LES- EXAGERATIONS
Quand un vrai savant fait une observation nouvelle, une théorie naît, qui embrasse à la fois les phéno mènes du passé, ceux du présent et ceux de Tavenir. Quand Tobservalion ou Texpérience faite peut avoir une grande portée, quand Tinventeur se trouve être un grand savant ou un grand penseur, les esprits — même de bons esprits — sont comme éblouis et grisés par le spectacle nouveau ou les perspectives nouvelles qui se présentent à leur yeux ; ils croient alors que les nouveaux faits et la nouvelle théorie expliquent tout : ils exagèrent la portée de la théorie, ils abusent d'elle.
Ainsi, quand Pasteur eut montré le microbe et l'influence du microbe,il y eut des esprits — et même de bons esprits — qui eurent tendance à tout expliquer dans les maladies par le microbe et son action. On négligea trop alors l'influence considérable du milieu dans lequel la maladie doit évoluer (influence qui d'abord avait été nécessairement exagérée au détriment de l'action microbienne, alors que l'agent était inconnu). L'exagération et l'abus ne furent pas portés au même degré chez tous les auteurs ou chez tous les hommes : ils furent d'autant plus grands que l'on avait affaire à un esprit moins profond et moins étendu. On paraît actuellement revenu à ime plus saine appréciation des choses. On reconnaît : l'influence du milieu (extérieur et intérieur) dans tous les cas, celle du microbe et de ses produits quand la maladie est microbienne, et celle de la cellule autochtone lésée.
Après Newton, certains esprits ont eu tendance à exagérer l'importance de la gravitation (importance des applications, et surtout importance explicative). Tandis que Newton s'arrêtait à la gravitation considérée comme « fait » de tendance au rapprochement des corps, en indiquant qu'il ignorait la « cause » de ce fait, des disciples imprudents et maladroits ont cru
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lOO l'histoire GENERALE I>ES SCIENCES
que Newton admettait comme cause une attraction réelle à distance : ils ont voulu le lui faire dire et renseigner en son nom.
Souvent, ce sont des disciples maladroits qui déforment les théories du maître (et qui le font parfois sans avoir lu les travaux originaux de celui-ci). Mais d'autres fois, ce sont des ennemis qui, d'une façon plus ou moins consciente et intentionnelle, déforment à plaisir les théories et, après leur avoir donné une forme insoutenable ou absurde, ont plaisir — et facilité — à combattre l'absurdité de la théorie qu'ils ont ainsi élaborée eux-mème en l'attribuant à un autre. Si, par exemple, un savant dit, en se basant sur des expériences sérieuses, que l'alcool, pris à dose modérée et sous forme convenable, peut jouer le rôle d'aliment — ou, tout au moins, concourir à l'alimentation du corps humain en énergie — , la foule des ignorants qui ne l'ont pas lu (je parle des ignorants) lui fera dire que l'alcool n'est pas un poison et que l'alcoolisme est chose à patronner et à favoriser.
Combien n'y a-t*il pas de disciples bienveillants qui, sans avoir lu les auteurs qu'ils vénèrent, croient les connaître et leur font dire ce que ceux-ci n'auraient jamais accepté de dire ! Newton, Malthus, Pasteur — pour ne citer que ceux-là — ont certainement à se plaindre à ce sujet de certains de leurs disciples. (\. \ La Méthode dans les Sciences expériment., p. aSo sq., 443 sq.).
L'exagération des disciples ne se manifeste pas seulement dans le domaine scientifique : elle se montre dans tous les domaines où agit l'esprit humain, dans le domaine de l'art, par exemple (art littéraire et peinture). Ainsi, il est des disciples qui ont poussé jusqu'à l'extrême l'expression des caractères du romantisme ou du réalisme, et qui, voulant
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RIEN DE NOUVEAU SOUS LE SOLEIL lOI
faire comme les maîtres, ont imité et exagéré leurs défauts, en négligeant Timitation de ce en quoi ils étaient bons ou le meilleur ou le plus vrai.
Rien de Nouveau sous le soleil
L'homme cherche. Que trouve-t-il? Ce qu'il trouve, l'histoire de la science doit nous le montrer.
Elle nous montre qu' « il n'y a rien de nouveau sous le soleil » — comme dit l'I^cclésiaste — . Il n'est rien d'absolument nouveau, de tellement nouveau qu'on ne puisse trouver dans le passé quelque chose de semblable par quelque côté.
Cela est vrai pour les choses de la nature. Cela est vrai aussi pour les choses de la science. « Il n'est rien de sensé qui n'ait été déjà pensé ; on doit seulement tâcher de le penser encore une fois » (Gœthe). Il n'est rien même d'insensé qui n'ait été pensé déjà sous une forme plus ou moins semblable à la forme qu'on voit.
Les théories, bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, en partie vraies et en partie fausses, se succèdent depuis l'antiquité, diverses en apparence, mais semblables au fond, mais telles qu'on peut les ramener toutes à un petit nombre de types. Et la connaissance qu'on a de l'histoire des théories peut, lorsqu'on a déterminé l'état présent ou la théorie en faveur, faire prévoir quelle est la théorie dont la faveur va s'emparer, le type ancien de théorie qui va renaître et se présenter sous une forme nouvelle.
On n'invente guère que du vieux-neuf. Pourtant
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rinvention existe. Faire renaître un type ancien, cela peut non seulement être utile, mais encore être une véritable création. Si le fond est vieux, la forme est nouvelle : et Tinvention de la forme peut avoir une grande importance. En effet, la forme nouvelle peut faire paraître vraie et accepter une théorie, vraie au fond, qu'on avait rejetée depuis plus ou moins longtemps comme fausse, parce que la forme sous laquelle elle s'était présentée d'abord ne pouvait s'accorder avec la réalité des faits.
Une chose peut avoir été dite, mais sans que l'auteur en ait vu l'importance : elle peut être restée à l'état de germe infécond dans l'esprit de l'auteur.
« Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte... Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur; comment, par où, jusqu'où il la possède...
Je sais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences...
Tel dira une chose de soi-même sans en comprendre l'excellence, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquences qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot, et qu'il ne doit non plus à celui d'où il l'a appris, qu'un arbre admirable n'appartiendra pas à celui qui en aurait ,
jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, j
dans une terre abondante qui en aurait profité de la I
sorte par sa propre fertilité... '
Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles i
dans leur champ naturel, abondantes étant trans- j
plantées ». (Pascal : De V Esprit géométrique,)
D'ailleurs, une idée lancée au vent ou dans le vide n'est pas la même chose qu'une idée fixée sur une
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. RIEN I>E NOUVEAU SOUS LE SOLEIL Io3
base solide, étayée sur des preuves : imaginer n'est pas tout dans la science, il faut prouver. Et celui qui, reprenant une idée ancienne, mais flottante, mobile, insaisissable, non prouvée, parvient à la fixer dans la science en prouvant ce qui n'était que supposé d'abord, celui-là fait œuvre utile et en un sens nouvelle.
Ainsi, l'idée qui conduit à l'usage des agents physiques en thérapeutique est aussi ancienne que l'empirisme lui-même. Mais l'idée et la pratique correspondante ont pris récenmient une forme nouvelle (forme scientifique et expérimentale au lieu de forme empirique, forme étendue et profonde au lieu de forme étroite et superficielle, forme claire ou nette au lieu de forme obscure), forme nouvelle qui fait dire qu'il y a une invention et un inventeur.
Ainsi, la variolisation et la vaccinatioja jennérienne sont choses vieilles, relativement vieilles. Mais la vaccination entendue dans le sens très large du mot, la vaccination pastorienne, la sérothérapie et l'opothérapie, sont choses neuves, relativement neuves.
Celui qui s'occupe activement de l'Histoire des Sciences se trouve souvent saisi à la fois par deux sentiments opposés. A tout moment il retrouve, chez tel auteur ou tel autre, une idée qu'il croyait avoir inventée lui-même : il trouve toujours chez un autre le germe au moins de l'idée qu'il croyait lui être personnelle. Et son amour-propre en souffre; et le sentiment qu'il a de l'inutilité de Teffort accompli le saisit parfois avec force. Mais en même temps c'est une joie pour lui, quand il voit que l'idée dont les conséquences lui paraissent devoir être importantes, mais dont la vérité ne lui apparaît pas encore avec évidence, s'est présentée déjà à l'esprit d'un vrai savant, d'un savant qui paraît s'être rarement
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trompé. Se rencontrer avec un grand esprit dans la voie de la science, cela donne confiance au chercheur, et lui fait croire que son effort n'est pas impuissant, et lui donne la persévérance qu'il faut pour atteindre et faire quelque chose d'utile dans le domaine qu'on a choisi.
Chacun peut arriver à faire aNCc une certaine ap-^ proximation le départ de ce qui, dans son esprit, est idées personnelles et de ce qui est idées empruntées. 11 suffit pour cela de commencer jeune — alors qu'on a peu lu encore — à noter : les idées importantes qui se présentent, le jour où elles se présentent, et Toccpsion (lecjure, par exemple) qui les a fait naître.
La Science est Œuvre sociale
L'œuvre de la science est une œuvre sociale, sociale par le lien qu'elle établit entre les hommes, sociale quant au but qu'elle vise (l'utilité de tous), et sociale quant au moyen qui permet de la faire (la collaboration, directe ou indirecte, de tous).
En effet, l'un pose un«» question, l'autre la résout : l'un résout telle partie, l'autre telle autre; l'un commet une erreur sur tel point, l'autre rectifie l'erreur. Cette collaboration, voulue ou non^ aperçue ou non, existe toujours. Et tel qui croit traiter seul un sujet, le fait cependant en collaboration, en collaboration avec des anonymes inconnus : il discute ses opinions non seulement avec lui-même, mais encore avec la foule ; il * entend les objections que la foule lui fera, lui fait, et il répond d'avance aux objections. Dans la science, le
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LA SCIENCE EST ŒUVRE SOCIALE • Io5
monologue apparent est toujours un dialogue réel(i).
Aussi, pour bien comprendre un écrit, il est bon de connaître le temps où il a été écrit, de savoir ce qu'on pensait et disait dans le milieu de l'écrivain. Toute phrase écrite est une réponse, inconsciente souvent, à une question posée par un autre ou à une solution donnée par un autre : pour bien comprendre la réponse qu'on lit, il faut connaître la question posée ou la solution donnée par les autres auteurs, il faut énoncer la question à côté de la réponse.
Quand on connaît le temps et le milieu, on parvient à expliquer des erreurs apparentes commises par de bons ou grands esprits. Voici un exemple de ce que j'avance.
Quand on lit 1' « Introduction à l'étude de la Médecine expérimentale » (p. 235 sq.), il semble d'abord que Claude Bernard est injuste envers lia statistique : il semble qu'il commet l'erreur de ne lui voir aucune utilité, mais au contraire qu'il en trouve
(i) L'apparence trompe souvent : monologue et dialogue apparents sont souvent autre chose que ce qu'il semble.
Si, dans la science ou dans l'exposé qu'un auteur fait de ses idées, le monologue apparent est un dialogue réel, on peut voir, d'autre part, que dans la vie commune — dans la conversation courante, dans le discours ou la discussion avec un interlocuteur dans une société amicale, politique ou mêir^e scientifique — la discussion apparente ou le dialogue apparent est souvent un monologue réel, ou une juxtaposition de deux monologues réels qui s'enchevêtrent, une juxtaposition des monologues des deux interlocuteurs. Là, chaque individu, lorsqu'il reprend la parole après son interlocuteur, au lieu de répondre directement aux arguments de celui-ci (ce qui serait ou est \i propre de la discussion), continue souvent son propre discours interrompu par l'adversaire, reprend le monologue que son interlocuteur avait interrompu. (V. : La Méthode dans les Choses de la vie cour., p. ^o, 4i.)
C'est ainsi qu'on peut parler longtemps sans que la lumière jaillisse de la discussion, quand la discussion apparente n'est qu'un assemblage* de monologues. C'est ainsi que, dans la discussion entre plusieurs adversaires, chacun peut se croire vainqueur, parce qu'il n'a pas été vaincu, parce que ses arguments, n'ayant pas éic démontrés faux ou mauvais (et cela parce qu'ils n'ont pas été vraiment discutés ou combattus), lui semblent péremptoires.
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rasage toujours nuisible en médecine. Mais^ si l'on prend soin de situer le livre dans son époque (année i865), et si Ton se met au courant de la littérature médicale de cette époque, on voit qu'à ce moment plus d'un écrivain abusait de la statistique. Claude Bernard combattit l'abus. Si l'on relit avec soin les passages incriminés sans perdre de vue l'état contemporain du milieu scientifique pour lequel ils ont été écrits, on comprend que c'est l'abus qu'il combat; si, au contraire, on néglige de faire ainsi, il semble qu'il combat l'usage.
Les phrases écrites par notre auteur font partie d'un ensemble qui comprend, en même temps que ses propres écrits, les écrits des autres auteurs. 11 ne faut pas détacher complètement une partie de l'ensemble, sinon on en change le sens (sans même qu'on ail à changer un seul mot). Le contexte, ici comme toujours, permet d'établir le sens exact du passage. Et tous les écrits (contemporains, et même d'époques différentes) peuvent être considérés comme formant un seul texte — un texte social, pourrait-on dire.
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