‹ Notes sur l'art moderne (peinture), Corot, Ingres, Millet, Eug. Delacroix, Raffet, Meissonier, Puvis de Chavannes; a travers les salonsChapitre 6 sur 15 · LOEUVRE DE PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

LOEUVRE DE PUVIS DE CHAVANNES

la légende, c'est la très vieille histoire dépouillée de toute vaine archéologie, mais puisée à la source même de l'imagination et de l'âme du peuple, sur la terre natale qui la vit s'accomplir.

Le Ludus pro patria (pour l'escalier du musée d'Amiens, 1880-1882), le Doux pays (pour l'hôtel de son ami Bonnat, 1882), le Bois sacré, cher aux Arts et aux Muses (1884), avec la Vision antique;,

Y Inspiration chrétienne, le Rhône et la Saône (1886, pour le musée de Lyon), le grand hémicycle de la Sorbonne (1887-1889), Inter Arles et Naturam (pour le musée de Rouen), auquel vinrent bientôt s'ajouter pour le môme musée la Céramique et la Poterie-, puis, pour l'hôtel de ville de Paris, Y Été,

Y Hiver, Victor Hugo remettant sa lyre à la ville de Paris et les écoinçons de l'escalier du préfet de la Seine, — enfin les peintures pour la bibliothèque de Boston (Etats-Unis d'Amérique), complètent à ce jour la série des grandes toiles murales de M. Puvis de Chavannes.

...C'est bien clans un bois sacré que vivent et rêvent les Muses qui accueillent le visiteur du musée de Lyon. Un grand lac y reflète un ciel d'or dont une mince bande paraît seule au-dessus d'une montagne d'un bleu violacé qui ferme l'horizon. Entre ces deux notes largement vibrantes du bleu de la montagne et de l'or pâli du lac, des prairies s'étendent en pentes douces constellées de fleurs rares; au fond de la vallée s'enfoncent et moutonnent

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les frondaisons plus sombres du bois épais. Au pied d'un double portique, étendues au bord du lac, assises ou debout sur le gazon, des figures paraissent, comme des hôtes attendus. Leur vie, c'est la contemplation; Tune tient son bras levé vers les hauteurs; l'autre, le menton dans la main, dans une attitude de méditation, écoute; une troisième, assise, montre d'un geste fier ces mots comme un appel : Arma virumque cano... Des éphèbes apportent des fleurs, ou tressent des couronnes; rien de vulgaire ou de bas ne saurait approcher de cette retraite heureuse, où des pensées sereines semblent flotter dans l'air, se mêler à l'apaisement mystérieux, à la solennité douce du noble paysage.

A côté de ce Bois sacré, c'est la Vision antique et Y Inspiration chrétienne. Entre un fond de collines, dont les crêtes rocheuses semblent se revêtir dans la transparence de l'air d'un tapis velouté d'améthyste, et un promontoire où s'étagent les verdures d'un bois couronné par la lointaine colonnade d'un temple, sous les caresses d'un ciel d'azur, s'étend un bras de mer. Près du flot bleu qui meurt sur le sable rosé, à l'abri d'un mamelon où pâlit la verdure argentée de rares oliviers, cavalcade une blanche théorie descendue de la frise du temple d'Athéné, tandis que, sur la hauteur en avant du temple, apparition auguste et charmante, toute droite, une Muse drapée de blanc, le

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front ceint de la bandelette d'or, tend au statuaire le maillet d'or et le ciseau. Plus bas, sur les flancs de la montagne sacrée, parmi des plants d'orangers, de figuiers et de cytises, des figures sont posées : joueur de flûte assis, femmes demi-drapées dont les fronts bas sont habités de pensées harmonieuses et les attitudes enveloppées de douceur... Mais à cette vision radieuse et apaisante, vient se mêler la mélancolie subtile des apparitions inaccessibles. Cette joie de vivre que célèbrent les cavaliers aux manteaux envolés passant dans la splendeur du paysage grec, c'est une âme moderne qui la reflète, et je ne sais quelle plainte inexprimée monte de la terre vieillie vers le ciel radieux. D'où vient ce maigre joueur de flûte et que fait-il ici? L'adolescent du dialogue platonicien lui reprocherait la raideur de son corps et la maigreur de son cou. Aristophane ne l'admettrait pas dans le chœur des éphèbes « à la poitrine pleine, aux belles jambes, aux larges épaules, qui vivaient beaux et florissants dans les palestres, jouissant du beau printemps quand le platane murmure auprès de l'orme ». Il porte, en effet, sur ses membres appauvris, l'ineffaçable empreinte de la chute ; il est frère du pauvre pécheur et de Y enfant prodigue... et Y Inspiration chrétienne fait pendant à la Vision antique. Sous le porche d'une église conventuelle, des moines et des imagiers sont assemblés ; aux murs un bas-relief de la madone devant lequel

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un religieux entretient une lampe, plus loin une fresque naïve dans le style de l'école de Sienne où le Christ prosterné reçoit, avec la coupe amère apportée par les anges de douleur, la révélation suprême de sa mission pour le salut du monde. Un peintre vient d'achever sur les murs du monastère, « livre des illettrés », d'autres scènes du drame chrétien; descendu de son échafaudage et reculé de quelques pas, il juge son travail. Des disciples respectueux l'entourent; un lis fleurit dans un vase déterre; une cour silencieuse montre au fond son pavé tapissé d'herbe pâle; les religieux, dans leurs robes au ton de vieil ivoire, accueillent des voyageurs vêtus de bleu; au-dessus du mur de clôture, bordé de briques rouges, s'étendent un grand ciel uni, d'un seul ton vert doré, un paysage désert où quelques cyprès montent tout droit dans l'éther immobile, un fond de montagnes violacées baignant dans la douceur du crépuscule. Ici la vision est complète; rien ne peut rendre le recueillement de cette retraite idéalement silencieuse et hospitalière où l'on travaille, on adore et on prie.

A la Sorbonne, il s'agissait d'évoquer aux murs du grand amphithéâtre destiné aux assemblées solennelles de toutes les facultés, en face des statues des fondateurs, toutes les hautes pensées et

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les spéculations supérieures auxquelles le lieu est consacré. Dans la clairière d'un bois, sur un tertre central, est assise l'antique Sorbonne ayant à ses côtés deux génies, porteurs de couronnes et de palmes, hommages aux morts glorieux. Debout à côté d'elle, l'éloquence célèbre les luttes et les conquêtes de l'esprit humain. A droite et à gauche sont groupées des figures attentives symbolisant les diverses poésies. Du rocher qui les porte s'échappe la source vivifiante; la jeunesse vient y boire avidement et la science y puiser une nouvelle force. A gauche la philosophie et l'histoire sont symbolisées : la philosophie par un groupe de figures représentant la lutte du matérialisme et du spiritualisme en face de la mort, l'un affirmant sa foi par un geste d'ardente aspiration vers l'idéal, l'autre montrant une fleur, expression des joies terrestres et des transformations de la matière; l'histoire, au milieu des antiques débris que les fouilleurs sont en train d'exhumer, interroge le passé. A droite, c'est la Science. De grandes figures offrent à des jeunes gens émerveillés de ces richesses les trésors des plantes, de la mer, de la terre, de la vie. Autour d'une statue de la science des adolescents font serment de se vouer à son service; d'autres absorbés dans l'étude ferment la composition.

Ce que ne dit pas cette description empruntée à la notice rédigée par M. Puvis de Chavannes lui-

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même, ce que peuvent exprimer mieux que les mots l'éloquence des lignes, les harmonies des tons associés ou contrastés, c'est la beauté du paysage préservé de tous les bruits de la terre par la clôture arrondie d'une épaisse forêt, fait à souhait pour l'entretien des muses et les méditations de la pensée, ouvert seulement sur le ciel, un ciel éternel qui ne connaît les variations des saisons ni des heures, et revêt de lumière immuable les habitants de l'enceinte sacrée.

Telle est cette œuvre qui, au premier regard, peut paraître inattendue et isolée au milieu de la production bruyante et confuse de l'art contemporain... Si l'on considère cependant avec quelle reconnaissante admiration, quel touchant parti pris de n'en voir que les beautés, avec quelle sorte d'avidité à en sentir la douceur reposante, les jeunes gens sont venus à cette peinture méconnue si longtemps, on sera amené à penser que cette œuvre en apparence égarée parmi nous est peut-être l'une des plus vraiment modernes que notre temps ait vues paraître, a Mon maître le grand Hegel disait, a écrit Henri Heine, que si l'on avait noté les rêves que les hommes ont faits pendant une période déterminée, nous verrions surgir devant

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nous à la lecture de ces songes recueillis une image tout à fait juste de l'esprit de cette période. » Ce qui date une œuvre d'art, en effet, c'est bien moins l'action ou le sujet que la nuance de sensibilité qui s'y reflète et la colore. Peut-être les critiques de l'avenir sauront-ils reconnaître et montrer, avec une précision qui ne nous est pas possible, dans ces grandes visions peintes, quelques-uns des caractères les plus intimes de notre temps, — je ne sais quelle transposition plastique des sentiments qui ont fait se réfugier dans la musique la pauvre âme moderne... On risquerait là-dessus d'écrire des sottises... Il n'est pas douteux cependant que, beaucoup plus que tous les réalistes, Puvis de Chavannes a exprimé, dans son œuvre où les spectacles de la rue et Y actualité n'ont jamais eu de part, quelque chose où nous avons reconnu une convenance secrète avec nos propres inclinations et comme une réponse venue de loin à quelque attente inexprimée et vague. Il a donné en tout cas, dans la forme la plus simple et la plus claire, ce que les modernes symbolistes réclament et annoncent, — et ne nous donnent pas. Si le symbolisme n'est en effet qu'une forme renaissante du très ancien désir de noter et de susciter entre certains états d'âme ou d'imagination et la matière inerte de nos œuvres, entre notre pensée ou notre rêverie et la nature inanimée une correspondance mystérieuse et des

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réactions efficaces, et de suggérer chez les spectateurs, par delà le sujet représenté, le motif intérieur, n'a-t-on pas le droit de dire que Puvis de Chavannes, comme Poussin d'ailleurs, est un grand symboliste? Mais ses pâles imitateurs ont trop oublié que ce poète a conservé intact et vigoureux en lui le fond bourguignon où il puisa sa force, qu'il a toute la santé robuste, le bon sens et le sang généreux des grands orateurs et écrivains de sa race, les Bossuet et les Buffon, et qu'il a marqué son œuvre de l'empreinte indélébile d'une virile volonté...

Il y aura bientôt cent ans, les artistes et les littérateurs français fêtaient, en grande pompe, dans un solennel banquet, un vieux peintre que David, son élève, voulait bien appeler « le régénérateur de l'Ecole française » : vous avez reconnu l'honnête et inoiïensif Joseph-Marie Vien. Aux discours, en prose et en vers, qui lui furent adressés, le « citoven Vien, dont la force d'âme, de sensibilité et la modestie enchantèrent également tout le monde », répondit comme il suit : « Oui, mes enfants, quand j'embrassai cet art, je vis qu'il s'égarait dans les faux systèmes. Je dis : Il faut que cela change et cela sera. J'ai combattu, j'ai persévéré, et cela a été. » Certes il n'y a à

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attendre aucune déclaration dogmatique ou militante à la fête où l'on nous convie. Puvis de Chavannes ne s'est jamais posé en chef d'école et en réformateur. On peut du moins marquer, d'un banquet à l'autre, l'évolution significative du « grand art » et de sa conception en France. Ce qu'avait voulu ou rêvé l'ancien classicisme, au moins dans ses plus glorieux représentants — non pas, certes, le formalisme étroit et sectaire d'un David , mais la grande et haute pensée d'un Poussin, — reste reconnaissable et constant dans l'œuvre de Puvis. Mais les conditions et les temps sont changés. La route est désormais libre qui permettra d'arriver au but; les avenues du rêve ont été dégagées. Nous savons que ce n'est pas en mesurant des statues romaines, en imposant à nos visions aimées l'implacable profil d'Antinous ou de l'Apollon du Belvédère que nous pourrons utilement servir l'immortelle et toujours nouvelle Beauté, ouvrir à notre temps ces asiles d'harmonie, de contemplation et d'amour que le grand art a la mission de lui rendre accessibles. Nous avons mieux compris les leçons de l'art, et les besoins de l'àme moderne.... Inter artes et naturam! Nous n'irons pas chercher très loin ce que Dieu a placé sous nos yeux; nous n'irons pas demander à la vieille entremetteuse romaine, dont les perfides conseils troublèrent et compromirent tant de fois les amours de Merlin et de Viviane, ce qu'elle ne

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