‹ Notes sur l'histoire générale des sciencesChapitre 12 sur 32 · CONSTRUCTION ET MATERIAUX *. LES FAITS · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION ET MATERIAUX *. LES FAITS

place à l'abus contraire (i) : au lieu de vouloir toujours construire, les esprits refusent de le faire. Et la foule des chercheurs refuse à celui qui pourrait construire — • avec des matériaux déjà élaborés — le droit de le faire, le droit d'accomplir dans un domaine restreint la tâche qu'il est apte à remplir.

A ce moment de l'histoire le fait est tout — du moins à ce que croit la foule des esprits — , tandis que, au contraire, en réalité « un fait n'est rien par luimême, il ne vaut que par l'idée qui s'y rattache et par la preuve qu'il fournit. » (Claude Bernard : Introduction à Vétude de la Médecine expérimentale,

Et ces deux tendances ou ces deux actions (recueillir des matériaux solides, et construire solidement avec de bons matériaux), qui sont véritablement complémentaires , paraissent contradictoires aux petits esprits : il semble à ceux-ci que la science ne peut s'attacljer qu'à Tune ou à l'autre de ces deux actions. Les grands esprits savent, eux, observer et construire, c'est-à-dire mettre en jeu les deux tendances et en tirer les meilleurs effets possibles. Les premiers parmi les savants possèdent pleinement 1' « esprit scientifique » entendu dans le sens large du mot : ils possèdent à la fois les deux parties dont celui-ci est formé, c'est-à-dire 1' «esprit scientifique » dans le sens étroit du mot, et r« esprit philosophique». Ils unissent ce que certains voudraient toujours séparer : et c'est pour cela qu'ils sont grands.

Bien que à toutes les époques de l'histoire les deux tendances se soient manifestées simultanément chez

(i) Ain^, l'histoire des sciences nous montre (aussi bien que le fait l'histoire politique) une succession d'abus, bien plutôt qu'un juste équilibre des actions diverses et des tendances. Toute action violente dans un sens amène une réaction violente en sens contraire.

Digiti

4^2 l'histoire GENERALE DES SCIENCES

-des individus différents, bien qu'on ait rencontré en même temps des constructeurs et des chercheurs de faits, d'orgueilleux architectes et des maçons (orgueilleux aussi à leur manière), chaque époque cependant laisse apparaître plus forte Tune des deux tendances générales. La fin du XIX<^ siècle et le commencement du XX®, malgré l'apparition contemporaine de synthèses plus ou moins vastes, appartiennent à une époque de glorification du fait et de dédain touchant les théories constructives. Et l'on pouvait dire, en 1867 : « C'est ainsi que l'on a vu souvent l'homme médiocre, qui ne porte d'ombrage à personne et qui s'enferme dans une étroite spécialité, prévaloir sur le savant indépendant et philosophe, qui sait embrasser les rapports des diverses parties de la science. Non seulement l'étendue de l'esprit et l'aptitude à concevoir des vues d'ensemble et des théories générales ont cessé d'être regardées comme des titres aux yeux des sections (de l'Académie des Sciences) ; mais ces qualités ont été parfois tournées en objections contre les hommes qui briguaient les suffrages de l'Académie » (Berthelot : Science et Philosophie, p. 210).

Il est du devoir de ceux qui veulent donner à la science une impulsion et une direction utiles, de favoriser le développement simultané des deux tendances complémentaires, après avoir montré leur accord réalisé dans le véritable « esprit scientifique » complet. L'étude de l'esprit scientifique et de la méthode scientifique contribuera à faire obtenir ce résultat, si l'on s'attache dans l'histoire générale des sciences à montrer à l'œuvre l'esprit scientifique faisant la science. L'histoire générale des sciences permettra, en faisant connaître l'histoire de ce chapitre, d'établir une meilleure organisation de la science.

Digiti

L'accord des deux tendances caractérisera, je Tespère, le XX® siècle, en attendant qu'on abuse ensuite de la construction scientifique, puis de la pulvérisation — si Ton peut ainsi parler — des matériaux scientifiques. Le mouvement oscillatoire qui conduit d'une position à l'autre s'amortira de plus en plus, mais les deux positions extrêmes seront toujours accusées et distinctes, quoique de plus en plus rapprochées.

Analyse et Synthèse — Encyclopédisme

Construire la science, c'est faire de la synthèse. Et rechercher les matériaux simples qui sont engagés dans les faits complexes, c'est, en un certain sens, faire de l'analyse. Les tendances générales, synthétique et analytique, que l'on vient de signaler au chapitre précédent, se manifestent encore sous une autre forme que celle qu'on y a montrée : sous cette nouvelle foifne elles alternent aussi.

Alors que peu de choses sont connues, le même cerveau peut les contenir toutes, et aussi les confondre, les fondre ensemble dans une synthèse originale.

Les philosophes grecs, par exemple, furent des hommes ou des cerveaux qui connaissaient chacun — ou voulaient connaître — l'ensemble' des choses découvertes de leur temps. La spécialisation, qui est une des caractéristiques de notre époque, ne leur était guère connue. Tout ce qui ressortit actuellement aux sciences mathématiques et expérimentales, aussi bien que ce qui ressortit aux sciences morales, aux arts, etc., était de leur domaine. La philosophie était

Digiti

44 l'histoire générale des sciences

alors la connaissance totale du monde et de rhomme, et de Taction humaine sur le monde et la société.

Avec Taccroissement des connaissances, la spécialisation devint nécessaire, et se produisit en effet. (Elle a même été poussée très loin.) Alors, la science du monde se sépara de celle de Thomme, les sciences morales se séparèrent des sciences mathématiques et expérimentales ; puis, chacun des groupes de sciences se subdivisa à Textrème. Et un jour vint même (époque actuelle) où il fut extrêmement difficile de saisir dans une vue d'ensemble toutes ces spécialités, toutes ces parties, toute cette impalpable poussière de sciences.

En même temps que les spécialités devenaient de plu» en plus nombreuses, les spécialistes devenaient de plus en plus nombreux. Et il devint très difficile de trouver un savant qui ne fût pas un spécialiste (V. : Comte : Discours'sur l'Esprit positif, p. 124, i25). Et il arriva même alors que le fait de n'être pas spécialiste — ou d'être spécialiste de la « philosophie des sciences » ou des « généralités de la science » — fut reproché à des hommes qui demandaient à s'occuper de sciences générales.

L'amour de la spécialisation fut porté jusqu'à l'extrême partout. « C'est ainsi que l'on a vu souvent l'homme médiocre, qui ne donne d'ombrage à personne et qui s'enferme dans une étroite spécialité, prévaloir (à l'Académie des Sciences) sur le savant indépendant et philosophe, (jui sait embrasser les rapports des diverses parties de la science )>.(Berthelot.)

L'encyclopédisme doit exister à côté du spécialisme. Il est bon que quelques esprits aient une préparation encyclopédique. Cela est non seulement désirable, mais encore possible, si l'on entend le mot « encyclopédisme » comme je l'indique. (L'Esprit scientifique et la Méthode scientifique, p. 56 sq.).

Digiti

La synthèse dans les faits et la synthèse dans l'esprit humain, les synthèses qui pourraient en un certain sens être dites « subjective » et « objective », existent d'une façon corrélative : la coexistence dans un cerveau humain des connaissances relatives à tout un ensemble de parties correspond, en effet, à la liaison intime ou à la fusion, à la synthèse réelle ou objective des parties. Quand le même cerveau embrasse toutes les sciences, ou tous les arts ou industries, etc., ces sciences ou ces arts, etc., sont dans la réalité peu distincts ou même fusionnés ou confondus.

On observe nettement le fait en particulier dans ce qui touche aux beaux-arts. J'ai développé assez longuement ailleurs {La Musique des Couleurs et les Musiques de Va^enir, p. 62 sq.) ce point de vue ou cette vue. Qu'il me suffise ici de rappeler quelques faits,

« Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur l'évolution des arts rythmiques ou de mouvement (poésie, musique, danse), nous voyons que ces arts ont été primitivement unis, chez les anciens Grecs, par exemple ,- puis qu'ils se sont séparés, pour suivre une évolution parallèle ; puis qu'ils se sont rapprochés. Comme si la puissance d'expression fournie par un seul de ces arts n'avait pas été suffisante pour prendre l'homme tout entier, les premiers artistes faisaient concourir la vue et l'ouïe (la vision des mouvements de la danse, et l'audition des sons de la poésie et de la musique) — en même temps que la suggestion fournie par le sens des paroles —, pour éveiller l'émotion que le mouvement produit. Ce concours des arts rythmiques, ou des moyens d'expression de ces arts, correspondait à une phase de synthèse.

« Mais bientôt, chacun de ces arts a développé ses moyens d'expression : chacun d'eux est devenu

Digiti

46 l'histoire générale des sciences

capable d'éveiller par ses seuls moyens une émotion égale en intensité et en netteté à celle qui ne pouvait être éveillée auparavant que par le concours des arts de la même famille. Alors, ces arts se sont séparés, ils sont devenus autonomes, ils se sont affranchis de leurs liens, ils ont évolué indépendamment les uns des autres, tout en marchant dans des voies parallèles. Et ils ont d'autant plus été portés à se séparer que, par le fait même de leur développement, il devenait plus difficile à un homme donné de connaître suffisamment plusieurs de ces arts. » {La Musique des Couleurs, p. 68-69.)

A la synthèse des arts rythmiques a succédé^l'analyse. La synthèse reparaît, ébauchée, avec Topera; puis, elle s'accentue avec le drame lyrique moderne, dans lequel les différents moyens d'expression sont fusionnés ou tendent à fusionner.

« Si, après avoir jeté un regard sur les arts rythmiques ou du mouvement, nous considérons rapidement ce qui se rapporte aux arts plastiques ou du repos, nous apercevons le même fait d'évolution. L'architecture, la sculpture et la peinture paraissent avoir d'abord été soudées, ou, si Ton préfère, il semble que dans leurs commencements ces arts aient joint constamment leurs moyens d'expression. La sculpture, en particulier, n'était d'abord qu'un auxiliaire de l'architecture : la forme sculptée (reliefs et statues) ne s'est dégagée que lentement du mur ou de la colonne qu'elle ornait. La peinture recouvrait la forme sculptée ou le mur.

« Après la phase de synthèse primitive, est venue la phase d'analyse : alors l'architecture, la sculpture, la peinture, sorties de leur enfance, ont grandi et évolué séparément, chacun de ces arts développant les moyens d'expression qui lui sont propres. Pendant cette dernière phase — qui dure encore — , on voit

Digiti

bien parfois les œuvres d'architecture, de sculpture et de peinture juxtaposées, mais chacune conserve son individualité, il n'y a pas véritablement fusion des moyens d'expression : et, par exemple, on peut toujours dire d'un objet donné si c'est une œuvre de sculpture ou de peinture.

« Il semble que, pour les arts plastiques, s'annonce, d'une façon bien timide encore, une ^ouvelle phase de synthèse. Quelques essais de fusion de la peinture et de la sculpture ont été tentés d'une façon plus ou moins consciente. ))(ia Musique des Couleurs,p.'ji,'j^.) ' Synthèse et analyse tendent à se succéder régulièrement. L'époque actuelle est encore une période analytique dans son ensemble (pour les beaux-arts, comme pour les sciences, etc.). Si nous prévoyons nettement la période de synthèse qui doit suivre, nous pourrons la vouloir et la préparer. C'est en prévision de cette phase ou période que j'ai voulu préparer sa venue, en. instituant un art nouveau — la Musique des Couleurs — . Cet art est une synthèse voulue-des arts rythmiques ou du mouvement et des arts visuels de la forme ou de la couleur.

Il y a lieu de rechercher dans quelle mesure les tendances synthétique et analytique qu'on observe dans l'évolution des langues sont contemporaines et peuvent être comparées aux tendances de même nom observées dans les autres domaines.

D'une façon générale, l'histoire épouse la destinée des objets qu'elle étudie. L'histoire de la philosophie, quand elle se rapporte au temps où la philosophie était la connaissance humaine tout entière, embrasse l'histoire des sciences aussi bien ou en même temps que l'histoire de ce qu'on nomme aujourd'hui la philosophie. Les deux histoires (de la philosophie, et des sciences) ne peuvent alors être séparées : elles se pénètrent et se confondent.

48 l'histoire générale des sciences

Quand la séparation des disciplines se fait, les histoires de ces disciplines se séparent : on peut alors étudier séparément les sciences, telle ou telle science, et la philosophie, telle ou telle partie de la philosophie. Cependant, au-dessus de ces histoires spéciales, demeure et règne THistoire générale des Sciences ou de la connaissance, Thistoire des progrès de Tesprit humain.

Plus la spécialisation sera poussée loin, plus les spécialités seront nombreuses et nombreuses les histoires des spécialités, plus deviendra importante THistoire générale et philosophique des Sciences, qui touche de si près à la Philosophie des Sciences proprement dite. « Plus la science pénètre dans le détail infini des choses, plus sont nécessaires les points de repère et les vues d'ensemble. Le spécialisme exclusif est une meule qui pulvérise les idées. Il lui faut un correctif, les conceptions générales. » (Liard : Pages éparses, p. 192.)

L'Unité dans la Nature et dans la Science

La science est, en somme, la représentation et l'explication du monde : elle dérive d'un besoin, du besoin de comprendre ou d'expliquer.

L'homme cherche à comprendre la nature. Pour comprendre, il faut qu'il ramène ce qu'il ignore à ce qu'il connaît, qu'il ramène le tout — ou presque tout — qu'il ignore au peu qu'il connaît, il faut qu'il ramène tout à l'unité.

Cette tendance à tout ramener à l'unité vient de ce que la nature est probablement une en réalité, «L'uni"

Digiti

l'unité dans la nature et dans la science 49

vers, pour qui saurait l'embrasser d'un seul point de vue, ne serait, s'il est permis de le dire, qu'un fait unique et une grande vérité » (D'Alembert). Mais, la nature ne serait-elle pas réellement une et les lois naturelles ne seraient-elles pas réellement simples, l'esprit humain aurait quand même tendance à tout ramener à l'unité — l'intelligibilité n'étant possible qu'à ce prix — . « Ceux qui ne croient pas que les lois naturelles doivent être simples, sont encore obligés souvent de faire comme s'ils le croyaient. Ils ne pourraient se soustraire entièrement à cette nécessité sans rendre impossible toute généralisation et par conséquent toute science. » (Poincaré : Xa Science et V Hypothèse, p. i^S.)

La tendance à tout ramener à l'unité, qui a toujours existé (i), a été montrée et étudiée longuement, en particulier par les savants et les philosophes contemporains. Aussi ne dirai-je ici que peu de choses sur ce sujet.

Si, comme Descartes, on admet d'abord (au moins pour l'intelligibilité des phénomènes) que tout peut se ramener au phénomène mécanique, il reste à le prouver ou à le montrer. Si l'on a montré que les phénomènes physico-chimiques de la matière morte ou inorganisée se laissent ramener à des phéno-. mènes mécaniques (2), il faut encore montrer que

(i) Cette teitdance peut se manifester sous deux formes difiPérentes : une forme consciente et voulue, et une forme inconsciente et involontaire.

Sous la première forme, elle a toujours existé à un degré élevé chez les meilleurs esprits. Sous la seconde, forme naïve et inconsciente, qui se trouve chez les esprits moyens, cette tendance à l'unification a subi des oscillations, des hauts et des bas : et parfois la tendance contraire a été plus apparente qu'elle-même.

(2) La chimie tend à devenir une mécanique (mécanique chimique), en utilisant la thermochimie. « Par une telle évolution, la chimie tend à sortir de l'ordre des sciences descriptives, pour rattacher ses principes et ses problèmes à ceux des sciences purement

Digiti

5o l'histoire générale des sciences

les phénomènes de la matière vivante se prêtent à la même interprétation. Faire admettre la chose est relativement facile, lorsqu'il s'agit des phénomènes de nutrition et de relation (i); c'est plus difficile, lorsqu'il s'agit des phénomènes de reproduction. Il y a quelques années j'ai essayé de montrer, en me basant sur les faits déjà connus — qu'il fallait interpréter — , que la fécondation n'est pas un phénomène mystérieux et sui generis, mais, au contraire, qu'elle n'est pas autre chose qu'un phénomène de nutrition, un phénomène physico-chimique (La Méthode dans les Sciences expér., p. 89 à 121). Les expériences actuelles de fécondation artificielle fournissent un appui de jour en jour pltiB ferme à la théorie.

Fantaisie et Science

L'Histoire générale des Sciences nous montre comment Tesprit humain a évolué, quelles attitudes il a prises successivement en face de la nature ou des objets qu'il fallait étudier.

L'incertitude nous déplaît : nous voulons toujours

physiques et mécaniques. Elle se rapproche ainsi (ft plus en plus de cette conception idéale, poursuivie depuis tant d'années par les efforts des savants et des philosophes, et dans laquelle toutes les spéculations et toutes les découvertes concourent vers Tunité de là loi universelle des mouvements et des forces naturelles ». (Ber- THELOT : Science et Philosophie ^ p. io3.) *

(i ) Les mouvements dits spontanés que présentent les êtres vivants sont semblables à ceux des êtres ou corps non vivants. Les phénomènes auxquels il faut les comparer sont ceux qui concernent le déclic, l'embrayage, l'enclenchement et le déclenchement, les accumulateurs, la décharge, les explosifs, l'amorce, etc. (V. VOrganisation de la Science, p. 4, io5 sq., 2o3 sq., 229 sq.).

Digiti

FANTAISIE ET SCIENCE ' 5l

QOimaître les choses, avoir une opinion fixée dans tel ou tel sens. Et quand nous ne pouvons vraiment connaître par expérience ou par déduction, nous imaginons, nous imaginons connaître. L'imagination anticipe toujours sur Texpérience : et quand la science ou la méthode scientifique n'est pas assez avancée pour que le contrôle de l'hypothèse imaginée puisse être fait, l'imagination reste seule maîtresse.

« Lorsqu'il osa pour la première fois s'abandonner à lui-même, il (l'esprit humain) chercha à deviner le monde et à le construire, au lieu de l'observer » (Berthelot : Science et Philosophie, p. ii). Et tout corps de doctrine ou de science portant sur un point donné a toujours été précédé d'un ensemble de choses imaginées, mais non vérifiées, sur le même point. Toute science d'un objet a été précédée d'imaginations qui prétendaient donner la connaissance de l'objet : avant la science, il y a eu la fantaisie.

D'autre part, avant de pouvoir connaître et mesurer la puissance de l'homme, on a voulu agir et agir puissamment. Poussé par le besoin et l'instinct, on a alors admis des pouvoirs divers et plus ou moins occultes (pouvoirs divins, pouvoirs des fées, pouvoirs des hommes associés aux dieux ou au diable ou aux fées, pouvoir des talismans, pouvoir des mots et incantations, etc.), pouvoirs dont on ne savait pas vérifier ou contrôler l'existence, et dont on prétendait se rendre maître dans une certaine mesure. Avant que le pouvoir humain put être mesuré, il y eut donc des pratiques fantaisistes (de magie, etc.) destinées à produire tel ou tel résultat.

Fantaisie dans la connaissance et fantaisie dans l'action se tiennent.

Cette anticipation de l'imagination sur la science méthodique a donné : l'astrologie précédant l'astronomie, l'étude du pouvoir occulte des nombres précédant

Digiti

52 L'mâTOIRE GÉNÉRALE DES SCIENCES

la science développée de rarithmétique ou du calcul, Talchimie précédant la chimie, le magnétisme animal ancien précédant le magnétisme et l'hypnotisme actuels, etc.

Pour ce qui touche les problèmes chimiques, par exemple, on voit que dès les premiers jours de la civilisation l'homme en a eu le sentiment confus, et il les a conçus sous des formules imparfaites, d'où la science actuelle devait se dégager. « Il poursuivait un double résultat : d'une part, la toute-puissance de transformation sur la nature minérale, c'est-à-dire la pierre philosophale, la transmutation des métaux, l'art de faire de l'or, comme on disait déjà du temps des Romains ; d'autre part, la toute-puissance de transformation sur la matière animée, exprimée par ces formules étranges : fabrication des êtres vivants, élixir de longue vie, c'est-à-dire art de se rendre immortel » (Berthelot : Science et Philosophie, p. 69).

L'Histoire générale des Sciences nous montre ainsi que, à la base ou à l'origine, au berceau de toutes les sciences actuellement constituées, c'est l'empirisme, la fantaisie et aussi le charlatanisme qui ont régné. Il est à croire, par suite, que toutes les sciences qui se constitueront un jour sont à l'heure actuelle dans le domaine de l'empirisme, de la fantaisie et du charlatanisme. Et cela nous porte à penser que, là où nous voyons régner l'empirisme, la fantaisie et le charlatanisme, il y a peut-être le germe d'une science à faire. Et, comme c'est la fonction de l'homme de science de faire sortir du germe la vérité ou la science qui y est contenue, il n'y a pas lieu de nous étonner que de véritables hommes de science veuillent bien étudier des sujets qui étaient jusqu'à présent restés dans le domaine des empiristes, des fantaisistes et des charlatans.

Rejeter actuellement l'étude de ce qui amuse les

Digiti

Page 1