VEnthousiasme, leltre IV
NOTKS SLR I.A NORVKGE.
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passion, une intolerance, une soif de martyr qui a tons les caracteres d'un inouvement mystique. Jamais la Morvege n'a 6t6 plus profondement abandoiinee A ses instincts mystiques qu a cette minute de i'histoire oil elle pretend s'affranchlr de lout joug religieux, de toute contrainte morale pour ecouter la seule voix de la science.
Ce n'est pas seulement ramour, qui, malgrc les facilites experimentales qu'on lui donne, est marque ici d'un caractere surprenant de religiosite, c'est la politique elle-m6me. Je me suis fait analyser par des auditeurs les impressions que leur avait causees ce discours que Bjornson prononc^a en plcin aii', devaiit rUnlversite de Christiania. lis en etalent encore vibrants et souleves. A travers leurs r6cits enthousiastes, je voyais le grand orateur debout, avec son geste de domination, sa voix qui impose une S,me k une foule. Et je sais bien pourquoi il m'est revenu le souvenir de ce tableau si connu de Tideman, Ilaugianerne, qui, a quelques pas do la, jaunit dans la retraite d'un mus6e ct montro uii jeune liomme, debout sur un escabeau, prSchanl devant des paysans fanatiques. Le guide m'apprit que ces gens-la etaient une secte de purilains redoutables. A leurs yeux clairs et llambants, je les avals pris pour des conspirateurs bien plutot que pour des devots d'eglise.
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LA VI i: MORALE. 2i3
Si ties tendances elevees de 1 ame on descend aux instincts de pure joiiissance, on constate le m^me divorce entre la loi et les mceurs. En pailant de la race et des miseres physiologiques, qui I'ont abatardie, nous avons indique que I'alcoolisme est le plus redoutable facteur de destruction. Nous avons reconnu, en citanl des statistiques inqui<^tantes, que le Norvegien avail, plus que tout autre homme de la terre, des excuses dans son ivrognerie. J'ai constate par moi-mgme que /e surmenage de la vie, les ecarts de temperature, J'insuffisance de la nourriture, imposent ici de recourir a la bouteille d'alcool quand on veut faire quelque effort intellectuel ou physique. G'est une tentation redoutable. Si le touriste, qui passe et qui s'etonne d'avoir employe deux fois plus de temps que dans son pays a rediger quelques pages de notes, pent sans inconvenient demander a I'alcooiractivite de circulation et, par suite, I'echauffement cerebral que le climat et la nourriture nc Jul tburnissent point, quelle energie I'habitant, pour qui cette souffrance d'engourdissement cerebral sera un etat quotidien. ne devra-t-il point deployer afin de garder la mesure dans le secours qu'il demande a la bouteille! Ce n'esl pas seulement le bien-etre physique et I'aisance de la pensee qu'il y puise, c'est I'expansion, une puissance de gaiete et de vie qui I'oblige k sortir de soi-mSme, qui fond la reserve oii
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les sentiments sont figes comme dans un bloc de glace. Pour le Norv6gien, renoncer ;\ I'oau-de-vie, c'est presque renoncer 4 la joie de vivre.
— Le cognac, me disait I'autre jour un brave negociant de Bergen, c'est, a la lettrc, du soleil dans un flacon.
II y a cependant des Norvegiens qui ont pris le parti de s'interdire completement cette gaietc, cette chaleur artificielle. Lo pays du monde ou I 'on boit le plus — je sais que les Norvegicns accusent les Danois de leur damer le pion — est aussi le pays du monde ou les societes de « Totale Abstinence » ont le plus promptement prospcre. Songez que cct engagement radical interdit I'usage de la biere la plus legere et gcncralcment de toute boisson fermentee. Cependant, depuis 1859, ou Irente personnes se sont reunics pour former, en Norvegc, la premiere Societe de Totale Abstinence, I'id^e a conquis tant d'adherents, qu'cn 1870, dix-huit soci6tes altcignent un nombre de deux mille membres. En 1883, le nombre des groupes est de trois cent vingt ct celui des enneniis de I'alcool de trente-cinq millc personnes ; en 1891, il n'y avail pas, en Norv6ge, moins de huit cent cinquante-trois societes formant une veritable armce de cent mille abstinents, dent quarante-trois mille femmes et quinze millc enfants. Cela c'est I'exces mystique ou I'esprit norvegien
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court d'abord, comme un navire, qui, de bout en bout, change sa direction quand le capitaine vient a crier : « Barre loute! » [/instinct pratique de Ja race s'est manifeste, au contraire, dans I'inslitution du Samlag qui vise a moderer la consommation de I'alcool.
Cette reforme est une application aux mosurs norvegiennes du systeme dit de Gothembourg, parce qu'il a ete inaugure dans cette villc suedoise en I860. M. P.-E. Caravello, consul de France en Suede, defaiit comme suit cette innovation philanthropique ^r
« Le systeme de Gothembourg ne veut pas supprimer completement I'usage des boissons spiritueuses; maisempecherlesexceslesplus deplorables. Les points distinctifs du systfeme sont :
» 1° Exclure le gain personnel el faire, du profit sur la vento, une affaire collective de socictes ou de communes en employant les benefices a des buts d'utilite publique;
» 2° Empecher les abus et les transgressions de la loi qui defend de vendre des alcools aux mineurs, ou a credit ;
1. Recueil denotes sur les institutions publiques el parliculieres de Uenfaisance a Gothembourg, par P.-E. Caravello - Chez Chaix, 1893.
NOTES SlIR LA NORViOE.
» 3" Transformer !es places de debit en bouillons bien a6res et bien eclair6s. »
Suit la liste des ceuvres philantliropiques qui ont ete soutenues de ce chef (musees, 6coles priinaires, salles d'asile, colonies dc vacances, rcpas auxenfants dans les ecoles, orphelinats, ecoles pratiques de menage, soci^tes d'amis des petits oiseaux, lutins de Noel, jardins publics et pares, habitations ouvri^res, jury de conciliation, pensions pour les ouvriers, etc.) et des alignements de chiffrcs qui font reflechir.
Malgr6 la repugnance que ies Norvegiens ont k emprunter quelque chose a leurs voisins, ils se sont a vises que le systeme de Gothembourg etait juge par ses resultats et ils Font acclimate chez eux sous le nom de « Samlag » .
La situation 6tait deplorable. Ce n'6taient point seulement les cabareliers qui debilaient le poison a pleins verres, une tolerance permetlait a quiconque tenait boutique de vendre en mSme temps de I'alcool a ses pratiques. II y avait un filt d'eau-de-vie en perpetuelle vidange chez le bonnetier, chez le quincailler. Le paysan qui venait acquerir du drap ou un outil trouvait de I'alcool k achetcr dans la meme boutique. 11 faisait joindre une bouteillo k son emplette. II buvait un peu sur place, concluait son marche ie verre en main. D'autrc part, les cabaretiers, qui payaient un imp6t calcule d'avance
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sur les benefices de la precedente anuee, craignaient toujours de se trouver en perte. lis en profitaient pour pousser leur clientele a la consommation.
On s'avisa que si les licences etaient retirees a une categoric de personnes qui avaient des interets en opposition si manifesto avec la sante publique, les moeurs d'ivrognerie ne pourraient que s'aineliorer, Les debitants, menaces, se defendirent de fagon desesperee. lis alleguaient que le privilege etait un heritage paternel ; qu'ils avaient acquis des proprietes, au moins conclu des baux : enfin qu'on devait leur donner le temps d'ecouler leur stock de marcliandises. lis demandaient cinq ans. La democrate Norvege allegua laraison d'Etat, elle accorda neuf mois a ceux qu'elle supprimait pour s'orienter vers une autre branche de commerce. Alors, dans chaque vUle, de notables commergants, des personnes honorables se reunirent en societe, achetferent les anciennes licences, garantirent a la commune et a I'Etat le payement de I'impot, s'engagerent a ne tirer qu'un benefice de cinq pour cent des fonds qu'ils engageaientdanscetteafTaire; tout le surplus des benefices (une fois les charges d'imp6t acquittees) devait — comma dans le systeme de Gothembourg — etre afifecte a des oeuvres philanthropiques. On decidait de favoriser particulierement les institutions qui sont des remedes a la maladie alcoolique, les
NOTES SLR LA NORVKGE.
h6pilaux ou I'on soigne Ics deg^n6res do I'alcool, les ecoles, les bibliotlieques, les promenades publiques, )es ojuvros de logis ouvriers, les distractions saines.
Dans ces conditions, Ic proprietaire d'actions dii Samlag, assure dans tons les cas de tirer de son argent un honnfite profit, n'a nul inlerot ;\ voir s'accroitre la consommation de I'alcool en J\orv6ge. Le prepose a la direction dcs nouveaux debits, qui est un fonctionnaire saJarie, ne protite plus de I'accroissement des affaires. L'intoret de son repos lui conseille plus tot de ne pas retenir les clients. Enfin, la liqueur vendue est bien moins frelatee qu'autrefois ; le cabaret a etc sorti de la nuit oil il se cachait et installe en pleiae lumiere, afin que le buveur ne puisse plus salisfaire sa passion a la derobec et que la population lout enlierc surveillc i'exacte observation dcs lois sur I'ivresse.
Ces mesures sont completees, d'aillcurs, par des rSglements de police. Depuis le samedi soir, cinq lieures, jusqu'au lundi huit heures du matin, on ne peut obtenir dans toute la Norvege que Ton vous vonde ou que Ton vous verse un verrod'cau-de-vie. L'exception n'existe que pour les voyageurs installes a I'iiolel qui veulent boire dans leurs chambres. Encore esl-il qu'ils doivent demander la bouteilic lout enti6re et qu'on no leur servirait point un verre d'aquavit.
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Je demande comment ces mesures de protection ont ete accueillies par le peuple. On me repond :
Avec joie. Les buveurs ont dit : « Nous serons moins voles et nous boirons du meilleur. » lis ont fait plus. Lespetites communes ontimite I'exemple des grandes villes. En masse, elles ont decide qu'elles n'accorderaient plus de licences aux cabaretiers et que la vente de I'alcool serait formellement interdite sur leur territoire.
J'ai vu moi-mSme ce systeme d'abstinence totale pratique par les charpentiers d'OErkedalsojren qui, a deux doigts du cercle polaire. s'interdisent jusqua la biere et boivent seulement du cafe et du lait.
Quandon vous initio a cette belle reforme, on demeure stupefait. On voudrait I'emporter dans ses bagages, i'imposer de force dans son propre pays. Songezdonc ! En 1876, quand la vente des spiritueux n'etait pas affermee par le Samlag, la consommation d'alcool, par tete d'habitant, etait annuellement de six litres soixante dix-sept centilitres. Eq 1879, le monopole tombe aux mains de ces societes philanthropiques; aussitot la consommation descend k trois litres deux centilitres ; elle ne sera plus que de deux litres quatre-vingt-cinq centilitres en 1887.
J etais tout a la joie que me donnaient ces chiffres quand le hasard mit dans mes mains un Rap- 2Mrt sur le systeme de Gothembourg et la vente des
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spiritueux en Norvdge, adresse a son gouvernementpar le consul general d'Angleterre, residant a Christiania'. Je vols tout de suite que cette brochure est un chef-d'oeuvre d'ironie et de malice britanniques, Le bon Anglais, qu'est M. le consul general T. Michell, ne veut pas que le buveur d'aquavit s"arroge le droit de faire de la morale au buveur de gin. II jongle mcrveilleusement avec les statistiques norv6giennes, il fait une breche dans cette belle fagade qui, si souvent ici, cache sous une couche toute fraiche de peinture la pourriture du bois. Ainsi, monsieur le consul general, ce que dans ma naivete j'ai pris pour une reforme philanthropique, un courageux effort de cette race pour laquelle Ibsen a ecrit la prophetie des Revenants, tout cela no serait qu'un faux semblant ? I'accaparement par la classe dirigeante d'un monopole qui est une poule auxcBufs d'or? Ainsi,il faudrait expliquer, non par I'intervention paternelle des Samlag, mais par la diselte et la gene publique, cette diminution dans la consommation des alcools populaires, qui correspond mathematiquement a la mevente du tabac, dont la Norvege est passionneo et dont personne ne reglemente I'usage ?
Qui veut trop prouver ne prouve rien. Les membrcs du Samlag, mis en cause, m'ont repondu :
1. Foreigji office, 1893, Misceltaneous series n« 279. Reports on subjects of general and commercial interest.
LA VIE MORALE. 2bl
~ On vous trompe quand on vous dit que la i^forme est surtout une bonne affaire pour les proprietaires du monopole . En ce pays oil le numeraire est infiniment rare, c'est un vrai sacrifice de tirer seulement de son argent un interet de cinq pour cent. La manie que tout le monde a chez nous d'habiter sa maison, la facilite avec laquelle on recourt au credit pour la batir, permettent de trouver, taut qu'on veut, des placements hypothacaires aupres desquels I'interetdu Samlag est une affaire de dupes. Le vrai vice du Samlag est ailleurs.
Je trouve un honn6te homme qui aime la verite plus que ces apparences de vertu auxquelles on lient si fort en Norvege. II me decouvre les vrais inconvenients du systeme :
— Le Samkg se trompe quand il dit qu'il ne pousse point lebuveur a la consommation. Souvent le buveur du samedi soir et du dimanche, qui se serait contente d'un seul verre de grog ou de toddy, si I'hotelier lui avail fourni les ingredients necessaires a la preparation de sa boisson favorite, abusera de la bouteillequ'onluia procuree etdont il ne pent jouir qu'en secret, Voici qui est pis. La nouvelle loi n'interdit que le debit en detail des alcools. En dehors du Samlag et de son monopole, le commerce est toujours libre de vendre des spiritueux en fut, aparlir de quarante litres. La difficulte du transport en
NOTES SUU LA NORVEOE.
bouteille sert d' excuse au fermicr pour s'approvisionner par grandes quantites. II a constatnment chez lui un baril de spiritueux en vidange. Comment s'etonner qu'il abuse de cette facilite tenlatrice? Quant aux ouvriers de campagne qui ne peuvent se procurer ce fut de quarante litres et qui n'osent s'associer avec des camarades pour en faire frauduieusement I'acquisition, s'ils ne figurent plus dans les statistiques des buveurs d'alcool, c'est qu'ils ont ete demander a un autre toxique I'excitation dont ils avaient besoin. L'usage des elliers phannaceutiques a rempiace, pour ie campagnard, la sensation stimulante de I'eau-de-vie. On boit le nouveau poison sur du Sucre, quatorze ou quinzc gouttes dans une cuiller. Pour soixante-quinze centimes, Ie fermier acliete, chez le pharmacien, une bouteille vite consommee. Et cette folie fait tache; elle envahira toute la Norvege, si, par nialheur, dans un de ces exces d'absolutisme qui gatent les plus heureuses r^formes, le Shorthing venait a interdire tout a fait la vente de I'alcool dans notre pays.
Voila la v^rite sur I'ivrognerie norvcgicnne et sur son abstinence. Que dire de sa cbastele ?
Je I'ai peinte avcc complaisance. Je ne puis dire combien j'envie les bonnctes libcrtes qu'elledonne et c'est cette loyaute des sexes, bien plus encore que I'ingeniosite du Samlag, que je voudrais fairc apprecier
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aux gens de chez nous. C'est une aventure assez commune de voir, en France, un homme et une femme se rencontrer dans la vie, quand des mariages ou ils sont entres sans inclination, les ont engages I'un et I'autre dans des chemins qui se fuient. J'ecarte ici toutes ces passades de desir ou la galanterie et la coquetterie s'amusent; je vais a I'amour vrai, a celui qui aurait pu etre fort comme la raort. A qui fera-t-on croire que ce sont les obstacles, les attraits du fruit defendu qui, a cette lieure, poussent cet homme et cette femme I'un vers I'autre ? Le desir s'avive de toutes les contraintes : c'est une plante de penombre ; mais I'amour ne pent acquerir toute sa force qu'a la pleine lumiere. Dix ans plus tot, si les moeurs avaient permis a cet homme d'approcher celle qui etait alors une jeune fiUe, il aurait ete conquis, comme il I'est aujourd'hui, par ce charme qui sort d'elle, cette surety du eoeur, plus conquerante que la beaute meme des visages, cette promptitude de 1' esprit, qui, sans pedanterie, fait son miel de toutes choses, tant de qualites de demi-teinte, d'harmonies discretes qui sont ici-bas la perfection et qu'on aper^oit seulement de pres. Devant les moeurs heureuses de la jeunesse norvegienne, j'ai souvent songe avec melancolie a ce couple de Latins, je me suis demande quelle vertu il faudrait amenager chez nous pour y transplanter avec succes
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2Si NOTES sun la norvege.
cette bouture de bonheur. Mais oncore est-il qu'avant de tenter un pareil effort, avaiit de demauder a notre nature passionuee una telle refornie de ses instincts, il faut etre sur de la purete, de I'integritc vigoureuse du rejet qu'on apporte. Si ce que la Norvege considere comme une vertu n'etait vraiment chez elle qu'une consequence fortuite du climat? Si celle vertu nieme n'exislaitqu'enappareuce et tout a la surface des mcEurs ? On ferait dans de bonnes intentions une mauvaise besogne. Le general Tcheng-Ki-Tong, a qui je reprochais un jour I'altachement superstitieux de ses compatriotes pour des coutumes dont le merite le plus apparent est rantiquite, me repondit par cette parole de Confucius (dans sa pensee, elle resumait toute la sagesse chinoise) : « Nous savons ce que nous savons et nous ne savons pas ce que nous ne savons pas. »
Allons done au fond des choses :
Rabelais dit, dans une formule dont j'adoucis la brutalite, que I'eveil constant du desir marque la plus grande difference entre riiomme et la bete, qui, elle, est saisonniere. Rabelais parle en observatenr d'un pays civilise, en citoyen d'une sociel6 oil I'homme ne mourait plus d'inanition. Mais replacez rStre humain dans les conditions de la vie primitive, privez-le de boire et de manger, laissez-le a
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LA VIE MORALE. gg?,
la merci de sa chasse, couchez le saiis abri sur la terre, il rentrera dans la ]oi commune.
Je copie ces notes, redigees au jour le jour, sur men carnet de voyage, pendant une travcrsee des dunes sahariennes, en pleine canicule.
17 juillel.
« Depuis bien des jours, nous n'avons pasmano-e de pain ; toutes nos conserves sont gatees. On vitde ia.t aigre et de cafe. L'eau des outres est tiede empoisonnee par I'odeur de bouc. De dix Iieures dii matin a cinq heures, pendant la sieste, nous jouissons dans la miserable petite bande d'ombre de roche d'une chaleur qui oscilje entre quarante et cinquante-deux degres.
« La-bas, a quelque distance, des Chaamba ont leurs tentes. On m'a dit que les femmes nous guettent a travers les accrocs de leur abri et qu'on pourrait facilement les apercevoir.
» Je n'ai nulle curiosite de ce cote-lk. Les trois Graces en personne m'appelleraient derriere le rocher que je ne me derangerais pas pour savoir ce qu'elles desirent, et si elles venaient me trouver la ou je suis, je croquerais a leur nez la pomme du jugement. »
Ceci est le va3u de la nature. EUe neveille dans
NOTES sun LA NOUVEGK.
les b^tes le gout de propager I'cspece qu'aux saisons oil tous les besoms normaux efant satisfaits, le gout de la reproduction, qui est un instinct de luxe, s'eveilleason tour chez rauimal bien portant; c'est aux dates de printemps el d'automne, quand les rigueurs de I'hiver et les ardeurs d'ete sont passees, quand le pre verdoie, quand la nourriture est abondante. Le reste du temps, le genie de I'especc demeure silencieux.
Point de doute que I'homme primilif, soumisaux hasards de Ja chasse et de la pature, n'ait subi les memes fatalites. Mais, dans la vie civilisee, tous ses besoins de boire, de manger, de v6tement, d'abri, etant quotidienneraent satisfaits, il ne connait plus les periodes de souffrance et d'inanition, et comme il est perpctuellement dans le bcl equilibre de santc ou la nature a youIu qu'il se trouvat pour propager I'espece, le perpetuel desir I'habite. II en va du moins de la sortc dans les pays chauds oii la nourriture abondante est k la portec de la main, dans les climats Icmperes oii le travail de I'homme a fait la vie douilletle.
Mais si de ces facilites d'existence on passe a la Norvege, pauvre, glaciale, affamce, le tableau change. Le genie do I'espece rentre dans les longues continences oii il economise des forces. Quand il vient k se manifester, il no faut pas etre surpris do
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son eclat brutal. C'est de I'effort accumule qui se depense d'un seul coup avec le caractere sauvage de tout ce qui est purement instinctif. Si I'on ajoute a cette ardeur naturelle la surexcitation monientanee de I'alcool, on a rcAplication de ces contradictions deconcertantes : un pays ou les jeunes filles peuvent coucher cote a cote avec des jeunes gens dans des parties deplaisir, sans que leur innocence soit exposee, est le pays oil un industriel vous dit comme une chose naturelle :
— Nous interdisons rigoureusement aux femmes I'entree de nos usines. II faut faire la part de la brutalite du temperament chez nos ouvriers.
C'est le pays ou une statistique officielle constate que « sur cent couples, treize ont des enfants dans les trois premiers mois du mariage, douze dans les Irois mois suivants, huit dans les deux aulres, de telle sorte que trente-trois pour cent ont des enfants dans les huit premiers mois qui suivent le manage i ». Si, d'autre part, on fait le compte des couples qui ont eu des enfants avant le mariage, on trouve que dans les campagnes, pour chaque centaine de couples de proprietaires et de personnes aisees, trente-quatre enfants sont nes, soit avant le mariage, soit dans les huit premiers mois, tandis que naguere