LES FEMMES SAVANTES
Les Femmes savantes, comédie d'un enjouement délicieux, riche en effets de toute nature, en caractères d'un dessin net, connaissent l'extraordinaire fortune de vivre, de plaire, et même d'enthousiasmer le public après deux siècles et demi, alors que, presque tout, dans la pièce, semble fait pour le rebuter. On dirait presque une gageure de Molière ; et le prodige est que, l'ayant tenue, il la gagne.
Car, outre que, fort éloignée des splendeurs de Tartuffe et du Misanthrope, sommets du génie humain, la comédie se maintient dans un genre sans âpreté, sur un ton de satire tranquille et en quelque sorte bourgeoise, nos idées sur l'éducation des femmes se sont si profondément modifiées, le vieil antagonisme des gens de lettres et des gens de cour est devenu pour nous si incompréhensible, en dehors de l'élite cultivée, que le spectateur est aujourd'hui séduit par le charme de la langue, la grâce de la plaisanterie, l'esprit qui court d'un vers à l'autre et déchaîne incessamment le rire, beaucoup plus que par le sujet en lui-même. C'est un comique aimable et sans tré-
fonds, qui ne rappelle que de très loin le grondement gigantesque de Tartuffe, du Misanthrope, de Don Juan, du Malade, du Bourgeois, etc. L'interprétation se fourvoierait donc si elle quittait la note légère et prétendait viser au pathétique : elle laissera simplement la mélancolie de Molière (qui, quoi qu'on fasse, coule toujours sous le dialogue et laisse quelque amertume après le rire, comme le fait la vie) planer sur l'œuvre par intermittences et transparaître à peine.
L'unité de temps ne peut être contestée. Le mariage d'Henriette est annoncé pour le soir même (1) ; un tel amoncellement d'événements en un jour déconcerte sans doute un peu le spectateur et le trouble dans ses habitudes de théâtre, mais le texte est formel. Quant à l'unité de lieu, elle existe, en un sens, puisqu'on est chez Chrysale. Mais unité de lieu et non de décor. A moins d'exagérer, de forcer les conventions, on ne peut situer ces cinq actes dans un local unique.
Pour une raison historique, d'abord. Les grandes scènes du troisième acte reproduisent des événements qui se sont réellement passés et la représentation doit ici, avant tout, se distinguer par de la fidélité à l'original. Chacun sait que Trissotin pst sûrement Cotin, que Vadius est très probablement Ménage quoi qu'on en ait dit, et la prin-
(1) Vers 1405 : philaminte
Dès ce soir, à monsieur, je marierai ma fille.
cesse Uranie Mme de Nemours. De plus, d'Olivet rapporte dans son Histoire de V Académie (!) que la dispute si génialement rimée par Molière eut lieu chez la Grande Mademoiselle.
C'est là un point qui, à la vérité, a été discuté : mais que l'incident se soit réellement produit ou non chez cette princesse, il importe assez peu en somme. Car le fait de la querelle n'en demeure pas moins, ainsi que l'identification des personnages ; or il est acquis que Mlle de Montpensier recevait couramment ceux-ci dans son cénacle du Luxembourg où elle se plaisait à présider les assises du Bel Esprit, continuant ainsi, ou voulant continuer, l'œuvre de sa meilleure amie la marquise de Rambouillet. Si l'on veut donc être fidèle à Molière, fidèle à l'esprit, s'entend, plus qu'à la lettre de son texte, de telles indications suffisent largement à étayer la fiction et il est logique, et même nécessaire, d'évoquer, de la manière la plus exacte, ce charmant tableau, le tableau d'une réception chez Mademoiselle au Luxembourg vers 1670-1672.
Comment se représenter son salon? La documentation fait défaut mais on y peut suppléer par analogie, grâce à ce que nous savons des mœurs d'alors, des modes qui régissaient l'habitation et principalement les installations princières : s'agissant d'un milieu littéraire encore tout plein du
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souvenir de l'incomparable Arthénice, ne serait-il pas légitime de s'inspirer, pour composer le décor, de la célèbre « chambre bleue »? Mademoiselle y avait vu régner son amie ; dans un de ses romans, la Princesse de Paphlagonie (1), elle décrit avec enchantement ce lieu de délices, à son avis du moins. A supposer donc, ce qui est fort possible, que son palais du Luxembourg n'ait jamais contenu de « chambre bleue », comme la mise en scène d'une comédie est œuvre, non pas de science, mais d'imagination, et que la stricte réalité lui sert de point de départ plus que de modèle, on est parfaitement fondé à tenter, au besoin avec quelque liberté ou fantaisie, une reconstitution, au troisième acte des Femmes suivantes, de ce sanctuaire des Lettres françaises, le plus célèbre de notre histoire littéraire.
Ainsi, apparaîtra, au centre de la comédie, attirant spécialement les regards, la « chambre bleue ». Et les conditions de la représentation s'en trouveront, par suite, transformées du tout au tout. Au reste, Philaminte, à l'acte III, scène i (2), ne s'écrie-t-elle pas :
Ah! mettons-nous ici, pour écouter à l'aise...
ce qui indique, à l'évidence, que, pour donner audience à son poète, elle a voulu choisir le plus bel appartement de la maison, celui où, sans doute.
(1) Ed. Renouard, Paris, 1805, p. 103.
devra siéger le fameux tribunal chargé d'appliquer la rigoureuse loi des « prose et vers » (1) et où se réuniront aussi les « doctes assemblées » (2). Philaminte se serait-elle exprimée ainsi si elle avait jugé la salle banale où la famille se tient quotidiennement suffisante pour savourer les vers que
Mot à mot il est besoin qu'on pèse (3)?
Cette salle banale et commune, c'est elle, au contraire, on le constate en serrant le texte de près, qui va servir de décor aux actes I et II. La conversation des deux sœurs (acte I, scène i) donne à penser qu'on se trouve dans une pièce qui sert tous les jours et à tout le monde ; on y verrait volontiers Henriette occupée à quelque ouvrage féminin ou à quelque travail de ménage, linge à serrer, argenterie à recenser, etc., et Armande installée à un bureau, absorbée dans des livres, écrivant et lisant alternativement.
Dans ces deux actes, plusieurs personnages traversent le théâtre ou feignent de le traverser, au moment de leur entrée (entrée de Bélise à l'acte I, scène iv, et à l'acte II, scène m, de Martine à
(1) Vers 923-25 : armande
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis ; Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis ; Nous chercherons partout à trouver à redire...
(2) Vers 870 : philaminte
...Qu'on peut faire comme eux de doctes assemblées...
l'acte II, scène v). Ces entrées sont d'ailleurs souvent annoncées dans le dialogue (entrée de Clitandre (1) à l'acte I) et le langage d'Ariste à la scène première du deuxième acte nous indique que la principale porte d'entrée de la maison est tout à côté. On est donc dans une antichambre habitée, disposition fréquente en un temps où les pièces se commandaient généralement. Le décor devra être planté de telle sorte qu'on puisse apercevoir, dans le fond, l'issue sur la rue ou sur la cour (2), et même une vue de celle-ci.
Il n'y a, pour les actes IV et V, qu'un seul cadre raisonnable : le cabinet d'études des Femmes Savantes. C'est une nécessité : on la sent. Comment ! Pendant plus de mille vers, il a été question de ces personnes érudites qui scrutent les in-folio, ces livres si nombreux et envahissants que Chrysale les appelle « livres éternels » (3), de ces êtres omniscients qui observent la lune, les planètes et les étoiles (4), qui se passionnent pour
(1) Vers 119 : Henriette
Je l'aperçois qui vient...
(2) Vers 722 : trissotin
Et c'est dans votre cour que j'en viens d'accoucher.
(3) Vers 561 : chrysale
Vos livres éternels ne me contentent pas...
(4) Vers 566 : chrysale
Cette longue lunette à faire peur aux gens... Vers 592-93 :
On y sait comme vont lune, étoile polaire, Vénus, Saturne et Mars dont je n'ai point d'affaire... Vers 890 : bélise
Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune.
l'étude de la philosophie, de la politique (1), de l'histoire naturelle (2), de la physique (3), enfin qui embrassent tout le savoir humain, et il faudrait se résoudre à les entendre sans cesse « parler » de leurs connaissances sans jamais les voir dans leur laboratoire ? Autant nous montrer Faust sans ses grimoires, ses cornues et ses alambics !
Quoi de plus naturel, en outre, pour signer un contrat de mariage que de conduire un notaire dans la pièce où l'on a précisément pour habitude de se retirer pour écrire, où tout est toujours préparé à cet effet, table, papier, plumes, etc. Philaminte l'indique elle-même :
Allons, monsieur, prenez la table pour écrire (4).
Autoritaire, tyrannique même, Philaminte n'estelle pas bien aise de jouir de son triomphe dans cette partie du logis où elle se sent plus puissante encore peut-être qu'ailleurs, parce qu'elle s'y enivre d'un orgueil supérieur : elle y régente la grammaire, qui se fait obéir « des rois », le « monde savant », elle y feuillette les philosophes et les juge d'un air protecteur ; dans cette grave retraite où elle se livre à toutes ses recherches scientifiques.
(1) Vers 894 : arma>[de
Grammairei histoire, vers, morale et politique,
(2) Vers 874 : philaminte
Découvrir la nature en mille expériences.
(3) Vers 893 : armande
Nous approfondirons, ainsi que la physique...
(4) Vers 1613.
OÙ « elle se mêle d'écrire » (1) et compose les « huit chapitres du plan » de l'Académie féminine (2), l'aspect même des choses fera sourire.
Ce sera, au faîte de' la maison, quelque vague atelier plus ou moins encombré, tenant à la fois de la salle d'étude, du laboratoire, de la bibliothèque, du cabinet de physique et d'histoire naturelle, où trôneront, sur les armoires ou les consoles, près d'appareils ou de télescopes, des bustes de Socrate, Platon, Épicure, Descartes, etc..
A la scène i de l'acte IV, Philaminte et sa fille Armande sont au travail. Philaminte est à son bureau et le rapport que lui fait Armande, d'abord importun parce qu'il l'interrompt dans sa tâche, finit par retenir son attention. On pourrait encore imaginer que les deux femmes causent tout en travaillant, coupant leurs répliques de temps longs pendant lesquels elles manient des instruments ou compulsent des livres. A la scène m, Trissotin vient annoncer une nouvelle astronomique : cette nouvelle est ainsi apportée aux Femmes Savantes dans leur observatoire, près de leur « longue lunette ». Elle ne pouvait recevoir meilleur accueil. Remarquons en passant que Chrysale a parlé d'un (( grenier » (3) où se font les observations de la lune
(1) Vers 1137.
(2) Vers 846.
(3) Vers 565-566 : chrysale ^
M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans Cette longue lunette à faire peur aux gens...
et des étoiles. Pourquoi ne pas supposer que ce « grenier » est précisément l'atelier, l'antre, des trois pédantes?
Jouée dans ces trois décors, la comédie, sans se hausser, certes, aux immortelles satires des grands chefs-d'œuvre, sortira d'une sorte de sommeil : le comique en sera allégé, les archaïsmes dissipés et la note d'humanité qui, chez Molière, éclipse toujours celle de l'actualité contemporaine, ressortira avec une vigueur et un relief jusqu'ici insoupçonnés.
Mais qu'il s'agisse de Tartuffe, du Misanthrope ou des Femmes sa^^antes, l'effort de rénovation que la mise en scène exige sera impossible ou deviendra inutile s'il n'est pas secondé par un matériel de premier ordre, par une perfection d'exécution quasi absolue. On a trop oublié en matière de théâtre, depuis un siècle et surtout depuis une génération, l'importance essentielle de l'élément matériel ; l'attention a surtout été dirigée vers l'œuvre artistique, qui, en effet, y a droit avant tout autre chose, mais qui, privée de son support matériel, court les pires dangers ; le théâtre, avec une réalisation scénique imparfaite, est à peu près aussi exposé à l'oubli que le serait un auteur dont les poèmes resteraient manuscrits.
A nos côtés, en Angleterre par exemple, on paraît avoir commis l'erreur inverse et la minutie,
OU le luxe de la scène, du « staging », le perfectionnement inouï des mécanismes, tous électrifiés, a souvent nui à la valeur des pièces. Or, il ne faudrait représenter ni d'excellentes pièces selon des procédés de machinerie vieux de cinquante ou soixante ans, ni des pièces médiocres selon les dernières formules de l'industrie théâtrale. C'est un fait que nul théâtre en France n'est réellement équipé à la moderne, comme le sont ceux de Londres, de New- York ou, même, de Berlin et autres grandes villes d'Allemagne. Les entr'actes y sont sans fin, le machinisme rudimentaire et presque comique de vétusté, le maniement des décors, meubles et accessoires, tout à fait primitif. On demande aux bras ce qu'ailleurs l'électricité exécute depuis longtemps. Si l'on ajoute à cela, la Comédie-Française à peu près seule exceptée, l'exiguïté des locaux, leur effroyable saleté, la poussière, l'indiscipline, le bruit, le manque de tout confort pour les comédiens, on peut s'étonner qu'ainsi handicapé notre théâtre tienne encore un tel rang dans le monde.
Or, pour que la mise en scène des pièces de Molière conçue et ordonnée selon les principes exposés ici porte tous ses fruits, cette modernisation de notre outillage est presque indispensable : les entr'actes annoncés d'avance et avec leur durée, seront longs ou brefs non pas d'après le travail que les machinistes ont» à accomplir mais selon l'impression à produire sur le public. Le
changement de décor, — comme, dans un moteur bien réglé, l'étincelle s'allume juste au moment voulu et sans qu'on ait à s'en préoccuper, — doit se faire vite et sans bruit et il est pénible de penser que des chefs-d'œuvre aient dû souffrir de telles contingences. Éclairage, coloris, accessoires, costumes, sont également à régler de façon à procurer une illusion complète : on frémit en songeant à l'insuffisance dont nous nous contentons encore bien souvent sous ce rapport.
L'œuvre de Molière, rendue à la vie et arrachée à la froide convention du tréteau, ne reprendra réellement possession de l'âme des foules qui l'acclament déjà depuis des siècles mais ne la comprennent pas tout entière, elle et le monde qu'elle évoque, que lorsqu'elle aura été représentée comme le texte le prescrit et que tout aura été concerté, à l'aide de procédés nouveaux, et toujours perfectibles, en vue de faire vivre cette incomparable fiction, qui est toute réalité, et dont on ne devrait jamais pouvoir dire :
Et ce n'est point ainsi que parle la nature (1).
(1) Misanthrope, vers 388, acte I, se. ii.