SUR
La surcharge des programmes.
Toutes les personnes qui s'intéressent aux choses de renseignement, depuis les maîtres jusqu'aux pères de famille, applaudiront à la récente circulaire du ministre de l'Instruction publique, relative au plan d'études des lycées *. 11 est fort probable, du reste, qu'en rédigeant cette circulaire, le ministre avait sous les yeux les pièces d'une enquête ouverte par son prédécesseur sui les avantages et les inconvénients des dernières réformes. On a consulté, à ce sujet, les chefs d'établissements, les assemblées de professeurs. On a recueilli leurs avis, et il semble bien qu'on en ait tenu grand compte, car plusieurs passages de la circulaire sont autant de
1. Voir cotte rirculaire, datôc du 4 iiov. 1882, dans la publication intitulce Circulaires et instructions officielles relatives à l'Instruction puhlique {]^aTÏs^ Dclalain), t. IX, p. 144 et suivantes.
a NOTES SUR L ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.
réponses directes à des criliques, à des plaintes que nous avons entendu formuler dans ces assomblc'es. Ces critiques, ces plainles ne viennent pas des adversaires du nouveau plan d'éludeS : elles viennent de partisans sinc^-res des réformes, d'hommes qui en désirent lo succès, mais qui se croient tenus à dénoncer les abus <jiip l'expérience leur révèle.
C'est surtout aux élèves des classes élémentaires et des classes de fframmaiiv que le ministre pense, lorsqu'il condamne les longues rédaelions, le devoir écrit donné le matin pour le soir, les punitions stériles, rem|iiétenient *des sciences [iliysiques et naturelles sur les autii's j)arlies de l'enseignement; enfin, l'excès du travail imposé. Il est très certain qu'on ne peul pas traiter les enfants comme des hommes; qu'on ne peut pas les accabler de besogne, et qu'on doit préférer les e.vorcices qui profilent au dévplo|)pement des facultés. Cn professeur qui dicte à de très jeunes enfants un cours d'histoire ou un cours de sciences, qui les oblige à prendre des notes pendant qu'il parle, et à recopier ensuite ces noies sur iiu caliier s)>écial, comprend mal irit du nouveau plan d'études. C'est là du temps lu. Les livres sont faits ))Our tenir la jilacc du cours 'i et des cahiers. Que le maître se sei-\D des livi-cs, 1 oblige les enfants à s'en servir, qu'il contrôle s fectui-es, et qu'il réserve les heures de classe pour ravail plus utile. Il paraît que certains profcsscui-s •nt encore tout ce qu'ils enseignent. On aurait de cine à justifier une pareille méthode. Elle était H- au lenips où il n'y avait pas de bons ouvrages seignement classique : elle est surannée aujouri. A quoi sert-il d'avoir tant rélonné, tant innové, r-sl pour ivveiiir, en lin de compte, aux |M-océdés jésuites du xvii'siècle?
était tout indiqué de faire une place, dans les
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classes élémentaires, à l'enseignement des sciences physiques et naturelles : c'est là un genre d'études qui plaît aux enfants, qui ne les fatigue pas, et qui a son utilité. S'ensuit-il qu'il faille pi'ésenter ces connaissances sous une forme savante, et y subordonner le reste du programme? En aucune manière. Tout ce qu'on attend du maître, c'est une exposition très simple, dans le vrai sens du mot : on lui demande de montrer^ et non de démontrer. Rien qui semble plus naturel? Rien pourtant qui soit plus difficile à obtenir. Les professeurs de science, soit qu'ils se laissent entraîner à leurs habitudes, soit qu'ils ne sachent pas présenter comme il faut les éléments, ont une tendance marquée et fâcheuse à mêler toujours un peu de théorie à leurs leçons. Et que peuvent saisir d'une théorie scientifique les enfants de septième?"
De môme, certains professeurs profitent de l'intérêt qu'excitent leurs petites expériences, ou l'étalage de leurs collections, pour accaparer toute l'attention dont les enfants sont capables. Ils les renvoient au professeur de français amusés, mais distraits, et sans oreilles pour une leçon plus abstraite. Nous voulons bien que les enfants sachent ce que c'est qu'un arbre, une fleur, un animal; mais nous tenons aussi à ce qu'ils n'ignorent pas leur langue. Sans compter qu'il n'y a aucun rapport entre les deux genres d'études. Les notions d'histoire naturelle ne forment pas l'esprit; les études grammaticales et littéraires, plus ingrates en apparence, sont autrement profitables. Elles apprennent à réfléchir. C'est là le but de tout enseignement. Il faudrait tâcher de ne point le manquer. Pour l'atteindre, le mieux est encore de s'y prendre de bonne heure. 11 sera toujours possible à un enfant intelligent de retenir des noms de végétaux et d'animaux. Mais la connaissance do ces noms, encore une fois, ne développe pas l'intel-
ligcncc. Faisons d'abord des esprits; nous les remplirons ensuite. Vouloir procéder en sens inverse, c'est renverser l'ordre naturel, et s'exposer à une amère déconvenue.
Là est le péril du nouveau plan d'études. On me pardonnera d'y insister, et d'étendre à toute les classes ce que le ministre dit des classes inférieures. Les programmes sont trop chargés, et la surcharge des programmes compromet l'œuvre à laquelle on travaille : l'éducation de l'esprit.
Les programmes sont trop chargés, parce que, sans presque rien supprimer des anciennes matières de l'enseignement, on a ajouté beaucoup de matières nouvelles. Prenons les petites classes : on y a fait pénétrer les sciences, sans exclure aucun des enseignements qui s'y donnaient jusque-là. Prenons les classes de grammaire : on y a diminué la part et la place du grec ; mais on a élargi celle des mathématiques, celle de l'histoire et de la géographie, celle du français, celle des langues vivantes; on y a introduit, comme dans les petites classes, les sciences physiques et naturelles. Mêmes remarques pour les classes supérieures : ce qu'on y a supprimé, ce sont des exercices, comme le vers latin ; ce ne sont pas des matières d'enseignement. Et combien de choses nouvelles ! Je ne parle pourtant ni du dessin, ni de la gymnastique, ni des exercices militaires, quoique tout ceci prenne du temps.
Sait-on que, dans certains lycées de Paris, les élèves externes arrivent à huit heures du matin, et suivent des cours sans interruption jusqu'à midi? Que les cours recommencent à une heure et demie, pour durer jusqu'à quatre heures et demie? Que parfois même une conférence suit la courte récréation d'après la classe, et que cette conférence dure de cinq à six? Comment veut-on qu'un pareil régime ne fatigue pas ceux qui y sont
condamnés? Étrange contradiction, en vérité. On a fait des réformes avec la pensée d'alléger la tâche de l'écolier, et partout on l'a rendue plus lourde. On a prétendu que le cours d'études était trop compliqué, et partout on l'a compliqué davantage. La conséquence forcée, c'est qu'on s'aperçoit aujourd'hui qu'il faut élaguer, émonder, réduire. Le pourra-t-on? Et sur quoi se décidera-t-on à rogner? Sur les anciennes matières, ou sur les nouvelles? Sur les nouvelles, le respect humain l'interdit; sur les anciennes, ce serait la ruine de l'enseignement. Problème ardu, et dont on n'aperçoit pas la solution.
En même temps qu'on charge ainsi les programmes, on restreint, par une conséquence nécessaire, la part du seul travail qui profite, le travail personnel. On se plaint que les élèves ne lisent pas et ne composent plus. Où veut-on qu'ils prennent le temps de lire et de composer? Lorsqu'ils ont sept à huit heures de cours par jour, où trouver des heures d'études?
Pourtant, ce sont les heures d'études qui sont les bonnes heures, les heures dont on profite. Le ministre recommande de ne plus donner de devoirs écrits aux enfants des classes élémentaires, entre la matinée et l'après-midi. Il a raison, car l'enfant est débordé. Mais qui ne sait que le devoir écrit est pour l'enfant un exercice de première nécessité? C'est là qu'il est obligé d'apporter le plus d'attention soutenue, et le plus d'effort personnel. Supprimer le devoir écrit, c'est supprimer un moyen pédagogique excellent. D'autre part, le conserver, c'est abuser des forces de l'élève. Il vn est de même dans les hautes classes, en rhétorique, en philosophie. Les exercices de traduction et les cours de toutes sortes ne permettent ni lectures considérables, ni compositions fréquentes. Imposer beaucoup de lectures et de travaux écrits, c'est tenter l'impossible;
renoncer aux lectures et aux travaux écrits, c'est renoncer à ce qu'il y a de plus substantiel. Il n'est pas un professeur qui ne le sache, qui ne le pense, qui ne le dise, et qui ne se demande avec inquiétude ce que donnera dans dix ans d'ici, si l'on n'y prend garde, l'application des nouveaux programmes.
Eh bien ! la circulaire répond dans une certaine mesure à cette préoccupation ; elle offre un moyen de sortir de ces difficultés. Le passage essentiel est, en effet, celui où le ministre insiste sur l'indépendance des maîtres, et leur droit à faire plier les programmes. « MM. les professeurs ne doivent pas oublier qu'une liberté entière leur a été laissée par le conseil supérieur pour choisir, pour élaguer au besoin, et proportionner leurs leçons au temps dont ils peuvent disposer. •
Voilà les paroles que les professeurs de nos lycées doivent méditer. Voilà le texte sur lequel ils peuvent s'appuyer pour lutter contre la tyrannie du programme. Qu'ils prennent résolument l'initiative; qu'ils usent des moyens que la loi met à leur disposition — assemblées mensuelles, conseil élu — pour tailler en plein drap. Qu'ils en usent aussi pour fondre les divers enseignements donnés dans une même classe, aux mêmes élèves. Ce n'est pas très facile : chacun tire à soi ; chacun s'imagine que ce qu'il enseigne est l'essentiel. Nous nous rappelons avoir entendu, dans des assemblées de professeurs, certains dialogues qui ressemblaient fort à celui du maître à danser et du maître d'armes du Bourgeois gentilhomme. Mais le proviseur est là. C'est à lui qu'il appartient de trancher le différend, en ne consultant que l'intérêt des élèves. La circulaire est très précise sur ce point; et quel que soit le ministre de l'avenir, si jamais il vient à reprendre cette question, il ne saurait la voir sous un autre angle.
Si l'on applique les programmes actuels dans la
rigueur et à la lettre, on fera courir un danger sérieux aux études classiques. Si on les prend comme un ensemble d'indications générales, qu'il convient de suivre sans s'y asservir, rien n'est perdu. Il faut choisir entre les deux systèmes. C'est en ce sens qu'on peut dire que le sort des réformes est aux mains des professeurs. A eux de prendre, en usant de l'initiative qu'on leur offre, les mesures nécessaires. Ce rôle où on les convie n'a rien que d'honorable, et la circulaire les trouvera préparés à le remplir. Ils ont mesuré l'étendue du mal. Ils en voient les suites possibles. Ils ont assez d'expérience, assez de bon vouloir pour chercher et trouver eux-mêmes le remède.
Novembre 1882.
Les exercices de mémoire dans les petites classes.
Lors de la refonte générale des programmes, le conseil supérieur avait demandé qu'on ne fît apprendre par cœ«r aux élèves que des leçons assez courtes. Il avait prescrit également qu'on renonçât, dans l'étude de l'histoire, aux nomenclatures interminables.
Quel profit l'enfant peut-il tirer de ces listes de noms propres qui ne lui disent rien? Et quel mérite a-t-il à les réciter, sans une omission ou sans une interversion? Tout le monde ne se destine pas à faire, sa vie durant, de la chronologie; c'est môme assez heureux. Alors, pourquoi le collège aurait-il l'air de ne préparer iqu'à cela? La réforme était donc excellente. Il ne restait qu'un souhait à formuler. C'est qu'on la mît en pratique. Quand il s'agit de réformes, décider et pratiquer sont deux.
S'il faut en croire le bruit public, l'abus n'a pas dis-
paru de nos classes. Ici, Ton continue à faire apprendre de longues pages de grammaire et des séries de dates; ailleurs, on enseigne, i)ar les mêmes procédés, l'histoire naturelle et la chimie. Il faut y prendre garde : si on laisse cette habiUide s'implanter, on ne pourra plus rextiri)er, par la suite, sans avoir recours à des moyens violents; et je me demande ce que les enfants auraient gagné au change? Apprendre des listes de minéraux et de végétaux, ou des listes de rois d'Egypte, c'est tout un. Ce qui importe ici, ce n'est pas l'objet, c'est la méthode ; si la méthode est mauvaise quelque part, elle est mauvaise partout. Qu'il soit bien entendu qu'en introduisant dans les classes élémentaires l'histoire naturelle et la chimie, on a voulu parler aux sens de l'enfant, non à sa mémoire.
Pendant qu'il était en train de faire la guerre à la mémoire mal entendue, le ministre a porté un coup décisif à l'une de nos vieilles institutions classiques, le concours de récitation *. Il a désiré, d'accord, sans doute, avec le conseil supérieur, qu'on y renonçât désormais. Cette réforme sera bien accueillie par la plupart des professeurs, et par presque tous les élèves. Depuis quelques années, sauf dans un très petit nombre de classes, le concours de récitation était comme tombé en désuétude. On le pratiquait encore, mais les élèves n'y apportaient plus d'entrain, ni de conviction.
Pourtant, ce concours a connu jadis de beaux moments. Il n y avait guère de classe qui ne comptât deux ou trois élèves, souvent médiocres dans le reste, mais qui savaient dire mieux que leurs camarades, et qui se piquaient au jeu dans les grandes occasions.
Paresseux tout le long de l'année, ils se réveillaient alors. Ils passaient des heures à se mettre dans la tête les