‹ Notes sur l'art moderne (peinture), Corot, Ingres, Millet, Eug. Delacroix, Raffet, Meissonier, Puvis de Chavannes; a travers les salonsChapitre 4 sur 15 · DE PUNIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

DE PUNIS DE CHAVANNES

Dans le livre plein de moelle où il disserte en philosophe, en érudit et en poète sur l'art et la nature J, M. Victor Cherbuliez consacre deux chapitres à raconter comment « l'art, étant la nature débrouillée et concentrée, nous délivre à la fois de tout ce qui troublait la netteté de nos contemplations et des fatigues d'une attention dispersée ».

Si cette définition est juste, comme je crois, et assez compréhensive pour convenir aux œuvres d'art les plus différentes, elle s'applique surtout à celles qui ont une intention et une destination plus spécialement décoratives... Nous dirions volontiers au peintre à qui nous livrons, pour les animer, de grandes surfaces murales : « Surtout pas trop de monde, pas trop de choses, —

1. L'Art et la Nature, par Victor Cherbuliez, de l'Académie française. Paris, Machette, 1892.

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pas trop de bruit. Nous avons besoin de repos, d'harmonie et de sérénité ; nous en avons besoin aujourd'hui plus que jamais, entraînés et roulés que nous sommes dans un torrent de vie affairée et bruyante. Evoquez pour nous de graves et tranquilles visions : que nous y sentions la nature présente dans une bienfaisante contemplation; que le rythme du monde y devienne visible à nos yeux fatigués; simplifiez, résumez, synthétisez... Nous ne sommes pas des naturalistes curieux de planches d'anatomie ; nous ne sommes pas des athlètes épris de nobles musculatures et de torses cambrés. Vous referiez en vain, sans nous intéresser, plus de Titans ou d'Hercules que Jules Romain n'en a entassé sur les murs du palais du T à Mantoue. Faites-nous plutôt flotter à fleur de muraille des images apaisées et comme lointaines, où nos rêveries trouvent un aliment, nos désirs d'eurythmie les plus intimes et les plus inassouvis, une satisfaction... »

Puvis de Chavannes — qui en doute? — a été suscité par la Providence pour répondre à ce besoin de beaucoup d'hommes de son temps. A peine l'idée de fêter ses soixante-dix ans a-t-elle été émise, de tous les côtés de l'horizon intellectuel les adhésions sont arrivées en foule. Les « jeunes revues » se sont émues et les « classiques » d'esprit libre ont approuvé. Si, à « l'heure des toasts », chacun vient dire les motifs de sa présence et expliquer

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son vote, comme à la Chambre des députés, on sera peut-être étonné, dans l'unanimité de l'hommage, de constater de singulières divergences 1 ou contradictions d'opinion... Qu'importe, après tout? La gloire du maître, c'est justement d'avoir réuni dans une admiration commune tant d'esprits différents, et sur d'autres points en conflit.

Je voudrais essayer d'indiquer pourquoi nous lui devons tous l'hommage de notre gratitude pour avoir apporté à l'art français, à une heure critique de son histoire, la parole dont il avait le plus grand besoin, pour avoir sauvé l'idéalisme, mis à mal moins par les attaques de ses ennemis que par le formalisme inintelligent et stérile de ses prétendus et officiels représentants ou défenseurs.

Quand il entra dans l'art, vers 1850, la confusion y était grande. Ce n'était de toute part qu'inquiétude impuissante ou redites inutiles. Les « néo-classiques » s'entêtaient dans une tradition que les médiocres élèves d'Ingres n'avaient pas su rajeunir et dont ils se chargeaient de démontrer par leur œuvre l'incurable consomption ; les derniers soldats du romantisme essayaient en vain de ranimer la foi agonisante et les truculences d'antan : ils ne faisaient plus de recrues, et l'un des maîtres du lyrisme délaissé prononçait d'une voix

1. Ceci était écrit avant le banquet offert à M. Puvis de Chavannes à l'occasion de son 70e anniversaire et fut confirmé par l'événement.

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caverneuse et lugubre la parole fameuse : il n'y a plus de jeunes gens! En face des calligraphes d'académie et des romantiques découragés, fort de leur double impuissance, le réalisme brutal montait à l'assaut, jetait comme un défi aux adorateurs de la beauté défunte le mot célèbre de Courbet : « Si vous voulez que je vous peigne des delesses, montrez-moi-z en ! » et menaçait de faire de maritornes déshabillées et de filles en goguette les reines de Fart français... Cependant, toujours fidèles à leurs premières amours, les paysagistes continuaient de planter leurs chevalets en rase campagne, et si les jours héroïques étaient passés pour eux aussi, il n'en découvraient pas moins dans la contemplation fervente de la terre et du ciel de France, le mot de passe de l'avenir.

Si Puvis de Chavannes, à cette heure, regarda quelque part, ce fut de ce côté-là; s'il entrevit dès lors ces grands horizons paisiblement lumineux où son rêve grave et pur pourrait ouvrir son aile, c'est aux paysagistes et aux naturalistes seuls qu'il put avoir l'idée de demander conseil. Quand il avait traversé l'atelier de Couture, il y avait trouvé, étiquetés et classés tous les formulaires, tout le codex pictural dont un amateur épris de peinture grasse et de sauces savoureuses aurait pu faire son profit. Mais il lui fallait autre chose, et, dès ces premières rencontres, il semble s'être rendu compte qu'il ne trouverait pas là son affaire. Les

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leçons de Scheffer, si du moins elles ne le découragèrent pas, ne purent non plus lui être pratiquement d'aucun secours... Encore une fois, qu'il Fait ou non compris dès le début, c'est du côté de Jean-François Millet et de Corot qu'il devait regarder; c'est eux qu'il rencontrera au point culminant de sa carrière, quand il évoquera, aux murs du Panthéon , les scènes de l'enfance de sainte Geneviève.

Il faudrait, dans une étude complète, rechercher soigneusement ce qu'il put accumuler d'ébauches et de travaux, entre 1850 et 1859, pendant ces années de silence où, les Salons lui étant fermés, rien de ce qu'il peignit n'est arrivé jusqu'à nous. Mais à cette date de 1859, quand il acheva le Retour de chasse, que possède aujourd'hui le musée de Marseille, il avait clairement aperçu le bu t à atteindre et la route à suivre. L'instinct et la volonté, le cœur et la main s'étaient rencontrés chez lui et désormais allaient marcher d'accord.

La décoration de la salle à manger d'une villa que son frère avait fait construire près de Lons-le- Saunier, lui avait révélé sa véritable vocation. « Je sentis autour de moi de l'eau pour nager », disait-il un jour... D'autres occasions, et plus glorieuses, allaient s'offrir à lui... Je ne sais à qui revient l'honneur d'avoir désigné Puvis de Chavannes au choix de la municipalité d'Amiens, quand elle entreprit d'édifier et de décorer le musée de Picardie.

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Que cet honnête homme, en tout cas, soit à jamais béni! Si Ton eût du compter sur l'administration du temps pour deviner celui qu'on allait, dès lors, appeler « le peintre mural » et lui fournir du même coup le moyen et la raison de se définir plus nettement à soi-même, ce qu'il voulait et ce qu'il pouvait faire, l'œuvre peut-être eût manqué à l'ouvrier! Mais le voilà, dès 1860, appelé à remplir un vaste programme, à accomplir, par un bienfait spécial de sa destinée, exactement la tâche pour laquelle la forme de sa pensée et de son imagination, les sollicitations les plus intimes de son cœur, ses aptitudes à la fois très hautes et très limitées de peintre semblaient l'avoir précisément désigné.

Au Salon de 1861 parurent Bellum et Concordia.

Pour représenter la guerre, Puvis de Chavannes n'eut recours jux Belloncs académiques pas plus qu'aux mêlées confuses et aux grands coups d'épéc des peintres de batailles. Un seul groupe de victimes gisantes, de mères prosternées, de cavaliers soufflant d'un même geste en des clairons épiques, résumer dans sa grandeur sinistre et sa tragique réalité le drame tout entier. Le paysage, réduit à ses éléments permanents les plus généraux et les plus expressifs, encadre la scène et achève l'impression. Deux gerbes de fumée rayent d'une double ligne monotone la plaine et le ciel infinis, et sur l'impassible sérénité des champs où les meules flambent comme des torches, font passer

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l'ombre de la désolation, de la ruine et du deuil. Dans Concordiez, c'est un paisible concert des couleurs et des lignes, et, surtout dans les fonds, une clarté sereine, une aménité caressante... Des femmes cueillentdes fleurs, des lauriers fleurissent, des éphèbes nus font courir des chevaux.

Il faut suivre, dans la série des dessins et des cartons de M. Puvis de Chavannes, l'élaboration de ces grandes compositions murales. Rien n'est moins compliqué; la conception sort toujours directe et franche de la nature même du sujet; la part de l'invention littéraire est aussi réduite que possible. L'invention et la construction plastiques, dès la première heure, sollicitent et commandent l'effort de sa pensée. La vision s'ordonne, elle s'adapte aux formes architecturales dont le cadre inflexible, sans cesse présent aux yeux du peintre, règle et détermine le jeu des lignes encore incertaines et l'équilibre des masses à peine indiquées, où le motif prend corps. Bientôt des formes plus précises, une distribution plus claire des ensembles, des partis pris plus nets apparaissent, et, par des tâtonnements successifs, un rythme général se dégage, les éléments de la création future prennent, en larges traits volontaires et

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appuyés, chacun son allure et sa valeur propre, dans la synthèse qui s'élabore.

Mais il ne s'agit pas seulement d'équilibrer des masses; il faut y disposer des formes expressives. C'est ici que le peintre se rapprochera de la nature et lui demandera assistance et conseil. Regardez ces études de gestes, voyez ces dessins au fusain, à la sanguine ou quelquefois au crayon relevé à la pointe d'argent... Parce qu'il lui est arrivé de synthétiser en abréviations excessives, et parfois un peu gauches, des formes et des mouvements, on a dit sur tous les tons que Puvis de Chavannes ne savait pas dessiner, et les professeurs patentés de dessin ont répété le mot célèbre : « Le dessin est la probité de l'art. » Certes! Voyez plutôt cette femme occupée à traire une chèvre, qui devait trouver place dans le groupe de la Paix au musée de Picardie; comparez la première étude au crayon de la figure isolée avec l'admirable sanguine où elle revient dans l'ensemble définitif dont elle occupe le centre. Si ce n'est pas dessiner que souligner avec cette évidence expressive le double geste de la main qui presse le pis de la bête et de celle qui tend l'écuelle au lait blanc qui jaillit, — si ce n'est pas dessiner que puiser à la source même de la nature les mouvements, les attitudes qui rythment et expriment la vie pour en évoquer à nos yeux des images à la fois si vraies et si grandes, je me demande en vérité ce qu'il faut entendre par le dessin.

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