjues ont été bâties par entreprise. La rue noire est pavée de scories ferrugineuses ; les toits bas allon-

gent leurs files rouges sur le gris universel du ciel ; mais chaque famille est chez elle, et le brouillard qu'elle respire n*est pas trop impur. Voilà les favorisés, les heureux. Et nous sommes en été, aux plus beaux jours de l'année ^ Là-dessus, on se demande quelle peut être leur vie enliiver, lorsque le brouillard noie, étouffe, engloutit toute la nature visible, et Ton sent de quel poids ce climat inhumain, ce régime industriel pèsent sur Thomme.

Courses et visites dans le quartier riche. Ici et à Liverpool, comme à Londres, le caractère anglais se marque, dans les constructions. Le citadin fait tout ce qu'il peut pour cesser d'être citadin ; il tâche d'avoir dans un coin de la ville son château et sa campagne ; il a besoin d'être chez lui, de se sentir seul, roi de sa famille et de ses domestiques, d'avoir à lui et autour de lui un coin de parc ou de jardin qui le délasse de la vie artificielle et des affaires. De là d'immenses rues sans boutiques, silencieuses, où chaque maison, entourée d'un carré vert, est isolée et ne contient qu'une famille. En outre, au delà de Manchester, s'étend Bowdon, sorte de villa générale, avec un superbe parc à lord Stamford, qui en donne la jouissance au public : magnifiques arbres, riches gazons, troupeaux de daims familiers, couchés dans les fougères. Au sortir de l'atelier ou du bureau, comme on doit sentir la douceur et le calme de ces beautés naturelles ! — Car ici il n'y en a point d'autres; même dans le quartier riche, la promenade attriste. Dix, quinze, vingt maisons de suite otit été bâties sur le même patron, et se suivent comme des dames sur un damier, avec une régularité mécanique. Les gazons corrects, les petites grilles, les façades vernissées, les

compartimenls exacts font penser à des ménageries peintes, à des jouets bien propres. L'ornement est de mauvais goût, chapiteaux, colonnes grecques, balustres, toits gothiques et autres formes empruntées à des siècles ou à des lieux lointains, le tout frais et disparate, luxe équivoque et de pncotille, comme celui d'un enrichi qui s'attife en croyant se parer. — Il est bien de travailler, il est bon d'être riche; mais ce n*est pas assez que de travailler et d'être riche.

Ils sont puissants, voilà la compensation. La vie de ces chefs de maisons industrielles ou commerciales peut être comparée à celle d'un petit prince. Ils ont les capitaux, les grandes visées, la responsabilité, les dangers, l'importance, et, à ce que l'on dit, l'orgueil d un potentat. Comme lui, ils ont leurs délégués et leurs représentants aux quatre coins du monde ; ils sont tenus de connaître au jour le jour l'état et les ressources des pays environnants ou lointains ; ils risquent leur acquis en entreprises énormes ; ils ont à discipliner et à contenter un peuple d'ouvriers; ils peuvent être des bienfaiteurs pour des milliers d'hommes ; ils sont les généraux et les gouverneurs du travail humain. Un quart de million sterling, un demi-million sterling, voilà les mots qu'on entend répéter à propos de leurs entreprises, achats et ventes, valeurs des navires nolisés ou des produits emmagasinés. Ils envoient reconnaître tel ou tel district du globe; ils découvrent des débouchés ou des approvisionnements au Japon, en Chine, en Australie, en Egypte, en Nouvelle-Zélande ; ils poussent à l'élevage des moutons, à l'acclimatation du thé, à la culture du colon dans unecontrée nouvelle. Dans cette façon d'entendre les affaires, toutes les facultés ont tout leur jeu.

Les magasins de tissus sont des monumonts babyloniens ; l'un d'eux a cent deux mètres de façade; une machine à vapeur monte les ballots. Telle manufacture de coton contient trois cent mille broches. Selon un de mes amis, ingénieur, et d^ar»*--.- '«s relevés authentiques du coton brut qui entre et du coton manufacturé qui sort, le district de Manchester a gagné pendant deux ans cinq cents millions de francs par mois ; aujourd'hui il en gagne encore deux cent cinquante *. — Nous visitons les ateliers de Shaw et de Platt, l'un filateur, l'autre constructeur de machines à filer. Platt fabrique vingt-trois mille broches par semaine ; il en a fabriqué jusqu'à Irente-cinq^ mille ; il a quatre mille huit cents ouvriers; il fait pour trente millions d'affaires par an, et l'on dit que l'an dernier il a gagné cinq millions. Quand on entre dans ces ateliers on demeure stupéfait; c'est un pêle-mêle gigantesque et ordonné, un labyrinthe de roues, d'engrenages, de rubans de cuirs roulants, un édifice vivant et agissant, qui, du sol au plafond et d'étage en étage, travaille avec une vitesse vertigineuse, comme un automate infatigable et acharné. Dans un vaste hangar, dix-huit forges fianihoient, chacune flanquée de deux petites ; une fourmilière d'ouvriers s'agite dans l'ombre traversée de rougeurs ardentes. — Chez un autre, Sharp, constructeur de locomotives, sept à huit cents ouvriers font cent locomotives par an, chacune de soixante-quinze mille francs. Il faut venir ici

* Selon M. Cliadwick [British Âlmanach and Compamon, t8G3), le capital employé en conslructions, machines et approyisionnements pour le coton était, en 1859, dans le Lancasliire, de 52 millions sterling; il comprenait 28 millions de broches, et oCO.OOO métiers, les gagea payés aux 400, OUO ouvriers étaient de 205,853 livr. st. par semaine, ou de 10,055,000 lirr. «t. par an

pour sentir la puissance de l'eau et du feu; ce ne sont que piliers de fonte semblables à des troncs d'arbres, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer, machines à forer qui, dans des plaques de fer épaisses comme le pouce, percent des trous aussi aisément que dans du beurre; pilons de cinq cents kilos dont le jeu est si précis qu'ils cassent une noisette sans entamer l'amande; cisailles monstrueuses, forges colossales. Huit hommes, ranges en file, poussaient dans une de ces gueules de feu un arbre de fer rougi, gros comme le corps. — Mais l'homme, ici, est un insecte ; l'armée des machines prend toute l'attention. A la vue de ces créatures d'acier, de forme bizarre, si laborieuses, si industrieuses, parmi les grincements et le tonnerre de leur hâte furieuse, on pense aux nains et aux géants souterrains de la mythologie Scandinave, aux monstres déformés qui, dans les cavernes des montagnes, forgeaient pour les dieux des colliers et des armures. Aujourd'hui, c'est pour l'insecte qu'ils travaillent; il leur commande; et parfois, en voyant la disproportion des serviteurs et du maître, on oublie à quel prix il leurcommar.de.

Si on regarde la carte géologique, on voit autour de Manchester une large plaque teintée de noir: c'est le district houiller. Les villes y poussent comm« des champignons gigantesques ; il y en a sept ou huit nouvelles

nutour de Manchester, de quarante à quatre-vingt mille âmes, par exemple Oldham, que je viens de voir. Mon ami, l'ingénieur français, me dit que mille kilos de houille coûtent ici de 5 à 8 shdlings ; à Paris, 23 francs ; à Roubaix, de 15 à 18 ; dans les Vosges, de 34 à 40. Mêmes teintes noires autour de Birmingham et de GlasgOY^, et mêmes conséquences. Ajoutez-y la terre argileuse qui fournit la brique, et ici, comme à Londres, un grand estuaire, un débouché, un port naturel, Li verpool, capable de recevoir des flottes entières. Mettez làdessus un peuple de travailleurs obstinés et prolifiques, et vous comprendrez cette étonnante agglomération de produits, d'hommes et de bâtisses. — Mon ami ajoute deux traits qui, selon lui, expliquent la prospérité des grands établissements. D'une part, les capitaux sonténormes, et, dans la lutte industrielle des nations diverses, la victoire est toujours aux gros bataillons. D'autre part, l'organisation est bonne ; l'ouvrier est appliqué, et suit exactement le modèle donné ; le contre-maître est assidu, et il est toujours en place à l'heure dite ; les machines sont de qualité excellente, et l'on peut évaluer avec sûreté leur rendement. Ouvriers, contre-maîtres, machines, employés, commissionnaires, tout fonctionne avec régularité, indéfiniment, comme un rouage bien vérifié et bien huilé. Le maître vient chaque jour passer quatre heures à sa caisse et aux ateliers pour surveiller l'ensemble; cela suffit. La discipline et la solidité des subordonnés font le reste.

Nous partons pour Liverpool. Son nom indique un ancien étang, et véritablement la contrée plate, humide, imprégnée par les brouillards de la mer, encombrée d'eaux stagnantes, semble moins faite pour les hommes

MANUFACTUIŒS ET OUVUIERS. 290

que pour les sarcelles. Par instant, le paysage redevient primitif; on aperçoit des landes incultes, des tourbières rousses, une campagne sans enclos, terminée à l'horizon par une ligne indistincte de verdure pâle. Les lourds nuages violacés, l'exhalaison incessante de la mer et du sol occupent et i)rouillent, comme en Hollande, l'espace qui s'étend entre le ciel bas et la plaine infinie.

Grand bâtiment grec vers le centre de la ville, sorte de temple à caissons dorés, dont les colonnes imitent le jaspe ; c'est une salle de concerts. Un orgue horriblement rude y fait son tapage. De Tautre côté en face, est une bibliothèque qui a coûté 50,000 livres sterling léguées par un particulier. — Mais ce n'estpoint la beauté ou l'élégance qu'il faut chercher ici. Liverpool est un monstre comme Manchester : comptoirs et magasins monumentaux, immenses rues dont les maisons sont surchargées, comme à Londrc's, d'arcades, de colonnes et de pilastres, sans autre effet sur le spectateur qu'une impression d'encombrement et d'accablement. Cinq cent mille habitants, et le port est le plus peuplé après celui de Londres.

A côté des docks, les magasins decoton font une sorte de rempart cyclopéen, indéfini, monotone; c'est le réceptacle de presque tout le coton du monde. — Mais l'aspect des docks eux-mêmes efface tout. La Mersey, large comme un bras de mer, s'enfonce vers l'ouest, amenant, emportant les navires. Sur son flanc, et sur une longueur de six milles, ils entrent dans des canaux, dans des bassins lambrissés de pierre, sortes de rues et de carrés aquatiques multipliés et ramifiés, où ils se réparent et se déchargent. Leurs mâts serrés semblent une forêt d'hiver qui s'allonge à perte de vue et barre

tout l'horizon du Nord. Pourtant ces docks si vastes, si nombreux, ne suffisent pas à leur multitude; ils s'entassent par files et par tas, à l'entrée des canaux, attendant une place ; on leur b^tit une ligne de nou veaux docks à Birkenhead, en face, sur l'autre rive.

Ce spectacle, je crois, est un des plus grands de l'u nivers. Certains navires jaugent trois mille cinq cents quatre mille tonneaux. Un steamer a cent mètres d( long. Un navire à l'ancre, le GrecU Britain, va porte douze cents émigrants en Australie. Si, dans les docks secsjondescendl'escalier pour arriver jusqu'à la quille, on s'aperçoit que la coque du navire a de quarante à cinquante pieds de haut. Les flancs évasés et doublés de cuivre ont la gracieuse courbure d'un oiseau nageur qui va dormir sur la vague.

De Birkenhead, le regard embrasse tout le port, l'énorme nappe de la rivière ; elle luit jaunâtre et un peu houleuse, dans une faible brume. Les bateaux à vapeur montent, descendent, se croisent, d'un mouvement roide et mécanique, comme des crabes noirs. Les navires à voiles voguent souples et penchés, comme de beaux cygnes. Un vaiss-jau de guerre à voiles et à vapeur, le George^ de quatre-vingt-dix canons, arrive er souverain, et toute celte foule sécarte sur son passage. — De l'autre côté, la ligne sans fin des mâts et des agrès borde le ciel, et la ville colossale s'entasse par derrière.

Nous allons voir quelques ateliers , entre autres ceux de Laird, constructeur de navires en fer. On dit que, depuis trente ans, il en a bâti deux cent cinquante : quinze cents ouvriers, forges et outils monstrueux, chantiers muni^ de canaux où l'eau arrive. En ce mo-

ment on voit sur le principal chantier la carcasse d'un steamer à aubes, long de trois cent cinquante pieds, qui fera le service entre Londres et l'Irlande à raison de vingt milles par heure. Il coûtera de quatre-vingt à cent mille livres sterling ; la construction durera six mois ; le carré en fer qui contient les huit chaudières est composé de poutres de métal grosses comme le corps d'un homme.

Toujours la même impression, celle de Ténormité. Mais le travail et la puissance suftisent»ils pour rendre l'homme heureux? Après dîner, M. B..., grand négO' ciant, reste à table en têt(;-à-téte avec ses hqtes ; tous boivent du porto trois heures durant, sans rien se dire. Un autre, dès qu'il peut s'échapper, vase détendre les nerfs à sa campagne ; il est passionné pour l'élevage des porcs. — Quand l'homme n'est pas heureux de sa condition, il cherche un alibi dans le rêve. On me montre une place où quatre ou cinq prédicateurs, la plupart méthodistes, viennent prêcher en plein vent le dimanche, au miheu dune foule ; l'idée du royaume de Dieu, du Christ affectueux, de l'ami tout-puissant et tendre est un refuge pour les imaginations attristées. — Un autre refuge est l'ivresse. « Ce Liverpool, dit un romancier*, est une ville terrible pour l'ivrognerie. D'autres villes peuvent être aussi mauvaises; les statistiques le prouvent; maisje ne connais pas d'endroit où l'ivresse soit si afftchée et si impudente, non-seulement dans les rues détournées et dans les cours ignobles où l'on s'attend à la voir, mais partout. Je ne fais jamais un petit voyage en chemin de fer dans l'après-

• A lïfe for a life, by the aulhor of John Halifax, p. 314.

midi sans être exposé à rencontrer au moins un gentleman ivre, ronflant dans son wagon de première classe, ou dans ta seconde classe deux ou trois hommes ivres qui chantent, qui jurent, ou qui, stupidement, se laissent conduire par leurs femmes blêmes. Ce qu'il y a de triste, c'est que leurs femmes n*ont pas l'air de s'en affecter, que chacun prend l'affaire comme une chose toute naturelle. Le gentleman, qui a souvent plus de cinquante ans, n*est que « gris, » et il a coutume de l'être tous les soirs de sa vie. L'homme pauvre a bu sa goutte ou ses deux gouttes, ce que font tous ses camarades dès qu'ils en ont l'occasion. Us ne voient pas de honte en cela ; ils rient un peu de lui, s'accommodent à son humeur, et sont prêts à prendre son parti contre tout survenant qui aurait des objections contre un pareil compagnon de route; ils n'en ont pas, leurs femmes non plus ; elles sont très-bien habituées à tolérer des amoureux ivrognes, à apaiser, à conduire des maris ivres. »

il est six heures, et nous revenons par les quartiers pauvres. Quel spectacle ! Aux environs deLeeds-street, il y a quinze ou vingt rues tendues de cordes en travers, où sèchent des haillons et des linges. Sur chaque escalier grouillent des troupeaux d'enfants, échelonnés par cinq ou six sur les marches, l'aîné portant le plus petit ; figures pâles, cheveux blanchâtres ébouriffés, guenilles trouées, ni bas, ni souliers, tous ignoblement sales ; le visage et les membres semblent encroûtés de poussière et de suie. Il y a peut-être deux cents enfants i(ui se vautrent et se battent ainsi dans une seule rue. — On approche, et l'on voit, dans le demi-jour du couloir, la mère, une grande sœur accroupie, presque en chemise. Quela intérieurs ! On aperçoit un morceau râpé à' ail cloth^

parfois une coquille marine, une ou deux chinoiseries de plâtre; la vieille grand'mère idiote est assise dans un coin ; la femme essaye de raccommoder les pauvres bardes, les enfants se bousculent. L'odeur est celle d'un magasin de chiffons pourris. Presque toutes ces maisons ont pour rez-de-chaussée un sous-sol dallé, humide. Se figure-t-on la vie, dans ces caves, en hiver? — Quelques enfants tout petits sont encore frais et roses, mais leurs grands yeux bleus font mal à voir; ce beau sang va se gâter ; plus âgés, ils s'étiolent : la chair devient flasque et d'une blancheur malsaine ; on voit des visages scrofuleux, de petites plaies recouvertes d'un morceau de papier. — Mous avançons et la foule augmente. De grands garçons, assis ou demi-cou chés sur le trottoir, jouent avec des cartes noires. Des vieilles barbues, livides, sortent des boutiques à gin ; leurs jambes flageolent ; leur regard morne et leur sourire hébété sont inexprimables; ils semblent que les traits aient été lentement corrodés par le vitriol. Les haillons tiennent à peine et montrent par place la chair crasseuse ; ce sont d'anciens habits élégants, des chapeaux de dame. — Détail horrible, ces rues sont régulières et paraissent assez nouvelles ; probablement c'est un quartier réformé, aéré par une administration bienfaisante; voilà ce qu'on a pu faire de mieux pour les pauvres. La file uniforme des maisons et des trottoirs s'allonge des deux côtés, encadrant de ses lignes mathématiques cet nmas fourmillant de laideurs et de misères humaines. L'air est trouble et pesant, le jour blafard et terne; pas une couleur, pas une forme à laquelle les yeux puissent s'arrêter avec plaisir ; les gueux de Rembrandt étaient plus heureux dans leurs taudis pittores-

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ques. Et je n'ai pas vu le quartier des Irlandais 1 Ils alnuent ici ; on dit qu'il y en a cent mille ; leur quartier est le dernier cercle de l'enfer. — Non pas, pourtant, il y a pis et plus bas, notamment, me dit-on, à Belfast, en Irlande, où le soir, au sortir de la manufacture, les filles, sans bas, souliei-s ni chemise, en blouse grise de travail, s'attardent sur le trottoir, pour ajouter quelques pence au salaire de la journée.

Après avoir bien regardé, il me semble que parmi les ouvriers, les deux types les plus saillants, ctautour desquels se rangent le plus grand nombre de nuances, sont les suivants :

1" L'athlétique surabondamment nourri. Tronc immobile, carré, culasse énorme ; c'est le porter^ dit-on, qui développe ainsi les muscles. Ces larges dos, ces poitrines bombées, ces épaules massives, sont superbes à voir. Quelques-uns sont des géants, hauts de six pieds et davantage. On rencontre plus fréquemment ce type dans les fabriques de fer ; il y a là des colosses tranquilles qui poussent et retournent les grosses pièces dans la forge. Mes amis me disent que j'en rencontrerais de plus beaux encore dans le Yorkshire.

î** Le flegmatique; celui-ci se trouve partout, notamment dans les fabriques de coton, et, à dire vrai, presque toutes les figures rentrent dans ce type. Teint pâle, œil terne, regard froid et fixe, mouvements exacts,

réguliers, ménagés; ils ne dépensent ainsi qu'un minimum d'effort C'est pourquoi ils sont des travailleurs excellents ; rien de tel qu'une machine, pour conduire des machines.

Des manufacturiers français me disent que chez nous l'ouvrier travaille parfaitement bien pendant la première heure, moins bien la seconde, encore moins bien la troisième, et ainsi de suite en diminuant, en sorte que, pendant la dernière heure, il ne fait plus rien de bon. Sa force musculaire fléchit, et surtout son attention se relâche. — Ici, au contraire, l'ouvrier travaille aussi bien pendant la dernière heure que pendant la première. D'ailleurs sa journée n'est que de dix heures et non de douze, comme celle de l'ouvrier français. — Par suite de cette attention plus soutenue, l'Anglais peut meoer plus d'ouvrage. Chez Shaw, pour conduire 2,400 broches, il suffit d'un homme et de deux enfants; en France, il faut deux hommes et trois, quatre enfants, quelquefois davantage. En revanche, en certaines quaUtés, l'ouvrier français est plus adroit; par exemple, dans les Vosges, les tisserands font des étoffes beaucoup plus correctes et jolies. — Toujours la même différence entre les deux races. Le Français goûte et découvre d'instinct l'agrément et l'élégance; il en a besoin. Un quincailler de Paris me disait qu'après le traité de commerce, quantité d'outils anglais, limes, poinçons, rabots, avaient été importés chez nous ; bons outils, manches solides, lames excellentes, le tout à bon marché. Cependant, on n'en avait guère vendu ; l'ouvrier parisien regardait, touchait, et finissait par dire : « Cela n'a pas d'oeil (n'est pas agréable à l'œil); » il n'achetait pas. — Une qualité produit toujours un défaut etrécipro-

quement. Cette finesse des sens e't ces exigences de l'imagination empêchent le travailleur d'être steady, persévérant, obstiné, quand l'ouvrage est nionotone ; il ne sait pas marcher régulièrement en cheval de labour ; il s'arrête, il va plus vite, il s'ennuie, il est tenté d'innover, de céder à la fantaisie.

Comment vivent-ils, et quel est leur budget? Là-dessus, j'ai des livres de statistique récente, entre autres celui de M. Chadwick, mais surtout les renseignements que me donnent mes amis industriels et ingénieurs. Dans les manufactures de fer, les bons ouvriers gagnent de 53 à 36 shillings par semaine; les autres de 15 à 20. Dans les manufactures de coton, un homme gagne de 16 à 28 shillings par semaine; une femme, une jeune ûlle, un petit garçon, de 7 à 12 shilHngs ; ainsi, la femme et les enfants ajoutent aux receltes de la famille. On estime que la moyenne des gages dans le Lancashire est de 20 shillings pour un homme fait, qu'il peut vivre aveclO shillings, que s'il a une femme et quatre enfants, il doit dépenser 30 shillings, qu'en général ses recettes et ses dépenses s'équilibrent tout juste. Il nage à la surface, péniblement; les ouvriers habiles et supérieurs peuvent seuls être au-dessus de leurs affaires. Pour les autres, la misère est extrême quand survient un accident, une maladie, un chômage. Cinq causes de mal* heur pèsent sur eux :

1" Comme le climat est très-mauvais, ils sont obligés àe dépenser beaucoup en houille, lumière, spiritueux, riande, blanchissage fréquent, habits souvent renouvelés. De plus, l'ouvrier est dépensier et l'ouvrier anglais plus qu'un autre. A Oldham, il fait quatre repas par jour, thé, café, une bouteille et demie d'ale, beurre.

fromage, trois fois de la viande. A Manchester, les ouvriers constructeurs en fer sont renommés pour accaparer les primeurs des légumes.

2° Comme la concurrence est très-âpre, chacun es< tenu de travailler jusqu'à l'extrémité de sa force; il fau plus d'efforts ici qu'ailleurs, pour se maintenir au niveau et à flot; à la moindre défaillance, on coule bas, et les bas-fonds sont horribles.

3<> Ils ont des enfants par troupeaux, quatre, cinq, le plus souvent six, et davantage; un de mes amis connaît des familles oii il y en a quinze et dix-huit. Comptez les dépenses de la grossesse, de l'accouchement, de la layette, les maladies des enfants et de la nière; d'ailleurs, jusqu'à dix ans, un enfant dépense et ne gagne pas. S'il en survit quatre, il faut que tous les trente ans l'industrie double, ou que la moitié de la population émigré.

^ Sous le régime industriel, les chômages sont inévitables. Tantôt un débouché sur lequel vous comptiez vous est ravi par l'industrie supérieure d'une nation rivale; tantôt il est fermé par la disette, la guerre ou les changements de la mode. Joignez à cela les grèves, et les ouvriers, par centaines de mille, se trouvent sur le pavé sans travail ni pain*.

5* Ils sont enclins à Tivrognerie, et de tous les fléaux celui-là est le plus terrible. Le climat y pousse, parce ce qu'il faut bien se réchauffer, se ranimer, s'égayer,

« Selon M. Chadwick, < en octobre 1862, des 400,000 travailleurs habituellement employés dans le Lancashire, plus de 150,000 étaient sans aucun ouvrage, et plus de liO.OOO ne travaillaient qu'une portion du temps, environ trois jours par semaine, > ce qui donne une moyenne de 210,000 personnes sans aucun ouvrafje

oublier pour un moment une vie si triste et si tendue. Je viens de lire les rapports annuels d'un clergyman à une société de bienfaisance; à cet égard ils sont tragiques.

Par l'effet de toutes ces causes réunies, peu d'ouvriers arrivent à Taisance, deviennent rentiers, petits commerçants. Une personne qui est en contact perpétuel avec eux et qui vit ici depuis vingt- six ans estime à cinq pour cent, un pour vingt, la proportion de ces heureux. La plupart des autres meurent à l'hôpital, au 'vork-house, ou, dans leur vieillesse, sont soutenus par leurs enfants. En général, le régime industriel use une population; par exemple, celle de Manchester est plus rabougiie que celle d'Oldham, ville nouvelle. — Comme la majorité des travailleurs anglais est employée dans l'industrie et qu'une exploitation agricole est conduite ici comme une manufacture, il faut, si l'on veut comparer la moyenne du bonheur en France et la moyenne du bonheur en Angleterre mettre en regard la vie d'un ouvrier anglais et celk d'un paysan français. Celui -ci, frugal, routinier, vit dans un cercle bien étroit; mais presque toujours il a ou il acquiert un morceau de terrain, c'est-à-dire un capital visible, une ressource palpable , qui lui donne la sécurité d'esprit et dont il jouit par l'imagination ; d'ailleurs, le régime agricole et la petite culture comportent un genre de vie plus naturel et moins contraint. !>n revanche, l'ouvrier anglais, surtout celui des villes, a plus d'idées et de notions en tout genre, plus d'intelligence en matière sociale, politique, religieuse, bref un horizon plus large. Il entend parler de grands intérêts, de choses lointaines; il lit des journaux, il a d^s curio-

sites. — Dernièrement, ici, un biographe ambulant faisait deux lectures sur Macaulay, à un shilling et demi d'entrée, et la salle était pleine d'ouvriers. A Londres, on a été obligé de recommencer une leçon publique et gratuite sur l'utilité de la géologie. — Autre cause de développement. L'ouvrier, compris dans une grande organisation, sent combien il dépend des autres: par suite, il s'associe à ses pareils, et sort ainsi de la vie solitaire. A... meconte l'histoire de vingt-cinq ouvriers qui, ayant chacun trente livres sterlmg d'économies, s'associèrent, il y a quelques années, pour construire des machines. Pendant plusieurs mois, aucune pratique. Ils tinrent conseil, résolurent de persister, et se réduisirent à ne dépenser chacun que trois shillings et demi par semaine, c'est-à-dire à jeûner, eux et leur famille. Un client se présente, s'intéresse à eux, leur achète une machine, invite le public à venir la voir ; elle est très-bonne, cela les met en crédit, ils prospèrent, expulsent, après dédommagement,douze d'entre eux qui n'étaient pas assez laborieux ni assez habiles, arrangent leur organisation sur un nouveau plan. A l'origine, chacun d'eux dirigeait à son tour ; à présent, ils choisissent un chef perpétuel, le plus capable. Celui-ci distribue chaque année quelques livres de dividende, mais garde presque tous les bénéfices pour améliorer l'affaire ; elle vaut à présent cinq à six mille livres sterling. Les fonctions de chef sont gratuites, tous travaillent de leurs mains ou surveillent dans les ateliers ; aucun d'eux n'a songé à se retirer, à devenir bourgeois et oisif*.

* {Brilish Almanach and Companion, 1863, p. 50) « Dans un rapport, publié récemment par la Société coopérative de Équitables pionniers de Rocbdale, je Iroure les noms de 150 de ces asso<

Nous allons à Oldham, où les ouvriers célèbrent aujourd'hui une sorte de fête en mémoire de l'association qui les réunit. Ils marchent sous des bannières j l'une,

eiations» comprenant 48,184 iiiemiires possédant ensemble un capital de 333,290 livr. st., et faisant des affaires, en 1861, pour le chiffre étonnant de 1 ,512,117 livr. st. De ces associations, il y en a 70 situées dans le Lancjishire. Le Coopérateur d'octobrel862 contient une liste de 500 sociétés, dont les 9/10 se sont élevées pendant les dix dernières années, et qui comprennent 77,000 membres avec un capital de 549,000 livr. st. > — L'auteur de cet article, M. John Plummer, estime qu'il y a dans le Royaume-Uni 500 sociôtés coopératives, comprenant 100;000 membres, et possédant 400,000 livr. st. de capital.

Le spécimen le plus parfait et le plus heureux des associations coopératives est celle des Équitables pionniers de Rochdaie. Elle se composa d'abord (1844) de yingt-huit ouvriers qui, ayant économisé penny sur penny, commencèrent avec un capital de 28 livr. st., en s'imposant l'obligation de ne jamais acheter ni vendre à crédit ; à force de bon sens, d'abnégation, de concorde et de travail, ils réussirent. — En 1861, ils étaient 4,000, leur capital montait à 39,335 livr. st., et ils faisaient pour 152,063 livr. st. d'affaires par an. A cette date, ils avaient fondé et entretenaient des magasins, ateliers et boutiques pour tous les objet* de première nécessité, épiceries, chaussures, habits, farines, viande, de façon à avoir toutes choses au prix de revient et à supprimer le gain des marchands intermédiaires. Ils possédaient une bibliothèque de 5.000 volumes, abonnée aux plus grands journaux et aux meilleures revues, trèsriche en ouvrages de géographie, d'histoire, d'économie politique, de philosophie sociale et morale, munie de deux grands globes, d'un microscope, d'un télescope, etc. Ils avaient formé une société pour le soin des malades et l'enterrement des morts. Ils avaient donné à leur cité une fontaine de marbre, souscrit pour l'asile des sourds-et-muets, pour le dispensaire de Rochdaie, pour l'infirmerie de Manchester. — Enhardis par cette prospérité, plusieurs membres de cette association flrent une autre société coopérative pour l'achat du bétail et du blé, pour la confection de la farine et de la viande; le chiffre de leurs affaires a été, en 1860, de 133,000 livres et les l)énéfices de plus de 10,000 livres. — Une troisième société coopérative bâtit, en 1854, deux manufactures de coton au prix de 70,000 livr. st.; le principal mécanicien est un des directeurs. EnGn, une quatrième société coopérative, au capital de 50,000 livr. st., a pour but de fournir de bons cottages aux ouvriers qui placent dans l'affaire leurs économies.

{British Almanach and Companion, 186^2, aiiicle de M. John Plummer, d'après une visite fait à Rochdaie.)

MANUFACTURES ET UUVRIEKS. 311

celle des briquctiers, porte les portraits des fondateurs; au centre est un œil lumineux entouré de devises signifiant qu'ils demandent la justice et rien que la justice Grand brouhaha; les femmes avec les enfants suivent sur les côtés et font cortège. Elles ne sont point hâves ni grêles; beaux bras nus bien charnus, larges épaules, poitrine pleine; le tronc estmal équarri , mais la charpente est solide ; même chez les maigres, le squelette est vigoureux. Elles restent attroupées à la porte, pendant que les maris font leur repas de corps.

Ici, comme dans toutes les autres villes industrielles, l'association a pour but le maintien et l'élévation des salaires. Toutes ces sociétés correspondent et ont à Londres leur bureau central. Quand l'une d'elles se met en grève, ses membres sont soutenus par la caisse locale, et en outre par la caisse centrale, si ses motifs sont jugés valables par le comité choisi. — Pour subvenir à ces dépenses, chaque ouvrier paye un shilling par semaine; de plus, il s'engage à ne pas travailler au-dessous d'un certain salaire. Par contre, en cas de maladie ou de chômage, il reçoit tant par jour sur les fonds communs. Toutes les semaines, il y a assemblée; ces assemblées sont secrètes ainsi que les statuts. Les présidents, trésoriers et autres délégués sont élus; leurs fonctions sont gratuites ; chaque ouvrier, tour à tour, doit en remplir quelqu'une. — Ainsi constituées, ces sociétés sont très-fortes; leur caisse centrale a plusieurs millions ; elles ont pu soutenir des grèves de six mois et même d'un an, parfois avec succès. Tout ouvrier qui se dégage de la ligue, ou refuse de s'y engager, est regardé comme un traître; il est mis en quarantaine, ainsi qu'un pestiféré; on ne lui parle pas, on ne lui répond plus, il

312 CHAnTRE SEPTIÈME,

est condamné à la solitude inorale. Une enquête ultérieure a montré récemment qu'à ces moyens d'intimidation on ajoutait la violence, quelquefois le pillage, même le meurtre ; un comité secret, une sorte de Sainte-Vehme prononçait et exécutait la sentence. Les associations de ce genre aboutissent naturellement à la dictature. — Chose remarquable, celles-ci ne s'écartent pas de leur objet : elles n'ont pas d'autre visée que l'augmentation des salaires, elles ne songent pas à mettre la main sur le gouvernement, ce qu'elles feraient infailliblement en France. Elles ne sont pas politiques ; elles ne sont pas même sociales ; elles n'ont pas d'utopie, elles ne rêvent pas la reconstitution de la société, la suppression de l'intérêt, l'abolition de l'héritage, l'égalité des salaires, la commandite de l'individu par l'Etat. — « Rien de tout cela chez nous, me disaient ici des fabricants. Nos ouvriers ne généralisent pas comme les vôtres; d'ailleurs ils ont des notions d'économie politique; surtout ils ont trop de bon sens pour courir après des chimères. Ce que nous avons à craindre, c'est une grève, ce n'est pas un coup de main sociaUste. » — Je viens de lire un très-beau roman d'une personne qui vit ici et qui est à même de bien observer, North and South, par mistress Gaskell ; on y voit le caractère d'un ouvrier, l'histoire d'une grève. Si le portrait est fidèle (et je crois qu'il l'est), il y a dans les hommes tle cette classe un bien grand fond de raison et de justice. Ils sont en lutte permanente contre les patrons, mais sur un terrain délimité, celui de l'offre et de la demande. Dans ce champ clos, chacun a lamêmearme, le refus de travail, refus aussi funeste à l'un qu'à l'autre. Chacun persévère dans son refus, chacun selon son courage ei sa force,

JIANL'l ACTLRES ET OUVRIERS. 5i5

l'ouvrier jeûnant et le patron se ruinant ; voilà la lutte loyale et légale. En attendant l'issue, respect à la loi, pas de violence ; l'opinion est une puissance neutre que l'ouvrier doit mettre de son parti à force de sagesse et de patience. Tel est le conseil d'Higden en matière de grève. — B. . .me ditque beaucoup d'ouvriers à lui connus suivent cette ligne de conduite. Ils admettent que la querelle de l'ouvrier et du patron est une affaire privée; la société peut rester en dehors; en tout cas, elle a son droit, celui de ne pas être troublée par le conflit, et le patron, comme l'ouvrier, a son droit, celui de débattre son prix, de défendre ses intérêts à sa guise. — B... engage à très-gros prix pour sa manufacture de France un ouvrier habile, mais à condition que son salaire baissera de moitié s*il le laisse connaître à ses nouveaux camarades. « — Je comprends, monsieur, lui dit l'ouvrier, il faut que les patrons aussi fassent leurs affaires. » — Selon B..., un ouvrierfrançais ne saurait pas se déprendre ainsi de lui-même, considérer la chose abstraitement et de sang-froid. — Transporté dans un village perdu, cet ouvrier a très-bien travaillé ; sa vie n'était pas gaie, il ne savait pas un mot de français, et ne pouva't communi<iuer avec personne. Mais il avait avec lui son petit garçon dont il s'occupait beaucoup. B..., trois fois par semaine, lui envoyait un journal anglais et lui disait quelques mots en inspectant lusine. Cela lui suffisait; il a passé ainsi plus d'un an, silencieux et digne.

Néanmoins la situation a son effet, et on ne pcnt nier que l'ouvrier ne legarde le maître comme son adversaire naturel. Pour diminuer cette hostilité, les patrons font des efforts très-grands et très-louables. Ils fondent ou cautionnent des saving banks^ des penny banks où l'ouvrier peut déposer ses moindres épargnes. Ils luibâ* tissent et louent des maisons donf, au bout de quelques années, grâce à un système d'amortissement bien combiné, il peut devenir propriétaire. Ils établissent des ra^ged schools, des mechanic s institutes. La reine ayantfait une visite à Manchester, soixante mille enfants des écoles du dimanche s'ordonnèrent en procession devant elle et chantèrent le God save the queen.

Les maîtres sont obligés d'envoyer deux heures par jour à l'école tous les enfants de douze à quinze ans qui travaillent dans leurs ateliers. — Le principe à la fois intéressé et philanthropique qui guide toutes ces institutions est le désir de diminuer Vimprévoyance : selon eux, elle est le vice capital de l'ouvrier anglais. Ici la brute est trop forte; l'intelligence raisonnable et raisonnante a peine à se dégager. Son étincelle est étouffée sous la fumée trouble et lourde des instincts ; elle ne jaillit pas spontanément, vive, aérienne, comme dans les races du Midi. Il faut l'aider, lui présenter les aliments convenables, et faire une flamme assez forte pour vaincre la grosse matière qui l'offusque. Quand elle y parvient, elle est liès-puissante ; mais nulle pari il n'est si urgent, si indispensable de civiliser l'homme.

Nous visitons plusieurs de ces établissements d'instruction et de récréation publiques. D'abord PeePs Park, sorle de grand jardin anglais situé au centre de la ville où les pauvres peuvent s'asseoir parmi les ar-

bres et les fleurs. Il a été fondé jpar une souscription privée de 35,000 livres sterling, et comprend en outre un musée et une bibliothèque. Dans ce musée, il y a deux galeries de tableaux et de dessins fort bons prêtés pour six mois par les propriétaires, une salle d'histoire naturelle contenant des collections d'oiseaux, de serpents, de papillons, etc., une salle d'étoffes anciennes ou étrangères, une salle de spécimens industriels, coton, chanvr e, garance, bref, un ensemble d'objets instructifs pourl'esprit ou agréables à l'œil. — Notreguide, un grand négociant, nous disait : « Tout cela parle aux sens et d'une façon intéressante ; tout cela occuj}e les ouvriers et leur donne des idées ; il faut bien qu'ils puissent se distraire ; d'ailleurs, chaque heure passée ici est enlevée au cabaret. » — Il nous fait remarquer qu'il n'y a pas de gardiens dans les salles ; elles sont gardées par le bon sens et l'honnêteté publiques ; aucun objet n'est volé, détérioré, ni même touché, et il y a 2550 visiteurs par jour en moyenne.

De là nous allons dans une bibliothèque gratuite, élnblie aussi par des souscriptions privées, et qui sert principalement aux ouvriers. 25,000 volumes; le bibliothécaire dit qu'il y vient 10,000 lecteurs par mois; on y trouve les journaux. Quiconque est présenté par deux personnes respectables peut emporter des livres; douze à quatorze cents personnes sont des emprunteurs réguliers. Je vois par les relevés qu'ils lisent surtout les Vies de Nelson et de Wellington, et aussi des ouvrages de théologie. Selon notre guide, plusieurs sont instruits, font des collections; il nous cite un ouvrier qui sait les noms et les figures de neuf cents espèces de coléoptères. L'histoire naturelle et, en général, les sciences natu-

relies leur plaisent fort; ils ont le goût des faits, de la preuve expérimentale, ce qui les conduit souvent bien loin de la Bible, jusqu'au fond du positivisme; les sécularistes trouvent parmi eux beaucoup de recrues. D'autre part, ils lisent des revues d'économie politique, des journaux; or les journaux anglais, même ceux d'une petite ville, sont instructifs, remplis de correspondances, de renseignements circonstanciés et précis. — Il me semble qu'ici un ouvrier, s'il ne boit pas et s'il lit ime heure par jour, doit avoir la tête bien meublée et très-saine. Autre institution, the mechaiiics institute, également fondée et entretenue par des souscriptions. Six cents élèves, filles et garçons, au-dessus de dix ans. Deux sortes de classes, les unes de français, allemand, dessin, musique, mathématiques, pour les élèves qui payent une petite somme; en général, ce sont des enfants de boutiquiers. Les autres classes sont gratuites ; on y enseigne la lecture, l'écriture, le dessin linéaire, l'aritlimétique ; il y vient beaucoup de garçons et de filles en haillons envoyés par les fabricants. — L'enseignement à surtout pour objet le dessin linéaire et les mathématiques élémentaires ; dans la classe supérieure, de treize à seize ans, on leur explique le sixième livre d'Euclide ; il faut qu'ils comprennent leurs machines. Ordinairement, le maître prend pour répétiteur un jeune garçon de la classe. — Bibliothèque d'emprunt attenante, avec un millier de volumes; salle de journaux et de revues, où les élèves viennent lire. — Il y a maintenant une ou plusieurs de ces écoles ouvrières et spéciales dans toutes les villes industrielles, et Ton se loue beaucoup de leurs bons effets. — Ils partent de celte maxime qu'il faut instruire le peuple; sinon, il devient ingouvernable. Dans cette œuvre,

MANUFACTUnES ET OUVRIERS. 317

la religion les aide; un prolestant a besoin de lire la Bible. Quantité d'écoles sont annexées aux églises, surtout aux églises de dissenters ; règle générale, l'église engendre l'école.

J'admire infiniment l'esprit de toutes ces institutions, l'initiative généreuse et sensée des particuliers qui, librement, à leurs frais, améliorent la chose publique, et font les affaires de l'Etat sans avoir recours à l'État. On donne énormément ici et utilement. Agir par soimême, de sa bourse et autrement, créer l'impulsion et ne pas l'attendre, cela leur est naturel. Beaucoup d'assujet lissements que nous acceptons leur sembleraient insupportables; ils répugnent à tout ce qui sent l'enrégimeiitation et la caserne. Par exemple, aux chemins de fer, point de gare fermée où l'on parque les voyageurs; ils attendent le train sur le trottoir, au bord des rails. Pas de billet de bagages: chacun met sa malle oii il veut, et la retrouve comme il peut. — Hier, l'omnibus s'est dérangé de sa route et a passé par une autre rue pour faire plaisir à deux dames qui avaient demandé permission aux voyageurs. En outre, comme il pleuvait, le conducteur a reçu trois personnes de plus, debout, dans l'intérieur. — Dimanche dernier, sur une place, un pauvre diable convaincu, une sorte de Bunyan à grande barbe, avec un vieux chapeau et une redingote râpée, est monté sur une borne, le Nouveau Testament à la main, et s'est mis à faire une conférence. « Vous voyez que les apôtres n'ont pas osé ensevelir le Seigneur; c'est un Nicodème, un riche, un gentleman qui l'a fait; il fallait cela pour accomplir la prophétie qui est dans saint Jean. » Là-dessus, il lit la prophélie, «Ainsi, ne vous fiez jamais à la tradition, ne croyez qu'à l'Kcri-

ture.» — Ilfinitparuneprière, les yeux au ciel, d'un ton contrit. Environ trente auditeurs; plusieurs gamins lui font des niches, jettent son chapeau à terre; mais cinq ou six figures roides ou usées l'écoutent avec recueillement. Un des assistants me dit qu'on a tort de tracasser cet homme, qu'il n'offense ni n'insulte personne, qu'il a le droit de parler selon sa conscience. Pour moi, c« qui me frappe, c'est son sérieux et son courage ; il es! indifférent au ridicule ; il se met en avant ; ayant quelque chose à dire, il le dit et ne s'inquiète pas du reste. — Self help, voilà toujours le grand mot, si peu compris en France ; de la même source intérieure sortent les associations, les institutions qui pullulent ici, entre autres les institutions municipales; Manchester s'administre elle-même, paye et choisit sa police, se gouverne presque sans intervention du gouvernement. Partant, l'édifice social repose sur des milliers de colonnes indépendantes, et non pas sur une seule, comme le nôtre ; des accidents, des chutes subites, comme nos révolutions de 1830, de 1848, de 1852 sont impossibles.

Le négociant, notre ami, nous conduit à un grand workhouse hors de la ville. Il y en a un autre dans la ville, contenant 1,200 personnes invalides; celui-ci peut en renfermer i,900; en ce moment, il n'y en a que 550. Il a coûté 70,000 livres sterling ; les deux ensemble dépensent 55,000 livres par an, fournies par la taxe des pauvres; 200 livres par an à l'intendant (manager)^ 170 au médecin, 20 livres, outre la nourriture, le logement et le blanchissage, à chaque surveillant, une livre par semaine au maître cordonnier qui enseigne son étal. Les administrateurs font gratuitement leurs fonctions.

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L'édifice est vaste, parfaitement propre, bien entretenu ; larges cours, jardins aux alentours, vue sur les champs et sur de grands arbres, chapelle, salles hautes de vingt pieds. Il semble que les fondateurs et administrateurs aient mis leur amour-propre à faire une belle œuvre correcte et utile.

Nulle odeur nulle part , les lits sont presque blancs, munis de couvertures à dessins ; les plus vieilles femmes et les plus impotentes ont un bonnet blanc et des vêtements neufs* Tout a été prévu, calculé pour entretenir le bon air. Une salle spéciale renferme les fous, une autre les idiotes; elles travaillent à l'aiguille quelques heures ; pendant la récréation, elles dansent entre elles au son d'un violon. Grimaces étranges ; mais elles semblent toutes bien portantes et n'ont pas l'air triste. — Dans une autre salle, on fait la classe aux enfants : l'un des grands sert de moniteur.

La cuisine est monumentale. Un massif de maçonnerie contient huit ou dix chaudières où cuit du gruau d'avoine (oat meal) ; c'est le principal aliment. Chaque personne a par jour deux livres de ce gruau, une livre et demie de pommes de terre, une demi-livre de pain, et, quatrefois par semaine, quatre onces de pâté ou de viand« sans 08. La boisson est de l'eau, sauf en cas de maladie.

Nous demeurons surpris ; à côté des chenils où vivent les pauvres, ceci est un palais. L'un de nous de mande gravement à notre ami de lui réserver ici une place pour ses vieux jours. Songez qu'un manœuvre à Manchester et à Liverpool peut à peine manger de la viande une fois par semaine en travaillant dix heures par jour ! Ici une personne valide travaille à peu près six heures, peut lire les journaux, la Bible, quelques bons

52d uiiAUTRfi SEPTIEME.

livres et revues ; elle vit en bon air, et voit des arbres. — Et cependant, il n'y a pas en cemomentdansun workliouse une seule personne valide ; il est presque vide, il ne sera rempli que pendant l'hiver. D'ordinaire, quand l'ouvrier sans ouvrage vient demander des secours à la municipalité, on lui répond : « Donnez-nous la preuve que vous voulez travailler, allez au workhouse. » — Neuf sur dix refusent. — D*où vient cette répugnance? Je voyais aujourd'hui, au coin d'une rue, une vieille qui fouillait dans un tas d'ordures, et, de ses mains maigres, ramassait des débris de légumes ; probablement, celle-ci ne veut pas renoncer à sa goutte d'eau-de-vie. — Mais les autres? On me répond qu'à tout prix ils veulent avoir leur home et leur liberté, qu'ils ne peuvent souffrir d'être enfermés, soumis à une discipline. They prefer to be free and to starve. — Mais les enfants, tous ces petits au crâne blanc, sous des cheveux de filasse blanchâtre, entassés dans une chambre auprès d'une mère hâve, comment leur père peut-il supporter ce spectacle? Il le supporte, il ne veut pas être séparé des siens, aliéner son rôle de chef de famille, être parqué à part dans un compartiment; il lui semble qu'il cesse d'être homme. Le workhouse est considéré comme une prison; les pauvres mettent leur honneur à n'y point aller. — Peut-être aussi faut-il admettre que l'administration est maladroitement despotique et tracassière ; c'est le défaut de toute administration; on y traite l'homme comme un rouage; on le froisse, comme s'il n'était pas sensible ; on le révolte sans s'en douter. Dickens a mis en scène cette horreur de workhouse*, en prenant parti pour les pauvres.

' Our mutual friend.

Soirée à Belleview pour voir les amusements populaires. C'est une sorte de casino dansant, entouré d'un jardin, avec spectacles, curiosités, œuvres d'art de pacotille. Sur un échafaudage orné du portrait de Wellington, on représente le siège de Badajoz, parade patriotique qui est accueillie par de grands hurras. Un peu après, feu d'artifice. Dans les parterres, des sociétés d'ouvriers et de petits bourgeois mangent, boivent et jouent à un jeu où Ton s'embrasse. A l'intérieur, dans une énorme salle, les ouvriers dansent, à grandes enjambées, violemment, mais sans indécence ; c'est pour se dégourdir de leur immobilité de la semaine. Beaucoup ont l'air rude et grognon, aucun Pair malin et crâne. Toujours apparaît l'athlète, parent du taureau et du dogue, au lieu du polisson spirituel, parent del'épagneuletdu singe. — L'entrée est d'un shilling; en outre, celle du bal est de six pence. Comme Belleview est assez loin, au bout d'un faubourg, il faut mettre en sus le prix du transport ; en effet, quantité d'omnibus et de cabs sont là à la porte. Comptez encore les rafraîchissements, et notez que la plupart du temps l'ouvrier, amenant son amoureuse (sweet heart) ou une fille, doit payer pour deux. Or un ouvrier 61eur gagne environ 23 shillings par semaine. Voilà un exemple de dépense anglaise. — B. . . dit que souvent un ouvrier qui gagne six francs par jour en dépense quatre pour sa boisson et sa nourriture. Dans les fabriques de fer, quelques-uns, entrepreneurs subordonnés, peuvent se faire, dans les bonnes années, jusqu'à cent cinquante, deux cents et même trois cents livres sterling. Ils mangent tout et ne mettent rien à la caisse d'épargne. — B. . . prétend que, sauf accident, maladie, un ouvrier anglais, laborieux, économe, est sur

de prospérer ou au moins de i?ivre. Mais ils ne sont pas économes ^

De dix heures à minuit, deux policeraen qu'un de nos amis nous a fait connaître, nous font voir les mauvais quartiers. Il y a six cents policemen à Manchester, et ils gagnent chacun environ une livre sterling par semaine. Les nôtres sont des détective (agents de sûreté, chargés de découvrir les malfaiteurs). L'un d'eux est à Manchester depuis vingt-six ans ; l'autre a exercé dans plusieurs grandes villes. Tous deux sont des hommes sérieux, sensés, judicieux; ils ne se posent pas en connaisseurs, ils parlent peu et se contentent de répondre juste. Avec leur figure immobile et leur air réfléchi, ils donnent confiance et ont de la dignité. Ils nous confirment la répugnance des pauvres pour le workhouse ; selon eux, l'institution ne vaut rien et ne sert qu'à encourager la paresse. Une famille avec trois enfants peut vivre avec trente shillings par semaine, et elle les gagne. Mais la plupart des hommes se marient jeunes, souvent à dix-huit ans; à trente ans, ils ont six enfants ; ils boivent beaucoup, n'économisent guère ; la femm^ devient mauvaise ménagère en devenant bonne

!• British Almanach and Covipanion. Résumé du recensement de l801, sur les métiers, états et professions.) Population de l'Angleterre et du pays de Galles, 20,066,224. La classe des personnes occupées dans l'industrie comprend 4,828,399 individus, dont 3,2t)2,510 mâles et 1,565,889 du sexe féminin. Celle des personnes occupées dans les tissus comprend 2,231,417 individus, dont 890,423 mâles cl 1,540,994 du sexe féminin. Celle des personnes employées dans les mines est de 530,446 personnes, dont 94 seulement du sexe féminin. — M. David Cbadwick, de Manchester, estimait que < dans le Lancashire, le nombre des personnes directement employées dans l'industrie du coton était, en 1859, de 400,000 individus, » et qu€ le nombre des persoimes dont la subsistance dépend de cette industrie est, dans le Lancashiie, dQ 800,000.

MANUFACTUUES ET OUVRIERS. 325

ouvrière. D'habitude, quand un ouvrier meurt, il ne laisse pas de (|Uoi payer l'enterrement.

Nous voyons des logements de nuit où, dans une chambre basse, sans air, sont quatre ou cinq lits occupés. Un lit entier coûte cinq pence; la moitié d'un lit, deux pence et demi. Dans un de ces lits est un homme avecsa femme. Maigre et douloureuse figurede l'homme : blémie, jaunie, creusée comme par une maladie, elle semble un vieux masque de cire.

Dans un casino, cinq ^.ents personnes de pauvre apparence s'entassent sur des bancs graisseux devant une estrade où dansent deux jeunes filles grêles, en gaze rose. Deux pence d'entrée ; on boit du gin et on fume; l'air, chargé de vapeurs humaines, est suffocant.

Maisons de filles. Le policeman dit qu'elles se recrutent surtout dans les fabriques. Elles se tiennent dans une salle basse, et ne sont point décolletées. Plusieurs sont maigres, et leur visage ignoble est comme ensauvagé. Près d'une mulâtresse huileuse, une jolie figure de jeune fille, délicate et intelligente, est pensivement assise auprès du foyer ardent. Nous sommes en juillet, et pourtant ce feu, le soir, est nécessaire. — De même dans les cabarets de voleurs; nous entrons dans vingt ou trente de ces tapis francs. Un grand tas de houille ardenîc brû^e pour faire la cuisine et sécher le linge. Les hommes jouent aux dominos en fumant, et, sans rien dire, lèvent sur nous leurs yeux fixes et brillants de bêtes fauves. La lumière crue du gaz est horrible sur tous ces visages.

J'ai vu de pareils quartiers et de pareils taudis à Paris, à Bordeaux et à Marseille, mais nulle part avec une impression aussi forte. C'est celle d'un cauchemar ou

324 CHAPITHE SEPTIÈME.

tlun roman d'Edgar Poe. La lumière du ^az ne parvient pas à vaincre les ténèbres de l'air lourd, suffocant, imprégné d'exhalaisons inconnues; rien d'effrayant comme cette noirceur tachée de clartés vacillantes. Les rues symétriques semblent des cadavres de rues mécaniquement alignés et immobiles. Des malheureuses en chapeau fané y traînent çà et là leur friperie et leur sourire; elles passent, et on est tenté de s'écarter comme à l'approche d'un spectre ou d'une âme en peine. Toutes les dix minutes nous entrons dans quelque nouveau bouge; au sortir de l'obscurité déserte, la salle basse, le poêle rouge, l'éclat violent du gaz, la troupe immonde de maigres figures anxieuses ou dangereuses font penser à quelque soupirail de l'enfer. Certainement Thorrible et l'immonde sont pires ici qu'ailleurs.

DE LESPRIT ANGLAIl

Il me semble que je commence à concevoir la form». d'un esprit anglais, si différente de celle d'un esprit français. Quiindje sens poindre en moi quelque idée de ce genre, je la porte à deux ou trois amis anglais qui ont voyagé, je la soumets à leur jugement, nous en raisonnons ensemble ; elle sort de la discussion rectifiée, ou développée, et le lendemain je l'écris telle quelle.

On peut comparer assez exactemen: l'intérieur d'une tète anglaise à un Guide de Murray : beaucoup de faits et peu d'idées ; quantité de renseignements utiles et précis, petits résumés statistiques, chiffres nombreux, cartes exactes et détaillées, notices historiques courtes et sèehes, conseils moraux et utiles en guise de préface, nulle vue d'ensemble, point d'agrément littéraire ; c'est un simple magasin de nous documents vérifiés, un mémento commode pour se tirer tout seul d'affaire en voyage. — Le Français demande à tout écrit et à toute

chose la forme agréable ; l'Anglais peut se contenter ilu fonds utile. Le Français aime les idées en elles-mêmes et pour elles-mêmes; l'Anglais les prend comme des instruments de mnémotechnie ou de prévision.

Je cite tout de suite deux petits faits qui peuvent servir de spécimens. — On demandait au grand ingénieur Stephenson comment il avait inventé ses machines, et entre autres la locomotive. Il répondit que c'était à force d'imaginer et de concevoir avec une précision extrême les différentes pièces, leurs formes, leurs dimensions, leurs attaches, leurs mouvements possibles, et toute la série de changements que le changement d'une pièce, d'une dimension ou d'une attache devait introduire dans le jeu total. Ainsi son esprit ressemblait à un atelier; les pièces y étaient numérotées et étiquetées ; il les y prenait tour à tour, les ajustait, les engrenait mentalement, et, à force de tâtonner, rencontrait la combinaison pratique. — Au contraire, Léon Foucault me disait qu'un jour, ayant trouvé une proposition de mécanique spéculative oubliée par Huyghens et Lagrange, il en avait suivi les conséquences, lesquelles l'avaient conduit à l'idée de son régulateur. — En général, le Français comprend au moyen de classifications et par des méthodes déductives, l'Anglais par induction, à force d'attention et de mémoire, grâce à la représentation lucide et persistante d'une quantité de faits individuels, par l'accumulation indéfinie desdocuments isolés et juxtaposés.

A cet égard, il y a dans la Vie de Sterling, par Carfyle, une lettre qui m'a toujours frappé. Sterling est aux Antilles ; un cyclone vient de dévaster l'ile, il a failli périr avec sa femme qui est grosse ; il raconte l'événe*

ment à sa mère. Notez que le narrateur est un lettré, un poëte, qui a reçu l'éducation la plus complète, et sait manier sa langue. Mais, en cette circonstance, comme en toute autre, le premier besoin d'un Anglais est de transmettre à autrui une idée exacte, positive, graphique (graphie). Sa description est unipm statemeut of facts : — « Ma chère mère.», presque tout ce que nous possédons, Suzanne et moi, et jusqu'à la maison où nous vivions , a été détruit soudainement par une Visitation de la Providence, bien plus terrible qu'aucune dont j'aie été témoin.... Quand Suzanne sortit de sa chambre, à huit heures, je lui fis remarquer la hauteur et la violence extraordinaire de la houle, et l'aspect singulier des lourds nuages de pluie qui balayaient les vallées devant nous... Peu de temps après qu'on eut fermé les volets des fenêtres, je m'aperçus que ceux de la chambre de Tyrrell, la domestique, du côté du sud, au coin le plus ordinairement abrité de la maison, commençaient à céder ; j'essayai de les attacher, et je trouvai en poussant le volet que le vent résistait plutôt comme aurait fait une pierre ou une masse de fer, que comme un courant d'air. La pluie, sur ma figure et sur mes mains, frappait comme le petit plomb d'un fusil. Il fallut de grands efforts pour fermer les portes de la maison... Vers neuf heures, les vitres furent crevées par la seule force du vent, sans qu'aucun objet solide les eût touchées... Les fenêtres de la façade cédaient tour à tour avec fracas, et le plancher était secoué comme vous avez pu voir un tapis à Londres les jours oii il y a des coups de vent. J'allai dans notre chambre à coucher, oii je trouvai Suzanne, Tyrrell et une petite fille de couleur de sept ou huit ans, et je leur dis que pro-

bableinent dans une demi-heure nous ne serions plus en vie... »

« La maison avait deux toits parallèles ; celui qui était du côté de la mer et abritait l'autre avec nous qui étions dessous, fut emporté, je suppose, vers dix heures. Selon ma vieille habitude, je vais vous donner un plan qui vous fera bien comprendre notre situation. » — Et, en effet, il dessine un plan, ou plutôt deux plans géométriques, avec lettres et indications : — « Dans le plan n" 1, AAsont les fenêtres qui furent détruites les premières. Ensuite, ce fut le tour de BB. Mes livres étaient entre BB et sur le mur qui fait face. Les lignes C et D marquent la direction des deux toits. E est la chambre où nous étions, et le n* 2 est le plan de cette chambre sur une plus grande échelle. Regardez maintenant ce n" 2. A est le lit, CC les deux garde-robes, B le coin où nous étions. J'étais assis sur un fauteuil, tenant ma femme; Tyrrell et la petite négresse étaient tout près de nous. Nous avions perdu toute pensée de survivre, et nous n'attendions que la chute du toit pour périr ensemble. Peu de temps après, le toit partit, mais la plupart de ses matériaux furent emportes plus loin. Un des grands chevrons fut accroché sur la colonne du lit D et maintenu par la pointe de fer, pendant que son extrémité pendait sur nos têtes. Si cette poutre était tombée un pouce de plus à droite ou à gauche, nous ne pouvions manquer d'être écrasés. Les murailles ne furent pas emportées avec le toit, et nous demeurâmes ainsi une demi-heure, tour à tour priant Dieu et épiant les murailles qui phaient, craquaient et tremblaient sous l'ouragan... Le vieux cuisinier fit cinq tentatives pour arriver jusqu'à nous; quatre lois le vent le jeta parterre. La

cinquième fois, lui et un nègre atteignirent la maison. L'espace qu'ils avaient à traverser était tout au plus de vingt yards sur terrain plat. » — Même style jusqu'au bout, exact, simple, et, en apparence, froid. C'est I procédé de de Foe et de Swift ; il n'y en a pas de moins littéraire et de plus instructif.

Même impression, si on considère tour à tour dans les deux nations les journaux, les revues et les discours. Le correspondant d'un journal anglais est une sorte de pliolographe qui expédie à sa gazette des épreuves prises sur les lieux ; celle-ci les insère telles quelles. Parfois même, il y a divergence entre les raisonnements de la première page et les correspondances de la seconde. En tout cas, celles-ci sont singulièrement longues, détaillées ; un Français voudrait les abréger, les alléger ; elles lui laissent une impression de fatigue; le tout fait masse et tas; c'est un bloc mal dégrossi, peu maniable; son journaliste est tenu de l'aider, de trier pour lui l'essentiel, de dégager dans cet encombrement les trois ou quatre anecdotes instructives, de résumer le tout en une idée nette exprimée par un mot vif. — La différence n'est pas moins visible si l'on met en regard leurs grands trimestriels et nos revues. Dans les nôtres, un article, même de science ou d'économie politique, doit avoir unexorde, une péroraison, une architecture ; il n'y en a guère, dans la Revue des Deux Mondes, qui ne soit précédé parun péristyle d'idées générales. Chez eux, les faits, les chiffres, le détail technique sont prédominants ; sauf entre les mains d'un Macaulay, ces articles nous semblent lourds, ennuyeux ; ce sont d'excellentes carrières, pleines de moellons solides, mais non taillés, qui réclament, pour entrer dans la circulation,

un travail supplémentaire. — Pareillement, à la tribuneel dans les meetings, l'éloquence anglaise se traîne sous les documents, et l'éloquence française s'évapore en théories . Toute l'éducation pousse l'Anglais de ce côté. — Dans le premier collège de Londres, B... avait pour ami un jeune homme fort distingué, le second en mathéma* tique, le premier en littérature, qui possédait à fond les auteurs latins, et entre autres Catulle. A ses yeux, Catulle était le phis exquis des poètes. Il savait par cœur chaque vers, connaissait toutes les interprétations, avait étudié les commentaires et aurait pu presque faire une édition de son auteur. Mais si on lui avait demandé des vues d'ensemble, six pages de résumé sur Catulle, il n'aurait pu les faire, et l'avouait de bonne foi. — A Oxford et à Cambridge, les étudiants studieux lisent tous les auteurs latins, même la basse latinité, Stace, Claudien, Manilius, Macrobe, Aulu-Gelle, connaissent le grec à fond ; dès le collège, ils ont fait des vers grecs. — Mais point d'idées ; ils savent le matériel de l'antiquité, ils n'en sentent point l'esprit, ils ne se représentent pas l'ensemble de sa civilisation, le tour particulier d'une âme méridionale et polythéiste, les sentiments d'un athlète, d'un dialecticien, d'un artiste. Voyex les commentaires étranges de M. Gladstone sur Homère ; M. Grote, dans sa grande Histoire de la Grèce, u'a su (aire que l'histoire des constitutions et des débats politiques. — Il y a vingt ans, les universités étaient des conservatoires de grec, de latin, de mathématiques, très-fermés, et qui sentaient très-fort le renfermé, très-mal disposés pour épanouir en plein air l'intelligence humaine ; pas de sciences naturelles, pas d'histoire philosophique ; aucune composition anglaise.

DE L'EiJPRIT ANGLAIS. 53!

Depuis quelque temps les découvertes et les méthodes continentales commencent à y trouver accès; mais, encore aujourd'hui, renseignement est plutôt fait pour fortifier l'esprit que pour l'ouvrir ; on en sort comme d'une gymnastique ; on n'en rapporte pas une conception de l'homme et du monde. — D'ailleurs, il y en a une toute faite, très-acceptable, et que le jeune homme n'a pas de peine à adopter. En France, aucun cadre fixe ne prend sa pensée ; la constitution, dix fois changée, n'a pas d'autorité ; la religion est du moyen âge ; les Vieilles formes sont discréditées, les nouvelles ne sont qu'ébauchées. Dès seize ans, le doute le saisit; il flotte; s'il a quelque esprit, son plus impérieux besoin est de se construire un ensemble de convictions, ou tout au moins d'opinions. — En Angleterre, le cadre est tout prêt : la religion est presque raisonnable, et la constitution presque excellente ; l'intelligence qui s'éveille y trouve d'ayance les grandes lignes de ses croyances futures. Elle n'éprouve pas le besoin de se bâtir une habitation complète; tout au plus, elle conçoit l'élargissement d'une fenêtre gothique, le nettoyage d'une cave, la réparation d'un escalier. Moins ébranlée, moins excitée, elle est moins active, parce qu'elle n'a pas le scepticisme pour aiguillon.

A cette éducation de l'adolescent et du jeune homme joignez celle de l'adulte et de l'homme mûr. — D'abord, toute la littérature écrite ou parlée conspire pour l'approvisionner de faits plutôt que de théories ; on a indiqué tout à l'heure le caractère des journaux, des revues, des discours; c'est aussi celui des livres, non-seulement des ouvrages graves, mais des romans si défailles, si minutieux, copiés de si près sur le vif, et qui sont en

littérature ce que sont en peinture les tableaux des Hollandais *. — Il faut noter encore, et au premier plan, les voyages qui sont un complément d'éducation, un emploi des vacances, une habitude, un plaisir, presque une manie, par suite la lecture si répandue des Toyages. M. Murray a acheté celui de Livingstone neuf mille livres sterling ; par le prix, jugez du débit, et, par le débit, jugez delà curiosité publique. — Enfin, il faut compter la pratique des affaires, telle (ju'on l'entend ici, les renseignements que chacun puise dans les comptes rendus et les meetings de son association, les chiffres, documents, statistiques et tableaux comparatifs qu'il est tenu d'étudier et de savoir pour agir avec efficacité et succès dans le cercle, grand ou petit, de ses intérêts privés ou publics. — Par tous ces canaux, ouverts depuis l'enfance jusqu'à la fin de la vie, l'information positive afflue dans une tête anglaise comme dans un réservoir. Mais la proximité de toutes ces eaux ne suffit pas encore à expliquer sa plénitude ; il y a une pente qui les attire, un penchant inné à la race, à savoir le goût des faits, l'amour de l'expérience, l'instinct de l'induction, le besoin de certitude. Quiconque a étudié leur littérature et leur philosophie, depuis Shakespeare et Bacon jusqu'aujourd'hui, sait que celte inclination chez eux e<i héréditaire et qu'elle appartient à la forme même de leur esprit, qu'elle tient à leur façon de comprendre la vérité. Selon eux, l'arbre doit se juger aux

* Lire, pour comprendre cet esprit, quelques biographies détaillées et complètes, par exemple .

Sfuikspeare and his Times, by Nathan Drake ; CAaw6(?r'« Bum's Edition. BoswelVs life of Johnson; Carlylé's Cromwell's speechea ava letters; Wcsley's life, by Soulhey. LockarCs Life ofsirW. Scott.

fruits, et la spéculation à la pratique ; une vérité n'a de prix que si elle provoque des applications utiles. Au delà des vérités applicables, il n'y a que des chimères vaines. Telle est la condition de l'homme : un cercle restreint, capable de s'élargir, mais toujours fermé de barrières, dans lequel il faut savoir, non pour savoir, mais pour agir, la science n'étant valable que par le contrôle qui la vérilie et l'usage auquel elle sert.

Cela admis, il me semble qu'on entrevoit l'ameublement ordinaire d'un esprit anglais. Autant que j'en puis juger, l'approvisionnement de faits est trois ou quatre fois plus considérable chez un Anglais bien élevé que chez le Français correspondant, du moins en ce qui concerne les langues, la géographie, les vérités politiques et économiques, et les impressions personnelles reçues à l'étranger au contact des hommes et des choses vivantes. — Par contre, il arrive bien souvent que l'Anglais profite moins de son gros bagage que le Français de son petit sac. La chose est visible dans beaucoup de livres et d'articles de revue; l'écrivain anglais, quoique très bien informé, a la vue courte. Rien de plus rare chez eux que le libre et grand jeu de l'intelligence qui vole et s'espace. A force d être prudents, ils se traînent à terre sur la route banale, tirant leur charrette; sauf deux ou trois, il n'y en a guère qui fassent penser leur lecteur. Plus d'une fois, en Angleterre, après avoir pratiqué un homme, j'étais étonné de son instruction aussi variée que solide, et en même temps de son manque d'idées. En ce moment, j'en revois cinq ou six dans ma mémoire, tous si bien pourvus qu'ils auraient pu à bon droit s'élpver jusqu'aux vues d'ensemble. Ils restaient à mi-chemin, ils ne concluaient pas. Ils n'éprouvaient

pas même le besoin d'ordonner leurs connaissances en une sorte de système ; ils n'avaient que des idées partielles, isolées ; ils ne se sentaient ni l'envie ni le pouvoir de les relier entre elles, sous quelque conception philosophique. — A cetégard, leur langue est le meilleur témoin ; il est très-difficile d'y traduire les abstractiom un peu hautes. Comparée au français et surtout à l'aile* mand, elle ressemble au latin comparé au grec. Rien de plus naturel chez nous que cette formule : le beau, le bien et le vrai. Si on la rend en anglais littéralement, elle prend un aspect rébarbatif et bizarre *. Si on l'exprime par les mots usuels *, elle n'est plus traduite exactement. Il manque à leur bibliothèque de mots toute une série de cases, celle du haut ; c'est qu'ils n'ont pas d'idées pour la remplir.

De là quelques inconvénients et plusieurs avantages. Les idées générales sont des cadres à compartiments ; une fois que l'esprit les a formés, il n'a plus qu'à les appliquer pour embrasser d'un regard l'ensemble et les parties d'un sujet. Ses opérations en deviennent beaucoup plus faciles et plus promptes, et si, de la spéculation, il passe à la pratique, il organise sans difficulté. Ce mot, qui date de la révolution et de l'empire, résume bien les facultés de l'esprit français, le succès de la raison ordonnatrice et distributive, les effets vastes et heureux de l'art qui consiste à simplifier, à classer, à déduire. Les penseurs de cabinet l'avaient cultivé au dix-huitième siècle ; il fut mis en pratique par leurs successeurs actifs aux assemblées et au conseil d'Etat.

* The Beautiful, Ihe True, tbe Good.

• Bcauty, Trulh, GoodiHàs.

Ses monuments sont le code civil, l'université, l'institution militaire, ecclésiastique, judiciaire, nos grandes administrations, les principales pièces de notre machine sociale. — Chez une nation où il manque, ses œuvres man quent aussi. Au lieu d'un code, elle a un monceau da précédents; au lieu d'une école de droit, une basoche de routine. J'entends des Anglais se plaindre de beaucoup de lacunes semblables. La législation est si ténébreuse, que chez eux, avant d'acheter un domaine, on prend au préalable un ou deux hommes de loi, qui n'ont pas trop d'un mois pour examiner les titres du vendeur et vérifier si l'acquisition ne fournira pas matière à chicanes. — C. ., dit que l'état de plusieurs administrations, notamment de l'amirauté, est ridicule : désordre, sinécures, dépenses disproportionnées aux effets, lenteurs et conflits; le mécanisme est incohérent, parce qu'il n'est pas construit d'après un principe. — En toutes choses, ils n'avancent et ne corrigent que par tâtonnements ; ils n'apprennent les affaires qu'à force d'attention, de travail, de triture technique; ils sont purement empiriques, à la chinoise.

Par contre, lorsque l'acquisition des cadres généraux est aisée et précoce, l'esprit court risque de devenir paresseux; c'est le cas du Français. Souvent, au sorlir du collège, presque toujours avant vingt-cinq ans, il possède ces cadres, et, comme ils sont commodes, il les applique à tout sujet; désormais il n'apprend plus, il se croit suffisamment muni. Il se contente de raisonner, et fréquemment il raisonne à vide. Il n'est pas au fait, il n'a pas le renseignement spécial et concluant ; il ne sent pas qu'il lui manque, il ne va pas le chercher, il répète des idées de vieux journal. Il oublie qu'il faut

toujours se tenir au courant, toujours grossir son bagage, pour n'être pas pris au dépourvu, et parer aux événements. Non-seulement les médiocres esprits sont chez nous entachés de ce défaut, mais les plus belles intelligences n'en sont point exemptes; je n'en connais que deux qui, ayant passé quarante ans, aient continué à s'enquérir et soient parvenues à se renouveler. — Au contraire, sclonC.Js culture de l'Ani^laisest presque indéfinie; même dans i'âgemùr, il voyage, il s'informe, ilcomplèle vi rectifie ses informations; il lâche, surtout en matière économique et politique, de maintenir son instruction au niveau du changement des choses. Par eux-mêmes, les faits lui plaisent; il est content de les noter et attentif à les retenir. Accumulés de la sorte, ils font un dépôt continu au fond de son esprit, et comme une sohde couche de bon sens. Car, quoique disjoints et peu apparents, ils sont là, ils ont leur poids efficace, ils pèseront sur les résolutions qu'il faudra prendre. Même borné et sans idées, l'homme s'écartera, par une sorte d'instinct, des trop grandes imprudences ; il sentira vaguement que l'utile est de tel côté, et non pas de tel autre. Les renseignements épars qu'il aura ramassés sur les Etats-Unis, sur l'Inde, sur la Chine, sur l'effet du suffrage universel ou delà Uberté commerciale, Tinclineront d'avance vers le plus sage parti, et la libre discussion publique achèvera de le pousser dans le sens raisonnable. Ainsi disposé, il peut accepter une expédition comme celle d'Abyssinie, mais il n'aurait pas toléré une expédition comme celle du Mexique; il peut souhaiter qu'on élargisse par degrés le droit de suffrage, mais il répugnerait à l'accorder tout d'un coup à tous. De cette façon, il est en garde contre les aventures et

les théories ; sa constitution ne tombe pas aux mains des spéculatifs, ni ses affaires aux mains des cassecou. — Tels sont les effets du bon sens public, pareils k autant de ruisseaux qui fertilisent les divers champs oii ils coulent. On en a yu la source commune; elle est un bassin profond, obscur, toujours rempli, toujours grossi d'apports nouveaux, je veux dire de faits positifs qui, accumulés, filtrés goutte à goutte, font un réservoir intarissable, et se déversent en cent petits courants salutaires sur tout le domaine de Faction.

Quand on loue chez les Anglais ce goût des faits, il faut noter qu'il s'agit des faits moraux comme des faite physiques; ils sont observateurs zélés du dedans comme du dehors. — A ce sujet, je viens d'avoir en main deux longues lettres adressées à une amie par deux jeunes femmes mariées depuis un mois. Il est fâcheux que la discrétion empêche de les donner. Elles semblent faites exprès toutes deux pour montrer l'habilude innée et le talent héréditaire de l'observation précise, appliquée par la première aux choses physiques, par la seconde aux choses morales. — L'une décrit minutieusement la personne de son mari, sa taille, la couleur de ses cheveux, son teint, le country seat, les appartements, leur distribution, le mobilier, le parc, les sorties en voiture le tout avec statistique de la fortune, des alliances, des voisins qu'on peut voir. — L'autre développe non moins exactement le détail de tous les sentiments qu'elle a traversés, depuis le jour ou, pour la première fois, à un archery 'meeling,e\\eV\l son îuiuT mari. — L'uneet l'autre finissent à peu près de même : « Et maintenant, je suis la plus heureuse femme de l'univers. » L'une est yul-

gaire, l'antre est fine; l'une n'a que des yeux, l'autre sait regarder son cœur. Mais, dans le délicat examen de conscience, comme dans le lourd catalogue descri[)tif, Is lucidité et l'absence de phrases sont égales. Rien qm des faits ; nulle réflexion générale ; dans le récit psychologique et dans la statistique positive, tout est document. H est clair pour moi que leur seule envie était de renseigner leur correspondante, l'une sur sa situation sociale, l'autre sur son histoire intime, et que toute addition ou développement leur eût semblé bavardage vide. — A défaut de ces lettres, que le lecteur parcoure les romans anglais contemporains; le même esprit y est visible. Ce sont des paquets serrés de petits faits physiques et moraux, ceux-ci en plus grande abondan.e, et le plus souvent tout à fait précieux. En aucune littérature, on n'a mieux démêlé et suivi la filiation des senti, ments, le travail souterrain par lequel se forme un caractère, l'éclosion lente d'une passion, d'un vice ou d'une vertu, la gradation insensible par laquelle, d'année en nnnée, l'àme prend son pli. Eux seuls ont connu l'enfant et la façon dont l'enfant devient homme. Là-dessus, il faut lire les romans d'Eliot. Depuis Locke, la psychologie est indigène en Angleterre; elle y chemine côte à côte avec la statistique et l'économie politique. — Connaissance exacts de tous les dehors qui manifestent l'homme, divination exacte du dedans qui est l'homme, c'est par ces deux moyens qu'on parvient à une prévision à peu près juste et à un maniement à peu près sûr des choses humaines.

Sur ce terrain si riche poussent beaucoup de talents originaux, tous avec un autre aspect que chez nous, ceux-ci avec une pousse plus haute, ceux-là rabougris

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et contournés. Parlons d'abord de celui qu'on attribue le plus volontiers aux Français, Tesprit (wit).

C'est l'art de dire les choses agréablement ; mes amis anglais trouvent qu'il fait partie du tempérament français.— Sir Henry Bulwer' demandait à deux petits villageois français, l'un âgé de sept ans, l'autre de huit, ce qu'ils comptaient faire lorsqu'ils seraient grands. L'un répond : « Je serai le médecin du village. — Ohl reprend l'autre, si mon frère est médecin, je serai curé. Il tuera les gens; je les enterrerai; de cette façon, nous aurons tout le village à nous deux. » — Un jour, à Besançon, j'écoutais deux soldats qui causaient couchés sur un talus ; l'un d'eux se lève en disant : « Allons, il est temps : à l'ouvrage ! — Bah ! dit l'autre, reste donc tranquille ; le sou viendra tout de même 1 » — Un général allemand conte dans ses mémoires qu'un jour d'escarmouche on lui amène un hussard français avec une large estafilade sur la figure: « Eh bien, lui dit-il, mon pauvre garçon, vous avez donc reçu un coup de sabre?

— Bah ! c'est que ce matin on m'a rasé de trop près. »

— Un écrivain ancien remarquait déjà que les deux qualités les plus recherchées des Gaulois étaient le courage et l'esprit*, et son mot latin désigne très-exactement l'esprit de conversation, le talent de faire des motSj le goiitdes petites phrases vives, fine», imprévues, ingénieuses, dardées avec gaieté ou malice. — Les étrangers admirent beaucoup ce don ; ils disent qu'il a pour compagnon le goût, que tous deux sont chez nous universels et précoces. — Une petite ouvrière

' France social, litterary, potitical, p. 75.

• Duos res industriosissime persequitur geru Gallcrum, rem mititarent et argute logui.

s'iiabillc bien, a de jolies façons, un ramage agréable , un soldat, un ouvrier sont éveillés, avisés, ont bonne tournure, savent plaisanter; c'est ïingegno du Midi, spontané, aisé, brillant. Celui du Nord est bien plus empêtré, tardif; ici l'homme du peuple est un lourdaud, tout au plus un lourdaud sensé, et la petite bourgeoise une caricature qui se charge de choses voyantes; il faut une culture bien plus longue pour les dégrossir. La civilisation ici n'est pas naturelle, mais acquise, et on n'en trouve les élégances et la beauté que dans la haute classe. Chez nous, on en découvre quelque chose dans toutes les classes, et cela répand beaucoup d'agrément et d'ornement sur la vie humaine.

Autant nue j*en puis juger, ils ne Savent pas s'amuser avec In parole. — Pour un français, le meilleur moment de la vie est, je crois, un après-souper, une soirée Ântime entre hommes bien élevés et intelligents. Il se fait alors chez tous un bouillonnement et un pétillement du sommet de la cervelle. Ils pensent et parlent du même coup, sur les plus hauts sujets, en sautant de l'un à l'autre, par petites phrases vibrantes, et leurs idées générales, vivement lâchées, voltigent comme un essaim. En deux heures, la causerie aventureuse a fait le tour du monde. Chacun a donné un résumé de sa pensée, en mots bouffons ou graves, avec excès, paradoxe et fantaisie, sans prendre ses saillies au pied de la lettre, ni chercher autre chose qu'une fête pour son esprit. Philosophie, science, morale, arts, littérature, tous les trésors de rintelligence humaine y sont maniés, non en lingots pesants, en gros sacs, mais en jolies monnaies d'or portatives, bien gravées, qui scintillent et tintent avec un gai cliquetis entre des mains légères. — Il semble

qu'en Angleterre ces monnaies sont rares et, en outre, n'ont point cours. On les trouve trop minces, on suspecte leur aloi. On manie plus volontiers le métal brut et massif dont nous parlions tout à l'heure. La conversation est surtout instructive, et encore plus souvent ab' sente. — De là plusieurs inconvénients, et entre autres l'ennui; car l'esprit a besoin de fêtes. En Italie il a l'opéra et l'amour, en Allemagne la philosophie et la musique, en France le feu d'artifice qu'on vient de décrire. Ici, rien au delà du travail consciencieux, de la production utile, du confortable sûr et commode. Ce n'est pas assez pour être heureux d'une bonne voiture, d'une maison bien tenue, d'une occupation régulière, d'un siège au parlement, d'une place très-probable dans le ciel. Parfois, parmi tous ces bonheurs, on bâille, on se sent morose. Alors on boucle sa malle, on monte en paquebot, on va devant soi pour chercher autre chose, quelque distraction, un rayon de soleil.

En revanche, à table, ils font beaucoup mieux que nous les discours suivis (speeches) . On peut en lire chaque semaine dans les journaux ; il s'en débite quantité à chaquedînerpolitique,géographique, économique, scientifique, aux repas de corporation, à ceux qu'on offre aux personnages éminents, aux hôtes illustres. — Je me rappelle un de ces dîners auquel j'ai assisté, quoique indigne, en compagnie d'un de mes amis français, voyageur célèbre. Vers la fin, le président proposa la santé de la reine, puis tour à tour celle d'une quinzaine de personnes présentes. — « J'ai l'honneur de vous proposer la santé de noire éminent convive, un tel. » — Puis quelques phrases d'éloges, le tout correctement débité avec une gravité cordiale, et çà et là une pointe d'humour. Pour

inoi, je Tadmirais beaucoup de si bien dire, rrais surtout de ne point paraître ennuyé. — Sur ce mot d'introduction, le convive se levait el prenait la parole. « Je remercie l'assemblée des gentlemen ici présents et notre honorable président de la distinction si flatteuse, etc. » — Ici quelques développements qui varient selon le voyageur interpellé. L'homme du JNil promet son assistance à la première expédition qui cherchera les sources duileuve. L'homme du pôle dit que s'il a pu hiverner dans les glaces, c'est jiràce au régime rude de l'éducation anglaise et à la pratique du sport. L'homme de l'Australie occidentale remarque qu'il y a là une place pour des colonies anglaises. En outre, chacun sonne sa petite tanfare sur l'énergie de la race saxonne, sur la propagation de la civilisation anglaise, sur l'avenir de l'humanité, sur les progrès de la science. Les assistants applaudissent en frappant sur la table de leurs mains et de leurs couteaux ; on crie : Hear! hear! on pousse deux, trois, quatre hurras. Quelques-uns montent sur leur chaise, el saluent l'orateur en élevant itur verre; la belle humeur devient contagieuse, et le brouhaha est complet. — Sur cet orchestre un peu gros, les discours qui se succèdent font des solos appropriés. Les lieux communs dont ils se composent ne détonnentpas; on n'est pas rebuté de leur vulgarité, ni ennuyé de leur sérieux, ni choqué de leur solennité ; du moins les convives anglais sont montés au diapason. Mon ami le voyageur français n'a pas voulu faire chorus : il a glissé un mot à l'oreille du président pour être dispensé du discours. — « Pourquoi évitez-vous votre tour? » lui ai -je demandé? — « Ce que je dirais serait en dehors de leur goût, ou en dehors du mien. » — Il répugne à la période

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soutenue; il y voit une sorte d'affectation, surtout au dessert; il aime mieux jeter un mot fin, suivre avec son voisin une conversation moqueuse, indiquer son idée à mi-voix, avec un sourire. Ici, on ne l'indique pas, on l'explique ; on la veut développée, énergique ; on en supporte tout l'accent et tout le poids, même à table. — Je suppose qu'ils ont du plaisir à sentir leurs nerfs secoués et leurs volontés remuées par une émotion collective : un dîner de ce genre est très-voisin d'un meeting, et aboutit plus ou moins expressément à une résolution, à une souscription, à une propagande et à des actes.

Un journal aigre dit qu'on ne peut parler français sans mentir ; la langue exagère : « Mille remercîments! J'en suis enchanté! Un homme charmant!» H oublie que l'auditeur en rabat ce qu'il faut. — A vrai dire, notre conversation et notre style écrit sont remplis d'indications, de sous-entendus et de nuances. Il me semble que la Fontaine, madame de Sévigné, Voltaire, Montesquieu, Courier ne peuvent être bien traduits en anglais. Leur parfum s'évapore, leur grâce se fane, leur vivacité s'alourdit. Dernièrement, une revue grondait contre la Vie de Jésiis^ contre « ces belles phrases ambiguës qui semblent dire une chose délicate et disent deux choses opposées. » Beaucoup d'Anglais ne comprennent rien à ces finesses, et accusent notre littérature de fausseté, parce que leur sensliUéraire est obtus. — En revanche, nous pourrions leur répondre qu'ils ne peuvent discutei sans boxer. La polémique est chez eux d'une rudesse extraordinaire ; ainsi conduite, elle aboutirait en France à des duels quotidiens. Heureusement on admet ici que

duel est iibsurdc, et que jamais un article injurieux

n'impose ou ne justifie l'appel à l'épée. Leurs débats ressemblent à leurs assauts de boxe ; les combattants, après s'être tour à tour meurtris et jetés par terre, se donnent la main sans rancune. En quelques mois de lecture, on s'y fait, et l'on finit par trouver que la brutalité du langage est amplement compensée par la franchise de l'accent, par l'énergie de la conviction, par la solidité du raisonnement, par la sincérité de l'indignation, per le souffle viril et continu de l'éloquence. — Ce n'est point à dire qu'ils manquent d'esprit ; ils en onTunà téïïFusage~Tlïï"v^nIepëïï aimable, mais tout à fait original, de saveur [)uissante, poignante et même un peu amère, comme leurs boissons nationales. Ils l'appellent himour^eu général, c'est la plaisanterie d'unlfômme qui, en plaisantant, garde une mine graxe^-ElLe abonde dans les écrits de Swift, de Fielding, de Sterne, de Dickens^^ Thackeray, de Sydney Smith; à cet égard, le Livre des~Sndlbs et les Lettres de Peter Plymley sont des chefs-d'œuvre. On en trouve aussi beaucoup, de la qualité la plus indigène et la plus âpre, dans Garlyle. Elle aboutit tantôt à la caricature bouffonne, tantôt au sarcasme médité. Elle secoue rudement les nerfs, ou s'enfonce à demeure dans la mémoire. Elle est une œuvre de l'imagination drolatique ou de l'indignation concentrée. Elle se plaît aux contrastes heurtés, aux travestissements imprévus. Elle habille la folie avec les habits de la raison ou la raison avec les habits de la folie. Henri Heine, Aristophane, Rabelais et parfois Montesquieu sont, hors de l'Angleterre, ceux qui en ont eu la plus large dose. Encore faut-il chez les trois derniers en retirer un élément étranger, la verve française, la joie, la gaieté, sorte de bons vins qu'on ne récolte que

dans les pays du soleil. — A l'état insulaire et pur, elle laisse toujours un arrière-goût de vinaigre. L'homme qui plaisante ainsi est rarement bienveillant et n'est jamais heureux; il sent et accuse fortement les dissonances de la vie. Il ne s*en amuse pas ; au fond il en souffre, il s'en irrite. Pour étudier minutieusement des grotesques, pour prolonger froidement une ironie, il faut un sentiment continu de tristesse et de colère. C'est dans les grands écrivains qu'on doit chercher les spécimens parfaits du genre; mais il est tellement indigène qu'on le rencontre tous les jours dans la conversation ordinaire, dans la littérature, dans les débats politiques, et qu'il est la monnaie courante du Punch. En voici un exemple pris au hasard dans un numéro que je viens de lire :

Lettre d'un secrétaire de la trésorerie à un membre du parlement,

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