Gréard, Éducation et Instruction, t. I, p
L'agrégation et le certificat d'aptitude.
Le ministère de l'Instruction publique a publié récemment deux documents d'un haut intérêt, les rapports des présidents du jury d'agrégation, et du jury pour le certificat d'aptitude de l'enseignement secondaire des jeunes filles. M. Eugène Manuel succédait cette année à M. Legouvé, comme président du j^ury d'agrégation. Le choix des hommes importe infiniment, quand il s'agit d'une tâche aussi délicate. En confiant la présidence à M. Manuel, au défaut de M. Legouvé, que d'autres obligations empêchaient de prendre part aux travaux de l'examen, le ministre a témoigné de sa sollicitude éclairée pour le nouvel enseignement. On trouve dans ces rapports, rédigés avec autorité et talent, des détails précieux sur les deux concours. On y trouve aussi des idées générales, qu'il y a tout profit à répandre, ne fût-ce que pour appeler la discussion et, par là, susciter le progrès d'une institution destinée à rendre tant de services, et déjà si justement chère à tous les libres esprits.
La première remarque qui s'impose, c'est l'élévation rapide du nombre des aspirantes. L'agrégation, qui doit demeurer un concours restreint, entre sujets d'élite, en a compté dix-neuf. Au certificat d'aptitude, plus largement ouvert, le chiffre des inscriptions s'est élevé à 110 : il n'avait été que de 60 en 1883. Déduction faite des désistements survenus à la veille ou au cours de l'examen, 95 candidates ont subi jusqu'au bout les épreuves de l'admissibilité. Réponse concluante aux adversaires de renseignement secondaire des filles, qui accusent cet enseignement d'être en contradiction avec nos habi-
tudes, nos mœurs, nos préjugés. Quand, dès les premières années, un diplôme est aussi disputé, on est en droit de penser que les préjugés se dissipent, que les habitudes changent, que les mœurs et Topinion ratifient Fœuvre du législateur.
Mais il ne suffit pas que les diplômes soient recherchés : il faut aussi qu'ils soient bien gagnés, que l'examen donne des résultats de plus en plus sérieux. A l'agrégation comme au certificat d'aptitude, les jurys ont constaté un notable progrès sur l'année précédente. Si quelques épreuves, ou quelques parties d'épreuves, laissent à désirer un degré de plus dans la perfection, ce sont, en général, les plus délicates, celles qui, aux diverses agrégations des lycées, embarrassent parfois les jeunes gens, par exemple, la correction immédiate d'un devoir, ou le commentaire d'un texte emprunté à nos grands écrivains. Tous les juges qui ont quelque expérience des concours savent combien un candidat doit réunir de qualités diverses pour réussir à souhait dans de pareilles épreuves ; combien le succès complet est rare, et qu'il ne faut pas se hâter de décider des aptitudes professionnelles sur une seule expérience, faite dans des conditions qui ne laissent guère aux intéressés leur pleine liberté d'esprit. Comme le dit très justement M. Manuel, l'habitude de l'enseignement, loin du regard des juges, aura vite fait de donnera celles de nos jeunes agrégées qui ne l'ont pas encore, la pleine possession d'elles-mêmes, l'accent personnel, l'autorité du ton, si nécessaire au maître.
Il serait injuste de ne pas mentionner ici les résultats obtenus par l'École normale de Sèvres dans les deux concours. Elle présentait à l'agrégation cinq élèves : quatre ont été reçues. Sur les sept autres, deux avaient passé l'année précédente par l'École, et peuvent être revendiquées par elle. Au certificat d'aptitude, quatorze
élèves, sur vingt présentées directement, ont été déclarées admissibles. L'École normale supérieure ne se flatte pas de peupler toute l'Université : de même, l'École de Sèvres ne doit pas recruter tout le personnel des lycées de filles. Elle doit être dans cet enseignement, ainsi que le disait Bersot de son école, < un ferment », et un ferment actif. C'est par l'excellence des méthodes que Sèvres doit chercher à se distinguer, et à primer. Mais le succès aux divers concours n'est pas à dédaigner. On appréciait déjà, dans l'Université, la sollicitude qui préside à la direction de cette maison, et le zèle des maîtres qui y professent. Il n'est pas mauvais que l'on sache que tant d'efforts ne sont pas perdus, et que les élèves, parleur ardeur au travail, par leurs qualités d'esprit, répondent aux espérances que l'institution nouvelle a fait concevoir.
Reste un point délicat : quel est l'esprit qui dirige les jurys d'examen dans leur choix? On sait que deux opinions contraires ont été émises à propos de l'enseignement des filles. Les uns prétendent qu'il convient de féminiser cet enseignement. Les autres tiennent que l'enseignement des filles, même en portant sur d'autres matières que celui des garçons, doit demeurer un enseignement solide, substantiel, réglé par une méthode rationnelle. L'an passé, les jurys avaient paru incliner vers le premier système, notamment par le choix de certains sujets de composition, de nature à soulever plus d'une critique. L'histoire est la même pour les filles et pour les garçons, et les mêmes événements graves, les mêmes personnages considérables, les mêmes époques y doivent attirer l'attention. Je me hâte d'ajouter que, cette année, les tendances des jurys paraissent avoir été sensiblement différentes. Toutefois, les deux rapports posent, à ce propos, une série de questions, qu'il n'est ni sans intérêt ni sans profit d'examiner.
Le lycée de jeunes filles n*est ni un pensionnat ni un couvent. L'enseignement qui s'y donne doit différer, s'il veut avoir sa raison d'être, du système d'éducation pour les demoiselles traditionnellement appliqué, à quelques variantes près, dans ces deux sortes d'établissements. Il faut que cet enseignement soit, à tout le moins, plus sérieux, plus substantiel, plus méthodique. Dès lors, quelle idée doit-on se faire des qualités qui conviennent aux maîtresses appelées à le donner? Qu'est-il juste d'exiger des aspirantes aux grades?
Considérons les épreuves qui ouvrent l'accès du professorat aux jeunes gens. Que demandent les jurys de licence ou d'agrégation? D'abord, que le candidat ait fait des études solides, qu'il ait bien préparé un programme déterminé, et qu'il possède, en outre, un fonds de connaissances générales précises et coordonnées. Pour enseigner, il faut commencer par savoir. Mais savoir ne suffît pas : bien savoir est de rigueur. Tel ériidit de profession ferait un maître déplorable : il sait beaucoup, il ne sait pas bien. Aussi les jurys cherchentils à s'assurer si le candidat, même instruit, a l'intelligence nette et juste, le jugement droit et ferme, le sens de la méthode. Sans ces qualités, on n'est pas un professeur. Si une originalité de bon aloi et quelque talent s'y ajoutent, les juges sont charmés. Mais ni l'originalité, ni le talent, ni l'étendue des connaissances n'importent le plus. Les qualités foncières de l'esprit, et la méthode passent avant tout. Ce point accordé, demandons-nous quelles doivent être les principales aptitudes d'une jeune fille chargée d'enseigner?
Tout esprit non prévenu répondra immédiatement que les mêmes aptitudes font le professeur femme, et le
professeur homme. Qu'il s'adresse à des filles, qu'il s'adresse à des garçons, le maître remplit toujours même office : il doit instruire ses élèves, et premièrement les former. Des deux parties de sa tâche, celle-là est la principale. Avant de faire des bacheliers, ou des diplômées de l'Hôtel de Ville, il faut faire de bons esprits. Or, il n'y a pas deux façons d'y travailler, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. La femme devient sensée et judicieuse par les mêmes moyens que rhomme. Quand elle l'est autant que lui, elle Test comme lui. N'est-il pas évident, dès lors, que les qualités qu'on prise le plus, chez un professeur homme, seront aussi celles dont on devra tenir le plus de compte, chez un professeur femme?
Eh quoi ! dira-t-on, il n'y a aucune différence? Nos filles seront jugées comme si elles étaient des garçons? Pour ne pas s'exposer à féminiser l'enseignement nouveau, on violentera la nature de la femme? Nullement, et je demande qu'on prenne la peine de m'enlendre. Sans souhaiter le moins du monde que l'enseignement secondaire des jeunes filles ressemble à celui des jeunes gens, tout en regrettant même qu'il l'ait trop copié, dès l'origine, dans son organisation et dans ses programmes, je suis frappé de ce fait : que les deux enseignements doivent être donnés suivant les mêmes règles, et qu'une jeune fille ne fera un bon professeur qu'à la condition de s'appuyer à ces règles.
Autre chose est le programme, la matière d'un enseignement, autre chose l'esprit qui l'anime, la méthode. Qu'on demande aux jeunes filles de mettre en lumière, devant leurs élèves, sur certaines questions, des points différents de ceux qu'un professeur homme traitera devant les siens : à la condition que le départ soit judicieux, c'est pour le mieux. Mais qu'on ne leur demande pas de donner autrement des leçons, dont le sujet peut.
d'ailleurs, être autre. La méthode n'a pas de sexe. Que l'élève porte une veste ou une jupe, il n'y a pas deux procédés distincts pour l'intéresser à la littérature, à l'histoire, aux sciences, pour cultiver l'intelligence, pour élever l'âme. Il n'y en a qu'un seul, qui est le bon, et que le maître, homme ou femme, doit manier, s'il veut réussir dans sa tâche.
Du principe, il est aisé de descendre à l'application. Les jurys d'examen reconnaissent que la préparation des candidates est solide et sérieuse, que la méthode est généralement bonne. Mais ils regrettent parfois quelque sécheresse, et comme un excès de surveillance sur soi-même, pour s'interdire tout mouvement trop libre de la parole ou de la plume. Le reproche peut être mérité. N'y aurait-il pas quelque inconvénient à y trop insister? Sans doute, l'éclat, la grâce de l'imagination ne gâtent jamais les dons naturels auxquels ils s'ajoutent. On est heureux de les trouver chez un homme; à plus forte raison doit-on tenir à les rencontrer chez une femme. Qu'on s'attende même à les y rencontrer, qu'on soit surpris, voire un peu désappointé, quand on ne les y rencontre pas, cela se comprend fort bien. Encore est-il vrai que c'est là le luxé, plutôt que le nécessaire du professeur, et que la justesse, la rectitude, passent en première ligne. Voilà les qualités éminentes, les vertus intellectuelles du maître.
Comme beaucoup de vertus, elles confinent à certains défauts. L'extrême précision risque de verser dans la sécheresse; la solidité n'est pas toujours élégante; trop de méthode nuit aux caprices aimables du discours ou du style. Signalons ces écueils, mettons les candidates en garde contre le danger qu'il y a toujours à vouloir trop bien faire. Mais craignons surtout de déprécier les vertus, en répétant qu'elles tiennent de près aux vice§. L'idéal sera toujours la femme qui reste femme, endeve-
nant institutrice, qui, selon un mot charmant, sait ignorer les choses mêmes qu'elle sait. Mais il faut compter avec la réalité, qui exige parfois quelques sacrifices sur ridéal rêvé. Quand on songe à ce qu'est demeuré si longtemps parmi nous l'enseignement des femmes, combien il était, combien il est encore vide, superficiel, faux, malsain, on se dit qu'après tout, s'il fallait renoncer (hypothèse d'ailleurs parfaitement gratuite) à trouver une juste mesure, et un heureux équilibre entre le solide et l'agréable, mieux vaudrait encore céder sur l'agréable, et tenir au solide. Qu'on y veuille bien réfléchir : l'avenir du nouvel enseignement dépend de l'idée que les candidates, les jurys et le public se feront à ce sujet.
Novembre 1884.
La surcharge des programmes et le surmenage.
Un échange d'idées fort intéressant vient d'avoir lieu au Sénat entre M. Bardoux et M. Berthelot, ministre de l'Instruction publique. Il s'agissait des programmes de l'enseignement secondaire, que tout le monde s'accorde à regarder comme excessifs. On a déjà diminué les heures de classes dans les lycées ; mais les matières de l'enseignement restent à peu près les mêmes. L'excès est encore plus sensible dans l'éducation des filles. A voir tout ce qu'on leur enseigne dans leurs lycées, les questions qu'on leur pose aux examens, on se demande à quelle vocation on les prépare? La discussion qui a eu lieu sur ce point a montré que tout le monde est du même avis. M. Berthelot a parlé des programmes exactement comme M. Bardoux, et il a déclaré qu'il travaillerait à les réformer.
On ne peut que louer et eacourager cette bonne résO' lution. Nos enfants sont surmenés aux écoles, et ce surmenage, dont les maîtres se plaignent presque aussi vivement que les pères de famille, ne compromet guère moins leur- développement intellectuel, que leur santé physique. Le ministre qui guérirait notre enseignement secondaire de ce mal profond serait sûr de faire une œuvre patriotique, et de recueillir Tapplaudissèment universel. Mais peut-être le public se fait-il illusion sur la facilité du remède.
Sous la question pédagogique, il y a là une question sociale. L'excès que Ton dénonce est l'effet d'une loi générale, dont les règlements universitaires auront difficilement raison. Prenons l'instruction des jeunes filles, qui s'est développée la dernière. A peine des maisons ou écoles de diverses sortes leur ont-elles été ouvertes, ce fut comme un flot d'écolières qui les envahit. On a si longtemps répété que l'instruction mène à tout, que les familles Font cru, et que les jeunes filles, à qui la société française offre si peu d'emplois ou de positions, se sont précipitées dans cette voie.
L'envahissement des écoles a amené un surcroît d'aspirantes aux places dont l'administration dispose. On rappelait dernièrement qu'il y avait en France, à l'heure actuelle, plus de 17 000 jeunes filles sollicitant un emploi d'institutrice. Le brevet supérieur ne suffit pas pour assurer cet emploi. Partout, il y a encombrement et pléthore. L'administration n'a plus assez de places dans ses collèges pour en donner, même aux licenciés es lettres ou es sciences. C'est cette concurrence et ce trop-plein qui fatalement amènent le surmenage que nous déplorons. On multiplie les examens, on en élève le niveau, on élargit les programmes, parce qu'on y voit des barrières qui peuvent diminuer le nombre des postulants, en rendant les conditions du
succès plus difficiles. Ainsi, par cette loi d'ironie, qui se manifeste trop souvent dans le cours des choses humaines, le bien engendre le mal, et tous les remèdes qu'on imagine ensuite pour y parer créent un mal pire encore.
Il ne faut pas s'étonner que le surmenage des enfants dans les écoles préoccupe le législateur. Il y a là un véritable danger pour la vigueur de la race française dans l'avenir. On ne saurait y prêter trop d'attention. Je doute seulement qu'un arrêté ministériel, ou même le travail d'une commission, puisse améliorer sérieusement une situation créée tout entière par la fatalité de la concurrence. On est trop disposé, chez nous, à considérer les fonctions de l'État comme la récompense forcée des bonnes études, en sorte que celui qui fait de bonnes études, et n'a pas une place en rapport avec ses études, se plaint de son insuccès comme d'une injustice. Tant que la sélection universitaire ne donnait qu'un nombre de sujets à peu près égal aux besoins des administrations, les choses allaient toutes seules. Il n'en est plus.de même. Que le public s'habitue de plus en plus à penser que l'instruction est un privilège, qui ne donne pas nécessairement du pain.
Février 1887.
Le but de renseignement secondaire des filles.
On vient de parler excellemment de l'enseignement secondaire des filles *. M. Gréard, se plaçant au point de vue technique, a indiqué avec Taulorité qui lui appartient, et la délicatesse de touche qu'il apporte à tout ce qu'il dit, les modifications qu'il y aurait lieu de faire subir aux programmes de cet enseignement. Dernier-né de l'Université, il a, été comblé, à son berceau, de dons et de largesses. Chacun de ses aînés est venu lui offrir ce qu'il avait de meilleur. De là, quelque encombrement, et quelque excès. On devra, pour ramener les programmes à de plus justes proportions, retrancher sur tout ce qui, dans l'ordre littéraire, n'est qu'érudition pure, et imposer aux sciences quelques sacrifices. Il n'est que temps d'opérer ces retranchements, et le succès même des nouveaux lycées y oblige. Malgré des obstacles et des préventions de toute sorte, le succès est, en effet, venu, rapide et décisif. Il croîtra, pour peu que l'on défère à de justes critiques, et que, renonçant à modeler le lycée de jeunes filles sur le lycée de garçons, on fasse du premier quelque chose de neuf et d'original, qui puisse servir ensuite à réformer le second.
Le ministre de l'Instruction publique, qui a pris la parole après M. Gréard, s'est placé au point de vue social et politique, et il a défini, en homme d'État et en penseur, le rôle du nouvel enseignement dans la société moderne. Quel est ce rôle? Former des femmes savantes? L'espèce en a été à jamais condamnée, le jour où s'est