‹ Notes sur l'histoire générale des sciencesChapitre 14 sur 32 · ANTHROPOCENTRISME ET ANTHROPOMORPHISME DO · texte numérisé non relu

ANTHROPOCENTRISME ET ANTHROPOMORPHISME DO

L'homme ramène tout à lui, au type humain. Les dieux qu'il fait sont des hommes : les dieux des païens, par exemple, ont toutes les facidtés et toutes les passions des hommes. Le Dieu des chrétiens et des juifs crée le monde pour l'homme, çt, après avoir fait l'hojnme, il s'arrête. Le ciel et tous les astres tournent autour de la terre; et, sur la terre, c'est la partie que j'habite qui est au centre de toutes les autres. J'habite — au XY« siècle — l'Ancien Continent, et tout se ramène là, tout tient là pour moi : et je ne puis croire qu'il y ait autre chose, et je dis que Christophe Colomb est fou. J'habite un pays où les coutumes sont telles, où la civilisation est telle ; et je n'admets pas que des gens puissent avoir d'autres coutumes et mériter pourtant le titre de gens civilisés : il n'y a d'autre civilisation que la mienne.

L'époque à laquelle je vis, à laquelle chacun de nous vit, paraît être l'époque caractéristique : la forme de civilisation du temps où nous vivons parait la forme typique et définitive. Les tendances que nous observons dans la science actuelle (de mê:ne que dans les arts, dans les industries, dans la politique, etc.) nous paraissent les tendances typiques dé la science, de la science de tous les temps, celles sans lesquelles le progrès ne peut se faire, celles qui persisteront toujours, en se développant de plus en plus.

Si, par exemple, le spécialisme sévit avec force à notre époque, nous croyons que rien ne peut exister et n'existera sans lui, et que — notre époque étant le type définitif des époques vraiment scientifiques — rien ne sera jamais produit de sérieux en dehors du spécialisme. Et nous ne voyons pas l'alternance et l'oscillation des tendances complémentaires : nous ne voyons qu'une partie du tableau et nous croyons que c'est tout ; nous ne voyons pas le cours de l'histoire

Digiti

56 l'histoire générale des sciences

se poursuivre, nous le croyons arrêté, arrêté à nous.

A notre époque, nous recueillons des matériaux; et il nous semble que le tout de la science, c'est de recueillir des malériaux : et nous refusons de construire et de laisser construire.

Nous voyons le monde petit actuellement : connaissant quelques lois, nous avons tendance à croire que tout tient là, que ces lois connues ne pourront jamais être contrebalancées par d'autres lois à découvrir ; et nous interdisons aux chercheurs de pénétrer dans les domaines obscurs occupés encore par les charlatans. (Nous croyons la science faite : nous ne voyons pas qu'elle est à faire et que l'époque où nous vivons est toujours, pour l'ensemble des phénomènes naturels, l'époque de Christophe Colomb et de Galilée, ces chercheurs fous ou paradoxaux.) Le stade auquel nous sommes parvenus, notre stade, nous paraît être le stade définitif de l'évolution humaine. Il semble que l'évolution doive s'arrêter à nous.

Au lieu de nous considérer en tout comme un accident, un point sur une route, un terme de passage, une chose qui passe, nous voulons être ce qui demeure, ce qui est nécessaire, ce qui caractérise et termine la marche de l'histoire. Cette tendance, une fois bien connue, pourra être combattue efficacement.

Rapportant tout à jious, à notre espèce, à notre individu, à notre pays et à noire temps, nous ne voyons pas le progrès se faire suivant une ligne sinueuse qui s'éloigne parfois de nous ou de ce qui résulte actuellement de la forme ou de la tendance de notre esprit. Pour ce qui touche à la science, en particulier, la forme actuelle nous paraît la forme définitive, la phase que nous traversons, la phase définitive : nous ne prévoyons pas le retour, retour provisoire, à une autre forme. Et de grands esprits qui ont su rejeter suffisamment les autres formes d'anthropocentrisme.

Digiti

Page 1