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Broch, Elat moral

2o8 NOTES SUR LA NOnVEGE.

encore, « pour les husmcend cl les ouvricrs, il n'y en avait pas moins de cinquanle pour cent, et dans quelquesendroitsmSme, desoixante-cinqpour cent'.s Je sais bien que cette legerete de mceurs trouve son excuse dans la naivete des usages. Les domestiques des deux sexes font souvent cliambre commune; les vacheres couchent aux etaUes; en 6te, elles reslent des mois de suite dans la solitude; les jeunes gens se reunissent le samedi soir pour faire pendant la nuit des parties amoureuses. Je ne cite done pas ces slatistiques pour en triompher, mais simplement pour remettre au point cette pretention que les Norvegiens affichenl d'avoir dompte la nature. J'ai entendu qualifier de « chienneries «, par un Norvegien qui connait toutes les nuances du fran(;ais, les episodes qui egayent les fetes de la Saint- Jean. On multiplic, pour les filles honnetes, I'avis qu'il est dangereux, ce jour-lti, de circuler dans les rues. La brute humaine est la meme en tous lieux du inonde; mais la brute scandinave traine un si dur collier de mis6res, que, le jour oil on la laclie, elle va plus loin dans I'exces.

L'institution si belle, si paternelle des Maisons de Marins est un aveu de 1 enormitc de ces debauches. J'en ai visite plusieurs au Havre, a Hon-

i. Xii-och, Elat moral.

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fleiir, a Anvers, a Copenhague. Bien que ces demeures soient ouvertes aux matelots de toiites les nations, je n'y ai jamais vu que des Anglais, des Suedois et des Norvegiens. Par ci par la, un Americain s'y risque; jamais un Fran^ais n'en franchit le seuil. Ce n'est pas que I'horame de mer de chez nous ait plus de gout que ses camarades pour la bouteille et pour la fllle. Ce n'est pas non plus qu'il ait le coeur plus egoiste et qu'il veuille depenser dans une « bordee » tout I'argent de sa paye. Nos capitaines marchands m'ont raconte cent fois comment les choses se passent. Le jour de la paye, c'est d'ordinaire la veijle du debarquement, ou au conlraire la veille du depart, le raatelot fait deux tas de I'argent qu'il regoit comme gages ou comme avances. II garde I'un pour s'amuser, il envoie I'autre au pays. C'est ce qu'on appelle la « delegue ■» . Le capitaine du batiment se charge paternellement de conserver tous ces magots.

— Point d'hommes, m'ont dit des capitaines, qui, au moment de s'embarquer, ne delegue quelque chose a quelqu'un. Si Ton n'a ni femmc, ni enfants, ni vieux, on delegue a une vieilie tante, a un ami. On regarderait de travers le camarade qui garderait tout pour soi-meme et prouverait par la qu'il n'a personne dans le coeur.

Cost qu'en pays latin I'instincl familial est tr^s fort,

NOTES sun LA NORVEGE.

si puissant qu'il met un frcin, au moins un temperament a cette fringalc de jouissance qui s'empare comma une fievre du matelot debarque. Le Scandinave ne trouve point cette mesure en soimeme. II salt qu'il ne sera pas mailre de boire et de faire la debauche jusqu'k un certain point. II y passera tout entier ou bien il s'abstiendra tout a fait.

Je conseille aux Parisiens qui n'ont pas le temps de pousser jusqu'en Norvege et qui [out de meme veulent jeter im regard sur le pays scandinave, de traverser la Seine par le bateau de Trouville, un beau dimanche d'ete; ils iront chercher dans les quartiers marins du vieux Havre le cliemin de Sailor "s Home. lis trouveront cette auberge de matelots porte a porte avec ces maisons louches o(i de jeunes Irlandaises chantent sur des tables, au milieu des buveurs, oii des inscriptions, ^clairees de nuit par des lanternes troubles, avcrtissent le matelol en bordee qu'ici des femmes lui parleront la langue de son pays. La bonne auberge est ouverte comme un refuge dans une foret pour recevoir ceux que taut d'yeux epient, que tant de mains depouillcnt. Des le seuil on exhorte les matelots a ne point gaspillcr dans le plaisir tout le produit de leurs gages. On leur offre de recevoir leur argent en depot, de I'expedier en Norvege aux adresses qu'ils donneront. On les avertit que le reglement do la maisou interdit

tout usage de spiritueux, qu'il faudra rentrer h une certaine heure, que I'onne recevra pas les gens ivres. Et ces hommes, qui viennent, souvent pendant des mois, de soufTrir des privations de la mer, acceptent cette discipline quasi monacale. lis se contenteront de cafe, de sirops. lis passeront leur dimanche k lire des journaux du pays, a jouer aux dames, parfois a danser entre eux, entre hommes, gravement, avec leurs hautes bottes, tandis qu'un compagnon chantera ou raclera Je violoa du pays. Us se connaissent incapables de mesure, et pour ne pas devenir les esclaves de leur vice, ils se mettent en tutelle, volontairement, comme ces morphinomanes qui viennent prier le medecin de les enfermer dans une maison de sante.

Souvent le Sailor's Home va au-devant de ses clients. On m'a beaucoup parle a Anvers d'un pasteur norvegien qui pratiquait cette pieuse chasse au matelot avec un zele, une ignorance du ridicule dont personne ne serait capable cliez nous. D'abord il guettait I'equipage a la descente de la passerelle. Au passage il glissait dans I'oreille des hommes :

— II y a ici de mauvaises maisons... de tres mauvaises maisons (le pauvre homme donnait les adresses!), n'y allez pas. Songez a vos ames ! Venez me trouver. Nous avons prepare une deraeure pour vous recevoir.

Dans bien des cas le matelot profitait du premier renseignement et ne se montrait pas au Sailor's Home. L'ecclesiastique ne se decouragcait pas. N'a-t-il pas ete 6crit que le bon pasteur doit laisser la tout le troupeau pour aller au secours de la brebis qui est torabee dans les opines ? Done, la nuit venue, le saint homme se coilTait d'une casquelle ciree et endossait des v^tements de matelot. II n'iinaginait point que ses lunettes, rondes comme des roues de carrosse, auraient suffi pour Je designer aux violences des patrons de bouges et de leurs acolytes. II supportait tout, injures, coups etrebuflfades. II entrail dans les pires repaires, il s'asseyait cote a cote avec les matelots et les filles. II feignait de boire avec eux; puis, quand la conversation etait liee, il cominenQail son apostolat:

— Mon frere, me reconnaissez-vous C'est moi

qui suis venu vous souhaiter la bienvenue, ce matin, au debarquement de votre navire... Je vous avals donne un bon conseil... vous ne m'avez pas ^coute... N'importe, je ne me d^courage pas... .le viens vous chercher jusqu'ici... Est-ce que vous n'allez pas me suivre ?

Souvent le matelot se r6pandait en invectives; alors les gar^ons jetaient le trouble-fete a la porte. Souvent aussi le marin etait touch(§ de honte. II se levait, il accompagnait le pasteur jusque chez lui. Ut

I'excellent homme offrait le the et, pour distraire son hote, moiitrait la lanterne magique. Apres qu'il s'etait empare de la curiosite, en faisant defiler sur I'ecran les sites pittoresques du monde, soudain il glissait dans son appareil one image inattendue. C'etait, artistement coloriee et demesurement grossie, quelqu'une de ces planches de clinique qui montrent la chair humaine ravagee par toutes les lepres de la debauche. Le matelot demeurait muet ; petit a petit au souvenir de ses orgies, la terreur lui entrait dans Tame; il ne voulait plus voir; il demandait grAce. C'etait la minute attendue. Le bon pasteur lui commandait de se mettre a genoux et il le faisait prier. Arretons-nous un instant devant ce Norvegien qui baisse la tete et qui se frappe a grands coups la poitrine. Sans doute cette heure de contrition sera courte,— une accalmieentredeux tempetes. Mais elle est admirablement sincere. Cast comme une vague de fond qui decouvre le sol du detroit, elle met a nu les abhnes du cceur. Oh ! comme il serait a souhaiter que les hommes de races differentes fussent un peu moins prompts a juger des voisins dont ils ignorent la vraie nature ! Comme la paix du monde gagnerait a cette sage reserve ! Bien des fois, dans le Nord, j'ai souffert de constater avec quelle ignorance, quelle injustice nous sommes juges. Un homme comme Bjornson, qui est venu habiter parmi nous et qui

est trop Norvegien pour ne pas connaitre jusque dans les moelles tous les vertiges de son peuple, a bien ose dire (dans une conference sur la chastete qu'il a promenee de villeen ville), « que nos auteurs frangais ont enfln decouvert le gouffre dc nos vices et que le nionde a ete empestc de ce qu'ils en retiraient ». Quand I'aveuglement — je ne veux pas supposer la mauvaise foi, ni cette faiblesse, si frequente chez les grands orateurs, de flatter les foules a la place qui provoque I'applaudissenaenl, — quand I'aveuglement est si fort chez un meneur d'hommes, comment esperer la justice desindividus quelconques qui trouvent dans le mepris du procliain un plaisir de vanite trop facile ? Comment faire comprendre a des fanfarons de vertu que nous sommes, nous autres, des fanfarons de vice ? Ayant vu vivrc la Norvege de prfcs, I'ayant profondement aimee, je voudrais plaider pour ma part, avec une conviction passionnee, contre le jugement qu'un Latin portera infailliblement devant les contradictions morales dont I'etude des moeurs scandinaves nous donne le spectacle, contre I'accusation d'hypocrisic.

— Eh quoi I diront les gens de chez nous, vous voulez nous faire croire qu'il n'est pas un hypocrite, cc Norvegien, qui, dans le memo lemps oil il vote librement pour que nul d6bit d'alcooi ne soit ouvert dans sa commune, cache sous son lit un petit fat

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d'aquavit et se grise avec ses volets fermes? Ce n'est

pas line hypocrite cette vertueuse Norvege qui per-

met a ses gar^ons de frequenter les fiUes sans aucun

controle, alors que les statistiques de naissance

affirment que la seduction est ici plus frequenle

que pent etre en aucun autre pays d'Europe ? Quand

nous autres, Latins, nous roulons au devergondage,

c'est du moins avec une franchise qui nous absout,

parce qu'elle ne cherche point a commander le

respect au reste des hommes. II n'y a pas de phari-

saisme dans notre cas. L'homme qui se debauche fait

ouvertement son clioix entre la vertu et le vice, entre

I'estime des honnetes gens et le verlige de soil

piaisir.

C'est la que git tout le proces. Le Latin est au fond persuade qu'en cedant a ses instincts, il reste « dans la bonne loi naturelle ». II est heureux dans son peche. II y jouit, il n'y sent point ce divorce profond de I'ame et du corps qui terrifie le Scandinave, parce qu'il ravale rhumanite a la brute. II reste equilibre, maitre de soi dans la voluptc comme dans le reste. II a invente, pour nommer son dereglement, un mot qui n'a d'equivalent dans aucune langue. Cela s'appelle la « fete », c'est-a-dire une rejouissance oil I'esprit a sa part comme le reste, d'oii I'intelligence exclut la cruaute. Dans I'abandon a ce piaisir, aussi intellectuel que

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266 NOTES SUR LA NORVl'jGE.

sensuel, le Latin n'a point de remords : de Ik sa franchise.

All contraire, I'homme du iNord, scrupuleux jusqu'a I'angoisse crucifiante, garde, au milieu m^me de sa debaiiche, Ic sentiment qu'il vaudrait mieux faire autrement. II sait que I'alcoolisme est unc tare de sa race ; il veut etre avec ceux qui proposent un remede a cette misere. II vote d'enthousiasme les mesures les plus absolues. Dans la pratique, il no trouve pas en soi la force necessaire pour ?outenir quotidiennement ces beaux elans, cet amour pour la sobri^te et pour la chastete, pour la probity, pour I'honneur, pour tout ce qui lui conciliera Testime des autres et de soi-memc ; il succombe en secret, avec des remords qui empoisonnent toute sa joie, et qui sont un commencement d' absolution.

A qui dirait que je fais ici la theoric, non point du scrupule, mais de cetle morale dont Port-Royal reprochait la pratique a ses adversaires, je rcpondrai par ces anecdotes qui jettent un rayon de lumiSre dans le fond de I'ame scandinave sans distinction de nationalite suedoise, danoise ou norv6gienne.

A Stockholm, un des officiers les plus distingu6s de I'armee suedoise, qui a donne sa demission pour se meltre a la tete des Salutistes, m'a conte cette histoire.

Un jour, un homme et une fenime (5taient entr6s

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dans une reunion de cantiques pour faire du tapage et pour railler. Tout d'abord ils interrompent le sermon par des quolibets, mais soudain la femme est touchee au ccEur par les paroles qu'elle entend. Elle fond en larmes. Une jeune fille salutiste vienl s'asseoir a c6t6 d'elle, la questionne affectueusement. lui demande son adresse. On la visite. Elle avoue qu'elle descend dans les rues et que I'liomme qui I'accompagne vit d'elle. Lui est un fils de bonne famille, — son pere etait docteur, — mais il est paresseux. Un jour, il a vole, on I'a chasse de sa place; il est tombe dans celte ignominie. L'un et I'autre, ils ont honte d'eux-m^mes, ils demandent qu'on les releve. L'homme est place dans une compagnie de chemin de fer, la m6me oii il avait vole, afin que le souvenir de sa faute soit un element de sa regeneration ; la femme est installee dans un ouvroir. Une ann6e passe. L'un commc I'autre, ces neophytes semblent sauves ; comme ils s'aiment toujours, on les marie, lis ont maintenant une maison, ils recommencent la vie. Un matin, Tofficier salutiste voit l'homme se precipiter dans son cabinet. 11 se jette sur une chaise, il sanglote.

— Je suis retonibe... J'ai abandonne ma femme... J'ai rebu, j'ai revole... Ma mere i'a su, elle s'est noyee... La police me cherche... Dounez-raoi de i'argent pour que je me sauve en Amerique...

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ifsmissaiei

L'offlcier repondit:

— II faut expier... Si vous voulez fuir, la porte estouvcrte. Mais si vous voulez sauver votre ame, vous irez au-devant du chfitiment. Voila un telephone. Avertissez la police que vous ne vous cachez plus et qu'elle peut venir vous chercher ici.

L'homme hesita une seconde, puis il dit :

— Je suis a bout.

Et iui-meme il avertit le posle.

L'offlcier de qui je tiens ce recit a ajout6 ;

— II a ete condamne a deux ans de prison. II a dit: « C'est juste. » Et dans tout cela sa pauvre femme est admirable. Elle repete : « Quand il aura fini sa peine, je le reprendrai. »

La premiere fois que je visitai Copenhague, B..., qui me monlrait la ville el qui connaissait ma curiosite pour les gens d'en bas, arreta brusquement ie cocher qui nous menait :

— Tournez a droite, lui dit-il. Conduisez-nous dans le quartier des matelots.

Mais, au lieu d'obeir, I'liomme se detourna sur son siege et il dit a B... d'un ton de reproche:

— Vrairaent, vous n'allez pas faire passer monsieur, qui est etranger, par cette mauvaise rue I

Je me souviens que je rapporlai ce trait de moiurs dans une chronique du Figaro. Ce fut a Copenhague une occasion de polemiques, Des jour-

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naux dissertferenl philosophiquement sur I'etonnement de ce Francais qui avait reQU d'un cocher danois une leQon de decence. A la fin de I'annee, un vaudevilliste tres spirituel fil, dans une revue, des couplets sur mon aventure. J'y suis nomme par mon nom. La chanson estdevenue si populaire que, deux ans plus tard, George Brandes I'entendit chanter par une petite fille. Elle avait appris cette ritourneJle a Fecole.

A Copenhague, j'ai eu une autre surprise, — toujours dans le quartier des matelots. On m'avait conseille de m'y rendre, apres souper, pour voir fonctionner de mes ycux la « mission de minuit ». C'est une association qui s'est formee entre gens du monde « afin de protegerle peuple contre ses vices ». Elle a pour president im homme qui porte un nom celebre en Danemark et en Europe, le comte de M... Toutes les nuits, a tour de role, ces messieurs vont monter une garde nocturne dans les pires carrefours de la viUe. Comma les patrons des etablissements suspects payent redevance pour exercer leur commerce, les missionnaires de minuit ne doiventpas arr^ter par le bras les clients qui se presentent aux portes des maisons de plaisir. Du raoins peuvent-ils opposer leur corps a la volonte du visiteur, lui barrer le chemin. Tout cela ne va pas sans bagarre.

NOTES sun LA N(IHVKi;E.

Peu de jours avant ma visile, ie comle de M... avail surpris dans la rue un ouvrier qui suivait une jeune fenime. Au detour d'une rue, ii la saisit par la taille el Tembrassse dans Ie cou. Le missionnaire accourl a la rescousse. II harangue I'ouvrier.

— Mes amis... ne continuez pas... ce que vous faites Ik est Ires mal... vous perdez vos ames...

L'ouvrier, d'abord ahuri, proteste. Des injures on passe aux coups. Lecoaite dc M... riposte. L'iiomme de police emmtnc tout le monde ci son commissariat. La, on s'explique : l'ouvrier et la jeune femme etaient maries depuis quinze jours. La mission de minuit fut condamnee a cinq couronnes d'amende.

Elle n'a pas toujours la main si mallieureuse. A force de monter la garde devant les auberges du p6che, elle a fait faire faillile a plusieurs elablissements louches. Nc croycz point qu'elle les ail ferm^s. Elle apris I'immeuble a bail, elle s'est installee dedans. Afin de mieux confondre les anciens clients que I'habitude ramene, elle a conserve 'k la maison son aspect connu ; lous les soirs, elle aliume sa lanterne trouble, elle ferme ii demi ses volets sous losquels filfre un rais dc lumiere. Le paysan en visile h la ville, Ic matelol debarqu6 du matin, se presentent h la porte hospitaliere. lis la poussenl, ils trouvent le comle de M... el ses associes assis

aiitour d'une table couverte de brochures; sur toutes les murailles, des versets de I'Ecriture, des transparents lumineux representant le Nazareen crucifix, et M. de M... dit a son visiteur abasourdi :

— Mon frere, rejouissez-vous. Vous veniez chercher le peche, vous trouvez Christ.

Tandis que Ton m'exposait le systeme et que j'ecoutais ces explications avec la politosse secretement ironique d'un Latin qui juge d'un peuple par son peuple et qui songe tout bas a la fagon dont un ouvrier frangais accueillerait cette pieuse supercherie, quelqu'un frappa a Ja porte. On lui ouvrit. C'etait un macon d'aspect miserable. II dit avec un ton de melancolie qui me resonne encore dans I'oreille :

— Je viens vous trouver, car une bonne parole, cela fait quelquefois du bien quand on a le coeur vide.

Voila la note que vous recueillez du haut en bas du monde scandinave. On m'a dit, en Norvege, que toutes les surprises qui, de temps a autre, montrcnt le vrai fond de la nature, derriere la decence offloielle des moeurs, sont le fait de personnes mystiques qui passent brusquement des paroles ediflantes au plus facheux cynisme. Dans cet ordre d'idees, on n'est point encore remis du scandale que causa dernierement le pasteur L. 0... L'opinion publique le

tenait pour un saint homme ; il avait ce don d'eloquence qui, la-bas, galvanise ies enthousiasmes. « On aurait voulu, me dit une de ses ouailles, se laisser porter sur ses bras jusqu'au ciel. » Un jour, ce mallieureux monte en chaire et, au lieu de precher, a la stupeur de toute la Norvege, 11 se confesse :

— Je Jie peux pas vivre un jour de plus sous I'oppression de mes peches...

II dit tout, tant do jeunes femraes, lant de jounes filles d6tourn6es de leurs devoirs; pis encore, I'argcut des bonnes ceuvres, Ies sommes enormes qu'il a revues, gaspillees dans le plaisir, volees ci I'eglise et aux pauvres gens. L'auditoire s'epouvante ; on se voile la face, on se detourne avec horreur. Lui s'enivre dc celte reprobation et de ces haines ; il continue a se frapper le cccur comme un homme qui se poignarde.

Ce sont ces execs de vortus et de vices qu'il faut toujours avoir sous Ies yeux quand on veut parler de la Norvege avec justice.

II semble que I'humanite soit vraiment parvenue a la fin d'un cycle et qu'au seuil de temps nouveaux, elle hesite sur la route ou elle s'engagera. La Norvege, si mystique, sibrutale, si scrupuleuse, souffre, plus cruellement que tout autre pouple, des contra- ' dictions de sa nature, du divorce entre Ies hautes

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tendances de I'ame et la fatalite des instincts. Tons ceux qui sont curieux de vie morale suivent ce debat avec un interet passionne, car ce petit peuple est decide a marcher en eclaireur sur la route inconnue.

TENDANCES

Observons les mouvuments dune bete domeslique qu'un paysan sort de I'etable pour la conduire a la pdture verte. Tout de suite, I'auimal va brouter au bout de sa corde. II lond I'herbe dans un cercle rcgulier dont le piquet de fer est Je centre. Pour etendre, aussi loin qu'il pent, son droit de pature, il incline sa tSte: il allonge sa langue. Quand il est convaincu de I'inutilite de son eflort, il revient a I'herbe qu'il a tout d'abord foulee. D'uno dent reguli6re, il la rase, aussi pres qu'un faucheur; puis, lorsque enfin la place estnette, il se couche. il ramene

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dans son palais pour une maslicalion lente, pour une digestion plus profitable, cette nourriture qu'il avait avalee avec une voracite oii Ton llairait de I'inquietude. L'herbe, cette fois, donnera tous ses sues; Fame vegetale va monter d'un degre dans I'echelle de la vie.

L'esprit humain n'a pas precede autrement que cette bete a J'altache. Impatient des liens de matiere qui I'empechaient de prendre son essor, il a tout de suite couru au bout de saliberte; tout de suite, il a atteinl Jes limites du cercJe oii I'entrave du corps le tient prisonnier. Apres cela, il a vecu de verites foulees; a cette heure, nous ne faisons que ruminer, dans de savantes et minutieuses analyses, les problemes ou la voracite des curiositcs primitives a laisse Fempreiute de sa dent.

Avant les sages de la Grece et leurs enquetes cosmogoniques, les Hebreux (pour ne parler que des aieux de pensee dont chacun connait I'histoire), avaient note, dans leurs livres sacres, le combat du bien contrele mal, des bons anges contreles demons. Deja, lis avaient symbolise la lutte eternelle des deux principes de nuit et de lumiere, qui, commencee sur le champ de bataille de I'Univers, se continue, en episodes, dans lame de tout individu conscient. D6J6l ils avaient senti que ces escarmouches eparses ont pour I'humanite un interet plus profond que I'aven-

276 NOTES SUR LA NOllVICGE.

ture totale du .Monde. Si superieurs dans la speculation, si I'ragiles dans la conduite, les Hebreux avaient figure leur tendance spirituelle dans I'lmage de cc coup de lance que I'archange Michel enfonce au Ilanc du revolte.

Platon, plus esthetique, plus indulgent envers la chair, qui a pour soi la beaute visible, ne demande pas uu si grand effort a I'esprit. v II sufflt, dit-il a son philosophe, que tu t'asses vivre dans une paix harmonieuse ces deux puissances qui te menent. Figures-toi que tu es monte sur un char, oil sont atteles deux coursiers disparates. L'un, aile et blanc, qui veut t'ernporter dans les espaces; Tautre, noir et cramponne a la terre, qui, si tu ne le domptes pas, te trainera aux abimes. Oblige ces deux bfites ennemies a supporter le meme joug; combats la fougnc de l'un par la fougue de Taulre; mels dans la main leurs deux resistances. »

La solution de Platon esl raisonnable, equilibr^e, esthetique comme loule la pensee de cette Grfece, qui T6va la parfaite harmonic du moral el du physique pour ce « heros » qu'elle voulait produire. II reslail a proposer une troisieme solution au i)robleme du dualisme : le triomphe de Satan sur Michel, du coursier noir sur le coursier blanc; il rcstait a denionlrcr la necessite do cette victoire. La philosophic moderne, inlerpretant dans un sens pessimislc des lois de vie

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ti:ndan(.;es.

nouvellement formulees par la science, a donne toute ses preferences a cette derniere hypothese. Apres les philosophes, la doctrine du desespoir a conquis les artistes, les politiciens. Toutes les questions s'etFacent devant cette hesitation primordiale. A cette heure, I'humanite civilisee se demande si elle va conserver son ideal de bonte ou s'oricnter defmitivement du cote de la violence.

Nous avons vu quelles fatalites de climat et de race disposaient le peuple norvegien a accueillir plus facilement que les races meridionales ces doctrines melancoliques. Le proverhe : « le chagrin est comme la mer, il n'a point de homes », est ici presque aussi ancien que le symhole de ce serpent k la gueule ouverte, image d'un dieu mechant, qui devore le monde. La contemplation de ces necessites sombres pesait sur des hommes conime Sigurd jusqu'a desequilibrer leur raison. A mesure que la vie interieure a grandi aux depens de I'autre, ces angoisses out augmente. Elles aboutissent aujourd'hui a ces nombreux suicides qui sont une des maladies mentales de la race. Un Scandinave se tue presque aussi facilement qu'il part en voyage. II quitte son pays pour emigrer de la nuit vers le soleil ; il sort de ce monde, pour voir si vraiment une lumiere brille derriere la porte d' ombre.

Ici, comme ailleurs, le christianisme a pour un

>JOTES SUll LA NORVEGE.

temps detourne les esprils de la contemplation du mal universel. II apportail dans le monde une idee qui manque au splendide egoisme pklonicien : la notion definie du « prochain » . En effet, pour que ce « heros » reve par la Grece comme le produit ideal de sa civilisation, put s'adonner a la parfaite culture de son corps et dc son ame, il fallait lui epargner toutes les besogncs serviles. II y en a de materielles el de morales. II y en a qui deferment le dos de I'ouvrier, dans uii mouvement quotidien el douloureux; il y en a qui ont prise sur les qualiles les plus precieuses de lame ; I'independance, la generosito. Besognes utiles tout de m^me, necessaires a I'Etat, et qui paient, par I'humble souffrancc d'une foule, la belle sante intellocluelle du heros.

Bien que nous ayons peu de renseignements sur la fa^on dont les Yikings traitaienl les prisonniers. hommes, femmes, cnfanls qu'ils ramenaienl dans leur pays, a juger sur les effrayanles cruaules par lesquellcs ils tcrroristjrent I'Europe, le sort de ces conquis fut plus affreux que celui d'un esclave grec dans la cite d'Athenes. A defaut de pilie, la raison cullivee n'inlervcnaitpas ici pour inlerdire au barbare les exc6s dc la force. Jusqu'au jour oii le chrislianisme cut non seulcment conquis les esprits, mais reforme les nid.'urs, le Scandinavc demeura toujours pret « a faire pleurer le sang » aux vaincus.

TENDANCES. 279

Aux exces de I'orgueil grec, aux ferocites de la robustesse barbare, le christianisme apportait cette regie qui atlait mettre line limite a tous les exces d'egoisme : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit a toi-meme » ; et, dans ces « autres », il enveloppait, les esclaves, les vaincus, les femmes, les enfants, les faibles, tous les humbles, tous ceux « qui portent le poids du jour ». II ne cr6ait pas dans I'etre humain ime vertu nouvelle ; mais il eveillait un instinct dormant, qui ne s'etait manifeste qu'occasionnellement, par hasard : I'instinct de solidarite dans la soufTrance. C'etait un sentiment merveilleusement social, car il donnait pour fondement aux mceurs nouvelles I'egoismo bien entendu, une habitude de Fame qui est un raisonnement et une secrete volupte. Partout, I'idee du prochain faisait faire un immense progres a la vie sociale. Elle la creait dans le Nord. Elle rassurait ces millions d'ames serviles, que la vie paienne avait broyees ; elle les tirait de cette angoisse quotidienne oil nulle vertu ne pent s'epanouir; elle les interessait a la conservation de I'ediflce social, dont jusque-la elles n'avaient jamais reve que la destruction. Pour ceux qui etaient la tete de la nation, elles les arrachait a I'isolement de Tegoisme alio de les faire vivre d'une existence plus largement humaine. Elle mon- Irait la securite non plus dans les lois feroces, dans

280 NOTES si;r la norvegk.

les supplices, mais dans des mesures de douceur, dans la volonte de travailler a Tallegement de la souffrance de tous, C'est parce que le christianisme etait merveilleusement social, qu'il a conquis le monde ; c'esl dans sa vertu sociale qu'il se retranche aujourd'hui, comme dans une acropole, pour repousser le supreme assaut.

Malheureusement, le christianisme, si intelligent des necessites sociales, n'a pas tenu, au point de vue moral, les esperances qu'il avait fait concevoir. Sa doctrine enfermait sans doute des elements caducs ; surtout les castes sacerdotalcs qui se reserverent le droit de commenter cette doctrine, se sont particulierement altachees, ainsi qu'il fallail s'y atlendre, k ce qu'il y avait dans la nouvelle formule religieuse de plus fragile, de plus accidentel et humain.

liC citoyen de la societe nouvelle qui, par le respect du prochain et de ses droits, contribue a faire regner la paix sur la lerre, ne s'eldsve pas au-dessus de I'utilite bien entendue. II n'y a rien de moral dans son action ; il ne fait qu'acc[uicscer, par un raisonnemcnt probe, a un pacte dont il a reconnu les avantages. Ou commence I'efforl moral? Le christianisme r6pond : A Famour de Dieu. « Jesus, dit I'fivangeliste, entra dans un bourg, et une femme, nommee Marthe, le regut dans sa maison. Eilc avait une steur, nommee Marie, qui, se tenJmt aux pieds de

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TENDANCES

Jesus, ecoutait sa parole. Mais Marthe etait fort occupee a preparer tout ce qu'il fallait, et, s'arretant devant Jesus, elle lui dit : « Seigneur, ne considerez-vous » point que ma sceur me laisse servir toute seule ? » Dites-lui done qu'elle m'aide. » Et le Seigneur lui repondit : « Marthe, Marthe, vous vous inquietez et » vous vous embarrassez du soin de beaucoup de » choses, cependant una seule est necessaire. Marie » a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point » otee. »

C'etait sur le balcon d'une petite maison de bois, au fond d'un fiord, tout noir de sapins, au pied d'une montagne couronnee de neiges eternelles, qu'une de ces femmes norvegiennes dont Ibsen a peint Tetat d'ame dans les Revenants, une madame Alving, me relut ce passage de I'Ecriture.

— Vous le voyez, dit-elle, la superiorite de la vie contemplative sur la vie d'action, de I'amour oisif de Dieu sur les tracas que le chretien pent se donner pour ameliorer par son effort la condition materielle du prochain, est ici clairement affirmee. Comment ne pas penser que le Christ, qui a prononce tant de paroles eternelles, fut, ce jour-la, I'homme d'un seul temps et d'un seul pays? II songea a son peuple oriental de Jerusalem, facilement rassasie, rafraichi, protege centre les rigueurs du climat par la clemence du del. 11 nous a oublies, nous autres

qui devions venir a lui des autres bouts de la lerre. Voyez ces neiges, lA-Iiaut. Dans quelques rnois elles vont redescendre, elles noieront ces sapins, le fiord gyera. Que deviendraient a cemoment-li mon mari, mes fils, nos domestiques, si je suivais ce conseil de langueur orientale; si, au lieu de veiller aux soins absorbants de ma maison, je m'oubliais a ecouter la parole ; si, quand les miens rentrent transis de la scierie, je leur repondais ; « Des v(Hements chauds no vous sont point prepares, le feu est eteint, le repas n'est point pret... Je ne puis m'inquieter de beaucoup de choses. . . une seule est n(5cessaire. »

II se peut que, pendant la barbarie du moycn age, la contemplation ait 6t6 n^cessaire pour faire contrepoids a la sensualile (^norme. Celui qui, dans la paix d'un cloitre, ecrivait le livre de YImitaiion, batissait le radeau sur lequel l'humanit(5 enlendait placer son plus precieux bagage, les bijoux spirituels qu'elle voulail sanver de la tourmente. Le d^veloppement mystique du christianisme a cette epoque eut son explication et son excuse dans la barbarie des temps. Par malheur, les hommes qui s'etaient constitu(5s gardiens de I'idde chr^tienne ne devaient jamais se d6faire des habitudes qu'ils avaient prises dans cette longue separation dn mondo. Sortis du cloitre, ils devaient glisscr a transporter dans la vie pratique eur ideal monastique.

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TENDANCES. 283

L'erreur capitale, pour le moiiie et pour le prSlre, ce n'est point le peche centre la morale, c'est le peche contre le dogma. La vie religieuse imposait de longs noviciats qui perraettaient d'eprouver les ames et la sincerite des vocations. Plus tard, I'exacte discipline de la vie claustrale diminuait la frequence du peche par la rarete des occasions. A supposer que Ton glissat a I'intemperance, cc n'etait que Thomme qui se souillait dans ces exces. Mais c'etait le pretre qui etait en cause dans les queslions de doctrine. L'epopee de la debauche monacale est un argument au service des fanatiques qui triompiient sans philosophie des fafalites de la chair. Ceux qui, dans un esprit moins prevenu, ont etudi(5 I'histoire de la vie claustrale, savent que le peche qui la revolutionna, qui mit tout a feu et a sang, ne fut ni la luxure ni la gourmandise, mais le peche d'orgueil, qui aboutit a I'heresie. La defense du dogme, de son integrite, de son orthodoxie domine hautement chez le moine les preoccupations morales. Et c'est sur les communautes qu'il faut avoir les yeux quand on parte de revolution historique de la pensee chretienne ; le pretre seculier qui disait la messe, administraitles sacrements.soulageaitles malades,pouvait bien edifier son diocese par sa sainlet6; son influence ne s'6tendait pas plus loin que sa benediction. Cette erreur fondamentale des defenseurs du chris-

NOTES SDR LA NORVECE.

tianisme (le pastour lutherien, dans son eglise scandinave, a toujours et6 bien plus pr6occup6 de defendre ses ouailles contre I'erreur calviniste ou roumaine que d'adapter la morale aux moiurs d'une soci^le nouvelle), cette erreur fondamentale des dcfenseurs du christianisme n'etait qu'a demi facheuse quand elle opposait la digue du dogme au torrent de la brutalite. Elle s'est revelee deplorable lorsque la citadelle du christianisme a etc baltuc en breclie, non plus pq,r les passions furieuses, niais par les methodes de la science moderne. Devant ces ennemis nouveaux, dont les amies avaicnt unc puissance de perforation inconnue, TEgJisc chrelienne n'a rien chang6 k sa tactique, rien modifie dans ses proc^d^s de polemique. Elle a refuse de venir engager le combat dans la plainc ouverte ou on lui proposait la bataillc. Elle a declare qu'elle restait dans sa bastide et qu'elle y attendait avec confiauce le dernier assaul. Elle se souvenait du temps oii il lui sulllsait de produire sur le rempart d'une ville un 6v6que avec des paroles d'inlerdit dans la boucbe pour qu'un barbare victorieux reculal avec son armee. Elle se rappelait que les empereurs et les rois, dont nuUe puissance humaine ne pouvait arrdter I'effort ambitienx, etaienl rentres dans les frontiores de leurs Etats par la craintc do rexcoramunication. Elle ne pouvait admettre que le dogme dont elle vivaif.

TENDANCES. 283

auquel elle avait tout sacrifie, eut perdu sa vertu sur les ames. Elle avait la foi qu'il ferait pour elle les miracles necessaires, comme au temps ou une fanfare de trompeUes faisait crouler I'enceinte d'une ville forte, ou le soleil s'arretait pour eclairer plus Iontemps la victoire du peuple de Dieu.

Dans cette certitude, au lieu de fournir des arguments moraux a ceux qui la suppliaient de les aider a sauver de I'universel naufrage I'idee du bien, I'idee de la justice, I'idee du sacrifice meritoire, elle a repondu aux attaques du rationalisme, du pessimisme, du nihilisme final ou nous aboutissons, par I'affirmation intransigeante du dogme. Elle s'est imagine qu'elle avait affaire a une heresie quand c'etait, devant elle, les fondements memes de la conscience morale qui s'ecroulaient. 11 s'agit bien de savoir a cette heure si I'orthodoxie habile le camp des remains ou celui des reformes; si tel 6vangile est inspire ou apocryphe, si un clerge a le droit d'afficher des preferences politiques. Ce qui est en question, ce n'est memo plus I'idee morale, le bien et le mal, c'est le principe de toute societe, le contrat d'utilite bien entendue qui empeche I'humanite de retomber dans la vie sauvage.

C'est le critique danois George Brandes qui a fait entrer le monde scandinave dans le mouvement de la pensee moderne. Quand il commenga d'enseigner

286 NOTES srr> la NoitvfefiE.

par la parole et par le livre les principes de la philosophie nouvelle, Ibsen ct Bjornson s'attardaienl dans le romanlismoet dans la paraphrase des Sagas. Le desarroi qui avail suivi la dcfaite du Danemark avail amene une reaction pietiste. Toutes les issues 6taient fermees k la pensee libre.

Les persecutions dont Brandos fut I'objet k cette epoque tourn^rent an friomphe de sa cause. Nous commengons seulement de connailre, en France, le role que cet ^crivain philosophe a jou6 dans revolution de la pensee scandinave ; du moins ne devonsnous pas ignorer qu'apres la guerre do 1870, co grand avocat de toutes les liberies inlellectuelles prit, dans son pays, contre I'opinion publique, la defense de la France, qui s'teroulait. II fouailia jusqu'au sang cetle hypocrisie lutherienne qui s'obstinait a voir dans I'abaissement momentane de la France un chatiment des vices latins. II accepla tous les deboires, les plus scandaleuses injustices, I'exil, plutot que do renoncer sur un seul point A la liberto de sa pensee.

Cette noblesse d'ame eut la recompense qu'elle meritait. Ce petit peuple danois qui, au lendemain de sa d6faite, avail decide d'expulser de sa langue tous les mots d'orJgine germanique, nc put supporter I'idee que Brandos, retire en Allemagne, « ne penserait plus dans la langue de son pays ». Quels que

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TENDANCES

soient ses sentiments de loyalisme pour une famille royale qui lui a fait, en Europe, une place glorieuse, il se separa netleraent de ses souverains dans cette occasion morale. Des commerQants, des negociauls, des marchands de poisson ouvrirent une souscription nationale pour que Brandes, a qui le droit d'enseigner avait ete refuse par I'Universiie, rcvint s'installer a Copenhague, at pour qu'il continuat d'ecrire en danois son histoire litteraire des Grands Courants europeens '.

Quand un homme exerce une pareille fascination sur ses compatriotes, c'est sans doute que Ton admire en lui des dons exceptionnels de pensee et de style, mais c'est aussi qu'il apporte une verite attendue. Le monde scandinave devait trouver dans la doctrine de revolution, dans la theorie de I'influence des milieux, une explication a toutes les inquietudes qui le travaillent. Plus que tout le reste, le determinisme, consequence de ces croyances scientifiques, calmait comme un baume cette plaie cuisante du scrupule qui ronge les ames du Nord comme le scrofule s'attache a la chair.

Le Norvegien reconnalten soi-meme la verite des

1. Au sujet de I'influence exercee par Brandos sur I'art et sur la pensee du Nord, voir la Liiterature scandinave, de L. Bernardini. (Plon 1894) le livre de Joeger sur Ibsen.

NOTES sun LA NORVIUIE.

lois de la selection el il ne permet pas que les autres pretendent s'en affranchir.

Vingt fois on m'a dit dans le Nord :

— Admeltons que nous soyous parliculierement desherites, que nous payions cher I'audace de nous etre Installes sur ce sol de rochers et deglaccs rnalgre Dieu. Le spectacle que nous donne, du haul de nos montagnes, le restc de I'Europe, les nouvelles du continent qui nous arrivent dans notre solitude d'hiver, ne sont pas faits pour modifier notre foi dans le dogine moderne de la lulle des especes. Ici, nous comhaltons les fatalites naturelles; mais, vous autres, vous vous detruisez entre vous. L'espece germaniquo inarche contre l'espece latiiie ; le vainqueur n'est pas celui qui a le droit, mais celui qui a la force. En dedans des frontieres, les classes sociales se dechirent. L'incendie de la Commune continue de couver sous vos institutions republicaines. Qu'il ait le vent pour lui, il se rallumcra, il consuraera tout. Vraiment, vous nous faites sourire quand vous dites que I'humanite moderne adore un autre Dieu que la force violente. C'est le seul culte qui met tout le monde d'accord, ddmocrates, rois, socialistes et empcreurs. L'Europe est divisee en deux camps et les nations couchent sur lours ligncs de bataille. A I'interieur des Etats, les querellcs de races et d'argent troublent la paix, menacent des

unites que d'immenscs massacres ont deja payees. La politique est reduite a des expedients d'occasiou ; leur opportunile varie d'annee en annee, d'heure en heure. Quand elle sera acculee aux difficultes inextricables, elle se tlrera d'atfaire par la conflagration generale. Cette tuerie retardera la bataille sociale, elle ne la supprimera pas. On le salt. Entre deux sangs, on aime mieux verser celui de I'etranger. On voudrait kisser aux generations a venir la repugnante besogne do Ja guerre civile: n'est-ce pas le theoricien de votre socialisme, M. Benoit Malon, qui dit dans son livre, le Nouveau Parti :

« On n'arrivera jamais a convaincre la bourgeoisie qu'elle doit se preter a la socialisation des capitaux. C'est la force qui decidera de cette question en derniere analyse; la force, I'accoucheuse des societes modernes, dit Marx. »

Cette force, invoquee par les hommes du Nouveau Parti comme une deesse favorable, n'a pas attendu le xix^ siecle pour aspirer au gouvernement du monde. Je relisais naguere le Prwice, de Machiavel, et je m'arretais sur ce septieme chapitre qui a pour titre: Di quelli che per scelleraiezze sono pervenuti al^jrincipato. La th^orie de I'opportunite occasionnelie de I'egorgement pour I'usurpation du pouvoir y est exposee avec un sang-froid qui est pour plaire

aux slruggleforlifeurs '. Mais il resle que Machiavel 6crivait pour Laurent le Magnifique et quelqucs dilctlanlcs de son entourage. Sous sa froidcur cynique perce un m6pris evident de la foule, chair a plaisir pour les princes. Les pretres d'Egyptc eslimaient que cerlaines verites rciigieuses ne doivent point sortirdc la caste sacerdolale. Pareillement, Machiavel jugeait in pello que les axiomes de sa politique n'elaient point do ccux que I'on doit divulguer aux foules. ]1 les cut uioins choyes s'ils lussont lonibes dans I'inlelligence publique. Au conlraire, le danger de la doctrine du struggle, c'est qu'on I'a mise a la porlee des foules. Elle ne repr6senle plus seulement I'cmploi de la violence comme un instrument nccessaire des progrfes, elle affirnie que c'est un droit, un acle moral, si Ton peut user de ces mots pour caracleriser les enlreprises d'hommes qui nient I'existence de la moralit6 et du droit. Le darwinisme politique formule, comme une verite de raison, un precede d'aclion que Ton dissimulait jadis sous des idtes de patriotisme, sous des necessitSs publiques. II est plus pernicieux que I'iiypocrisie et que le cynisme, en ce qu'il ne laisse d'espoir ni d la faiblesse, ni i I'amour.

1. Lc mot est de M. Alplionso Daudet qui IVcrivit pour la promiere fuis dans son drami', la Luile pour la Vie.

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Tel quel, ce principe de la concurrence vitale scmble si solidement assis sur les ruines des morales et des sociologies que sa legitimite n'est plus en discussion. On se preoccupe seulement de la forme qu'il donnera aux futurs groupements d'hommes.

Nous verrons tout a I'heure que si la Norvege a etc jusqu'ici indemne de I'anarchie politique — ce cauchemar qui pese sur le troupeau des civilises — elle a connu I'anarchie morale. L'une mene ^i I'autre. Et vraiment, lorsqu'une fois jes plulosophes ont proclame que la force est le commencement et la fin de tout, de quel droit interdire aux individus, decides a faction, les entreprises que la collectivite se permettait jadis au nom des idees sociales de race et de patrie? Dans cette fiction, les deux malfaiteurs qui s'associent pour etrangier une vieille femme et qui ensuite vont depenser dans un bouge I'argent qu'ils ont vole sur leur victime, n'agissent pas autrement que les soldats qui se portent sur une frontiere pour fusilier leurs voisins, et leur imposer, apres I'egorgement, une rangon de milliards.

Quelque importance que lui donne I'inquietude publique, I'anarchie n'est qu'un epouvantail auquel nulle realite immediate ne correspond. II reste encore a la collectivite assez de force morale, d'instinct de ses interet generaux pour ecraser ces rebellions et pour convaincre I'individu de son

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NOTKS SUR LA NORVEC.E.

impuissance. Le peril pour la morale n'est point de ce cole-lii, mais bien pliilot dans lo Iriomphe imminent du socialisme.

Dans sa forme militanle — Ics periodes d'ulopies sentimcntales soni, depuis longtemps traversuos — il ne s'attarde pas a demonlrcr que scs rovondicalions sont con formes a la justice : il afiirme qu'il est la majorite. II annonce qu'cn verlu du droit du plus fort, il oppressera la minorite le jour oil il aura fmi de compter ses partisans. Le socialiste est lout a fait brouille avec I'idee chretiennc du prochain. II ne vise point a etablir entre les classes dilTerenles des rapports harmonieux ; il ne veut qu'ecraser sous son nombre. II nous ramene aux conOits d"il y a vingt siecles ou uae classc ecrasait toules Ics autres classes a son profit. Mais combien sa domination dc majorite beotiennc sera-t-elle inferieure u. la tyrannic dc la cite antique ! C'clait une arislocratio qui menait les dcstinees du peuple athenien pour le profit do I'humanite. Dans la fiction du socialisme moderne, toutes les elites seront 6crasees par uue democralie qui se cantonne dans les egoi'smes de I'hcure.

— II faut rcconnaitre, me disait un homme d'fitat norvegien, que vos Chambres sont responsables des progres inquiistants du socialisme. Vous pensez que les pretros auraient dit sortir du dognae

pour defendre la morale centre les llieorlciens de la force ? Vos hommes politiques n'auraient-ils pas dii s'arracher aiix polemiques locales, k leur diletlantisme, pour se mettre an courant des problemes dont les socialistes prelendent connaitre seuls la solution? II est chimerique de croire que le socialisme soit une panacee a tous les maux, dont les societes modernes souffrent ; mais il est exact qu'en France, depuis tautot cinquante ans, les socialistes ont cherehe plus obstinement que leurs conlradicleurs un remede a ces miseres.

Et on raillait I'ignorance de tant de polificiens frangais qui se declarent socialistes en politique et evolutionistes en philosophic sans expliquer comment ils concilient ces contradictions radicales. La Norvege, plus logique, mieux renseignee, a jusqu'ici victorieusement resiste a I'invasion du socialisme, parce qu'elie ne veut faire le sacrifice, ni k I'Etat, ni a persoune, de celte individualite dont la culture est le but meme de revolution.

Un Scandinave qui alongtemps servi dans la marine chinoise me rappelait a ce propos comment les Fils du Ciel ont tranche cette difficulte avec biend'autres. — Ils sont, disait-il, deflnitivement ennemis des aristocraties intellcctuelles. Lorsqu'un jeune hommc montre de I'intelligence, simplement de I'activite cerebrdle, on se hate de le soumettre a un regime

d'examens quil'occuperasaviedurant et I'empechera de troubler I'fitat. On est persuade que les progres s'accomplisscnt a leur lieure par Fclevation lente — combieii lente ! — du niveau social . Les individus qui les hateraient pour Irouver un emploi a leur genie risqueraient, par egoTsme ou impatience, dc les faire avorter. On les considere done comme un danger public. Si la Chine se decouvrait demain un Riclielieu ou un Bismarck, elle se haterait dc I'envoyer k Tecole des trente mille caracleres; elle le mettrait dans une cage (c'est ainsi que I'on en use a rendroil des candidats au litre de mandarin) sous pretexte d'isoler son travail. Elle lui prodiguerait les bourses, elle le gorgcrait d'argent, et, dans ccttc pensee que rinaction do I'individu intelligent n'est jamais payee assez chcr par I'Etat, elle lui proposerait avcc Confucius, Tideal de I'obesite, « qui dispose a I'optimisrae ». Le resullat du systSme est connu: c'est la parfaite .stabilite politique, c'cst-a,-dire I'engourdissement de loute pensee, le statu quo, I'arret dans le devcloppement d'une race, car ce n'est pas dc la majorite anonyme et mediocre, mais de la minority inlelligente que revolution se soucie; il faut porter toule noire attention sur les individus de choix qui, sans souci dc la famillc, de la patrie, ni de I'liunianite, parlent a la conqu(5le de « leur moi tout rond » .

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TENDANCES. 2D5

Ce n'est pas la premiere fois que nous voyons paraitre dans ces pages cette expression si norvegienne. Dans le desir ou j'etais d'avoir la theorie complete « du moi tout rond » et de ses droits, j'ai prie un litterateur scandinave, « qui pense et qui ecrit pour son plaisir », de me decrire cette categorie superieure du « moi ». Void ce qu'on m'a repondu :

— Vous avez tort de declarer que I'egolsme du « moi tout rond » est antisocial, immoral et le reste. Nous sommes les enfants gates de I'espece, les seuls sujets dont elle ait cure; car, c'est par nous qu'elle espere accomplir un progres. Le belier que Darwin veut sauver de la dent des loups, c'est celui dont la toison plus epaisse brave les rigueurs de riiiver. Si, pour subsister, celui-la a besoin de voler a quatre brebis leur part de prairie, qu'il la prenne, et si elles resistent, qu'il les tue de ses cornes plus robustes. La selection — c'est-a-dire le progres — se desinteresse du troupeau. L'espece vit pour produire de temps en temps ce sujet d'elite, ce chef de file auquel tout doit etre sacrifie.

» Dans I'ordrehumain, celte qualit6 exceptionnelle varie d'un chef de file a I'autre. II pourra se faire que ce soit seulement la beaute plastique, la belle proportion du corps, I'harmonie des lignes. Le devoir particulier de cet etre beau, son droit pour

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mieux dire, sera de se procurer tout ce qui peut

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porter sa qualite distinctive a son plus beau relief. « En se parant, disait votre sage Renan, uno

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femme accomplit un devoir, en un sens le premier de tous. » Et des sereines hauteurs oii I'avait cleve

sa meditation, il n'hesitait point h declarer « que la beaute vaut la « vertu ». De meme un sujct sou-

verainement intelligent aura le droit de so cantonner

dans son intelligence, do lui sacrificr les tendresses

CO —

convenues, les prejuges soi-disant respectables. Aucunc tradition de famille, aucun lien de recon-

naissance, aucun egard pour les convictions des autros, nc dcvra metlre une limite a son desir

d'analyser, de comprendre, de scruter, de jugcr, dc

percer d'outre en outre. La nature Fa arine d'un

outil perforant ; il faut qu'il I'exercc ; le cri de la

souffrance humaineneTarrotera pas plus dansl'exer-

cice de son acuile intellectuelle que le gemissemenl

du sapin sous les scies n'inquittc nos ouvriers.

Enfm, si le chef de file u'cst ni un prototype do

beaute, ni une intelligence d'exception, mais seule-

ment une force de volonte, une energie, une puissance

hCi ^

d'action accumulee, c'est perdre soii temps que de

lui apprendre ce qu'il salt en naissant : a savoir

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qu'il est au-dessus de la loi, de toules les lois,

que le monde a et6 cree pour lui servir de champ

d'exercice, qu'il est le type merveilleux de ce que

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TENDANCES

Nietzsche a appele 1' « uebermensch >■>, c'est-a-dire le heros de I'espcce, I'attendu de la selection, celui qui a le droit.

» On rit, quand onvoit do vieillcs bonnes femmes d'bistoriens demander compte a voire Napoleon du sangqu'il a fait verser. Si pour des motifs de sensibilite, cet « uebermensch » se fut arrete dans le developpement de son ambition, il n'eut pas donne a I'humanite le type ideal de I'homme d'action. La France aurait probablement vii perir une unite lentement conquise par ses rois ; elle aurait perdu le loisir de penser, de travailler pour I'humanite entiere. Qu'importent la souffrance de millions et de millions d'hommes, I'immense egorgement, I'epuisement de generations, si, de ce cimeliere, un homme se dresse, qui montre la route a Vespece, et fait, une heure, sur I'horizon, le geste des conducteurs de races. »

II reste peut-etre que beaucoup d'houmies dont le triomphe ne servira point I'espece auront une facheuse disposition a se considerer comme des « uebermensch ». Je me souviens d'avoir lu dans la Chronique des ordres dc chevalerie de Schulze, lieutenant royal prussien (Berlin, 1855), cette anecdote caracteristique. Quand I'imperatrice Eleonore ionda, en 1668, pour les grandes dames autrichiennes I'ordre de la Croix -Etoilee, elle declara dans ses

statuls que cct insigne serait accorde aux persounes qui auraicnt rec^u du ciel I'avis picux d'cn faire la demandc. Or il arriva que toutes Ics dames fureiil divinement avisees, et il y eut n6cessitc do faire iin Iri. A present que Nietzsche a fonde la cal6gorie des « uebermensch » a laquelle tant de privileges sont attaches, tout le moiide va reconnailrc en soi les signes precieux dont la selection a marque ses elus. Si les Etats veulent cviter de tomber dans I'imm^diate anarchie, il leur faudra charger Ic gendarme, au besoin Ic bourreau, de couper court aux cntrc- |)rises de cos nouvcaux prelendanls. Aussi bien n'est-ce pas rhistoire d'un de ces « uebermensch » apocryplies que Stendhal, le grand patron do tons les dilettantes, a depeiutc avec la prescience du genie dans ce Julien Sorcl du Rouge et noir, que le souvenir de Napoleon hanto depuis le berceau, qui regie sa vie de petit secretaire, pres(|ue de domestique, sur la vie du demi-dieu ; dont tout rcfTorl aboutit a la seduction d'unc jeune fdle romancsque, d'une femme mal marice ; qui assassine une de ses maitresses et qui meurt sur I'tehafaud ? N'est-ce pas rhistoire d'un « uebermensch » de rcspecc inactive, nierveillcuseraent intelligent, et tout contcraporain. que M. Maurice Barr^s nous complail nagucre dans son livre I'Ennemides Ms?

La Norvege, qui a cette probile de iairc passer

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TENDANCES

dans le domaine do la pratique toutes les verites dont son intelligence est impressionnee, a vu dernierement s'elever au-dessus du niveau de Fegalite democratique toute Mne caste de ces « moi tout ronds ». Je ne crois pas que nos psychologues et nos sociologues modernes puissent trouver un sujet de meditations plus contemporaines que I'etude de cette generation spontanee d' « uebermensch » norvegiens, dont I'histoire et les aspirations ont ete notees dans un livre qui fit du tapage en Scandinavie, la Boheme de Christiania.

Une nation democrate qui a fait son credo des idees evolutionistes, se trouve dans un singulier embarras quand il lui faut coucilier ses convictions politiques avec ses convictions scientifiques . La Norvege, qui avait aneanti son aristocratic, ne pouvait songer a la retablir, ni, d' autre part, empecher des citoyens, marques d'un don exceptioimel, de se mettre a part et au-dessus du troupeau. EUe concilia ses scrupules en traitant ses artistes, particulierement ses peintres, comme des enfants gates.

Dans le goiit passionne que la foule professe chez nous pour le comedien, cet artiste inferieur aux autres, puisqu'il ne cree rien, nous avons un avertissement de la tendance que manifestent toutes les democraties k considerer les artistes comme les heros de la selection. La foule ne peut pas penetrer le r6ve

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300 NOTES SUll LA NORVfeOE.

d'un mathematicien, d'un philosophc, voire d'un ecrivain qui pense hardimeiit. L'effort do tons ceuxla est enfoui dans les livres; il est aussi inaccessible au grand nombre que la lecture d'une partition d'opera. Au contraire, I'art du comcdien, I'a;uvrc plastique du sculpteur et du peintre apparaissent sans effort. Un coup d'ceil suffit pour en prendre connaissance. lis ont cette rcalitc sensible qui se manifesto aux foules comme I'uniquc rcalite.

Le gout de lecture, rinvcstigation du libre examen etant plus r^pandus en Norvege que chez nous, les litterateurs furent associes lA-bas au Iriomjihe dcs peintres. (II ne pouvait etre question des sculptcurs ; la sculpture est une piante de terres mcridionales et de climats moderes.) Tous ces privilegies de I'esp^co se grouperent. Us form^rent une petite societe qui entendait, sans souci des lois morales ni du scandale, vivre celtc librc vie des instincts, a laquelle les « uebermensch » ont droit. Ces jeuncs gens 6taicnt persuades d'ailleurs de I'^levation de leur mission. Je me demande si Ic mot de theocratic ne conviendrait pas micux que celui d'aristocratie aux nail's apolres qui so crurent charges d'enseigner au monde une religion nouvelle :

« Appuyer la beaulc sur la raison, remplacor les sectes religieuses par le cultc de I'art, voilik I'ffiuvre du present et de I'avenir. Le coeur bat de fierte et

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TENDANCES

d'cnthousiasme a la pensee que la premiere application de ce principo de lumiere sera faite par la Norvege. L'orgueil de ces pays qui se disent le flambeau du monde et qui n'oiit produit que revoUes, bassesses, confusions, sera ecrase sous les pieds de celui pour lequel iJs n'onl eu que moquerieet indifference. Sacliant que tous les liommes sonl freres, ce petil pays ira vers vous, il pansera vos plaies, il redressera vos erreurs, il vous conduira par la main vers ces hauteurs ou n^it la lumiere, ou la beaute, et la raison. I'esprit et la matiere s'unissent et se combinent pour produire I'harmonie. Salut au temps nouveau ! Salut au rcgne de I'art ' !

Dans I'indulgence que la democratie norvegienne temoignait alors a ses artistes, il y avait encore la satisfaction de voir en eux des revolulionnaires. Gens de lettres, ils s'affranchissaient une fois pour toutes des imitations danoises ou suedoises des Tegner ou des OEhlenschlager; peintres, ils secouaient le joug des ecoles classiques pour se faire les disciples de Bastien Lepage et du plein air frangais; enfm ils etaient les ouvriers actifs du « mouvement national. » II arriva, comme toujours, que les suiveurs compromirent les porte-bannieres. On vit se grouper autour des vrais ';. uebermensch » des gens qui cherchaient

M. Gjertz, VEnthousiasme, Lettre XHII.

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