‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 43 sur 45 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, MAITRE JACQUES, LE COMMISSAIRE, SON CLERC.

Anselme. — Qu'est-ce, Seigneur Harpagon? je vous vois tout ému.

Harpagon. — Ah ! Seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire ! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur ; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille,

Valère. — Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias?

Harpagon. — Oui, ils se sont donné l'un et l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde. Seigneur Anselme, et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence.

Anselme. — Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné j mais pour vos intérêts, je suis prô^à les embrasser ainsi que les miens propres.

est achevée et cette fin, qui ne Tintéresse plus mais dont on ne peut se passer, c'est, à ses yeux, une clause de style, une corvée dont il aurait pu aussi bien charger quelque homme de théâtre à sa solde, comme Rubens faisait terminer ses tableaux par ses élèves.

Le Dorante de la Critique, un des porte-parole de Molière, reconnaît bien que rien n'est banal et

Harpagon. — Voilà Monsieur qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office. Chargez-le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.

Valère. — Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille; et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis...

Harpagon. — Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.

Valère. — Sachez que j'ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.

Anselme. — Tout beau ! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.

Valère, en mettant fièrement son chapeau. — Je ne suis point homme à rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui étoit Dom Thomas d'Alburcy.

Anselme. — Sans doute, je le sais ; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.

Harpagon. — Je ne me soucie ni de Dom Thomas ni de Dom Martin.

LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE d 377

fastidieux comme ces liquidations attendues qui n'amusent personne : « Quel dénouement trouver à ceci? dit-il (la Critique, scène vu). Car il ne saurait y avoir ni mariage, ni reconnaissance... » Ces pères, qui se retrouvent toujours à propos, avec de l'argent, un bon caractère, le désir de tout arranger, c'était la conclusion courante des pièces

Anselme. — De grâce, laissez-le parler, nous verrons ce qu'il en veut dire.

Valère. — Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.

Anselme. — Lui?

Valère. — Oui.

Anselme. — Allez ; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.

Valère. — Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture ; et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier.

Anselme. — Quoi? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d'Alburcy?

Valère. — Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.

Anselme. — L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

Valère. — Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celui qui vous parle ; apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit îlmitié pour moi ; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent

d'alors ; on dirait que l'auteur est parti, que son inspiration s'est tue, comme se tait aussi celle du musicien dans ces innombrables mesures finales où se sont longtemps complu les compositeurs.

On coupe assez fréquemment dans les répliques d'Anselme, de Valère, de Mariane, et ces coupures ne peuvent soulever de sérieuses objections. Pour

mou emploi dès que je m'en trouvai capable; que j'ai su depuis peu que mon père n'étoit point mort, comme je l'avois toujours cru ; que passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le Ciel concertée, me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés ; et que la violence de mon amour, et les sévérités de son père, me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.

Anselme. — Mais quels témoi^jnages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité?

Valère. — Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

Mariane. — Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que voua n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère.

Valère. — Vous ma sœur.?

Mariane. — Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté ; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien

chauffer un peu l'atmosphère, qui est glacée, on pourrait suggérer quelques manifestations de tendresse, des égards particuliers des jeunes gens pour Anselme. Celui-ci pourrait être accueilli comme un vieil ami qu'on voit tous les jours, comme un confident sûr. Il devrait s'asseoir confortablement, comme un familier de la maison, paraître à son aise et former un centre vers lequel les personnages

vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre pèrej Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avoit déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.

Anselme. — 0 Ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles ! Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

Valère. — Vous êtes notre père?

Mariane. — C'est vous que ma mère a tant pleuré?

Anselme. — Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portoit, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples, m'a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses.

Harpagon. — C'est là votre fils?

Anselme. — Oui.

Harpagon. — Je vous prends à paVtie, pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés.

sont attirés. Le jeu des chandelles égayé un peu le public et l'empêche d'écouter ces longs couplets dont le fond est aussi fastidieux que la forme. Il faut se garder cependant de l'exagérer, de le répéter trop souvent. Il manque d'ailleurs dans l'édition originale et n'apparaît que dans celle de 1682.

Scène vi. — Le chantage de Cléante remet tout en place. Pour lui faire abandonner Mariane, il a fallu à Harpagon ce terrible choc du vol de la cassette. Et ceci est dans l'ordre : multiforme et

Anselme. — Lui, vous avoir volé?

Harpagon. - — Lui-même.

Valère. — Qui vous dit cela?

Harpagon. — Maître Jacques.

Valère. — C'est toi qui le dis?

Maître Jacques. — Vous voyez que je ne dis rien.

Harpagon. — Oui ; voilà Monsieur le Commissaire qui a reçu sa déposition.

Valère. — Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche?

Harpagon. — Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.

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