PAR QUI LA FAIRE ENSEIGNER
L'Histoire générale des Sciences est encore dans sa première enfance. Il faut veiller à sa croissance : il faut l'établir sur des fondements solides, et l'édifier ou la construire avec des matériaux choisis.
Les matériaux qu'on peut utiliser sont nombreux, — et surtout variés et divers quant à la provenance et quant à l'importance.
Il faut consulter les écrits de ceux qui se sont occupés d'Histoire générale des Sciences. Mais ces auteurs sont peu nombreux et ont peu écrit.
Il faut consulter les histoires des sciences particulières, de toutes les sciences. Là les matériaux sont déjà nombreux. Il faudra comparer les faits que chacune de ces histoires montre, afin de pouvoir extraire de l'ensemble étudié les faits généraux, ceux qui sont communs à toutes ou à plusieurs de ces sciences. L'histoire ainsi faite sera une histoire à la fois comparée et générale : une histoire comparée, si l'on considère la façon dont on l'aura établie; une histoire générale, si l'on considère les résultats qu'elle présente.
Les faits que l'on étudiera et que l'on comparera seront ceux qui touchent à la marche de l'esprit humain cherchant la vérité, c'est-à-dire qui touchent à
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io8 l'histoire générale des sciences
la marche de TEsprit scientifique ou de la Méthode scientifique. On montrera, en particulier, révolution (progrès et regrès) qui s'est accomplie touchant : les questions posées, la manière de poser les questions, la manière d'observer les faits, d'imaginer les hypothèses explicatives, d'instituer les expériences de contrôle, et de tirer les conclusions.
11 faut consulter les histoires déjà faites des sciences particulières. Mais il faut aussi — à l'occasion et souvent — s'occuper d'éclairer soi-même certains points laissés dans l'ombre par ceux qui ont fait l'histoire des sciences particulières. En effet, le point de vue de l'Histoire générale n'étant pas celui que les historiens des sciences ont adopté, ceux-ci ont souvent négligé de considérer ou de mettre en valeur ce qui intéresse la science générale, ce qui non» intéresse
11 faut consulter, non seulement les documents écrits, mais encore tous les monuments quelconques ou tous les signes et manifestations de l'esprit scientifique.
Parmi les écrits, il faut consulter, non seulement ceux des hommes de science et des techniciens et praticiens qui ont prétendu ne faire que de la science, mais encore ceux des écrivains et des poètes qui, tout en prétendant faire de la poésie, traitaient volontairement des sujets touchant à la science ou aux pratiques voisines de la science (Hésiode, Théocrite, Virgile, Ovide, etc.). Il faut encore consulter les auteurs qui semblent n'avoir eu aucune intention scientifique. Ainsi, les poèmes homériques reflètent l'état des connaissances diverses de l'époque qui les a conçus : et non seulement ils nous font connaître les observations déjà faites à ce moment, mais encore ils nous font connaître la façon dont les esprits expliquaient alors la production des phénomènes. Hs
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COMMENT l'Édifier, comment l'enseigner, etc. 109
nous montrent que les vents, les nuées, etc., étaient alors des productions directes des dieux.
Les auteurs religieux, les livres sacrés des diverses religions n'ont pas d'ordinaire des prétentions scientifiques directes. Pourtant, ils reflètent l'état des connaissances scientifiques de leur époque : et les écrits religieux peuvent être utilisés. Et, par exemple, c'est une constatation intéressant l'histoire de la biologie générale et de la zootechnie que celle de l'indication du procédé employé par Jacob (Genèse,XXX), pour faire produire aux brebis des agneaux tachetés.
Il faut consulter non seulement les auteurs qui ont voulu faire de la science pure, mais encore ceux qui se sont adonnés aux applications et aux pratiques plus ou inoins scientifiques. Les médecins (Hippocrate, Galien, etc.) et les agronomes ou les agriculteurs écrivains peuvent fournir des documents nombreux à l'Histoire générale des Sciences.
Les faits qui se rapportent à l'Histoire générale de la Science, c'est-à-dire aux progrès de l'esprit humain, se trouvent répartis dans tous les temps et peuvent être observés dans tous les lieux. Aussi faut-il interroger les écrivains et les monuments de tous les temps et de tous les pays. Et, s'il est utile, pour l'histoire de chaque science particulière, de remonter jusqu'à l'antiquité, il me parait encore plus utile de le faire, lorsqu'on veut éclairer l'Histoire générale des Sciences. En effet, les oscillations dont j'ai parlé — celles des théories, par exemple — sont d'une très grande amplitude : de telle sorte que, si Ton néglige de remonter assez loin dans le temps (et aussi dans l'espace), on n'aperçoit qu'une partie du mouvement général, que le mouvement dans tel sens; et l'on peut croire, à tort, que l'évolution de l'esprit se fait toujours dans le même sens et que la loi peut être représentée par une ligne sans inflexion.
tto l'histoire générale des sciences
L'Histoire générale des Sciences sera établie avec Tappui constant des autres histoires générales et particulières, c'est-à-dire avec Tappui de THistoire de l'Art ou des Beaux- Arts, de l'Histoire des Religions, de l'Histoire des Législations, de celle des Langues et des Littératures, etc.
En effet, les diverses manifestations ^de l'esprit humain se tiennent. Et l'on peut éclairer ce que l'une a d'obscur dans ses sources, ses tendances, etc., à la lumière projetée par les autres sciences ou connaissances, à la lumière qui se répand d'un domaine sur les voisins. Il y a concours, aide mutuelle, solidarité entre les différentes parties de rensemble de l'Histoire de l'Esprit humain ou de la Civilisation humaine.
Supposons l'Histoire générale des Sciences faite ou établie, établie en partie. Comment l'enseigner?
Je vois plusieurs formes possibles pour cet enseiseignement. Et, comme ces diverses formes ont leurs avantages, je recommande d'employer ces diverses formes : suivant l'occasion, suivant ce que l'on vise dans chaque cas particulier, on employera telle ou telle forme, celle qui doit fournir le plus aisément les résultats cherchés.
Ainsi, on peut faire parallèlement ou simultanément l'histoire comparée des différentes questions qui ont agité les esprits à une époque donnée. C'est alors l'Histoire générale de la Science à telle époque, au siècle de Périclès, par exemple.
On peut faire parallèlement les histoires comparées des différentes questions agitées en un pays donné. Histoire générale des Sciences en Grèce ou à Rome, par exemple.
On peut faire l'histoire à' une question déterminée, en comparant, par exemple, l'évolution de fa théorie correspondante à celle des autres théories générales,
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COMMENT 1,'ÉMFIER, COMMENT l'eNSEIGNER, ETC. 111
et en comparant les évolutions plus ou moins différentes de cette même théorie suivant les temps et les peuples. Histoire de la doctrine de révolution de la matière, par exemple, ou de la doctrine des atomes, ou de la doctrine des générations spontanées.
On peut faire Thistoire d'une science déterminée, en comparant son évolution à celle des autres sciences. Histoire générale et comparée de la Physique, par exemple.
On peut faire Thistoire d'un homme ou d'un esprit se posant différentes questions : et Ton comparera révolution de cet esprit à celle des autres esprits étudiant, soit les mêmes questions, soit des questions différentes. Par exemple, étude sur « Pasteur : Histoire d'un esprit » (i). Les éloges des savants — faits dans les Académies et ailleurs — doivent être rattachés à ce chapitre et à cette forme de l'Histoire générale des Sciences.
On peut encore prendre, pour cadre de l'Histoire générale des Sciences ou de l'esprit humain, celui qui est utilisé pour l'étude de l'Esprit scientijique ou de la Méthode scientijique. Alors on aura l'histoire : des questions posées, de la manière de poser les questions, de la manière d'observer, de la manière d'imaginer les hypothèses, de la manière d'instituer les expériences, de la manière de tirer les conclusions.
Les diverses formes indiquées ici doivent aboutir toutes, en somme, à donner l'enseignement présenté directement dans cette dernière forme.
(i) Chacun peut faire l'histoire de son propre esprit. Pour faire celle histoire il est bon, en particulier, de noter avec soin : d'une part, les idées que Ton a et qu'on croit importantes, avec la date du jour où ellos sont apparues avec netteté ; et d'autre part, les idées importantes dont on trouve l'expression dans un écrit, avec la date du jour où l'on a lu récrit (date que l'on peut inscrire sur le livre même, en marge du passage intéressant). La pratique de cet usage est fort utile, comme j'ai pu l'observer nioi-même»
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L'Histoire générale des Sciences fait partie des Sciences historiques. Ses procédés d'information et de construction doivent avoir nécessairement bien des points communs avec ceux des autres sciences historiques ou des histoires des autres manifestations de l'intelligence et de l'activité humaines. Et il faut utiliser les procédés dont les diverses sciences historiques ont déjà montré l'utilité.
A qui doit-on enseigner l'Histoire générale des Sciences ?
Il convient de l'enseigner à ceux qui peuvent et doivent en tirer profit. Cette histoire n'est au fond pas autre chose que celle de l'esprit scientifique : elle doit donc être enseignée à ceux dont on veut développer Fesprit scientifique et chez lesquels on peut espérer que l'esprit scientifique atteindra un certain développement. Il est utile que les hommes auxquels on s'adresse aient déjà des connaissances scientifiques suffisamment assises et aussi des notions d'une au moins d'entre les histoires de sciences particulières. (Il faut éviter que l'Histoire générale des Sciences puisse s'égarer au milieu des théories générales sans fondement. 11 faut la baser sur l'observation des faits.)
Cette science sera donc enseignée surtout dans l'Enseignement supérieur, et aux esprits qui, voulant faire avancer la science dans l'avenir, ont besoin de connaître comment on l'a fait avancer dans le passé. Par suite, elle pourra être présentée ou donnée comme complément à tous les enseignements — ou aux enseignements de toutes les diverses sciences — , comme couronnement de toutes les études diverses que l'esprit humain peut entreprendre.
L'Histoire générale des Sciences sera enseignée par
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COMMENT l'édifier, COMMENT l'eNSEIGNER, ETC. 1x3
ceux qui, curieux de toutes, les sciences — et aussi des arts, langues, religions, législations, etc —, pourront comprendre les faits des diverses sciences, ainsi que la marche de Tesprit humain dans les différents domaines. L'Histoire générale des Sciences (ou rétude de la marche de l'esprit humain considérée dans l'histoire) sera faite ou enseignée par ceux qui connaissent la marche de l'esprit humain dans l'étude qu'il fait des diverses questions — c'est-à-dire par ceux qui connaissent ou étudient la Méthode scientifique.
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CE QU'ELLE DOIT FAIRE (Rôle, Utilité)
L'Histoire générale des Sciei^ces est chose utile. EUle est utile an développement de la science pure ; elle est utile aussi au dévek^pement des applications qui font Thomme plus puiasattl. Elle nous permet ^e connaître et de faire, de prévoir et de préagir ou pourvoir.
L'Histoire générale des Sciences est propre à satî»^ faire la curiosité qui suit ou accon^pagne Tétonnement — étonnement dont, depuis A^ristote, on fait dériver toute la science humaine. L'histoire des faits suffit d'ordinaire à satisfaire la curiosité de la plupart des hommes.
L'Histoire générale des Sciences est utile au développement de la science. Elle nous fait con^aître les idées oubliées et, parmi elles, celles qui doivent être reprises pour que la science progresse. En nous faisant connaître les idées des autres hommes, elle provoque par réaction chez chacun de nous l'éclosion de ses idées personnelles — idées semblables à ou différentes de celles des auteurs étudiés. Elle nous montre, en particulier, comment la science s'est faite, comment l'esprit humain s'y est pris pour extraire de la nature et du chaos de sa propre conscience la vérité cachée, comment il s'y est pris pour séparer le vrai du faux, pour cultiver et développer le premier et pour éliminer le second, comment il s'y est pris
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izedbyGqOgle
CE qu'elle doit faire h5
pour découvrir les « faits », leurs « causes » ou conditions et leurs «lois».
Cette histoire de Tesprit humain partant à la recherche de la vérité, ce n'est pas autre choae que rhistoire de la Méthode scientifique. Et V histoire des méthodes ou de la Méthode scientifique est la partie la plus importante de l'Histoire généEaledefiSekaMseii: car, en nous montrant eomD^it les découvertes passées ont été faites, elle nous indique comment seront faites les^ découvertes futures, comment nous devrons nous y prendre, si nous voulons faire des découvertes.
L'Histoire des Sciences, c'est l'histoire des çérités découvertes; mais c'est aussi l'histoire des erreurs commises. Et il est, je crois, aussi utile d'étudier les erreurs commises que d'éludier les vérités découvertes. En nous montrant comment les erreurs ont été commises, quelles causes d'erreur ont entraîné les plus fermes esprits, elle nous met en garde contre ces causes d'erreur. Elle nous montre, par exemple, qu'il faut, si l'on veut ne pas s'égarer, partir de positions suffisamment définies (définitions des mots et principes), de bases suffisamment établies, qu'il faut : bien poser les questions, bien observer les faits, bien imaginer les hypothèses explicatives, bien instituer les expériences de vérification ou de contrôle, et biqn tirer les conclusions. Elle nous montre qu'il ne faut pas se laisser dominer par l'idée préconçue, ni par l'autorité des auteurs, quels qu'ils soient, ni par l'autorité des mots — qui sont parfois grands, sonores et vides — , etc.
Qu'elle soit histoire des vérités découvertes ou histoire des erreurs commises, toujours l'Histoire des Sciences nous conduit à considérer l'Esprit scientifique et la Méthode scientifique. L'Esprit scientifique ne peut être connu, si l'on ne cherche à le voir à
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l'œuvre dans l'Histoire de la science ; et l'Histoire de la science ne sert à rien d'utile, si elle ne nous conduit pas à connaître l'Esprit scientifique, en nous montrant en même temps et les œuvres qu'il a faites et le travail qui a produit les œuvres.
En nous faisant voir ce qu'est l'esprit scientifique, l'Histoire des sciences nous permet de l'obtenir. Elle permet de faire qu'on puisse dire de chacun de nous qu'il est un « esprit scientifique ».
« L'esprit scientifique — aimant passionnément la vérité, et voulant la connaître, en connaître toujours plus — sera curieux de toutes choses; il poursuivra avec ténacité la vérité, en maintenant toujours en éveil V attention qui permet de ne pas la laisser échapper, quand on passe près d'elle.
« Quand il aura trouvé la vérité, accompagnée de preuves, il lui fera jête et voudra la communiquer aux autres, afin qu'ils la connaissent, qu'ils l'aiment et lui fassent fête aussi.
« Quand la prétendue vérité se présentera sans preuve, il refusera de la reconnaître : il restera dans le doute jusqu'à ce que les preuves aient été fournies.
« Lorsque de prétendues preuves seront présentées, l'esprit scientifique, n'étant pa^ crédule, ne les croira bonnes qu'après les avoir critiquées avec soin, qu'après les avoir examinées librement. Il croira, non les hommes, mais les preuves : il croira les preuves, et elles seulement, et non V autorité, quelle que soit la forme sous laquelle celle-ci se présente (autorité des auteurs humains ou divins, autorité des préjugés personnels ou des idées préconçues, autorité des jugements prétendus infaillibles et du consentement universel, autorité des passions qui faussent le jugement, autorité des mots caciiant les choses, autorité de Vinjure présentée comme preuve, etc.).
« Lorsque les preuves critiquées auront été recon-
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