‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 27 sur 45 · CLÉANTE. HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE · texte numérisé non relu

CLÉANTE. HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE

Cléante. — Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute je ne m'attendois pas ; et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé.

Mariane. — Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue qui m'a surprise autant que vous ; et je n'étois point préparée à une pareille aventure.

LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE » 33r{

des amoureux qui lui sont sympathiques. Les irritations contenues d'Harpagon, agité d'une sorte de délire où se rencontrent le désir, la jalousie, la crainte de déplaire, satellites de la passion dominante, le ton tour à tour lyrique, taquin, enjoué, et, dans le fond, agressif, de Cléante

Cléante. — Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir ; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c'est un mariage. Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; e^ ^ ^ vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.

Harpagon. — Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire !

Mariane. — Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.

Harpagon. — Elle a raison : à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.

animent et varient admirablement le texte. La tradition prescrit qu'au moment où Cléante enlève sa bague à Harpagon, celui-ci se défende violemment : un instant, on voit des mains entrelacées en une sorte de lutte pendant que, patiemment, les personnages attendent que cette lutte ait

Mariane. — Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir dem'expliquer ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et s'il avoit parlé d'autre façon, je l'en estimerois bien moins.

Harpagon. — C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentiments.

Cléante. — Non, mon père, je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment Madame de le croire.

Harpagon. — Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort.

Cléante. — Voulez-vous que je trahisse mon cœur?

Harpagon. — Encore? Avez-vous envie de changer de discours?

Cléante. — Hé bien! puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez. Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de .si charmant que vous ; que je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute mon ambition >, il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants...

Harpagon. — Doucement, mon fils, s'il vous plaît.

Cléante. — C'est un compliment que je fais pour vous à Madame.

Harpagon. — Mon Dieu ! j'ai une langue pourm'expliquer

pris fin. Ce jeu de scène heurte la vraisemblance : il exagère un effet juste, et gâte Timpression d'ensemble en arrêtant l'action au delà de ce que permettent les conventions. La bague devrait, pour ainsi dire, sauter d'une main à l'autre, très prestement, sans qu'Harpagon s'en avisât sur le moment. Il faudrait à Cléante l'adresse d'un voleur à la tire, rappelant, par exemple, l'agilité de

moi-même, et je n'ai pas besoin d'un procureur comme vous. Allons, donnez des sièges.

Frosine. — Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de vous entretenir.

Harpagon. — Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.

Cléante. — J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoyé quérir de votre part.

Harpagon, bas, à Valère. — Valère !

Valère, à Harpagon. — Il a perdu le sens.

Cléante. — Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.

Mariane. — C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire.

Cléante. — Avez-vous jamais vu. Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt?

Mariane. — Il est vrai qu'il brille beaucoup.

Cléante. (Il Vote du doigt de son père, et le donne à Mariane.) — Il faut que vous le voyiez de près.

Mariane. — Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.

Cléante. (Il se met au-devant de Mariane, qui le veut rendre.) — Nenni, Madame : il est en fie trop belles mains. C'est un présent que mon père vous a fait.

Mascarilie dérobant, dans r Etourdi (acte I, scène vi), sa bourse au vieil Anselme.

Ici comme là, Molière imite les Italiens, dans VAç^are les Case S^aliggiate, dans VÉtourdi Vlnaçertito. Raison de plus pour ne pas appuyer. Si Harpagon, éperdu de chagrin à l'idée de cette collation et de ce qu'elle a coûté, s'en entretient un peu longuement à voix basse avec Valère et avec tant d'émotion et d'animation qu'il n'entend pas un mot de ce qui se dit du diamant et de son éclat,

Harpagon. — Moi?

Cléante. — N'est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame le garde pour l'amour de vous?

Harpagon, à part, à son fils. — Comment?

Cléante, — Belle demande ! Il me fait signe de vous le faire accepter.

Mari ANE. — Je ne veux point...

Cléante. — Vous moquez-vous? Il n'a garde de le reprendre.

Harpagon, à part. — J'enrage.

Mariane. — Ce seroit...

Cléante, en empêchant toujours Mariane de rendre la bague. — Non, vous dis-je, c'est l'offenser.

Marianb. — De grâce...

Cléante. — Point du tout.

Harpagon, à part. — Peste soit...

Cléante, — Le voilà qui se scandalise de votre refus.

Harpagon, bas, à son fils. — Ah, traître !

Cléante. — Vous voyez qu'il se désespère.

Harpagon, bas à son fils, en le menaçant. — Bourreau que tu es !

Cléante. — Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à la garder; mais elle est obstinée.

Harpagon, bas à son fds, avec emportement. — Pendard !

Cléante peut très vivement, comme en un éclair, lui enlever la bague et la remettre à Mariane ; il 8*agit simplement de disposer adroitement les mains des deux hommes dans ce but. Le mécontentement d'Harpagon qui est intense mais n'ose trop se montrer en deviendra plus plaisant, les rires du public gagneront en spontanéité, et la fin de la scène s'en trouvera très heureusement échauffée.

Scène vin. — L'arrivée de Brindavoine sera réglée de façon à ne laisser aucun blanc après la réplique de Mariane.

Cléante. — Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle.

Harpagon, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces. — Le coquin !

Cléante. — Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne résistez point davantage.

Frosine. — Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut.

Mariane. — Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.

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