J.-C. CAZIN
faire les ciels ; ils les maçonnent ou les escamotent ; ils n'ont pas l'air de se douter que là-haut réside le secret de la grande harmonie qui nous ravit icibas. Rien ne s'y passe qui n'éveille sur la terre un écho : le nuage, qui flotte, grande ou petite nef chargée de lumière tamisée, le moindre rayon, qui passe ou qui change, intéressent tous les brins d'herbe de la prairie.
L'heure avance, nous voici devant un Pont de pierre. Certes, l'endroit n'a rien de remarquable; — un « peintre d'histoire » le déclarerait vide et indifférent. Plaignons le peintre d'histoire. Le temps se met au beau ; dans le ciel plutôt pâle une lumière blonde sourit; de petits nuages rosés et saumonnés y glissent poussés par la brise légère. Sur l'autre rive : un groupe de maisons, dont les façades peintes de tons orangés, les toits d'ardoise et les cheminées de brique rouge s'égayent dans la verdure et sous le ciel. Voyez les jolis rapports et les justes relations du petit nuage lumineux qui passe près du cadre et de ces façades ; — sous les arches du pont, le paysage fuit au loin... C'est une belle journée, encore qu'à demi voilée. Jouissons-en à notre manière : discrètement, intimement, profondément.
Mais voici déjà le crépuscule ; nous sommes dans les dunes.
L'herbe élève à nos pieds son nuage des soirs,
herbe chétive et pauvre, ici décolorée et comme
cendrée| sous un rayon de lumière oblique qui argenté les murs de la Chaumière où Ton aperçoit par la'porte entr'ouverte le reflet d'un foyer allumé, — plus loin, piquée de fleurs jaunes et s'assombrissant à mesure qu'elle s'enfonce en ondulations tristes vers le vague horizon. Un grand ciel nuageux, brouillé de gris violacés, enveloppe la campagne de douceur et de mélancolie; au-dessus de la maisonnette, une mince trouée de lumière laisse glisser, sur|la toiture basse, comme une dernière caresse,fun rayon bientôt effacé.
Mypuit! Tout le ciel se reflète au miroir immobile d'un canal endormi. Du point où nous sommes les maisons nous cachent la lune, mais sa paisible clarté s'épanche en ondes silencieuses dans la nuit bienfaisante et, ce « grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers », elle ne dédaigne pas de le confier aussi aux plus humbles villages, pourvu qu'un cœur d'homme et d'artiste y veille pour le recueillir. Attardons-nous ici, remplissons nos yeux de ces harmonies , nos cœurs de cet apaisement. Là-bas , une fenêtre ouverte laisse filtrer dans la nuit bleue une lumière orangée qui vibre doucement; un ami nous attend...
L'impressionnisme.
Fromentin a dit en quelques mots le rôle du paysage dans la peinture moderne et les conséquences de son triomphe; on n'a pas à y revenir après lui.
Le point extrême de cette évolution a été Y impressionnisme. Quelques personnes ne prononcent ce mot qu'avec une sainte horreur et englobent dans un même anathème tous ceux qui en sont convaincus ou soupçonnés... Leurs listes de proscription seraient longues à ce compte. D'autres se pâment d'admiration devant tous les tableaux où les formes tremblent et s'estompent; ou bien, l'impressionnisme, c'est, pour elles, l'influence du violet dans les arts. Nous venons de voir successivement à la galerie Durand-Ruel les expositions de quelques peintres qui passent pour les représentants les plus qualifiés de cette école : MM. Claude Monet \ Pissaro, Renoir, etc.; chez MM. Goupil,