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H0i2 NOTES SUH LA NORVEGE.

seulement uiie occasion dc roinprc avcc les vicilles traditions de respect humain et de belle tenue, un peu hypocrite, pour mcttre cyniquement en liberto leur temperament dc bombanciers. « II vaut mieux nc pas parler de cela, » est une phrase que j'ai enteudue plus de cent fois dans la bouche de mes amis norvcgicns quand ils s'etaient kisses aller a me decouvrir quelques-unes de ces tares dont souft're leur patriotisme. Je me souviens dc ce vceu respectable et jc ne reproduirai pas ici les chroniques dc la Bohemc de Christiania. Je citerai un seul fait qui donnera la note des libertes que ces jcunes afTranchis prircnl avec le commun des hommes.

Un romancier norvegien a ecrit un livre oii il racontc I'histoire que je resume :

X... (meltez ici le nora d'une pcrsonne tres connuc a Cbristiania et sur le continent, que I'aulcur nomme en toutes lettres) X... est mon meilleur ami. J'ai trouv6 une femme dans ?a maison, la sionne. Comment I'amitic que j'avais pour X... aurait-ellc pu m'empecher d'avoir de I'amour pour sa femme? Ce sont la des sentiments parfaitement ditTerenls. La femme de X... a eu de I'amour pour moi; nous nous sommes entendus ; nous nous sommes rencontres dans des rendcz-vous, ici, la, ailleurs. (Les endroits sont designes aussi clairement que les personucs). Au moment oil la femme de X... a decide de se don-

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TENDANCES

ner a moi, j'ai du lui faire deux aveux bien humiliants. Le premier, c'est que les exces de ma jeunesse me mettaient dans rimpossibilile d'allcr au bout de notre aventure ; le second, c'est que le hasard des rencontres de carrefour m'a si fort malmene, que I'obstacle que nous trouvons a nos satisfactions est peul-etre une heureuse fortune pour ma partenaire. » Et cet homme sans prejuges conclut en substance : « Voila la verite sur I'aventure d'X..., de sa femmc et de moi-meme. II n'y avait dans tout cela qu'une chose condamnable, le mensonge. II est a nii. La verite que j'ai dite nous honore tous les Irois. J'espereque X... sera de mon avis et que ce recit ne changera ricn a nos relations do bonne amitie. »

Cette fois, la Norvege se revolta; elle brula lelivre; clle expulsa 1' « uebermensch » ; elle fit la vie si dure aux « bohemiens de Christiania » qu'ils durent renoncer a se poser publiquement en chefs de file. II ne reste d'autres traces de ce mouvement que la mauvaise habitude qu'ont gardee quelques jeunes femmes artistes de boire plus que raison dans des cafes, de fumcr le cigare les jambes croisees, en signe d'independance, et d'afficher des amities masculines avec un mepris exagere du qu'en dira-t-on.

Mais dans le memo temps que la Norvege se debarrassait de ces faux poetes, elle a affirme son admiration tardive, aujourd'hui presque supersti-

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House, pour un hommc cii qui les generations nouvellcs sc plaisenl ;i sa! uer u II veritable « uebermensch » .

Ceci est la premiere vue que j'ai cue d"Henrick. Ibsen, dans le salon de lecture d'un holel,a Clu'istiania.

« Un monsieur, renvers6 dans un I'auteuil, lit mi journal allemand, grand ouvert. Je n'apercois que la semelle de ses botles ct le sommet de son cliapeau. On ni'avertit que c'esl Ibsen. J'attcndrai, pour entrer en relations avec lui, d'avoir fait porter a. son appartement de Victoria-Terrasse les lettres d'iutroduction que George Brandos m'a doniiees. »

Un homme est loujours un commentaire de son ceuvre, un ideal ou une caricature de son effort. Avant d'aborder cclui-ci, je voulais Ic voir.

Point n'est besoin que I'on vous pousse le coude dans la rue pour vous avertir quo ce monsieur qui passe est lienrick Ibsen. 11 n'y a guerc dans Cliristiania une vitrine de librairie ou le portrait du grand homme ne trone, entre les cascades et les glaciers norvegiens. Et il ressemble mervcilleusement k ses photographies. La nuance vaut qu'on la note. Le philosophe semble s'filre modele sur ces images. II leur a emprunte leur exijression immobile, leurs gestes figes. II n'y a dans cette face, encadree par la coupe de la barbe, que deux traits vraiment vivants: la bouche et les yeux.

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D'ailleurs, pour juger ce visage, il faut degager la tete de la foret de clieveux qui la coiffent comme une perruque a marteaux ; surtout 11 faut emonder cette mousse de favoris blancs qui semble quelque boa de plumes legeres. Alors le masque s'affirme. La bouche mince apparatt, sans levre superieure ; si Ton apergoit I'autre, c'est qu'une nuance de mepris la decouvre. Les rides profondes qui, de chaque cote, descendent de I'aile du nez aux commissures, aggravent ce caractere de secheresse aigue. La tete tourne volontiers sur Tepaule, comme dans le porfroit que Danois OErick a peint a Rome, en 1879.

Dans cette posture, les yeux abrites par les verres vous regardent de coin. Cela accentue I'expression de hautaine defiance qui est comme la resultante de cette physionomie. L' eclat des yeux est si vif, malgrc I'age el la fatigue gcnerale du corps, qu'on a peine a noter leur nuance indecise. La lumiere absorbe ici la couleur. La legere contraction des sourcils audessus des lunettes accroit encore I'expression de meconlentement. Elle flnit de donner a toute Fame ' du visage quelque cliose d'hostile, d'intransigeant. d'implacable. Au-dessus de cette froideur agressive, le front est beau. II bombe, comme celui de Beethoven et d'Hugo, dans la serenite des pensees libres.

Debout, Ibsen est de petite taille, un peu au-des-

SOUS de la inoyenne. Le volume considerable dc sa tete elargie par la broussaille des favoris et des chcveux, la longueur des redingotes descenducs jusqu'aux genoux et toujours hcrm6tiquement boutonnees, qu'il porte avec la cravate blanche, par gout de la dignite doctorale, le rapetissent encore. Lcs pas d'enfant qu'il fait sous ce long buste aclifevent de donner a sa demarche une surprenante raideur ; cela va jusqu'a I'ankylose d'une poupee ; mais pour peu qu'on s'approche et qu'on regarde, toute pensec caricaturale s'evanouit. On sent que cet hommo qui passe s'est redresse sous le destin : 11 ne pliera plus.

Deux fois par jour, une au moins, il sort du magnifique pate de maisons de Victoria-Tor rasse d'oii ses fenetres decouvrent le fiord, toute la rade. Une main dans le dos, I'autre appuyee sur son parapluic, luisant d'un coup do brosse soigneux, comme un astiquage militaire, la tcMe tantot baissee, tantot relev6e, tres haut, en I'air comme pour apercevoir les nuages sous les lunettes, Henrick Ibsen so dirige dc sa maison au Grand-Hotel, en ligne droite. Si des promeneurs sc trouvent sur le passage du maitrc, ils s'ecartent a la hiite. Si c'est une voiturc, un tramway qui barre la route, Ibsen n'esquisse pas un mouveraont a droite ou d gauche pour evitcr I'obstacle en deviant de son chemin. II s'arr6te et il

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attend. II a de la boue (frequente en ce pays) una inquietude d'hermine. Le souci de tenue qui, dans le portrait d'OErick, lui a fait arborer ses decorations ne i'abandonne jamais.

Toutes les fois que nous avons converse, son premier soin, apres quelques paroles courtoises, etait pour rebouriffement de ses cheveux. D'un geste, toujours le meme, il tirait de sa redingote un peigne formidable, et pan, pan, pan, pan, en quatre coups, il remettait a leur place liistorique les pointes de ses favoris, les ailes de ses cheveux. Une fois, comme il parlait du determinisme avec une singuliere elevation de pensee, je le vis s'arreter soudain, et une terrible moue de mecontontement fit avancer sa levre inferieure; il venait de s'apercevoir qu'un des boutons do sa redingote pendait au bout du fll. Si je note ces details inflniment petits, c'est qu'ils font un contraste caracteristique avec I'habitude de nos ecrivains. Leur fantaisie d' artiste les porte pour la plupart a un certain laisser-aller de tenue, qui, a I'occasion, n'exclut pas la recherche. Surtout, ils evitcnt comme un deshonneur de ressembler a un notaire endimanche, a un chef de bureau, k un magister.

L'ideal correct du dramaturge norvegien est celui de toute sa race : la bonne tenue bourgeoise, cossue dans I'epaisseur du drap, ceremonieuse dans la cravats de batiste. Ce n'est pas « cher maitre » qu'il

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veut qu'oii I'appelle, cc n'est mcJme pas « cher grand mattre », c'est « monsieur !e docteur n. II a uii litre, un diplomc, coinine il a unc cravale blanche, commc il a dcs decorations, et, alors que son genie le met liors des rangs, il se complait dans ccs conventions de garde-robe, dans ccs velilles do inandarinat. Singulier excmple, dira-t-on, dcs contradictions de I'homme ! Qui sail si ces contrastes u'ont point dans le caractere uiie utilite do contropoids. « Comme un homme ne pcut avoir qu'une hardicsse dans sa vie, disait M. Renan, j'ai 616 chaste », de meine le destin a voulu qu'Ibsen, le grand affranchi, epuisSt dans rcstioie du doclorat et des cravates de batiste sa courte provision de respect.

A Tissue de nos entretiens, j'ai dcmandc a Ibsen s'il desirait prendre connaissancc des notes oil j'avais resume nos causcrics. II a bien voulu mc dire qu'il me laissait toulo liberie : un poMo n'est pas un theoricien, il se reserve le droit d'cvolucr au gre de sa pensee; il ne veut pas qu'on I'enferme dans des contradictions. Et, en effet, quo penscr des gens qui reprocliercnt a notre Victor Hugo d'avoir varic dans ses convictions politiques, chantc successivement Louis XVII, Napoleon II et les miserables? II fiit uu temps, voisin du noire, oil les opinions politiques etaient, comme lo iiom (it la tcrre, un heritage de I'amille.

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TENDANCES

A trois gendrations de distance, il etait glorieux pour un homme de representer dans un parlement des idees que son pere et son grand-pere avaient defcndues. On estime aujourd'hui que celui a qui I'experience personnelle n'a rien appris est un dangereux fanalique. On sait gre a un liomme de bonne foi de modifier ses jugements avec les annees, on estime que celle perpetuelle « muance » est un signe de perfectibilite.

Cost que nous sommes, volontairement ou non, des disciples de la philosophie evolutioniste ; nous mettons I'amour de la verite au-dessus de I'amourpropre d'un individu, au-dessus des traditions d'une famille, au-dessus des interets d'une caste.

La cranerie avec laquelle, en plein cceur de production, Hcnrick Ibsen a change son orientation iitteraire est un bel exemple de probite philosophique. Si orgueilleux qu'ii soit de sa personnalite, il n'a jamais meconnu qu'il devait i\ un autre homme, a George Brandes, I'eveil de sa pensee aux realites scientifiques. Du jour oii il a senti un sol ferme sous ses pieds, il a marche devant soi a travels les systemes, les prejuges, la haine, les enthousiasmes, avec cette decision de direction qui, encore aujourd'hui, fait s'ecarter a sa vue les promeneurs de Karl-Johans-Gade. II sent qu'il est une force et il veut faire jusqu'au bout son metier de force, sans

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310 NOTES SlU I,A NORVEGK.

se preoccuper des reclamations et des applaudisse-

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ments qu'il soulevc.

Sa conliance dans revolution, ses convictions

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deterministes n'onl pas toujours ete aussi solides. Ouand, tout d'abord, nous entondimes prononcer

son nom par les Allemands, par las Anglais ot par quelquos cosmopolites, nous venions de lire avec

passion Ics romancicrs russes. lis nous avaient captives par I'audacc de leurs analyses psychologiqucs,

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par leur inquietude des probl6mes moraux. lis nous avaient degus au moment de conclure. Nous Ics

avions vus sombrer dans una pitie inactive, parfois sadique, voluptueuse comme la morphine el

qui ne pouvait servir de base h I'idee moderne du

devoir.

Au contraire, on nous parlait d'Ibsen comme d'uri

homme qui recherchait la verile, avec una passion ,

a laquelle aucun respect philosopliique, politique ou religieux ne mettait de bornes. 11 parlait souvenl

(le la mission de I'dcrivain, de ce devoir de franchise

qui est le lot des esprits sup6rieurs. Tout de suite

notre curiosit6 fut attiree, fixee par la lectui'c de

hCi ^

quelques traductions. Nous fimes au nouvel apotrc

tous les sacrifices qu'il demandait, pour I'amour de

en =

cette pierrc plhlosophalc que nous esp6rions trouver

dans son creuset, parmi Ics ccndres.

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