‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 44 sur 45 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

CLÉANTE. VALÈRE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE, HARPAGON, ANSELME, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE, LE COM>ÎISSAIRE, SON CLERC.

Cléante. — Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.

Harpagon. — Oij est-il?

contradictoire, ce caractère d'homme ne présente de variétés et de changements bizarres que dans l'accessoire : sa passion maîtresse étant à peu près assouvie, il peut succomber à d'autres faiblesses, comme celle des sens. Mais qu'une catastrophe survienne, l'affectant dans le tréfonds de sa personnalité, c'est-à-dire dans son avarice, tout le reste s'évanouira. Il ne pouvait songer à la fraîche Mariane que dûment repu d'argent. Le jour où on le vole, ne fût-ce que de dix mille écus, somme considérable sans doute pour ce temps (quelque chose comme un demi-million aujourd'hui), mais

Cléante. — Ne VOUS en mettez point en peine : il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

Harpagon. — N'en a-t-on rien été?

Cléante. — Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.

Mariane, — Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m'obtenir.

Anselme. — Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée.

Harpagon. — Il faut, pour me doAier conseil, que je voie ma cassette.

qui cependant n'est qu'une petite partie de sa fortune, il oublie Mariane aussitôt : et, tenu de choisir, il choisit naturellement les bonnes espèces trébuchantes.

Les dernières paroles de l'aviare à Anselme sont généralement dites en bougonnant : intonation juste, mais insuffisante, sans « au delà ». En effet il n'y a pas que de l'humeur chez l'avare : il y a cette fausse appréciation de la situation, si fréquente chez les gens cupides, qui leur fait considérer comme toutes naturelles les demandes les plus répugnantes, et les empêche de voir la surprise ou le dégoût qu'elles provoquent. Quand Harpagon parle de l'habit, notamment, il devra s'adresser à Anselme sur le ton le plus simple, en confidence sans doute, mais ayant dans la

Cléante. — Vous la verrez saine et entière.

Harpagon. — Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.

Anselme. — Hé bien ! j'en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point.

Harpagon. — Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages?

Anselme. — Oui, je m'y oblige : êtes-vous satisfait?

Harpagon. — Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.

Anselme. — D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.

Le Commissaire. — Holà ! Messieurs, holà I tout doucement, s'il vous plaît : qui me payera mes écritures?

Harpagon. • — Nous n'avons que faire de vos écritures.

Le Commissaire. — Oui! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.

pensée : « Il va de soi, n'est-ce pas, j'ai à peine besoin de vous le dire, que vous me ferez faire un vêtement... Avec toutes mes charges, il est bien clair qu'une telle dépense excède mes moyens, etc.. ». Quant au « Et moi, voir ma chère cassette », que, le plus souvent, les interprètes lancent aux étoiles, comme le « liberté » du Misanthrope^ il gagnerait probablement à être retenu, et à sortir, sans éclat, et avec une inflexion chaude de la voix, des lèvres d'Harpagon, qui rêve amoureusement à ses louis et ses pistoles, et croit déjà les voir, les palper, entendre leur délicieux bruit de cristal et de soie.

Harpagon. — Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

Maître Jacques. — Hélas ! comment faut-il donc faire? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir.

Anselme. — Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

Harpagon. — Vous payerez donc le Commissaire?

Anselme. — Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

Harpagon. — Et moi, voir ma chère cassette.

VIIÏ

C'est dans l'esprit qui les inspire, beaucoup plus que dans leur sens propre et littéral que doivent être comprises les sommaires indications qui précèdent. Car ceux qui aiment profondément Molière et entendent en lui, comme un puissant et éternel écho, la voix grave de la France qui ne meurt pas, ceux qui y retrouvent le visage ami du passé, et y devinent aussi celui des générations qui viennent, ceux-là ne se soucient guère de l'observation plus ou moins exacte de tel ou tel détail de mise en scène. Un seul désir les anime : l'absolue sincérité de l'interprétation. Celle-ci ne vaut que si la comédie se trouve environnée d'une atmosphère telle, baignée d'une lumière si claire et naturelle, que la vie y puisse renaître et battre à coups réguliers ; que l'auteur qui sut, selon le mot si juste d'Alfred Capus (1), nous donner « la sensation directe de la vérité, la vie en mouvement et en action », soit fidèlement, intelligemment, suivi et servi. Pour que VA^are cesse d'être un simple morceau de théâtre et reprenne avec la

(1) Conférence sur Tartuffe, Odéon, 1907.

LA MISE EN SCÈNE DE a L'AVARE * 385

réalité le contact, faute duquel il tourne inévitablement à la pièce de musée, ensevelie à jamais dans le mausolée d'une vitrine, il suffît de n'en pas dissimuler l'humanité, qui apparaît à tout instant mais qu'une bouffonnerie de parti pris a fréquemment éclipsée. Chaque fois qu'en cette œuvre se manifeste l'outrance foraine et que Molière semble quitter, un instant, le monde vivant, où il est maître, pour celui de la farce, de la parade, de ses prédécesseurs latins ou italiens, qu'il ne visite guère que pour ne pas mourir de faim, l'interprétation a le devoir et le droit, non certes de modifier ou de travestir quoi que ce soit, mais simplement de laisser passer sans ajouter le moindre accent ; ainsi, par une sorte d'abstention ou d'inertie voulues, elle réduira, par le jeu, à leur minimum de portée ces écarts d'un génie toujours harcelé par le temps.

Ensemble animé, palpitant d'émotion, de passion, changeant et mouvant comme les êtres qui le composent, ce chef-d'œuvre, devenu parlant pour le spectateur, sera assimilé sans effort, — au lieu d'effleurer seulement la surface de la pensée, sans y laisser de traces, — s'il est franchement placé, par l'interprétation, dans la nature, loin de l'école, loin de l'université, loin du théâtre, si le public est, à son insu, arraché à son temps et conduit dans le milieu d'Harpagon et des siens. Cette illusion, il l'a, dans le répertoire moderne, et lorsqu'il entend Pailleron, Meilhac ou Dumas, et plus

encore Brieux, Donnay, de Fiers ou Bernstein, il assiste à l'action, pour ainsi dire, du dedans. Il y pénètre tout de suite, et, invisible, il erre autour des personnages quand ils sont en scène et plus encore quand ils l'ont quittée. Il connaît leurs habitudes, il pense à leur place, il les aime ou les hait autant pour les sentiments qu'il leur prête, avec une absolue certitude, que pour ceux qu'ils expriment. Or c'est ce résultat-là qu'il faut obtenir aussi pour interpréter justement Molière et VAçare en particulier. Tâche délicate assurément car, dans nos pièces récentes, le spectateur court vers l'acteur et vers l'auteur. Le rideau à peine levé, il est déjà familièrement à leurs côtés et il les gêne même quelquefois ; au contraire, lorsqu'on recule dans le temps, le public, jadis ignorant, aujourd'hui ignorantissime, renâcle devant un effort à produire ; au lieu de venir à l'œuvre, il reste à sa place, glacé, distant, comme un pacha qui attend qu'on l'amuse et est décidé à vendre cher ses sourires. Par une sorte de paresse d'esprit, il se dispense de toute peine, et d'autant plus aisément que les interprètes se dispensent souvent aussi de l'inviter à en prendre. Et la comédie classique, peu à peu, s'ankylose, s'affaiblit et se dégrade.

Molière n'a que faire du concours de ceux qui lui apportent seulement l'ingéniosité du métier, ou, même, les habiletés raffinées du talent ; il demande certes les deux, mais dans des âmes

vivantes, qui veuillent vivre ses œuvres plus que les jouer, qui sachent se donner à elles, comme elles se donnent, ou même mieux qu'elles ne se donnent, à la pièce du jour, quand elle va passer devant « la salle de la générale ». Alors, si l'illusion a été parfaite, l'auditoire, pourvu qu'il en ait le loisir, l'intelligence et le goût, extraira de la pièce maint enseignement et l'avarice qui enveloppe toute cette famille comme d'un nimbe sinistre le poursuivra longtemps, lui laissant cette impression diffuse et obsédante que Shakespeare est à peu près seul avec Molière à pouvoir créer et qui ressemble au douloureux sillage de la vie.

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