‹ Notes sur l'art moderne (peinture), Corot, Ingres, Millet, Eug. Delacroix, Raffet, Meissonier, Puvis de Chavannes; a travers les salonsChapitre 13 sur 15 · LART ET LA VIE · texte numérisé non relu

LART ET LA VIE

ne sais plus quel livre de philosophie — à donner au jargon des métaphysiciens le nom de solutions philosophiques. C'est plutôt une manière confuse d'exprimer son ignorance. 11 faudrait mettre à la dernière page de cette métaphysique : voilà pourquoi la nature est muette! »

Il ne croyait pas si bien dire. Tant que l'enseignement de cette esthétique pesa sur la pédagogie de l'art, tant que Ton professa avec une admiration éloquente que « la beauté parfaite est comme l'eau pure qui n'a aucune saveur particulière », la nature fut muette. Le peintre et le sculpteur n'avaient pas de mission plus haute que de représenter l'être en soi, — l'homme en soi, l'arbre en soi, le cheval en soi, le melon en soi; — on leur avait imprimé dans l'esprit un certain type de beauté orthopédique et décente, régulière et vague, « sans aucune saveur particulière », — et ils devaient ramener à ce modèle idéal la création tout entière. — Delacroix ne comprenait pas pourquoi son maître Guérin voulait le contraindre à dessiner une tête de nègre d'après le profil d'Antinous. Il l'eût compris s'il avait mieux connu ses auteurs. Et si aujourd'hui encore vous retrouvez dans un si grand nombre de paysanneries je ne sais quelles réminiscences académiques, il n'en faut pas chercher la raison ailleurs que dans la survivance, en quelques ateliers et chez quelques professeurs, de lambeaux de cette esthétique et de cette pédagogie. C'est leur manière

d'idéaliser la nature et de réconcilier « le moderne et l'antique », — ce qui est méconnaître également les enseignements que nous donnent et la nature et l'art antique.

Le but véritable — et la difficulté suprême — d'un enseignement artistique bien compris seraient donc de mettre aux mains de l'artiste l'instrument le plus précis et le plus souple à la fois, le plus apte à noter les indications de la nature et en même temps toutes les nuances de son émotion en présence de cette nature, modèle éternel, inspiratrice et collaboratrice. L'œuvre se chargera toujours de nous renseigner suffisamment sur la valeur intellectuelle et morale de l'homme, sur la finesse de ses sensations et la qualité de son idéal. Mais surtout qu'on l'habitue à regarder avec simplicité, qu'on lui apprenne à voir, qu'on respecte la candeur de ces premières impressions si touchantes et souvent si fécondes, et dont on chercherait en vain la trace dans tant de tableaux de jeunes gens, faits de chic, avec je ne sais quelle imperturbable certitude et quel irritant mensonge d'autorité. Quand il a dit que la pédagogie devait être une méthode d'émancipation, Rude au fond n'a pas voulu dire autre chose sinon que ce que l'élève a appris et sait de science certaine doit lui servir à exprimer ce qu'il a au fond clu cœur de plus intime et de meilleur et non peser tyranniquement sur sa pensée et l'enfermer dans une formule comme dans

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une prison. Il y a une éducation de la mémoire pittoresque, comme il y a une éducation de l'œil et de la main; c'est à la développer et à l'affiner que doit tendre tout l'effort du maître et Ton a l'air d'avoir trop oublié les excellents conseils que Lecoq de Boisbaudran, qui fut le maître de Ptoty, Cazin, Lhermitte, Fantin-Latour, Legros, etc., donnait à ce sujet !.

Aujourd'hui, avec l'organisation de l'enseignement telle que nos ateliers officiels l'ont faite, des douzaines d'élèves s'entassent dans une salle autour de la table à modèle. Tous les huit jours — mettons, si vous le voulez, deux fois par semaine, — le professeur passe derrière les chevalets et corrige. Puis il s'en va. Son temps est précieux; sa clientèle l'attend. Il « perd cinq cents francs par heure! »... On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il doit exister une méthode d'enseignement meilleure, plus vivante, plus intime. Rendez-nous plutôt l'ancien apprentissage, la vie en commun du maître et des disciples, avec ses corvées, ses servitudes, ses bourrades, — mais avec aussi la communion des esprits et des cœurs, bien mieux faite pour favoriser l'éclosion virginale du talent et — si Dieu le veut — du génie.

Si cette fraîcheur d'impression, cette simplicité

1. Coup d'œil sur l'enseignement des Beaux-Arts, Lettres à un jeune professeur, Education de la mémoire pittoresque. (Paris, 1870, in-8.)

et cette humilité de l'artiste devant son modèle sont quelque part désirables, c'est surtout dans les représentations de la vie moderne et de la vie des humbles. Deus resislit superbis et gratiam dut humilibus, aimait à répéter J.-F. Millet, qui parlait volontiers latin. Si vous n'approchez pas des petits de ce monde avec un cœur simple et aimant, si vous « n'entrez pas affectueusement dans leur manière d'être », si vous nous les montrez dans des poses d'atelier et tels qu'ils aient l'air de se douter de leur dignité nouvelle, vous nous les rendrez franchement insupportables, et vous ne nous convaincrez pas du tout. Le nombre est grand encore de ces académies déguisées. Pourtant, à mesure qu'on s'éloigne des anciennes querelles et du temps où idéalisme et réalisme étaient des mots de combat, à mesure que les anciens malentendus tendent à disparaître — à mesure aussi que le langage pittoresque s'assouplit et que Ton comprend mieux le charme persuasif des milieux bien observés, on voit augmenter le nombre des tableaux de mœurs intéressants et touchants.

Sur ce terrain, nos peintres français rencontrent la concurrence de plus en plus marquée et redoutable de leurs confrères étrangers, anglais, américains, hollandais, norvégiens, suédois et danois... Le naturalisme septentrional et protestant était sans doute mieux préparé à cette tâche que le classicisme académique et catholique, tel qu'il s'est

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