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LES IDÉES ET LE MILIEU RECEPTEUR

esprits qui sont en avance sur leur siècle. Les Pythagoriciens durent attendre la venue de Copernic pour que leurs idées astronomiques fussent tirées deToubli. Les atomistes anciens durent attendre le développement de la chimie contemporaine pour qu'on pût trouver un sens précis et acceptable à leurs écrits, pour qu'on pût suivre et compléter leurs vues ou en présenter d'analogues. Hippocrate, bien qu'il ait toujours été goûté, ne put être pleinement compris que lorsque, avec et après Pasteur, on eût éclairé les questions de contagion microbienne et de milieu. Lamarck dut attendre la venue de Darwin pour que, par contre-coup, ses idées fussent discutées en même temps que celles de ce dernier.

Quand ce n'est pas le silence ou l'oubli qui couvre une idée de valeur, c'est souvent l'opposition des hommes qui l'arrête pour un tenips. L'opposition prend parfois — ou veut prendre — la forme scientifique. Ainsi, on prouva — ou crut prouver — à Christophe Colomb que ses projets étaient chimériques, parce que leur réalisation était contraire aux lois supposées de la physique et de la religion. On prouva à Galilée que la terre ne peut tourner. Mais la chose prétendue impossible était ou possible ou réelle : la terre et les astres avaient la forme et le mouvement indiqués par les précurseurs , et les preuves qu'on leur opposait se sont évanouies.

L'idée exigeant pour germer un terrain favorable, et la réputation des penseurs ou savants étant proportionnelle au travail sensible de la germination et du développement de leurs idées dans le milieu, il arrive souvent que la réputation d'un savant à un moment donné de l'histoire ne correspond pas à la valeur de son esprit : la réputation est ou supérieure ou inférieure à la valeur de l'homme. Mieux les idées d'un homme sont comprises, ou plus elles sont en

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rapport ou concordance avec celles d'une époque donnée (les idées exprimées par lui étant dans Taîr — comme on dit parfois), plus Thomme parait grand. Et inversement. Aussi, tel qui était d'abord dans la nuit de l'oubli, a paru grand un moment dans la lumière, puis est retombé dans Foubli. Les réputations oscillent.

L'histoire des sciences fait la revision continuelle des réputations des savants. Ceux qui sont vêtus de gloire et ceux qui sont vêtus d'ombre y trouvent également leur compte, puisque la justice y trouve le sien.

Faveur et Défaveur

L'histoire des sciences comprend l'histoire des yai7« et l'histoire des idées.

Les idées scientifiques, telles idées scientifiques, sont plus ou moins en faveur et la réputation de ceux qui les ont émises est plus ou moins grande, suivant que les conditions indiquées ci-dessous sont plus ou moins bien réalisées.

Pour qu'une idée soit en faveur, il faut d'abord qu'elle ait été énoncée, et que l'énoncé en ait été conservé — oralement ou par écrit. Il faut aussi que le milieu soit favorable, c'est-à-dire que l'époque où l'on se trouve ne soit pas trop en retard sur la pensée, ou que l'idée ou l'esprit qui Ta émise ne soient pas trop en avance sur le siècle. 11 faut aussi que le sujet soit de Ceux qui intéressent l'époque présente.

Si le milieu n'est pas favorable au développement du germe, la semence ne donne rien : l'essai de

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FAVEUR ET DEFAVEUR 9!

culture, la tentative du chercheur avorte. Mais, si le milieu s'améliore avec le temps, un jour il vient un homme qui fait la même tentative que le premier, et qui réussit où le premier n*a pu qu'échouer. Et le second chercheur paraît, à tort, plus grand que le premier.

Le savant peut être ou incompris, ou combattu et battu. Et nous devons — comme Pasteur — penser à ceux qui n'ont pu faire triompher leurs idées, surtout quand les circonstances nous ont favorisés nousmêmes.

«A travers cet éclat, ma première pensée se reporte avec mélancolie vers le souvenir de tant d'hommes de sciences qui n'ont connu que des épreuves. Dans le passé, ils eurent à lutter contre les préjugés qui étouffaient leurs idées. Ces préjugés vaincus, ils se heurtèrent à des obstacles et à des difficultés de toutes sortes » (Pasteur : Discours prononcé à son jubilé).

Pour que l'idée soit en faveur, il est bon, entre autres choses, qu'elle ait de la valeur, et une valeur bien apparente.

Il est utile encore que le style de l'auteur ait quelque chose qui attire ou retienne, quelque chose qui soutienne l'attention au lieu de la fatiguer. Aussi, en dehors de leurs qualités plus proprement scientifiques. Bacon et Descartes, par exemple, doivent une partie de leur influence à leur style : l'imagination de Bacon et la clarté de Descartes sont des qualités qui plaisent et fixent l'attention. Et si Aug. Comte a conservé longtemps dans le grand public une réputation inférieure à celle qu'il méritait, il le doit en partie à son style, qui n'a rien de ce qu'il faut pour plaire au lecteur attentif.

Il est curieux de remarquer que certains des hommes qui ont eu le plus d'influence sur la pensée et l'action humaines sont des penseurs qui n'ont rien écrit —

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ga L HISTOIRE GENERALE DES SCIENCES

que nous connaissions — . Au premier rang de ces grands hommes, il faut citer Socrate et Jésus. Peutêtre leur influence tient-elle en partie à ce que, les écrits manquant, les disciples ont pu honnêtement faire dire au maître ce qu'ils ont voulu, lui attribuer tout ce qulls trouvaient de bon en eux-mêmes. Le meilleur style fut dans ce cas le style inexistant — si Ton peut ainsi parler — , parce que ce style se prête à toutes les formes qu'on veut bien lui donner, et, en particulier, aux formes les meilleures.

La réputation d'un auteur et la faveur dont jouissent ses idées ou ses écrits dépendent encore, parfois, des amitiés qu'a l'auteur, des titres qu'il possède, des écoles par lesquelles il a passé. Il semble que, en France, en particulier (où l'amour de la clarté et de l'ordre amène celui des hiérarchies bien ordonnées et des groupes bien faits), appartenir à un groupe déterminé ou sortir de telle ou telle école ait une influence sur les réputations des penseurs et sur les succès divers qu'on doit à la réputation scientifique. Ainsi, Aug. Comte pendant sa vie n'a guère été pris au sérieux par les philosophes de profession (en France, au moins), et cela en partie, semble-t-il, parce qu'il ne paraissait pas spécialement préparé aux études philosophiques par son éducation première, l'école polytechnique (dont il était sorti) n'enseignant pas la philosophie, — et aussi parce qu'il ne prenait pas les questions par le même bout que les philosophes ses contemporains, parce que son point de vue n'était pas le point de vue classique.

La réputation des auteurs et la faveur de leurs idées dépendent donc en grande partie de conditions indépendantes de la valeur de l'œuvre. Certains auteurs ont, à tel moment de l'histoire, plus de réputation que de valeur (leur réputation est usurpée); d'autres ont plus de valeur que de réputation. Il

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CONDITIONS DU PROGRES SCIENTIFIQUE g3

importe donc, pour que la justice soit satisfaite, que l'Histoire de la science fasse continuellement la revision des réputations scientifiques — ou, tout au moins, qu'elle ne refuse jamais de l'opérer, quand l'occasion se présente de le faire.

Conditions du Progrès scientifique

L'Histoire générale des Sciences indique, en même temps que le progrès (c'est-à-dire les résultats obtenus ou les conclusions énoncées), les causes du progrès (c'est-à-dire les méthodes — technique et raisonnement — ou les moyens employés pour obtenir les résultats).

Le progrès des sciences tient souvent à des causes qui semblent d'abord n'avoir qu'une importance secondaire : de petites causes apparentes produisent parfois de grands effets — en raison des circonstances. Les grands progrès accomplis dans les sciences ne dérivent pas toujours des plus grandes découvertes ou des découvertes qui ont exigé de l'inventeur le plus de génie : parfois une découverte faite empiriquement ou accidentellement peut être une cause de grands progrès, quand on peut et sait en tirer des applications nombreuses et importantes.

. Ces deux dernières remarques peuvent être illustrées par un même exemple, celui de l'invention du verre (i).

(i) L'exemple de Tinvention de rimprimerie serait aussi très instructif.

Les conséquences énormes de cette invention ne sont pas en

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^ l'histoire générale des sciences

ToatM nos connaissances viennent — directement ou indirecteSMat — de l'expérience. Ce sont les sens ou les sensations qui fournissent la matière de l'expérience . Et, parmi les sens, celui de la vue est (non pas d'une façon nécessaire, éternellement nécessaire, mais d'une façon contingente, par suite de notre constitution anatomique et physiologique) le plus important, celui qui nous fournit les éléments des connaissances les plus nombreuses et les plus précises. Si donc nous parvenons à perfectionner le sens de la vue, ou simplement la vision des objets, nous aurons, par là, contribué d'une^ façon importante au perfectionnement de la connaissance, au progrès de la science.

Or, le verre nous permet de perfectionner la vision des objets. Grâce a l'invention du verre (invention qui ne parait pas avoir demandé plus de génie chez l'inventeur que telle autre invention dont les conséquences sont bien moins importantes), on a pu construire des instruments « de production» et « de mesure », on a pu construire le télescope, le microscope, le spectroscope, etc. Grâce au verre, on a pu, non pas créer, mais développer considérablement l'astronomie et toutes les sciences et toutes les pratiques qui en dérivent. Grâce au verre, on peut, avec la loupe et le microscope, étudier la constitution des minéraux et des êtres vivants (animaux et végétaux), et même voir certaines fonctions s'accomplir. Grâce au verre, on a pu étudier les microbes, et instituer toute la médecine

rapport avec la valeur propre de rinvenlion ou avec le développement nécessaire de l'intelligence de Tinventeur. En effet, la découverte de Gutenberg et de ses prédécesseurs ne paraît vraiment pas géniale, c'est-à-dire telle qu'un homme de génie seul ait pu la faire.

L'invention du papier est un autre exemple d'invention non ^niale ayant eu des conséquences d'une très grande importance.

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COM>lTlONS DU PHCCRRES SCIENTIPiQUE '§6

microbienne qui est basée sur cette étude. Grâce an verre et à la spectroscopie, la chimie — l'analyse, en particulier — a pu faire des progrès importants.

Grâce au verre, on a pu construire des appareils de toutes sortes, utilisés dans les sciences pures et aussi dans les sciences appliquées et les arts.

Grâce au verre, nous pouvons dans les sciences expérimentales établir des lois précises, parce que nous pouvons faire les mesures précises nécessaires pour cela. En effet, mesurer (i) se ramène presque toujours, en dernier lieu, à faire coïncider un index mobile avec une graduation fixe : mesurer avec précision, c'est observer avec précision la coïncidence. Et c'est la loupe ou le verre qui permet d'observer avec précision et sensibilité.

Grâce au verre, invention d'apparence modeste, on a pu à la fois étendre la connaissance scientifique, la connaissance des lois, et servir l'humanité par des applications nombreuses et très diverses.

De même, il est des faits observés qui semblent d'abord de peu dlmportance, et qui pourtant peuvent contribuer puissamment au développement de la science, en servant de base à de nouvelles observations et expérimentations et à de nouvelles théories.

Ainsi le fait que le radium, par exemple, se maintient à une température plus élevée que le milieu dans lequel il est plongé (MM. Curie et Laborde) me paraît gros de conséquences pour la science, pour la philosophie des sciences ou la philosophie naturelle, et aussi pour l'action humaine.

Le progrès des sciences dépend des conditions du savant (intelligence, génie, etc.), de celles du milieu

(i) Voir ; La Méthode dan^ les Sciei%ces expérimentales, p. aSa sq., aga sq.

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(époque et peuple suffisamment avancé, etc.), de celles (le Tobjet étudié (telle science ou telle partie de science, ou telle autre), du point de départ ou du fait-base (radio-activité, etc.), et aussi des m^7Aorf^« qui mettent le tout en œuvre, méthodes de raisonnement et techniques — et, en particulier, moyens techniques suffisants (verre, etc.).

Les Erreurs utiles

L'esprit humain — l'histoire le montre — n'a pas coutume d'aller droit vers la vérité.

Pour arriver à une vérité, souvent l'esprit suit le chemin de Terreur, en passant d'une erreur très éloignée de la vérité à une autre qui l'est moins. On peut dire que les étapes parcourues ainsi sont des étapes utiles, et, en certain sens, que les erreurs qui marquent les étapes sont des erreurs utiles. (V. : La Méthode dans les Sciences expérimentales, pas. ; l'Organisation de la Science, p. 292 sq., 33i sq. et pas.).

Christophe Colomb, dans ses voyages vers l'Amérique, croyait ou voulait atteindre — et crut avoir atteint — les Indes occidentales. L'erreur qui le poussa vers l'Amérique fut une erreur utile.

Kepler fut dans l'erreur quand, se basant sur des mesures insuffisamment exactes, il énonça que la trajectoire des planètes est une ellipse (les orbites, à cause de perturbations secondaires, ne sont pas rigoureusement elliptiques). Mais son erreur — faible, d'ailleurs — fut utile en ce qu'elle permit à Newton d'établir la gravitation universelle.

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LES ERREURS CLASSIQUES g'J

Lavoisier vit ou crut les phénomènes de fermentation plus simples qu'ils ne sont en réalité. (Duclaux : Traité de Microbiologie, tome I, p. lo). Son erreur fut utile en ce qu'elle permit à Tétude du sujet de progresser.

A parler rigoureusement, ce qui est utile ce n'est pas Terreur elle-même, mais d'ordinaire la part de vérité qu'elle contient. Et, s'il est utile parfois de se tromper d'abord pour ensuite se rapprocher graduellement de la vérité, il serait encore meilleur d'atteindre la vérité directement.

Les Erreurs classiques

L'histoire nous montre que, pour arriver à une vérité connue aujourd'hui, on est passé par nombre d'erreurs, de plus en plus rapprochées de la vérité, qui ont marqué les étapes de la pensée humaine. Parfois, <îes erreurs ont été pendant longtemps prises par tous pour vérités et enseignées comme telles, même par les meilleurs d'entre les savants. Ces erreurs peuvent alors prendre le nom d' « erreurs classiques », que jeJeur ai déjà donné ailleurs.

« Pour que de grands esprits aient pris pour vérité l'erreur, il fallait que la chose ne fût pas sans vraisemblance aucune, il fallait aussi, lorsque des expériences de vérification ont été faites, qu'il y eût des causes d'erreur difficiles à éliminer soit des expériences, soit des raisonnements. »

Toutes les sciences présentent des erreurs classiques, — autrefois classiques ou encore classiques. (V. : La Méthode dans les Sciences expéHmentales,

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g8 l'histoirs gbnérajlit bv sciences

p. 343 sq. ; l'Organisation de la aSScicm^, p. 1129, 175 sq., 278 sq., 3i8 sq., 358 sq.)

L'étude de ces erreurs est de la plus haute importance dans THistoire de la Science. Là où les piiiÈr grands esprits et les plus sûrs se sont trompés, soni tombés dans Terreur, il y a bien des chances pour que ceux qui sont moins assurés dans leur marche tombent aussi, si Ton n'éclaire la route. Montrer les causes des erreurs commises, dévoiler l'apparence trompeuse qui a trompé les meilleurs, marquer l'emplacement de l'obstacle que n'ont pu renverser ou éviter les vrais savants, c'est éclairer et faciliter la marche de tous dans un chemin difficile : et c'est un travail (touchant à la fois à l'Histoire de la Science et . à la Méthode scientifique) de la plus grande utilité.

L'Histoire de la Science doit être au moins autant l'histoire des erreurs que celle des vérités, autant l'exposé et la dissection des erreurs commises par les vrais savants que l'exposé des « faits » découverts et des <( méthodes » qui ont servi à découvrir.

Les Exagérations

L'histoire nous montre la fortune diverse des théoriçs ou des résultats découverts ou énoncés: elle nous montre, en particulier, comment les théories évoluent et quelles formes diverses elles prennent.

Toute théorie importante donne lieu un jour à des exagérations.

Ce sont d'ordinaire les moins savants — ou les ignorants — qui poussent la théorie jusqu'à l'exagération et à l'abus, et la déforment ainsi:

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