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Les Impossibilités
L'Histoire générale des Sciences montre quelles sont les attitudes que Tesprit humain prend, aux différentes époques, en face de la nature ou des objets à étudier. Elle montre quels sont les objets qu'on étudie aux différentes époques. Elle montre aussi les résultats obtenus par l'étude, les conclusions auxquelles on arrive aux diverses époques, et en particulier celles auxquelles on arrive toujours quand on se laisse englober dans la foule.
Chacun construit le monde à sa mesure, à la mesure de son cerveau. Petit cerveau, petit monde. Où je ne ccMoprends plus, je veux que le inonde finisse : où s'arrête moa pouvoir de comprendre, je veux que la nature limite son pouvoir de faire ou d'être. Jît j'ai tendance à' dire à la nature : « Ici sont tes bornes; tu ne pourras pas atteindre ou faire cela ». Et je lui fixe les impossibilités qu'elle ne pourra vaincre, et je lui fixe des limites d'autant plus étroites que je suis moi-même plus ignorant.
Si les plus ignorants sont, à l'heure actuelle, les plus disposés à énoncer des impossibilités, à dire « telle chose est impossible », les plus grands penseurs ou savants n'ont pas manqué de payer leur tribut à la commune erreur, de se laisser entraîner par la tendance si humaine dont il s'agit. (V. : La Méthode dans les Sciences expérim,, p. 38o sq., 449 sq. et pas.; La Musique des Couleurs et les Musiques de Va^enir^ p. 53 sq,; L'Organisation de la Science, p. LXI.)
Ainsi, Pasteur a déclaré impossible la production par synthèse de matières douées de propriétés polarisantes. Et cette synthèse a été faite.
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Ainsi, Aug. Comte a dit que nous ne saurions jamais étudier par aucun moyen la composition chimique des astres. Et l'analyse spectrale a dit ou montré le contraire.
L'histoire des impossibilités affirmées par les hommes et démenties par les faits (qui pourrait être considérée comme un chapitre de THistoire des erreurs), lorsque ces impossibilités ont été énoncées par de grands esprits, serait très utile à faire. Elle serait d'un grand enseignement : car, en nous montrant avec quelle facilité les grands esprits disent des sottises, lorsqu'ils parlent d'impossibilités, elle nous mettrait en garde - nous, esprits petits ou moyens — contre la tendance qui nous pousse tous, et à laquelle les plus faibles savent le moins résister.
On peut observer, dans l'évolution de la croyance aux possibilités, trois stades. Ces trois stades se présentent semblables et dans l'évolution de l'individu, et dans l'évolution de l'espèce humaitie ou l'évolution historique.
Au premier stade, l'homme, ignorant les lois naturelles coercitives et attribuant tous les faits de la nature à l'action de volontés divines arbitraires, ne voit rien d'impossible aux faits les plus extraordinaires qu'on puisse énoncer. Rien, à sa connaissance, ne s'oppose à ce que Minerve sorte tout armée du cerveau de Jupiter, à ce que Josué arrête le soleil, à ce que Gygès devienne invisible, à ce que les animaux naissent du limon de la terre, à ce que les miracles de toutes les religions, et d'autres miracles encore, soient réalisés et soient réels. Tout est possible : il suffit que Dieu ou les dieux veuillent.
Au deuxième stade, l'homme, connaissant quelques lois naturelles, a tendance à croire inconsciemment que sa science embrasse tout, tout le réel. Et si Ton énonce un fait qui contrarie une loi qu'il connaît —
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OU même parfois seulement qui ne résulte pas directement d'une loi connue — , il refuse d'y croire, et de plus interdit aux autres d'y croire, sou^ peine pour eux d'être exclus du domaine scientifique- et d'être déclarés indignes de servir la science. (La Méthode dans les Choses de la çie courante, p. 6i sq.)
La plupart des hommes adultes en sont encore à ce second stade.
Au troisième stade du développement de l'esprit scientifique, l'homme savant, considérant combien peu de choses encore il connaît, combien peu de lois naturelles ont pu être aperçues ou entrevues, est disposé à donner à la nature plus de liberté dans ses mouvements ou dans ses actions. Il voit plus loin dans le champ des possibles, parce que sa vue est meilleure. La myopie intellectuelle ne l'oblige pas à ne considérer comme étant dans le domaine de la science que les objets qui sont dans le cercle étroit décrit par le bout de son bras ou le bout de son nez. Il croit aux lois naturelles — - et rejette le surnaturel (jusqu'à ce qu'on lui prouve son existence, bien entendu) — ; mais il croit qu'il ne connaît pas toutes les lois, et, au lieu de tout déduire du peu qu'il connaît, il fait appel à l'expérience pour apprendre ce qu'il ignore. {La Méthode dans les Sciences expérim., p. 3i2 sq.) Il croit aux lois naturelles ; mais, si un phénomène en apparence contraire à une loi connue lui est signalé par un homme compétent, il ne le rejette pas a priori, en refusant l'expérience. Si, par exemple, on lui dit que, contrairement à la loi de l'attraction newtonienne, un objet — un ballon — s'éloigne spontanément de la terre au lieu de s'en rapprocher, le savant ne rejette pas a priori le fait signalé : il observe et expérimente. El, si l'expérience dit que le fait est vrai, il en cherche une explication naturelle — car il ne croit qu'aux
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Jois naturelles — : et (si Archimède n'est pas encore venu) il découvre le principe dit d'Archimède et son application aux gaz.ÇUEsprit scientifique et la Méthode scientifique, p. i6 sq.)
Actuellement, quelques esprits de premier ordre sont parvenus au troisième stade. Certains d'entre eux, voulant découvrir des faits et des lois naturelles inconnus, ont eu l'idée (simple, en apparence) d'aller les chercher dans des domaines inconnus — ou exploités jusqu'à présent surtout par des charlatans ou par des ignorants qui n'ont pas encore dépassé le deuxième stade. C'est ainsi que l'Institut général psychologique, ayant à sa tète de vrais savants, a décidé de soumettre au contrôle scientifique le plus rigoureux les phénomènes dits psychiques, phénomènes que les demi-savants, restés au deuxième stade, refusent d'étudier (je dis « d'étudier », et non « de croire »), parce que, dans leur haute sagesse, ils ont décidé — avant de les avoir étudiés — que ces phénomènes n'existent pas. Et souvent ils ont raison, ces demi-savants, de s'arrêter où ils le font : en effet, pourvus d'un esprit scientifique chancelant, mal assis ou mal éclairé, ils ne manqueraient pas de s'égarer ou de choir dans les chemins difficiles qu'ils auraient à parcourir ou à ouvrir.
Il est honteux de souffrir que les esprits restent au premier stade.' Il est regrettable de laisser au second stade ceux qui s'y tiennent, quand ils pourraient en sortir ou le quitter. Il est méritoire de pousser jusqu'au troisième ceux qui ont assez de souffle ou de force pour y parvenir, ceux qui, pourvus d'une base scientifique suffisante, ne risquent pas de perdre pied ou de perdre la tète sur le seuil de l'inconnu.
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Les Paradoxes
A toutes les époques de Thistoire, il existe une science officielle ou classique, qui est comme un tissu fait de parties bien travaillées et résistantes (parties qui resteront) et de parties moins résistantes (parties appelées à disparaître). Parties durables et parties éphémères forment un tout qui sert de base à Topinion commune : et tout ce qui est contraire à Topinion commune est un paradoxe, par définition même.
Il y a donc — suivant la nomenclature proposée ailleurs {U Organisation de la Science, p. 126) — des paradoxes vrais et des paradoxes faux. En effet, s'il y a des choses paradoxales qui sont fausses ou inexistantes (paradoxes faux), il y a aussi des choses ou des propositions qui, étant contraires à Topinion commune d'une époque donnée ou paradoxales, sont pourtant vraies ou réelles (paradoxes vrais). Ainsi, rétude des opinions qui régnent dans l'histoire à une époque donnée et l'étude des paradoxes sont corrélatives.
Les novateurs trouvent toujours en face d'eux, leur barrant la route, l'opinion commune. Etant novateurs, ils soutiennent nécessairement des paradoxes. Ces paradoxes sont vrais ou sont faux — et, par conséquent, exigent de la part du critique des attitudes différentes, suivant le cas. Mais, quand on veut fermer la bouche aux novateurs, on les accuse simplement de soutenir des paradoxes : et l'on croit parfois — bonnement — que cela suffit.
« Ceux qui sont capables d'inventer sont rares; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire à ces inventeurs qui la cherchent
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par leurs inventions. Et s'ils s'obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n'inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneraient des coups de bâton » (Pascal : Pensées, édit. E. Havet, art. V, 20).
Les novateurs ont à lutter.
« Il y a une étude curieuse à faire, concernant le chapitre de l'histoire des découvertes et de la lutte qu'ont à soutenir les inventeurs contre ceux qui veulent vivre dans le passé et non dans l'avenir. Poinsot, puis Claude Bernard (i), ont donné chacun la formule d'attaque contre toute découverte, ils ont indiqué l'ordre suivi par les hommes dans les étapes qui mènent à l'assaut contre la découverte. Voici, je crois, la formule à laquelle on se conforme le plus souvent, formule indiquant quatre étapes dans la marche des opposants.
« Lorsqu'une découverte — ou, plus simplement, une nouveauté — est présentée, une foule se lève, qui crie d'une seule voix i» : « La chose est absurde ». Mais le découvreur a parfois quelque ténacité; il a aussi parfois des raisons, et il donne les raisons montrant que la logique est avec lui, c'est-à-dire que la chose présentée n'est pas du tout absurde logiquement.
« Alors, la voix de la foule crie 2» : « La chose est impossible à réaliser ». 4près avoir dit qu'une chose est absurde ou impossible logiquement, et lorsqu'on ne peut plus le soutenir, il est tout indiqué de dire que, si la chose est possible logiquement, elle est impossible pratiquement, autrement dit qu'il est impossible de réaliser pratiquement la chose, parce que
(i) Il y a lieu de rapprocher ce que disent ces auteurs de ce que dit Pascal touchant les objections qu'on pourra faire aux règles de Vart de persuader.
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