I-A FEMME ET L'amOUR
— C'esl ma belle-scBur.
— Avec qui est-elle? Avec son fiance?
— Non, avec un camarade.
Cette jeune fille etait venue seule au tlieatre comnae loule ses amies. A une Iieure du matin je la rencontrai de nouveau dans la Karl-Johans-Gade. Elle rentrait seule chez elle. Le lendemain j'en dis un mot a K. H... II m'a afilrme avec assurance :
— II n'y a pas d'inconvenient h ce qu'une jolie fiile comme ma belle-sosur se promene seule dans les rues de Christiania, a une lieure du matin.
J'ai dejk recueilli de la bouche d'une demoiselle de Bergen, dont la soeur est mariee a Christiania, cette reponse surprenanle :
— Quand je viens a Christiania pour les vacances, je n'habite pas chez ma soeur. Je descends a I'hotel. On esl plus libre pour s'amuser.
Je sais bien que la loi protege ici la vertu de la femme avec une sollicitudequis'^tend jusqu'aux prostituees. A I'epoque voisine ou les filles n'etaient point afTranchies de toute surveillance policiere, il sufflsait qu'une pensionnaire de maison close, qui se trouvait dans une situation interessante, designat le pere de son enfant pour que celui-ci fut condamne a payer une pension alimentaire. L'indignite de la femme, les circonstances si particuliferes de son genre de vie n'avaient aucune influence sur I'arret.
lf*2 NOTES SUR LA NORvfcCE.
Tout pere d'un enfant nalurel doit s'cngager a subvenir k I'entretien de cet enfant jusqu'k sa quinzieme annee. Si, chemin faisant, il oublie ses promesses, J'autoriteintervient; si le pere ne pent pas payer, le prfifet le fait placer, sur la demande de la mere, dans une maison de travail, jusqu'a ce qu'il ait gagne rallocation exig6e pour I'entretien de I'enfant. Enfm un homme qui a des enfants avec trois fiJles differentes et qui ne se decide pas a en epouser line est puni par la loi. Ainsi la Norvegienne est fripJemeut defendue par son temperament, par le code et par I'education qu'elle a re^ue.
Les partisans les plus decides de I'instruction mixte m'ont repondu, quand je les interrogeais sur le danger sentimental du systeme nouvcau :
— Si nous avons une inquietude, c'est do constater I'eloignemcnt que nos jeunes gens et nos jeunes lilies temoignent les uns pour les autres k la fm de leurs etudes. Le peril est do co c6te-la plulot que du cote des inclinations irresistibles. Vous savez qu'en tout pays I'intelligence des lilies est plus tot amn(5e que celle des gargons. Elles iront moins loin qu'eux, mais elles s"eveillent plus vite h la curiosite du savoir. Leur goiit, plus tot form(5, et leur ponchant ;\ la reflexion lenr assurent, dans les ecoles primaires et secondaires, une superiorite certaine sur les gargons. Or chez nous ce n'est pas seulement
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la vanite des sexes qui est en jeu. Beaucoup de professions, qu'ailleurs on reserve aux hommes, sont ici accessibles aux fcmmes. Les gar^ons savent fort bien que ces jeunes filles seront leurs adversaires sur le terrain economique, et cette rivaiite-la met tout de suite fin aux galanteries. Notre preoccupation est done bien plutot de developper la tendresse entre nos jeunes gens et nos jeunes filles que de combattre les penchants qui se manifestent.
Ce n'est pas seulement en Norvege que les ques tions d'argent et les rivalites de vanite brouillent les amoureux. Les ecrivains qui out touche au theatre savent que I'amour entre comediens et comediennes est infiniment rare, a cause de la concurrence dans la faveur du public et dans la repartition des applaudissements. Le grand jeune premier et la grande jeune premiere, dont les tendresses sceniques remuent profondement la sensibilite du spectateur, sont des ennemis acharnes dans la coulisse.
Tout Paris s'est amuse, il y a quelques annees, du duel d'un chanteur et d'une chanteuse d'operette, qui, aux bras Fun de I'autre, roucoulaient les plus amoureux duos. La divette, etant fiancee, venait sur la scene avec de vraies fleurs d'oranger. Le tenor, qui ne pouvait supporter cetto odeur virginale, avail reclame des guirlandes artificielles. Sur le refus de sa partenaire, il imagina de se parfumer
194 NOTES sun LA NORVEGE.
Fhaleiue avec dos escargols a Fail ; et, entre les couplets d'idylle, pendant la ritournelle, les spectateurs de rorcliestre entendaient ce dialogue en sourdine :
— Je vais me trouver mal !
— Vous me donnez la migraine !
— Vous m'empoisonnoz !
— Vous m'assassinez.
La separation presque hostile des sexes est, en Norvege, — pays do contrastes brusques — un fait qui frappe aussi vivement que les libertes de I'rcquentation tolerees par les moeurs.
De la part des jeunes gens et des hommes il y a sans doiite une secrete jalousie contre des concurrentes que Ton a connues redoutables; mais cette inquietude n'est que la moitic de rexplication ; une cause iniportante de co divorce auquel aboutissent en Norvege les deux moities de I'humanite, c'est I'abandon de la galanterie, de ce secret espoir de plaire a toutes, de reussir aupres de quelques-unes, qui, dans les pays latins, fait tout le raftinement do la vie mondaine. En Norvege comme ailleurs, riiomme goute surtout dans la femme les delica- Icsses sentimentales ct ce je ue sais quoi qui emeut les sens. On renonce a ces deux graces naturelles. On pretend plaire par le seul attrait de la culture d'esprit. L'homme temoigne par son eloignement
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que I'iiilelliooiice masculine a pour luiplus de seduction que la cerebvalite des femmes.
Je recommande aux lecteurs frangais qui voudraient se faire une exacle idee de I'exaltation intellectuelle qui est I'etat d'esprit des jeunes fdles norvegiennes, scion la formule nouvelle, la lecture d'un petit livre, assurement incomplet, et, par endroits, un peu enfantin, mais d'une sincerite emouvante, d'une candeur oil il y a de la force dame, VEnthousiasme, par madame Marie Gjertz. Plus d'une jeune fdle norvegienne s'est miree dans CCS pages comme dans une glace a main . Elle s'est complaisamment reconnue dans cette jeune Brigitte. qui se pose en chef de parli, endivinite inaccessible a I'amour, qui a des extases, oii elle voit la JNorvego placee par elle au premier rang des nations, el qui descend de son piedestal pour aimer un liomme, parce qu'il est beau comme un heros de roman, parce qu'il a beaucoup voyage, parce qu'il parlage ses enthousiasmes. L'ironie est si inconnuc aux races du Nord quejen'aipu demeler, le livre fin i, si I'auteur avait voulu condamner le songe orgueilleux de cette jeune Norvegienne, ou si elle s'inscrivait parmi les adorateurs de I'ideale Brigitte. Du moins faut-il louer madame Gjertz d'avoir ose peindre en termes tragiques I'avortement de ce reve.
NOTES SUR LA NORVilGE.
Avec les temperaments que la realite impose aux fictions romanesques, j'ai rencontre en Norvege beaucoup de Brigittes, qui ne connaissaient point de bornes a leur pouvoir et qui faisaient de leur intelligence personnelle la regie de tout. Je ne pouvais m'empficher de plaindre les hommes qui viendraient a aimer de telles jeunes filles. Leur vie m'apparaissait d'avance sous I'aspect d'un perpetuel examen. Je prevoyais qu'on ne leur saurait aucun gre de I'etfort qu'ils auraient tenle hors de la maison pour gagner ie pain quotidien, qu'on leur interdirait au foyer cette rumination un peu prosaique, ou se laissent aller, dans leurs maisons, tant d'hommes moyens, qui croient avoir fait leurpreuve de tendresse quand ils ont peine dans la besogne de cliaque jour. J'apercevais ces futures unions sous les couleurs du menage de Georges Tesman et d'Hedda Gabler. Je pensais que la litterature etait ici la grande coupable. Je me trompais. L'instinct critique, la confiance presque illimitee dans sa puissance intellectuelle, sont devenus, chez la femme du Nord, une seconde nature. J'en ai trouve la profession de foi dans la bouche d'une vraie petite sauvage qui m'a paru, en son genre, un type aussi caracteristique de son temps et de sa race que la Brigitte de madame Gjertz ou I'Hedda d'Ibsen. J'ai rencontre mademoiselle Anna D... sur un
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bateau qui redescendait de la mer Blanche. C'estune jcune fdle de seize aus. EUe quittait pour la premiere fois Vadso, la petite station ou elle est nee, au deli du cap Nord, tout pres de la frontiere russe. Elle venait achever ses 6tudes a Bergen, pour passer des examens de telegraphiste. Elle se tenait pour une personne fort civilisee, car elle parlait bien I'anglais et jouait du piano. Elle nous donna cependant surson pays etsursa vie des details qui faisaient craindre quelle ne s'abusat. Elle dit, par exemple :
— Voici quatorze jours que je suis sur ce bateau, je ne m'ennuie pas. Un bateau, c'est presque ma maison, car, a Vadso, nous evitons autant que possible de voyager parterre. Cependant, ma mere et moi nous avons du le faire I'annee derniere. Ceia va encore a pen pres tant que dure le jour; mais quand la nuit vous surprend, il faut retourner le traineau, se coucher, a 'son abri, sur la neige et allumer une lanterne pour empecher que les loups ne viennent manger le renne. Ce n' est pas confortable.
Mademoiselle A. D... prononQa cette phrase surprenante sans un sourirc, sans une intention ironique. Elle avait d'ailleurs une crainte presque comique du vin, dont elle n'avait jamais bu, et des aliments inconnus qu'on lui presentait. Son flair devant les sauces faisait songer a la mefiance d'un jeune animal.
NOTES SIM! [..\ NORVEC.K.
Cependant cette petite primitive n'hesita pas a me donner sur toutes choses, sur le vaste monde, sur les civilisations, ses Jugements personnels. lis etaient nets et sans appel. C'est ainsi qu'elle plac-ait Londres bien au-dessus de Paris et n'eprouvait aucune curiosite pour ce qui peut se passer en France. Ensuite, les AUemands avaient ses sympathies. Je lui demandai si I'ignorance complete ou elle etait de nos moeurs et de notre litterature ne pouvait pas bien utre pour queJque chose dans son indifference. Ello repondit tranquillement :
— Si ce que vous faites interessait le reste du monde, je le saurais.
Je lui appris cependant que le goilt qu'elle avail de se costumer le soir, sur le pont, avec un capuclion et une pelerine pourpres, doubles de fourrure blanche, qui lui donnaient I'air d'un cardinal de theatre, n'etait pas, ainsi qu'elle I'imaginait, un desir charitable de « nous interesser aux modes du Vadso », mais un peche — d'ailleurs tres benin — que Ton appelait en France coquetterie.
Cette innocente rouerie aurait suffi a indiquer que mademoiselle D... venait d'un pays rocule, Les femmes et les jeunes filles de Christiania ne sont plus coquettes, du moins dans leurs accoutrements. Elles ne voient dans la parure qu'un effort humiliant trop longtemps pratique par les femmes « pour