‹ Notes sur l'enseignement secondaireChapitre 60 sur 63 · Enquête de · texte numérisé non relu

Enquête de

candidats à l'École normale, et la présence de beaucoup d'élèves distingués maintiennent les études à un niveau relativement élevé, il n'existe plus de rhétorique. La classe qu'on continue d'appeler ainsi n'est qu'un cours préparatoire à la première épreuve du baccalauréat. Voilà quel a été jusqu'ici le plus clair profit de la réforme.

Le plus clair, et le seul, ^ous n'en sommes plus à croire que les examens donnent des résultats plus brillants, parce que les programmes sont plus chargés, et qu'on s'y reprend à deux fois pour sacrer un bachelier? L'illusion serait vraiment trop naïve. Dès lors, l'opinion exprimée par la Faculté des lettres de Paris s'explique. Alléger les programmes, supprimer des compositions écrites et des épreuves orales, ne demander aux candidats € que ce que personne n'a le droit d'ignorer >, et, pour diminuer l'importance de la chose, la faire prestement, d'un seul coup. Il semble que tous ceux qui ont voué au baccalauréat une haine vigoureuse, et qui voudraient le détruire, dussent applaudir à cette proposition si sage.

Je n'y vois, pour ma part, qu'un seul inconvénient. En affaiblissant l'examen du baccalauréat, elle laisse la même valeur au diplôme de bachelier. Or, c'est inadmissible. Si, comme il faut le souhaiter, le baccalauréat redevient ce qu'il était à l'origine, et ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, le dernier des examens de passage, constatant seulement que l'élève a séjourné tant d'années dans un établissement d'enseignement secondaire, et qu'il a suivi les cours avec plus ou moins de zèle et de profit, la conséquence logique est que le diplôme de bachelier cesse de conférer aucun droit. On pourrait retourner ici le mot fameux de Sieyès : € Qu'est-ce que le baccalauréat? Rien. Qu'a-t-il été jusqu'à présent? Tout. > Il faut le ramener de tout à rien.

Voilà la vraie réforme à tenter. Cette réforme, je ne me le dissimule pas, c'est une révolution.

Nombre de publicistes voudraient voir la collation du baccalauréat confiée aux professeurs de l'enseignement secondaire. Le jour où le diplôme de bachelier aura perdu ce qu'on pourrait appeler sa valeur sociale, et n'aura plus qu'une valeur scolaire, ce jour-là, il est bien évident que les professeurs des lycées et des collèges en seront les dispensateurs naturels. D'ici là, cette réforme, en apparence si simple, est grosse de difficultés et de périls. Jugez-en.

On se plaint que l'intrigue et les influences ont trop de part dans les examens actuels? On a grandement raison de se plaindre. On ne se plaindra jamais assez. Pourtant, ce sont des professeurs de faculté qui siègent au jury. En outre, le jury n'est pas permanent et fixe. Il varie selon les sessions, selon les jours, selon les séries. Un candidat ne connaît ses juges que quarantehuit heures avant de se présenter devant eux, quand il les connaît. Encore, se produit-il des échanges entre collègues, très propres à déconcerter la diplomatie des familles. Et c'est à ce jury indépendant par situation, planant au-dessus de la tète des élèves, inconnu d'eux le plus souvent, que l'on voudrait substituer le professeur de lycée, dont l'avenir est en grande partie livré à l'arbitraire administratif; qui se trouvera soumis, quelle que soit son indépendance de caractère, à mille influences locales, que les familles harcèleront, du premier au dernier jour de l'année? Supposez que, malgré ces conditions désastreuses, il ne se produise ni scandale ni abus. La calomnie n'en aura pas moins beau jeu. Toute admission, tout échec soulèvera les protestations, qui aujourd'hui n'en accueillent que quelques-uns, le plus souvent à tort.

Voilà pour les professeurs. Quant aux études elles-

mêmes, qu'y pourraient-elles gagner? Aujourd'hui, on travaille un peu dans tous les lycées et dans tous les collèges. Pas beaucoup, et pas en dehors de la préparation au baccalauréat. Mais un peu, juste assez pour réussir à Texamen... avec de la chance. On travaille, parce qu'on passe cet examen devant des juges étrangers, et qu'on sera comparé à d'autres candidats qu'on ne connaît pas. Si le baccalauréat se confère dans chaque maison, il s'établira bien vite une petite moyenne domestique et familiale, au-dessus de laquelle nul ne songera à s'élever. Les rhétoriciens et les philosophes du collège de X..., qui ne seront comparés qu'à leurs camarades de X..., se trouveraient fort sots, s'ils faisaient plus d'efforts qu'il n'est strictement indispensable pour acquérir un parchemin, dont ils connaissent très exactement le prix coûtant.

On répondra que toutes les maisons ne seront pas autorisées à délivrer des diplômes, mais celles-là seulement qui auront fait leurs preuves. Sans doute, mais est-on sûr que, dans ce départ entre les établissements, il ne sera jamais tenu compte que de la qualité des études? Sans qu'il soit besoin d'insister, on aperçoit toute la gravité de la question. La présence d'un représentant de l'État, comme en Allemagne, ne serait pas même une garantie suffisante. Car ce président n'osera jamais refuser tous les élèves d'une classe, et tel candidat très faible, qui eût fait piteuse figure, mêlé à d'autres mieux préparés, paraîtra un aigle, en comparaison de certains de ses camarades, encore plus nuls que lui.

Enfin, dernière et décisive raison. Est-ce bien au moment où la société française est si cruellement divisée, qu'il convient d'attacher aux jeunes gens une étiquette qui, toute leur vie, pourra faire d'eux des suspects? Bachelier de la rue de Madrid : en faudrait-il davantage.

aux yeux de certaines gens, pour éliminer un jeune homme des fonctions publiques?

Avec le système actuel, le jour où vous êtes reçu bachelier devant une faculté, personne ne songe plus à s'enquérir d'où vous venez. Avec l'autre système, de ce même jour vous vous trouverez classé, et pour longtemps, parmi- les bons ou les mauvais, les élus ou les réprouvés. Est-ce la peine d'ajouter cet élément de discorde, et cette cause de suspicion à tant d'autres, dont l'État souffre plus qu'on n'ose d'ordinaire l'avouer? Ici encore, la réforme ne serait inoffensive, que si le baccalauréat redevenait un simple certificat de fin d'études, n'ouvrant la porte d'aucune carrière.

Aussi bien, est-ce là qu'il faut toujours en revenir. Les débats sur le programme, la forme de l'examen, le jury tomberont d'eux-mêmes, lorsqu'on aura rayé le baccalauréat du nombre des institutions sociales. Ils S'éterniseront, au contraire, sans jamais aboutir, aussi longtemps qu'une main saintement sacrilège n'aura pas porté ce coup. Après tout, nous avons déjà fait tant de révolutions, et nous les aimons tant, qu'il ne faut pas absolument désespérer. Il luira tôt ou tard, le 93 du baccalauréat !

Avril 1885.

M. Lavisse et le Baccalauréat.

Dans le remarquable discours qu'il vient de prononcer à la séance de rentrée de la Faculté des lettres, M. Lavisse a dirigé contre le baccalauréat, tel qu'il est actuellement pratiqué, une charge à fond.

G est à propos du diplôme d'études, institué récemment par la Faculté des lettres, et délivré aux élèves

sans examen, sur le simple témoignage des professeurs qui les ont vus aux cours, que M. Lavisse est parti en guerre contre le baccalauréat, institution qui repose sur un principe absolument opposé, puisqu'elle comporte un examen, et un examen dans lequel le candidat est un inconnu pour le juge.

< Le baccalauréat, a dit M. Lavisse, ne résistera plus longtemps aux critiques soulevées par les méfaits qu'il a commis. Il est sur la sellette. Si j'étais chargé de requérir contre lui, je lui ferais passer un quart d'heure pénible, à supposer qu'un quart d'heure me suffît. Je lui reprocherais la prétention qu'il a d'ouvrir tant de carrières, à l'entrée desquelles il a planté ses fourches caudines ; ces programmes encyclopédiques, par lesquels il exige tant d'études, que les écoliers n'ont plus le temps de rien étudier; ce sentiment que j'éprouve pour ma part, et qui est très étrange, d'un examinateur qui ne voudrait pas être examiné sur le programme où il prend ses questions; la perturbation qu'il jette dans notre travail et dans le vôtre, quand il nous encoaibre, au premier et au dernier mois de l'année, de celte cohue de candidats ahuris, de parents anxieux, de solliciteurs larmoyants. Mais ce sont là les critiques les plus légères; l'impardonnable tort du baccalauréat, c'est qu'il veut se suffire à lui-même, ne rien savoir du candidat, si ce n'est un nom, qui pourrait être avantageusement remplacé par un numéro, et d'exposer ses justiciables aux chances inégales de compositions aujourd'hui faciles, demain difficiles, pour ne point parler de la diversité des humeurs des juges, qui sont aussi variables que les compositions. A chaque session, il faut avoir le courage de le dire, le baccalauréat, par sa faute et non par la nôtre, fait des victimes et des heureux qui ne méritent pas leur sort. 11 trouble ainsi cette précieuse notion de la justice que donne aux écoliers la

vie du collège, où chacun est payé selon ses mérites. Il introduit prématurément dans les jeunes esprits le culte immoral de la chance. Aussi, ne sera-t-il plus toléré longtemps dans un pays où les loteries sont presque défendues.... ».

Quoi qu'il en ait dit, l'auteur des lignes qui précèdent, a fait, en moins d'un quart d*heure, un réquisitoire complet contre le baccalauréat, un réquisitoire plein de sens et de raison, et, ce qui ne gâte rien, plein de verve et d'esprit. Nous ne voyons pas ce qu'on y pourrait ajouter. Et nous voyons moins encore ce qu'on pourrait y répliquer. Si l'assistance judiciaire donnait un avocat au baccalauréat, à ce prévenu infortuné, qui frapperait certainement en vain pour son propre compte à la porte des maîtres du barreau, la tâche du défenseur d'office serait malaisée. Quand une fois il aurait réclamé l'indulgence des juges, et plaidé, à titre de circonstances atténuantes, les droits de la sacro-sainte routine, non sans faire un effrayant tableau de tous les maux, désordres, bouleversements et cataclysmes qui fondraient sur ce malheureux pays, le lendemain du jour où un homme d'initiative énergique aurait osé supprimer l'examen avec le diplôme, quand il aurait fait cela, il ne lui resterait plus qu'à s'asseoir, et qu'à attendre le verdict inévitable.

Sans doute, il n'y a pas de révélation, à proprement parler, dans les arguments de M. Lavisse. On avait dit avant lui que le baccalauréat fausse les études, ou, pour parler franc, qu'il les tue. On avait dit avant lui que le baccalauréat est une loterie, fertile en scandales. Bersot écrivait déjà : « Quand je vois ce qu'est devenu cet examen et son programme, je me félicite tous les jours d'être bachelier. » Enfin, il y a déjà beau temps que les professeurs de Faculté gémissent d'avoir à consacrer le quart ou le tiers de leur année à la sur-

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veillance ou à la correction des compositions, ainsi qu'aux épreuves orales. Des étrangers, venus parmi nous pour étudier notre système d'enseignement supérieur, avaient même remarqué, avec- une profonde surprise, qu'on chargeait d'une besogne singulièrement disproportionnée à leur mérite, des hommes qui pourraient faire un meilleur usage de leur temps. « En France, disait l'un d'eux avec esprit, on se sert de lames de rasoirs pour fendre des bûches. » Oui, tout cela était connu. Mais il n'y a pas moins quelque chose de nouveau dans le langage de M. Lavisse. La nouveauté, c'est l'accent qu'il y met; c'est l'esprit de résolution dont témoigne cet accent; c'est la confiance qu'éprouve l'orateur, et qu'il fait partager à ceux qui l'entendent, que les jours du baccalauréat sont comptés; et que, vienne l'heure propice, il se trouvera jusque dans les rangs de l'enseignement supérieur, jusque parmi les dispensateurs eux-mêmes de la précieuse peau d'âne — joie des enfants, tranquillité des parents! — de libres esprits, pour applaudir à une réforme décisive, et pour la faciliter.

Nous disons une réforme décisive, car, qu'on ne s'y trompe pas, les palliatifs seraient insuffisants. On a créé des maîtres de conférences dans les Facultés, pour décharger les professeurs titulaires d'une partie de leur besogne d'examens : soit I Mais ces jeunes maîtres plient à leur tour sous le fardeau. Ils ne trouvent plus le temps de travailler. Et c'est à la source môme que le recrutement de l'enseignement supérieur est aujourd'hui menacé. On a essayé de remédier à l'iniquité que crée la diversité des sujets de composition, en donnant partout le même sujet, au même jour, et à la même heure. Des difficultés sans nombre ont surgi, qui rendent la précaution à peu près illusoire, quand elles n'en préviennent pas l'application. EniiU) il a été question

d'un dossier des notes de l'élève, que le chef de rétablissement communiquerait aux juges. Des considérations de toutes sortes ont fait encore écarter ce système. Et c'est à présent, comme c'était hier, un candidat inconnu qui se présente devant un juge non éclairé. Enfin, quand tous ces petits moyens seraient appliqués, et bien d'autres encore, il n'en resterait pas moins que le baccalauréat, même amendé, est le pire ennemi des études. C'est entre elles et lui qu'il faut choisir.

La suppression absolue du baccalauréat est l'une des bases de la grande réforme organique, dont nous parlons si souvent, et sans laquelle il n'y aura bientôt plus en France d'études secondaires dignes de ce nom. Nous sommes heureux d'avoir un maître tel que M. Lavisse pour allié dans cette campagne.

Novembre 1887.

Un projet de réforme du Baccalauréat.

Le projet de modification du baccalauréat, que le ministre de Flnstruction publique a soumis hier au conseil supérieur, est depuis longtemps déjà en préparation, sinon tout préparé, dans les cartons de l'administration. On en a fait grand mystère, sous prétexte qu'il y avait avantage à ne pas susciter de polémiques avant que le conseil supérieur fût saisi. Et, de fait, le projet arrive tout flambant neuf devant cette assemblée. Il y rencontrera certainement de l'opposition . Si la discussion est courte, en raison du peu de durée des sessions du conseil, on peut prévoir qu'elle sera vive. En effet, sur certains points, le projet apporte de réelles améliorations. Mais, sur d'autres, il soulève des objections graves, même en admettant — ce qui est le postulat très discutable sur lequel il repose — que le baccalauréat doive conserver une valeur sociale. Je vais passer rapidement en revue les améliorations. Aprt's quoi, j'indiquerai les objections : objections de détail, objections de principe.

Si l'on admet — nous ne l'admettons pas, pour notre part — si l'on admet que le baccalauréat demeure le passe-partout qui ouvre la porte des carrières les plus diverses, il faut reconnaître que le projet de décret soumis au conseil supérieur remédie à certains abus.

D'abord, il supprime la distinction entre un baccalauréat es lettres, un baccalauréat es sciences, et un baccalauréat es sciences restreint. La suppression, ou la transformation totale de ces deux derniers examens, était depuis longtemps réclamée par les corps compétents. Désormais, tous les élèves des lycées et collèges devront passer ensemble la première partie du baccalauréat unique de l'enseignement classique, quitte à trifurquer après cette première partie, et à choisir, pour la seconde série d'épreuves, entre la philosophie, les mathématiques ou les sciences naturelles. 11 y a des chances pour que les élèves qui choisiront les mathématiques, ou les sciences naturelles, soient nmnis d'une culture générale un peu plus étendue, et un peu plus sérieuse, que celle dos candidats actuels au baccalauréat es sciences, et surtout au baccalauréat restreint. C'est, à ce point de vue, un gain réel, et un progrès.

A la première, comme aux secondes séries d'épreuves, les candidats pourront arriver désormais munis d'un livret scolaire, c'est-à-dire d'un cahier où seront consignées leurs places et leurs notes, avec le nombre des élèves de la classe, pendant les trois dernières années des études. Le livret scolaire fera connaître le candidat à l'examinateur. Il diminuera certainement le rôle du hasard dans l'examen. On ne verra plus, comme on le voit quelquefois — pas très souvent, mais quelquefois — le meilleur élève d'une classe refusé, alors que les plus médiocres de ses camarades sont reçus. C'est là encore une amélioration. Mais que de difficultés dans la pratique J Les auteurs du projet l'ont si bien compris, qu'ils n'ont pas imposé la présentation du livret scolaire. Elle est autorisée simplement, et facultative.

Un des scandales du baccalauréat, c'est la liberté laissée aux candidats de choisir n'importe quelle Faculté pour s'y présenter. Vous avez fait vos études à Paris,

et vous les avez mal faites. La Sorbonne vous épouvante, et vous avez, d'autre part, grâce à vos relations, à votre situation de famille, des attaches avec telle ou telle ville de Faculté, du Midi ou de l'Ouest. C'est là que vous vous faites inscrire, pour y postuler, dans des conditions qui vous paraissent plus favorables, le précieux diplôme.

Autrefois, il existait des Facultés réputées pour leur indulgence. On s'y précipitait, on faisait queue à leurs portes. — On, c'est-à-dire les mauvais élèves, les paresseux, le rebut. — C'est, d'ailleurs, du baccalauréat que vivaient ces Facultés, où la recherche scientifique n'était pas précisément très active. Les choses ont changé depuis quelques années. Toujours est-il qu'on rencontre encore, dans les lycées de Paris, des jeunes gens imbus de ce préjugé, et qui confessent ingénument à leurs professeurs qu'ils iront se présenter à X... ou Y... c parce que c'est plus sûr >. La loi du 15 mars 1850 consacre malheureusement, par son article 63, cette liberté. On ne pourrait la retirer aux candidats que par une loi nouvelle. L'administration a pensé qu'elle atténuerait le mal, dans une certaine proportion, et sans mettre en cause la loi de 1850, en décidant que le livret scolaire ne pourrait être produit que devant la Faculté dans le ressort de laquelle se trouve l'établissement où l'élève a fait ses études. Comme le livret scolaire est une garantie pour le candidat, il faut espérer que la plupart des candidats tiendront à se l'assurer, et cesseront de voyager. Voilà encore une bonne mesure, ou, pour mieux dire, car c'est là le caractère dominant du projet, une bonne demi-mesure.

Le projet stipule, en outre, que le bénéfice de l'admissibilité demeurera acquis aux candidats, pour trois sessions. Les Facultés se trouveront ainsi déchargées d'une grande partie de leur tâche. Ellçs auront moins de

copies à corriger, ce qui n'est pas un mal, et Ton ne verra pas des candidats, admissibles une fois ou deux, ne plus pouvoir franchir, à la troisième, les portes de l'admissibilité. Ce sera plus logiqufe et plus juste. Toutefois, ici encore, il y a fort à dire, et je le montrerai.

Enfin, aux épreuves de la seconde série — philosophie, mathématiques, ou sciences naturelles — les candidats auront le choix, à l'écrit, entre trois sujets différents. Qu'il y ait là une excellente intention, il faut le reconnaître. C'est encore autant d'enlevé au hasard, car enfin, on peut savoir beaucoup de parties du cours de philosophie, et se trouver pris au dépourvu sur une question donnée; on peut manquer tel problème de géométrie, alors qu'on serait parfaitement en état d'en résoudre un autre. Mais il faut voir le revers de la médaille, et on ne la présente ici que du bon côté. Je prendrai la liberté de la retourner.

En résumé, on n'ose pas, dans la question du baccalauréat, plus que dans la question des programmes, procéder hardiment. On propose une réforme qui, en dépit des intentions dont elle est née, et même des améliorations qu'elle réalise, n'est pas une vraie réforme. Outre qu'elle laisse subsister toutes les objections de principe que le maintien du baccalauréat soulève, elle ne pare à quelques-uns des inconvénients du système actuel qu'en en suscitant d'autres, dont il reste à faire ressortir la gravité.

Discussion du projet.

Ouvrons le chapitre des objections. 11 y a d'abord celles qui naissent des détails du projet, et qui ne sont souvent que la contre-partie des améliorations réalisées. H y a ensuite les objections d'ensemble et de principe.

278 NOTES SUR L ExNSEIGNEMENT SECONDAIRE.

Que penser, d'abord, de runification du baccalauréat pour la première partie, de cette obligation, imposée aux élèves de tous les lycées et de tous les collèges, de passer par la rhétorique? A première vue, l'innovation paraît heureuse : c'est un moyen de procurer aux jeunes gens qui se destinent aux carrières scientifiques un fond d'instruction littéraire plus solide. Oui, mais n'est-il pas à craindre que la mesure ne tourne au détriment des études littéraires?

La classe de rhétorique, encombrée désormais non seulement des élèves médiocres ou nuls qui la fréquentaienl déjà en vue de conquérir le baccalauréat es lettres, mais encore de cette population d'élèves, bien connus et peu goûtés des professeurs, qui abandonnent jusqu'à présent les lettres, après la troisième, pour passer dans ce qu'on appelle les mathématiques préparatoires; la classe de rhétorique, ainsi alourdie, ne risque-t-elle pas d'être abaissée? Et les jeunes gens qui y entrent pour achever de fortes études littéraires ne seront-ils pas, en fin de compte, les victimes de la situation? Que pourra-ton demander, en fait de grec et de latin, à des élèves qui, après la première série d'épreuves, sont résolus à faire des mathématiques, ou des sciences naturelles? Et si Ton abaisse à leur profit le niveau de la rhétorique, saura-t-on, voudra-t-on le maintenir élevé pour les meilleurs?

Le livret scolaire constitue peut-être l'amélioration la plus réelle, parmi celles que nous avons signalées. Il rendra de grands services aux élèves qui reçoivent renseignement de l'État. Mais pour ceux qui viennent de l'enseignement libre? Sans douté, il existe quelques maisons importantes et respectables qui donneront des livrets scrupuleusement établis, et où les études sont assez sérieuses pour qu'une série de bonnes places, obtenues par le candidat au cours de ses classes, signifie

quelque chose. Mais n'est-il pas, en revanche, des établissements absolument inconnus dont les livrets ne prouveront rien? Il restera toujours l'examen lui-même pour contrôler le livret... Sans doute, il restera l'examen. Mais le livret est surtout nécessaire dans les cas douteux, alors que Texamen est faible, sans être absolument nul, et que le jury hésite. Qu'arrivera-t-il dans ces cas-là ?

Autre remarque : le candidat admissible garde le bénéfice de l'admissibilité. Fort bien, et dans beaucoup de cas, rien de plus juste. Mais tenez pour certain que, désormais, tout admissible sera sur d'être reçu. Question de temps : les uns y mettront deux sessions, et les autres trois. Tous finiront par passer. Quel sera le jury assez cruel pour éliminer indéfiniment, à Forai, un garçon qui aura été admissible, et dont l'admissibilité, de si vieille date qu'elle soit, criera aux oreilles des examinateurs : Dignus est intrare? Aussi la préparation, pour les plus faibles, changera-t-elle de caractère. Aujourd'hui, il faut tout préparer en même temps, oral et écrit. Désormais, des industriels habiles vont sérier les difficultés. Ils prépareront d'abord à l'admissibilité, conquise pour longtemps. Puis, ils prépareront à l'admission, pour la ou les sessions suivantes.

N'en ira-til pas de même d'une autre mesure, juste aussi à première vue, celle qui autorise le candidat à choisir, à la deuxième série d'épreuves, entre trois sujets de dissertation, trois problèmes? L'élève très faible fera son choix. Il étudiera une partie du cours ou deux, la psychologie, ou l'optique, résolu à ne traiter qu'un sujet emprunté aux questions de cet ordre. N'est-il pas fort à craindre qu'on ne rende ainsi la préparation plus artificielle encore qu'elle ne l'est déjà, et qu'on ne mette le diplôme à plus vil prix?

Voici maintenant une objection grave, quoique plus

280 NOTES SUR l'eNSEIGîSEMENT SECONDAIRE.

délicate à saisir. Un certain nombre de jeunes gens qui se destinent aux carrières scientifiques, par exemple à l'École polytechnique ou à la médecine, font aujourd'hui, quand l'âge le leur permet, quand ils sont intelligents et laborieux, des études littéraires complètes avant d'aborder les sciences. Ils vont de rhétorique en philosophie, conquièrent même parfois, à la fin de leir année de philosophie, avec la seconde partie du baccalauréat es lettres, le baccalauréat es sciences, et entrent en mathématiques élémentaires. Les examinateurs de l'École polytechnique vous diront, qu'en général, ce sont les meilleurs candidats. Il paraît bien vraisemblable qu'avec le nouveau système, ces jeunes gens passeront directement de la rhétorique dans les classes de sciences. Ils perdront ainsi le bénéfice très réel de l'année de philosophie. Tout les y poussera, et par-dessus tout, la loi militaire qui oblige à se hâter, et donne du prix au gain d'une année.

Or la classe de philosophie est une classe très originale, et, en dépit du caractère théorique de renseignement, souverainement utile. Non pas, si l'on veut, par les connaissances positives dont elle munit les élèves. 11 est évident que l'on peut être un excellent ingénieur en ignorant les penseurs de la Grèce antique, et que, du reste, bien peu de jeunes philosophes emportent du lycée, ou gardent, après qu'ils en sont sortis, des notions vraiment nettes et précises sur ces questions. Mais, même pour les jeunes gens qui n'ont pas, à proprement parler, besoin de savoir la philosophie, même pour ceux qui n'y comprennent pas grand'chose, il règne dans cette classe une atmosphère salubrc à respirer.

On y parle de toutes choses. On y exerce le raisonnement, le sens critique, l'esprit de finesse. On montre aux jeunes gens la complexité des questions en apparence les plus simples. On les initie plus complètement qu'ail-

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leurs aux choses morales. Entre les études purement formelles des classes de grammaire et des classes de lettres, et les études spéciales que comporte la préparation aux écoles scientifiques — études qui se continuent ensuite, en devenant de plus en plus spéciales, dans ces écoles mêmes — l'élite de la jeunesse ne fera plus en philosophie cette halte où l'on respire, où Ton regarde le pays autour de soi, où Ton prend si souvent, et pour la vie, possession de soi-même. Ce sera pour elle une déchéance. Combien sont-ils, dira-ton, ceux que frappera cette déchéance? Qu'importe? Si peu nombreux qu'ils soient, ils sont les meilleurs, ils sont les premiers. Et tant vaut l'élite, tant vaut la masse.

Enfin, à supposer que ce qui précède soit sans valeur et sans force, il resterait à objecter au projet que, même amendé heureusement sur certains points, le baccalauréat n'en continuera pas moins de peser sur les études, et de les fausser. Quelles que soient les conditions dans lesquelles on le délivrera, ce diplôme, .s'i7 garde sa valeur sociale, demeurera le point de mire de la vanité ou de l'ambition des familles. La jeunesse continuera de ' travailler, non pour s'instruire, mais pour conquérir le bouton de cristal du mandarin. L'examen sera, tout comme aujourd'hui, le régulateur, parlons mieux, le perturbateur des classes. L'Université comptera une réforme de plus, et pas beaucoup d'abus en moins. L'enseignement secondaire, ce malade, n'aura pas été guéri. Il aura échangé de vieilles et coutumières infirmités contre des infirmités nouvelles.

Et maintenant, est-il facile de faire mieux? Nous n'aurons pas la légèreté de le soutenir. La suppression absolue de tout baccalauréat, qui est l'idéal, rencontre, nous l'avouons, de sérieuses objections dans les milieux universitaires, et même dans l'opinion publique. La loi de 1850, à elle seule, constitue un obstacle aussi malaisé

à tourner qu'à franchir. Quel régime imposer aux établissements libres? Ce sont probablement des considérations de cet ordre, et aussi des scrupules de prudence, qui ont guidé le ministère de l'Instruction publique en toute cette affaire. Nous ne lui reprochons pas ces scrupules, et encore moins son esprit de modération. Mais il nous est impossible de ne pas voir les côtés faibles ou vains du projet, et, les voyant, de ne pas les signaler.

Le projet devant le Conseil supérieur.

Le projet de réforme du baccalauréat sort des travaux de la commission spéciale, et des délibérations du conseil supérieur, sensiblement modifié. Sans nous arrêter aux détails, rappelons rapidement les changements principaux.

Ils sont au nombre de quatre : 1° le livret scolaire fournira simplement des indications dont le jury tiendra compte : il n'aura pas un coefficient; 2° une composition française est ajoutée à la partie commune du baccalauréat; 3° le baccalauréat es sciences actuel fonctionnera jusqu'en 1894; 4^ enfin les candidats au baccalauréat de l'enseignement spécial pourront aussi produire le livret scolaire, et ils bénéficieront de l'admissibilité pendant une année entière, comme les candidats au baccalauréat de l'enseignement classique. Il n'est pas bien dificile de comprendre les motifs auxquels ont obéi la commission et le conseil, en apportant ces modifications au projet qui leur était soumis.

L'idée d'attribuer un coefficient au livret scolaire ne soutenait pas l'examen. Les établissements libres n'auraient pas manqué de crier à la persécution, et ils n'au-

raient pas eu tout à fait tort. Supposons, en effet, que le candidat croie avoir intérêt à ne pas faire connaître au jury la maison dans laquelle il a fait ses études, et par conséquent, qu'il ne présente pas de livret scolaire. Il perd aussitôt de à 30 points, par rapport aux élèves des lycées et collèges. C'eût été, avec la franchise en moins, un régime rappelant celui du certificat d'études. 1

La commission et le conseil ont bien fait de prévenir toute équivoque. Maintenant, quelle sera la valeur du livret scolaire? Il est certain qu'on ne peut rien dire d'absolu à ce sujet. En soi, le livret est une bonne chose. Mais les jurys auront à apprécier des notes et des places qui, quoique indiquées par les mêmes chiffres, n'auront évidemment pas la même signification dans tous les établissements. Les jurys auront môme — tâche plus ingrate encore — à tenir compte des notes d'un professeur particulier, d'un précepteur. S'ils se tirent (le ce pas à leur gloire, tant mieux! Mais on peut prévoir que les difficultés ne manqueront pas.

Après une discussion très vive, le conseil a rétabli une composition écrite de français, à la première partie. II s'est dit, sans doute, que s'il y avait seulement une épreuve de version latine, tous les autres exercices, et notamment les exercices français, languiraient en rhétorique, sinon dès la seconde et la troisième. L'art de faire une version latine, c'est-à-dire, pour les élèves médiocres, de deviner à peu près un rébus en latin, voilà tout ce qui serait resté des vieilles humanités. C'eût été maigre. On peut espérer que le maintien de la composition française préviendra, en partie, cet effondrement des études littéraires. Encore, est-ce sûr?

Ouvrons ici une parenthèse, à propos de la composition de langues vivantes. Il s'en est fallu d'une voix que cette épreuve écrite ne fût maintenue. Maintenue, elle continuait de charger l'examen, que le ministre voulait

à tout prix alléger. Mais, en la supprimant ne porte-ton pas un coup à l'enseignement des langues vivantes, qui commençait justement à donner de bons résultats? Longtemps, il a manqué de maîtres. Au prix de réels sacrifices, on en a façonné d'excellents. Qu'obtiendrontils de leurs élèves, si ceux-ci n'ont plus qu'à préparer une épreuve orale, dont on peut toujours se tirer avec un peu d'audace et de savoir-faire? Autre difficulté : Y a-t-il beaucoup de professeurs de Faculté capables de bien diriger l'exercice, difficile entre tous, du thème oral? Y en a-t-il beaucoup qui soient en état de soutenir avec le candidat une conversation en anglais ou en allemand, surtout une conversation qui ne se réduise pas à quelques phrases de manuel, toujours les mêmes, bientôt remarquées, notées, et que les intéressés apprendront par cœur? Ce sont là des doutes que partageront sans doute les professeurs de langues vivantes, et même les familles, auxquelles on a dit et redit, depuis vingt ans, que cette partie de l'enseignement était la plus importante de toutes.

Si nous signalons comme une modification intéressante la prorogation, jusqu'en novembre 1894, des délais pendant lesquels on pourra continuer de passer le baccalauréat es sciences actuel, et pendant lesquels, par conséquent, la classe de préparatoires subsistera, c'est que nous ne saurions voir, sans les plus grandes inquiétudes, la rhétorique envahie par une multitude d'élèves dépourvus d'aptitudes pour les lettres, de goût et de respect pour les études littéraires. En pareil cas, les bons y perdent plus que les mauvais ou les médiocres n'y gagnent. Avec l'intention très louable de donner une culture plus complète aux jeunes gens qui feront ensuite des sciences, on s'expose à faire baisser beaucoup le niveau d'une classe utile surtout aux élèves qui travaillent sérieusement les lettres. Si le projet eût

été adopté dans ses termes primitifs, c'est sur-le-champ que la fusion eût commencé. En retardant, jusqu'à la rentré^ de 1894, l'application intégrale de la mesure, on se réserve le temps de voir, d'examiner encore, d'étudier l'effet produit, là où le système aura commencé à fonctionner.

Enfin, la commission a touché du doigt le point le plus faible du projet, le jour où elle a décidé que les candidats au baccalauréat de l'enseignement spécial bénéficieraient de quelques-unes des dispositions nouvelles. Ce point particulièrement faible, c'est l'omission systématique de l'enseignement spécial. Comme si tout ne se tenait pas en pareille matière! comme s'il était possible de faire un traitement à part au baccalauréat gréco-latin, et à cet autre baccalauréat, qui ouvre des carrières comme l'École centrale, l'École polytechnique, l'École normale des sciences!

Telle qu'elle est, la nouvelle organisation du baccalauréat vaut-elle mieux que l'ancienne? C'est la première question que se poseront les familles et les maîtres. Nous y avons répondu déjà, en montrant que le projet réalise de réelles améliorations, mais qu'elles ont leur contre-partie, et que certains dangers nouveaux peuvent surgir. Écartons ce grand mot de « réforme du baccalauréat >. Il paraît hors de proportion avec les niesures prises. Disons simplement qu'on a apporté des palliatifs heureux aux vices de l'institution. Disons aussi, d'autre part, qu'on va tenter certains essais intéressants, dont il y a lieu d'attendre les résultats, pour se prononcer en toute sécurité de conscience.

Juillet-Août 1890.

La classe de philosophie menacée.

En parlant du projet de décret relatifau baccalauréat, j'indiquais un point qui me paraissait de singulière importance. La classe de philosophie, disais-je, si utile comme couronnement des études, et moins encore pour les connaissances positives qu'on en emporte, que pour Tair qu'on y respire, va se trouver atteinte et frappée. Beaucoup de jeunes gens qui se destinent aux carrières scientifiques, et qui traversent aujourd'hui cette classe avant d'entrer en mathématiques élémentaires, se dispenseront d'autant plus volontiers d'y entrer désormais, que la loi militaire fait, du gain d'une année de lycée, un avantage appréciable. Ainsi s'affaiblira la culture générale des meilleurs candidats aux écoles scientifiques, en même temps que périclitera une classe qui est, depuis une quinzaine d'années, au su de toutes les personnes compétentes, le grand succès de l'enseignement secondaire.

Ce danger n'a pas échappé aux représentants élus des professeurs de philosophie dans le conseil supérieur, MM. Charpentier, délégué des professeurs de lycée, et Fournier, délégué des professeurs de collège. Aussi ont-ils remis au ministre, avant la fin de la session, un vœu signé par plusieurs de leurs collègues, parmi lesquels se trouve un représentant des études médicales. Ce vœu est double. D'une part, les signataires

demandent qu'on exige le diplôme portant la mention : Lettres et Philosophie (qui suppose le passage par la classe de philosophie), partout où était exigé Tancien baccalauréat es lettres ; et qu'il soit reçu partout en concurrence avec le diplôme portant la mention : Lettres et Mathématiques. Ce serait, en définitive, le maintien de l'état de choses actuel, au point de vue de la catégorie de jeunes gens dont nous parlions tout à l'heure, et au point de vue de la classe de philosophie elle-même.

D'autre part, les signataires demandent qu'en aucun cas, et quelles que soient les intentions du ministre, ces questions si délicates ne soient tranchées « sans que les corps intéressés aient été consultés >.

La première partie du vœu est très intéressante. Mais la seconde l'est encore plus, peut-être, puisqu'elle tend à empêcher qu'on ne diminue notablement, sans le dire, et par voie de conséquence, l'enseignement de la philosophie dans les lycées. En effet, si nous sommes bien informé, il résulterait des statistiques fournies par l'administration elle-même, que cet enseignement perdrait la moitié de ses élèves, au cas où il ne serait pas donné suite à la première partie du vœu. N'est-il pas indispensable que ce résultat, s'il doit se produire, ait été au moins examiné à l'avance, et discuté?

Descartes — qu'on nous pardonnera de citer ici, puisqu'il s'agit des choses de la philosophie — dit quelque part que les philosophes de l'École, ceux dont il est l'adversaire, médiocrement amis de la lumière, ont coutume d'entraîner les gens dans une cave pour se battre avec eux, et surtout pour les battre. Les philosophes de la rue de Grenelle ne voudront évidemment pas encourir ce reproche. Ils imiteront Descartes. Ils ouvriront les fenêtres, pour faire pénétrer le jour dans la cave.

En termes propres, le ministre accueillera certainement la seconde partie du vœu qui lui a été adressé, quand ce ne serait que pour s'entourer de tous les renseignements nécessaires, avant de décider si la première partie doit être admise aussi ou rejetée. On peut apporter, contre ridée émise dans cette première partie, des arguments dont nous sommes, pour notre part, loin de méconnaître la valeur. Encore est-il souhaitable que l'Université — et en particulier les professeurs de philosophie — sachent ce qui les menace, et qu'on leur fournisse l'occasion d'émettre un avis, dont on pourra ensuite, pour des raisons de principe, ne pas tenir compte, mais dont il serait tout à fait étrange qu'on se passât de propos délibéré.

Août 1890.

Les étudiants en droit et la pliilosophie.

La nouvelle réglementation du baccalauréat, ou, pour mieux dire, des baccalauréats (car jamais l'hydre n'a eu plus de tètes) établit une situation dont un certain nombre d'universitaires éclairés ne prennent pas facilement leur parti. Aux termes des récents décrets et arrêtés approuvés par le conseil supérieur, un jeune homme peut s'inscrire à la Faculté de droit, en justifiant du diplôme intitulé « Lettres et Mathématiques ». Cela veut dire, en bon français, qu'on peut désormais faire son droit sans avoir passé par la classe de philosophie.

Les auteurs de la mesure dont il s'agit ont, quand on leur en a fait remarquer la gravité, protesté de leurs excellentes intentions. 11 ne s'agit pas du tout, ont-ils dit, d'innover, mais simplement de tonsacrer un état de choses existant. La Faculté de droit a toujours ouvert ses portes à un certain nombre de jeunes gens qui

n'avaient passé que le baccalauréat ès sciences, qui .s'étaient présentés à l'École polytechnique, à l'École centrale, ou à toute autre école scientifique, et qui y avaient échoué. Fàllait-il demander à ces jeunes gens, Agés de vingt ans, ou davantage, de prendre leur baccalauréat ès lettres? La Faculté ne l'a jamais pensé. Aujourd'hui que le baccalauréat ès sciences est supprimé, on se borne à reconnaître, au diplôme qui le remplace, l'avantage dont l'autre jouissait jusqu'ici. Il s'agit, au surplus, d'un très petit nombre de jeunes gens. L'iniimense majorité de ceux qui voudront aller à la Faculté de droit prendront le diplôme « Lettres et Philosophie >. Il n'y aura rien de changé dans la préparation aux carrières juridiques.

Mais si, j'en demande bien pardon à mon interlocuteur supposé, il y aura quelque chose de changé! Au lieu que, jusqu'à présent, la Faculté de droit statuait par dispenses individuelles, pour chaque cas qui venait à se présenter, il existera désormais une catégorie parfaitement régulière et normale d'étudiants en droit, qui n'auront pas traversé la classe de philosophie. Ni les arrêtés, ni les décrets en vigueur ne permettront soit au ministre, soit à la Faculté, de réagir, si tout à coup le nombre des étudiants de cette catégorie se met à croître, pour des raisons qu'il n'est pas malaisé d'imaginer. On a donc fait plus que de régulariser une situation ancienne. On a transformé l'exception en règle; et l'on se fie au petit bonheur, pour éviter les effets les plus fâcheux de la transformation.

Mais, dira-t-on encore, où est le mal? — Le mal est précisément celui que dénoncent avec tristesse un certain nombre de professeurs. On a tranché sans recherche approfondie, sans enquête sérieuse, sans discussion contradictoire, la question de savoir s'il faut, ou non, avoir suivi un cours de philosophie pour faire du droit.

On a fourni un argument a fortiori à ceux d'entre les médecins qui soutiennent que la classe de philosophie est entièrement inutile aux futurs élèves de TÉcole de médecine. Si les étudiants en droit peuvent s'en passer, que dire, en effet, des futurs médecins? On voit d'ici le développement.

Or, s'il est une vérité certaine pour tous les esprits non prévenus, et pour toutes les personnes au courant de la question, c'est que les études philosophiques représentent aujourd'hui, dans l'enseignement secondaire, avec l'initiation aux idées générales, la propagande en faveur des idées libérales. Que des profanes l'ignorent, soit; mais les chefs de l'Université doivent le savoir. Que des réactionnaires ou des cléricaux méditent d'amoindrir l'enseignement philosophique, soit encore. Cela s'est vu de tout temps. Mais que des républicains fassent ainsi le jeu de leurs adversaires, voilà qui ne s'est pas encore vu. Et, si nous en sommes médiocrement surpris, nous n'en sommes pas médiocrement affligé.

Il ne saurait être question de revenir sur les mesures votées par le conseil supérieur, et qui ont désormais force de loi. Mais il reste au ministre de l'Instruction publique, qui a si bien compris le rôle et l'importance des études philosophiques dans une démocratie, à veiller, autant qu'il dépend de lui, à ce que l'exception demeure une exception, en ce qui concerne le droit. Il lui reste aussi à imposer, comme il s'est engagé à le faire, le passage par la classe de philosophie aux futurs élèves de la Faculté de médecine. Il y va d'un intérêt non pas scolaire, mais social.

Août 1890.

Les étudiants en médecine et la philosophie.

On connaît la nouvelle organisation du baccalauréat de l'enseignement classique, telle qu'elle résulte des projets sanctionnés par le conseil supérieur de l'Instruction publique. Une épreuve commune à tous les jeunes gens, au sortir de la classe de rhétorique; puis trois voies ouvertes devant eux : la philosophie, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, chacune de ces voies conduisant à une nouvelle et dernière série d'épreuves qui complètent l'examen. On sait aussi les objections que j'ai présentées, dès le premier moment. La principale de ces objections est que la classe de philosophie va se trouver désorganisée et surtout dépeuplée; n'y ayant nul doute qu'à cette classe, où les études sont libres et désintéressées, les familles et les jeunes gens ne préfèrent les deux autres voies, qui mènent, par le chemin le plus court, à la plupart des écoles spéciales. Or la classe de philosophie est, depuis quinze ans, le grand succès de l'enseignement secondaire. Elle habitue les jeunes gens aux idées générales. Elle leur apprend à penser librement. Si elle doit être désertée, c'est grand dommage pour l'enseignement secondaire, grand dommage pour la culture générale des esprits, c'est un coup sensible, enfin, pour les idées libérales dans notre pays.

Lorsque j'exprimais ces craintes, il y avait encore un espoir : c'est que l'administration différât longtemps et peut-être toujours — ces choses arrivent — l'organisation de la section des sciences physiques et naturelles dans nos lycées. On n'avait pas réussi à se mettre d'accord à la dernière session du conseil supérieur. 11 n'était pas impossible qu'on n'y parvînt pas davantage par la suite. S'il ne restait en présence que la philosophie et les

mathématiques, un bon nombre de jeunes gens choisiraient les mathématiques, et le mal serait conjuré. Par malheur, on s'est mis d'accord. Et le conseil supérieur va être saisi dans sa prochaine session d'un projet qui, s'il est adopté, parachèvera la réforme, et réalisera toutes les craintes que les amis de la philosophie et de la liberté concevaient, il y a quelques mois.

On a cherché, et on se flatte d'avoir trouvé des palliatifs. Parmi ceux dont il est question jusqu'ici, aucun ne paraît suffisant. Quelques-uns sont des remèdes pires que le mal, notamment celui qui consisterait à verser, deux ou trois fois par semaine, les élèves de la section des sciences physiques et naturelles dans la classe de philosophie, pour qu'ils y entendent le cours. Sans profit appréciable pour ces auditeurs nomades, on ruinerait ce qui pourra rester de la classe de philosophie, car cette classe a un caractère très particulier. Elle suppose, elle exige une intimité de pensée, une confiance cordiale, qui ne s'établissent entre le maître et les élèves qu'à la condition que ceux-ci se sentent chez eux, et sentent leur maître bien à eux, rien qu'à eux.

On en veut beaucoup, hors de l'Université, à l'enseignement philosophique. Ceux-là surtout lui en veulent, qui savent que cet enseignement est un ferment de liberté. Ils ont raison de lui en vouloir, et je ne le défendrai pas contre des préventions justifiées. Dans l'Université même, la philosophie a des ennemis, paraîtil, qui passent une partie de leur temps à cataloguer les erreurs où il lui arrive de tomber. Ce sont, dit-on, des philologues qui s'adonnent à cette occupation. Ils éprouveraient peut-être quelque plaisir à voir réaliser la menace qui plane sur la philosophie. Faut-il leur faire ce plaisir? Et ne seraient-ils pas les premiers à trouver qu'ils l'auraient payé bien cher, le jour où, la cause ayant produit ses effets naturels, l'élite de la jeu-

nesse française se trouverait livrée sans défense à la merci des forces antilibérales?

La principale raison qu'on allègue pour justifier les mesures prises, c'est la nécessité de faire gagner une année — en supprimant pour eux la classe de philo Sophie — à toute une catégorie de jeunes gens, par exemple, aux futurs élèves de l'École de médecine. La loi militaire est là, dit-on, qui les presse. S'ils ne sont pas docteurs à vingt-six ans, il leur faudra faire deux années de service militaire. — 11 est bien vrai que la loi militaire a, ici comme ailleurs, des conséquences regrettables. Mais, sans revenir, pour le moment, sur la question des dispenses, n'est-il pas d'autres moyens de concilier les exigences de la carrière médicale avec celles de la loi militaire? Est-il indifférent à la valeur du médecin, qu'il ait reçu cette éducation par les idées générales, qui est le bienfait de la philosophie? A un tout autre point de vue, enfin, est-il séant de trancher la question sans que les principaux intéressés, c'està-dire les professeurs de la Faculté de médecine, en aient été expressément saisis? Les questions se pressent, on le voit, et je ne fais que les énumérer. Mais il en est une qui me touche par-dessus toutes les autres, et celle-là, j'y insiste : c'est l'avenir des idées libérales en France.

On m'entend bien : je n'incrimine ici les intentions de personne. Ni celles des collaborateurs du ministre de rinstruction publique, qui doivent trop à la philosophie, qui l'aiment trop, pour en trahir la cause ; ni celles du ministre lui-même, qui a, au plus haut point, le souci des intérêts politiques et moraux dont il est responsable, et qui aimerait, nous le savons, à développer l'enseignement d'une morale rationnelle, et à introduire celui des questions sociales dans nos collèges et nos lycées. Mais les intentions ne comptent

pas. Les résultats seuls comptent, les résultats réels, et aussi les résultats apparents. Or, on aura beau faire : si Ton diminue dans l'enseignement secondaire la part de la philosophie, on paraîtra, aux yeux de tous, diminuer la part de la pensée libre. Et on la diminuera en effet.

Décembre 1890.

La classe de philosophie sauvée.

On a pu s'étonner de ne pas voir figurer à Tordre du our du conseil supérieur un projet très important, qui devait y être inscrit, le projet portant organisation de la classe de sciences naturelles dans les lycées. Il y a là un retard, l'intention du ministre étant de saisir le conseil supérieur de cette question dans une session extraordinaire, qui suivra de près la session actuelle. Quant à la.cause de ce retard, le ministre n'en fait pas mystère. Il a voulu procéder à un supplément d'enquête, sur une difficulté qui avait failli être tranchée un peu légèrement. .

Cette difficulté est celle qui se pose à propos de la classe de philosophie. Il s'en est fallu de peu que celte classe ne reçût une atteinte irréparable. L'enseignement de la philosophie au lycée a des adversaires de tout genre, quelques-uns même bien intentionnés, quoique aveugles. Une occasion précieuse s'offrait à eux : les médecins, gênés par la loi militaire, réclament une année de plus pour la préparation du doctorat. On dispenserait les futurs élèves de l'Ecole de médecine de passer par la classe de philosophie, et voilà une année de gagnée. Double gain, puisqu'on anémie ainsi la classe de philosophie, et qu'on se ménage le droit de dire, dans un an, dans deux ans : à quoi bon maintenir un enseignement qui ne vit plus? — Le plus sûr moyen d'empêcher les gens de vivre est, en effet, de les tuer.

Quoique justement préoccupé du sort des études médicales, M. Bourgeois s'est refusé à signer une mesure de réaction, plus grave que celles qu'avait adoptée Tempire, et à faire le jeu des ennemis naturels de l'Université *. 11 a réuni un certain nombre de professeurs de philosophie dans son cabinet, et il leur a donné l'assurance qu'il chercherait le moyen de satisfaire à la demande des Facultés de médecine, sans toucher à l'enseignement de la philosophie, qu'il considère comme aussi utile à la culture générale des esprits, qu'étroitement lié à la' cause des idées libérales. Il était bien naturel qu'un ministre républicain tînt ce langage. Mais, si l'on songe que la solution contraire a été sur le point de prévaloir, on ne saurait trop féliciter M. Bourgeois de cet acte d'initiative personnelle.

Ce serait, d'ailleurs, comprendre fort mal la question, que d'y voir, la rivalité de deux intérêts particuliers, celui des études médicales, celui de l'enseignement philosophique, et de croire que le ministre de l'Instruction publique ait pris parti pour le second, contre le premier. Rien de pareil, en réalité. Il s'agit ici d'intérêts généraux, communs aux médecins et aux philosophes. Les philosophes ont intérêt, comme les médecins, à ce que nos Facultés de médecine continuent de jeter un vif éclat, à ce qu'elles ne se laissent pas dépasser, au point de vue scientifique, parles Universités étrangères, à ce que l'instruction des futurs docteurs soit aussi forte

1. Par une démarche qui n'avait rien de très hiérarchique, mais dont les effets ne laissèrent pas d'être utiles, Tattention du ministre fut appelée sur le péril auquel était exposée la classe de philosophie. M. Bourgeois convoqua dans son cabinet ses principaux collaborateurs, et plusieurs professeurs de philosophie des lycées de Paris. Une discussion contradictoire s'engagea. Et le ministre, touché par les arguments d'ordre moral et politique que l'on trouvera reproduits ici, se rangea, comme il le dit lui-môme, du côté des philosophes.

et complète que possible. Les ftiédecins ont intérêt, comme les philosophes, à ce que les jeunes gens qui sortent de nos lycées abordent les études spéciales avec un esprit cultivé et aiguisé, avec un fonds d'idées générales, ou avec la capacité d'en acquérir.

En outre, la société elle-même a un intérêt essentiel à ce que le médecin ne soit pas seulement un guérisseur, mais un homme ouvert à tout ce qui est humain. Que l'on songe au rôle du médecin dans la famille, aux circonstances si fréquentes où la divination psychologique, et ce qu'on pourrait appeler le tact moral, lui sont pour le moins aussi nécessaires que l'art du diagnostic, et la connaissance de toutes les ressources thérapeutiques.

La société n'a pas un moindre intérêt à ce qu'il existe quelque part une initiation des âmes à ces grandes notions morales sur lesquelles repose l'ordre démocratique : les notions de liberté, de responsabilité, de justice, de droit, de devoir. Elle n'a pas un moindre intérêt à ce que la jeunesse ne passe pas de l'ombre des collèges dans le tumulte de la rue, sans avoir pris le temps de réfléchir aux questions éternelles, qui sont, par excellence, les questions vivantes et actuelles; sans s'être habituée à quelque exigence en matière de raisonnement et de preuve, seul moyen pour elle de ne pas être dupe des plus misérables sophismes.

C'est à ce point de vue très élevé que le ministre de l'Instruction publique s'est placé, parfaitement sûr. d'ailleurs, que la grande majorité des médecins s'y placerait avec lui. On essayera de trouver l'année dont les Facultés de médecine ont besoin, en remaniant leur système d'examens. On essayera aussi de resserrer en un semestre ces études préparatoires de physique, de chimie, d'histoire naturelle médicale, auxquelles était consacrée jusqu'ici, du moins en théorie et sur le papier, la pre-

mière année de médecine. D'ailleurs, il est de toute évidence que, si ces mesures ou d'autres analogues ne sufQsent pas, si Ton s'aperçoit, d'ici à quelque temps, que les études médicales étouffent dans les limites posées par la loi militaire, aucune Chambre française ne refusera de porter de vingt-six à vingt-sept ans l'âge auquel l'étudiant en médecine devra être reçu docteur, pour ne pas avoir à faire deux années complémentaires de caserne. Ce serait là, non une atteinte au principe de la loi, mais une de ces améliorations de détail dont l'expérience révèle la nécessité, et qu'un pays ne saurait s'interdire d'apporter à ses lois, sans se mettre en dehors de la civilisation.

Décembre 1890.

La classe de philosophie et la démocratie.

M. deLanessan vient de publier, dansleX/Z°siècZc, un article où il soutient une thèse absolument opposée à celle que je défends, quand je demande qu'on ne porte aucune atteinte à l'enseignement philosophique dans les lycées et collèges. Cet enseignement, selon moi, a une valeur sociale éminente. Il initie les jeunes gens aux grandes idées morales dont vit une démocratie. Il émancipe et libère les esprits. Selon M. de Lanessan, l'enseignement philosophique est l'allié naturel de l'Église. Il prépare des générations crédules de dévots, et l'État se doit à lui-même « d'écarter de ses leçons tout ce qui n'est pas l'exposé de faits, d'observations et d'expériences; en un mot tout ce qui n'a pas un caractère rigoureusement scientifique ».

On a coutume de dire, un peu légèrement, que la

science positive et la démocratie vont ensemble, que le ■développement de la science positive est l'agent le plus actif du progrès de la démocratie. Il y a, dans cette proposition très générale, à la fois du vrai et du faux. Entre les mains des hommes du xviii® siècle, la science ou ce que Ton appelait alors de ce nom, a été, en effet, un instrument de propagande libérale, et a eu une vertu "émancipatrice. Aujourd'hui, pour la plupart des savants qui abordent les généralités, la science positive, c'est le transformisme, c'est la réduction des forces à l'unité, c'est la lutte pour la vie. Où voit-on que de pareilles formules soient des formules démocratiques?

La Révolution française a légué à la démocratie une devise, dont chaque terme voit précisément se dresser contre lui quelques-unes des données les plus saisissantes de ce qu'on appelle la science moderne. La liberté, qu'en fait-on dans une conception des choses d'où les différences qualitatives sont exclues, dans une conception des choses, où tout, jusqu'à la pensée même et la volonté de l'homme, se trouve ramené à des combinaisons de mouvements? — La fraternité, qu'en faiton dans un système où, comme Herbert Spencer a osé le dire, la philanthropie, la pitié sont les pires duperies; où le devoir social consiste non pas à assister les pauvres, les malades, les infirmes, mais au contraire à fermer les hôpitaux et les asiles, pour qu'ils ne perpétuent pas dans l'espèce les dégénérescences physiques, mentales et morales dont leurs hôtes sont frappés? — L'égalité, enfin, qu'en fait-on dans un monde d'où disparaissent inévitablement les moins robustes, les moins adroits ; où la vie, et la durée, et le succès sont la consécration d'un avantage qu'a ménagé à cet être, tandis qu'elle le refusait à un autre, l'aveugle nécessité, immanente à la nature? Voilà ce que « la science positive » ferait de la devise révolutionnaire, si elle était seule en

possession des intelligences, si la morale lui cédait la place, désavouée et reniée par une démocratie imprévoyante.

L'enseignement philosophique, qui ne va pas, comme le disent parfois ceux qui regardent superficiellement aux choses, à rencontre de la science, mais qui superpose au monde de la science un autre monde, celui de la conscience; qui fait voir que le monde de la science est un monde d'apparences bien liées, tandis que le moûde de la conscience est par excellence le monde de la réalité; qui fait voir que l'esprit, c'est-à-dire la volonté et la liberté sont le vrai fond de l'être ; cet enseignement philosophique devrait apparaître de plus en plus à la démocratie comme la garantie supérieure de ses droits et de ses libertés. Les mots de liberté et de droit gardent-ils un sens, si on les sépare de cet ensemble d'idées et de convictions où les hommes du xviii* siècle ont cherché et trouvé la force d'accomplir de si grandes choses?

On le voit : ce n'est pas une question négligeable qui nous soucie, ni un intérêt médiocre qui nous émeut. Il y va de l'avenir même de la démocratie, et de toutes les doctrines que la Révolution a professées, dans ses meilleurs jours. On apporterait à la contre-Révolution le plus précieux des appoints, si l'on cessait de mettre, dans l'éducation publique, les choses morales au rang qui leur appartient, au premier rang.

M. de Lanessan répond aux observations que son récent article sur l'enseignement de la philosophie nous a suggérées. Et il ne sera sans doute pas surpris que nous prenions acte de sa réponse, puisque aussi bien il

nous accorde ce que nous demandions, à savoir : que les choses morales tiennent le premier rang dans Téducation. Pour lui comme pour nous, la démocratie serait en péril, si elle renonçait aux principes fondamentaux posés parla Révolution française. Et il admet avec nous que l'enseignement public doit être le dépositaire et le gardien de ces principes. Reste à savoir quelles sont les disciplines les plus propres à y façonner les esprits; ou plus exactement encore, si la culture scientifique suffit à cette tâche, comme le croit M. de Lanessan, ou s'il est indispensable, comme je le crois, d'ajouter aux notions de science un enseignement philosophique, principalement tourné vers la morale?

Il est très vrai que la science investigatrice et créatrice, la science d'un Claude Bernard, d'un Darwin, d'un Pasteur, contribue puissamment à affranchir l'esprit humain, et que le travail du laboratoire, par le don d'invention qu'il suppose, par la précision et la réserve qu'il commande, est particulièrement fait pour donner aux intelligences, avec le sentiment de leur force, la notion de la limite. Aussi voit-on que la plupart des grands savants sont de libres esprits, assez libres pour se refuser aux conséquences extrêmes et précipitées que le vulgaire tire volontiers de leurs découvertes, et pour déterminer, avec une circonspection scrupuleuse, le domaine qu'ils considèrent comme conquis par la science. Mais la question n'est pas de savoir si le grand naturaliste, le grand physicien, le grand chimiste sont en état de se faire à eux-mêmes uiie philosophie. Elle est de savoir si la poussière, la cendre de science qui dort dans les livres du collège, dans les manuels du baccalauréat, possède la . même vertu que la science vivante?

Or, songez-y bien, le plus grand nombre d'entre les élèves de nos lycées ne savent et ne sauront jamais,

en fait de science positive, que ce qu'ils auront jugé nécessaire d'en apprendre pour conquérir le plus modeste des diplômes. Est-ce assez de quelques formules sèches, de quelques faits confus, de quelques lois mal comprises, pour ouvrir leur esprit aux idées, à toutes les idées, mais plus particulièrement à celles qui servent de support à Tordre démocratique? Et persistez-vous à trouver inutile qu'un autre enseignement, dont c'est là l'objet propre, les initie à des questions qui ne sont même pas mentionnées dans les cours de physique ou de chimie?

N'est-il pas vrai, d'autre part, que ce qu'on appelle aujourd'hui, dans le parler courant, la science, la science positive, se résume en quelques formules empruntées à la terminologie évolutionniste, mais qui changent de sens, et surtout de portée, lorsqu'elles passent des livres de Darwin dans la prose du premier politicien venu, lequel se les approprie sans les comprendre, et les dénature en les exploitant?

Il s'opère ainsi une infiltration continue d'idées pseudo-scientifiques, que nous ne pouvons pas ne pas regarder comme contraires aux intérêts essentiels de la démocratie, précisément parce que ces idées sont présentées sous une forme grossière, sans aucune des explications, sans aucun des commentaires, sans aucune des restrictions que de vrais savants y apporteraient. Est-ce trop de l'enseignement de la morale, pour réagir contre ces tendances? Est-ce trop d'une éducation critique des esprits, pour les défendre contre la séduction du sophisme, et pour les rendre exigeants en fait de preuve? Si l'on veut aller au fond des choses, et se tenir en garde contre d'apparentes oppositions, un enseignement comme celui-là sert les intérêts de la science. L'étudiant qui l'a reçu n'est pas seulement mieux préparé aux exigences de la vie civile. Il entre au labora-

toire, si telle est sa vocation, avec de réels avantages sur celui qui en a été privé.

On peut, il est vrai, pénétrer plus avant encore au cœur de la difficulté. On peut se demander, comme nous le faisions l'autre jour, s'il n'y a pas une réelle et foncière antinomie entre quelques-unes des données de la € science positive » et les principes de la Révolution ou même, s'il ne faut pas choisir, en dernière analyse, entre la science et la morale? C'est là, je me hâte de le reconnaître, une matière difficile, et qui exige, si l'on veut se faire entendre, de plus amples développements et de plus ardus que ceux qui sont ici possibles. M. de Lanessan, lui non plus, ne s'est pas engagé à fond dans cette partie du sujet. Il en a dit un mot, cependant, pour rappeler que, dans d'autres travaux, il avait eu l'occasion de montrer comment la formule de la Révolution française peut se concilier même avec les données du transformisme. Qu'il me permette de lui répondre que ses explications me paraissent plus ingénieuses et subtiles que solides. Dans l'association qu'il préconise, on ne saurait voir, si elle a lieu entre les forts, qu'une menace de plus pour les faibles; si elle englobe les faibles, qu'un acte de condescendance des forts à leur égard, qu'une forme de la charité. Or, la charité peut bien trouver place dans toutes les philosophies — et même ailleurs — mais non pas le droit, qui suppose la liberté.

Il est permis à un esprit éminent et à une âme élevée de commettre de nobles inconséquences. C'est ainsi que Stuart Mill mêle à son utilitarisme des éléments qu'il appelle lui-même stoïciens et chrétiens. Mais lorsque M. de Lanessan prétend, tout en demeurant à son point de vue, s'approprier, pour les préconiser à son tour, les idées de liberté, d'égalité, de fraternité, nous pouvons bien rendre hommage à ses disposi-

lions, qui sont excellentes; mais nous craignons fort que d'autres, parmi les sectateurs de la même doctrine, plus épris de logique, ou moins soucieux de morale, ne lui reprochent cette concession comme une faiblesse. De ceux-là, qu'attendre de bon pour l'avenir de la liberté et du droit dans la démocratie?

Janvier 1891.

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