‹ Notes sur l'Histoire de l'ObésitéChapitre 5 sur 40 · II. — Discussion · texte numérisé non relu

II. — Discussion

La discussion se fera sur deux points :

1° L'artiste a-t-il traduit les images réelles de personnalités vivantes, ou bien a-t-il voulu donner visage à une conception d’esprit?

2° Est-il possible d’affirmer indéniablement la stéatopygie de certaines de ces statuettes?

Le premier de ces points nous intéresse très directement.

Si l'artiste, à qui l’on doit la VÉNUS DE WILENDORF, a représenté une image vivante, il est évident que l'obésité humaine généralisée existait au premier âge, quitte à ne pas nier qu’elle puisse représenter des cas d'exception.

Si, au contraire, l’artiste a voulu traduire une conception hors du réel, toutes les hypothèses sont possibles.

Peut-être une notion particulière d’esthétique lui a-t-il fait accentuer quelques traits dans le sens d’un certain idéal.

PA

Peut-être par les seins volumineux et les hanches larges a-t-il voulu représenter un certain rite de fécondité.

Ce rite de fécondité répondait-il à une notion de divinité, ce qui indiquerait déjà une certaine civilisation, ou bien faut-il ranger ces statuettes au rang d’amulettes ou de fétiches, nous n’avons pas à le discuter ici.

Le second point de la discussion nous intéresse peut-être moins directement, mais à propos d’obésité localisée, il pose un problème ethnologique tellement important que nous croyons devoir l’esquisser.

Certains anthropologistes ont émis, en effet, l’hypothèse qu’une race semblable à la race négroïde et stéatopyge des actuellement décimés bochimans aurait, aux temps primitifs, effectué des migrations. Elle serait partie du centre de l’Afrique et aurait émigré vers l’Afrique du Sud d’une part, vers la région méditerranéenne d’autre part, où elle aurait colonisé.

Une stéatopygie évidente des statuettes féminines préhistoriques serait un gros argument en faveur de cette hypothèse; c’est pourquoi la stéatopygie des statuettes précédemment décrites, a été vivement discutée.

À vrai dire, bien qu’à propos des statuettes de Brassempuy, Piette ait écrit : « Il y a eu, dans la région pyrénéenne, au commencement des temps glyptiques, une race velue caractérisée par l’allongement

des nymphes et la stéatopygie chez la femme », on doit reconnaître : ’

1° Que les statuettes en ivoire de Piette ont des fesses volumineuses mais étalées, qui ne répondent

en rien à la stéatopygie des femmes boschimanes.

2° Qu’elles possèdent certes des nymphes dévelop-

Aa LIRE

pées, mais le développement des petites lèvres se voit dans d’autres races que la race boschimane.

La DAME DE LESPUGNE n’est pas stéatopyge, bien que le D’ René de Saint-Perrier ait écrit :

« Elle représente le type négroïde de Grimaldi, et sa ressemblance avec les femmes boschimanes est indéniable. »

Seules les statuettes du D’ Jullien, à Barma-Grande, sont nettement stéatopyges, mais les crânes trouvés dans le voisinage, à Grimaldi, ne ressemblent pas à ceux des Boschimans, quoiqu'il s’agisse de crânes négroïdes; les squelettes, d’autre part, sont d’une taille plus considérable que ceux des boschimans. De plus, le D Félix Regnault a mis en doute l’authenticité d’une de ces statuettes.

Nous pouvons conclure cette discussion en disant que :

1° L'homme paléolithique a tendance à représenter des femmes obèses, stéatopyges ou callipyges, mais on ne peut affirmer que ces images traduisent une réalité.

2° Ces arguments ne sont pas suffisants pour identifier la race boschimane à la race des hommes qui a sculpté les statuettes que nous avons décrites.

Somme toute, nous nous rangeons volontiers à la conclusion de M. Avallon qui termine son article d’Esculape par ces mots : « Quoi qu’il en soit, que nous soyons en présence de figures représentant des divinités, des êtres idéalisés, ou des êtres réels appartenant à une race négroïde qui paraît avoir vécu en quelques points, elles semblent représenter des cas d'exception et non le type réel de l’époque qui nous occupe. Le type, nous le retrouverons dans les peintures des grottes espagnoles parmi lesquelles il faut

rt an

citer, celles de Minateda, de Logul et de la Viga, qui s'accordent parfaitement avec les indications qu on peut tirer des ossements.

Le goût des hommes paléolithique: qui aimaient à représenter des femmes obèses a persisté à l’époque néolithique. On possède de cette époque des échantillons très nombreux. lei encore ce ne sont pas toujours des obésités généralisées, souvent il y a prépondérance aux hanches et aux cuisses; telles sont les statuettes de l’île de Malte.

On trouve des types obèses dans la protohistoire et la préhistoire des trois grandes civilisations grecque, babylonienne et égyptienne. Les céroplastes de Tanagra, de Smyrne, d'Alexandrie, se sont complus à représenter des femmes enceintes; comme leur art est très évolué, il n’y a aucun doute à cet égard.

Fait qui nous intéresse particulièrement, avant l'accouchement on trouve un embonpoint marqué, indiquant que la mère supporte bien l’état de gestation.

Après l’accouchement, au contraire, des terres cuites portent sur leurs ventres flasques et déprimés des vergetures typiques sous forme de dépressions multiples, verticales, profondes.

Dans l’art babylonien, la lipomatose est localisée à

la face externe des cuisses, à toutes les époques. Dans Vart égyptien, l'art thimique nous montre des statuettes grossières représentant. des obèses stéatopygiques et lardotiques; plus tard, on . trouve ‘une stéatomerie antérieure, puis externe.

LA propos d'art égyptien, nous ne pouvons passer sous silence le has-relief connu sous le nom de REINE DE Pouxr. I a donné lieu à de nombreuses discussions. Ce bas-relief a été découvert par Mariette, au temple de Deir-el-Bahari, près de Thèbes.

Il représente une ambassade du pays de Pount

(Somalie), venant offrir des présents au roi d'Egypte. Mariette en fait une stéatopygie, et cette théorie est restée longtemps classique (théorie de la race bochimane ayant précédé les autres sur tout le sol africain, voire européen et asiatique).

Or un examen attentif semble bien montrer que cette difformité est pathologique et non raciale; les lipomes sont localisés aux membres, aux bras et aux cuisses, et non aux fesses. Les avis sont partagés sur la nature de cette infirmité et il est difficile d'établir un diagnostic. Cependant, dans sa thèse, M. Georges Michiels représente côte à côte, sur une même planche, la reine de Pount et le cas bien connu de lipomatose monstrueuse de la maladie de Dartigues et Bonneau. Nous avouons qu’il nous semble difficile de ne pas trouver dans ces deux images de frappantes analogies.

Antiquité et Obésité

Dans ce chapitre, nous allons essayer de grouper les éléments sur l’obésité qui nous ont été légués par les médecins et naturalistes antiques d’une part.

D’autre part, nous rapporterons les écrits des écrivains (historiens, poètes), qui nous sembleront présenter de l’intérêt.

En Grèce, avant la naissance d’Hippocrate, trois écoles enseignaient la médecine; l’école de Cos, celle de Cnide et celle de Rhodes. Cette dernière disparut bien avant la naissance d’Hippocrate (460 ans avant J.-C). Malheureusement, les ouvrages antérieurs à Hippocrate, les Prorhéiques et les Prénotions ont péri, mais on sait qu’il existait une rivalité de doctrine entre les écoles de Cos et de Cnide.

A Cos on considérait l’état morbide comme une manifestation de tout l’organisme.

A Cnide on considérait toute affection comme purement locale à l’origine.

Il n’est pas défendu de supposer et il est même probable qu’avant Hippocrate disciple de l’école de Cos, les deux écoles rivales aient eu leur attention attirée sur le problème de l’obésité. Le jeu leur aura alors été facile de trouver dans l’obésité et ses différentes formes des arguments divers pour leurs thèses en présence.

Dans l’œuvre d’Hippocrate on trouve des docu-

ments ressortissant à l’obésité. Il est possible que le prince de la médecine ait tiré ses assertions de on propre don d'observation, mais il est possible aussi que l’enseignement de ses maîtres de Cos n’y soit pas quantité négligeable. Nous transcrivons ici plusieurs aphorismes d’Hippocrate sur l’obésité.

« Ceux qui sont naturellement très gros sont plus exposés à mourir subitement que ceux qui sont maigres. »

« Chez les femmes extraordinairerent grasses, qui ne conçoivent pas, l’épiploon comprime l'orifice de la matrice et elles n’enfantént point avant d’avoir maigri: »

« Les fernmes extraordinairement maigres qui deviennent enceintes avortent (avant deux fimois), jusqu’à ce qu’elles aient enigraissé. »

« Une femme qui a pris un embonpoint excessif de la graisse et est devenue pleine de pituité (?) ne conçoit pas durant tout ce temps. »

Mais celle qui est tellé naturellement conçoit en raison de cés circonstances, si rien d'autre ty fait empêchement.: »

« Les individus qui ont mené une vie dure et ont été gens de travail corporel et de métier pendant leur Jeunesse, mais qui, plus tard, sont délivrés de leurs labeurs, ont pris de l’embonpoint dû à une chair molle et bien différente de l’ancienne et dans leur corps profondément divisé entre la constitution antécédente et la constitution acquise, il n°y a plus d’accord, etc. »

« Chez les athlètes, un état de santé porté à l’extrême est dangereux, car il ne peut defiëuürer au même point, et puisqu'il ne péut ni rester station-

ADS

naire, ni arriver encore à une amélioration, il ne lui réste plus qu’à se détériorer. C’est donc pour cela qu’il faut se hâter de faire tomber cette éxubérance de santé, afin que le corps puisse recotimiencer à se nourrir; il ne faut cependant pas pousser l’affaissement à l’extrême, car ce serait dangereux, mais le porter à un degré tel qué la nature de Pindividu puisse y résister. »

De ces observations transcrites d’Hippocrate, par

l'intermédiaire des traductions Dacier et Littré, seule la dernière, relative aux athlètes, prête à interpretation. " On peut se demander si Hippocrate veut parler d’exubérance graisseuse ou musculaire et s’il juge nécessaire, à un moment donné, d'arrêter l’accroissement musculaire ou de lutter contre une obésité débutante.

Hippocrate dans d’autres écrits (des airs, des eaux et des lieux), envisage les rapports de l’obésité et du climat. Il dit, en parlant des Scythes et de leur pays :

« Les saisons n’offrent pas de vicissitudes grandes et intenses, elles se ressemblent et ne subissent guère de modifications. De là vient que les formes extérieures sont partout semblables à elles-mêmes. Les -Scythes se nourrissent et se vêtent toujours de Ja même manière en été comme en hiver. Ils respirent toujours un air épais et humide, boivent des eaux de neige et de glace et sont peu propres à supporter les fatigues car ni le corps, ni l’esprit, ne peuvent soutenir la fatigue dans les pays où les saisons ne présentent pas dé variations intenses. Pour toutes ces causes nécessairement leurs formes sont grossières, leur corps est chargé d’embonpoint, leurs articulations sont peu apparentes, humides et faibles. |

A cause de la graisse et à cause de l’âbsérice de

RE

poils, les formes extérieures sont les mêmes chez tous: les hommes ressemblent aux hommes, les femmes aux femmes (sic).

Les femmes ont les formes extérieures prodigieusement flasques et sont très lentes...

Une race ainsi constituée ne saurait être féconde. Les hommes sont très peu portés aux plaisirs de l'amour à cause de leur constitution humide, etc.

Telles sont pour les hommes les causes d’impuissance; pour les femmes, la stérilité vient de la surcharge de graisse et de l’humidité des chaïirs, car ni la matrice ne peut saisir la liqueur séminale, ni la purgation menstruelle ne se fait convenablement; elle est au contraire peu abondante et ne revient qu’à long intervalle; l’orifice de la matrice bouché par la graisse, ne peut recevoir la semence; ajoutez à cela l’'aversion pour le travail, l’embonpoint, la mollesse et la froideur des cavités. C’est pour toutes ces raisons que la race scythe est nécessairement peu féconde. Les esclaves femelles en sont une grande preuve. Elles n’ont pas plus tôt de commerce avec un homme qu’elles deviennent enceintes, et cela parce qu’elles travaillent et qu’elles sont plus maigres que leur maîtresse. Une autre observation à faire, c’est que les Scythes deviennent pour la plupart impuissants, s'occupent aux travaux des femmes et ont le même timbre de voix qu’elles. On les appelle anandres (c’est-à-dire efféminés). »

Pour lutter contre l'obésité et ses inconvénients, Hippocrate préconisait le traitement en ces termes :

« Les gens gras et tous ceux qui veulent devenir plus minces doivent faire à jeun toute chose laborieuse et se mettre à manger encore essoufflés par la pratique, sans se rafraîchir et après avoir bu du vin

trempé et non très froid; leurs mets seront apprêtés

Soon:

avec du sésame, des douceurs et autres substances et ces plats seront gras; de cette façon, on se rassasiera en mangeant le moins, mais en outre on ne fera qu’un repas, on ne prendra pas de bain, on se couchera sur un lit dur, on se promènera autant que l’on pourra. »

Par ailleurs, Hippocrate envisage les rapports du massage avec l’engraissement et l’amaigrissement.

« La friction peut relâcher ou resserrer, donner de la chair ou amaigrir; une friction sèche resserre, une friction molle relâche, une friction fréquente amaiïigrit, une friction modérée épaissit. »

Galien (201-131), de son côté, avait remarqué que les obèses meurent jeunes; comme dans les fièvres, les obèses perdent une grande partie de leur poids et avec une grande rapidité, la fièvre constitue pour lui un des modes de faire disparaître l’embonpoint.

Dans une observation (2, temp 4°), il atteste que quelques polysarques sont doués de grands talents tandis que d’autres en sont absolument dénués.

Comme traitement, il conseille les baïns et les frictions.

« Pendant l’hiver, il sera utile de frictionner avec la même huile après le bain; mais il sera convenable de prendre la nourriture non au sortir du bain mais après un peu de sommeil. Si le malade le peut, vous lui permettrez de se baigner encore avant le repast. »

De plus, Galien observe que les gens qui surveillent les vignes et qui demeurent deux mois sans manger autre chose que des figues et des raisins deviennent gras.

1. Galeni, operum omnium sectio quinta vene M. D. x L. I. liber XIV, de methodo medendi, vel de morbis curandis cap. XV et XVI, p. 529, 532.

Page 1