‹ Notes sur la NorvègeChapitre 34 sur 36 · I—' ^ ID · texte numérisé non relu

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— Voilk, dis-je h. Ibsen, comment vous Ctes goOtt;

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a Paris. II y a du fanatisme dans Ic culte que vos dfivots vous rcndent. Que vous y consentiez ou non, ils out fait de vous un oracle ; encore qu'ils ne so lassent pas de retourner les euigmes que vous leur proposez, ils espereat tout has que, un jour, vous vous expliquerez plus clairement. S'ils I'osaient ils vous diraient que c'est votre devoir.

Ibsen sourit :

— Personne, dit-il, n'a de mission dans ce monde et si ce ni'est une joie de voir que beaucoup do gens viennent k ma pensce, je n'ai vraiment jamais songe qu'a moi-meme. Chacun de nous est la resultante necessaire de ses heredites, du milieu ou il a vecu, de I'education qu'il a reQue, et la verite dont cet etre si individuel est capable demeure une verite toute parliculiere. Nul ne peut songer sans deraison a imposer a, son voisin une solution qui ne vaut que pour lui-meme.

Cette profession de foi deterministe ne cadre pas avec tout ce que le poete a ecrit, mais elle donne, a I'heure qu'il est, I'exact diapason de sa pensee. Certes, quand il composa les Revenants, Ibsen croyait que I'eclat de la verite est irresistible, qu'il attire les hommes comme un phare rallie les oiseaux. Mais I'aventure de cette piece, le scandale de la representation^ les polemiques, la persistance de rancunes qui, encore a I'heure oil j'ecris, rendent

'i\-l NOTES SUR LA NORVKOr..

uiie reprise des Revenants impossible sur !c theatre de Ciiristiania, tout cc concert d'injures violentes ct mesquines ecoeura le po6te. II songea que « peul-etre les homines n'aiment pas la verilc, mais sculement ses apparciiccs », ct 11 ecrivit le Canard sauvage, c'est-d-dire la satire de tout ce qu'il a rove, un eclat de rire sur lui-menie et sur son optimisme, un douloureux egorgement de ses illusions. Dans ce dranie il n'y a pas un personnage qui ne menle aux aulrcs et, qui pis est, a soi-meme. Le cyniquc lui-meme n'est pas sincere, il sc fait plus mauvais qu'il n'est. II lire de ses vices plus de fierte fanfaronne que de jouissance.

Le Canard saMua^eabrillammentreussi aupr6s du public; mais un instant il a desorientc ceux qui, comparant cette piece anx oeuvrcs precedcntes du poete, chcrchaient a en degagcr sinon un enseigncment, an moins une philosophie. lis se sont demande si, une fois de plus, ibscn ne brulait pas ce qu'il avait ador6 ; I'ironie du maitre scandinave n'a rien d'exterieur ct qui avertisse. Un moment, elle a fait si etroitement corps avec sa pens& que les disciples ont pu la confondre avec cette pens6e memo. G'est seulement des mclancoliques sommcts de Solness que Ton juge ce pass6 avec justice.

■ — Si pcu doues, disais-je a Ibsen, si peu dou6s

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que nous soyons pour dochiffrer des symbolcs, nous avons Lien senli que c'elait vous-meme ce construcleur qui eleve des tours sur les maisons qu'il edifle ; et quand notre reverie s'arrete sur des phrases com me celles que vous placcz dans la bouche de Solness : « J'ai reve de construire des demeures Claires ou les hommes seraient bien pour vivre, ou pere, mere et enfants passeraient Icur existence dans riieureuse certitude qu'il est doux d'etre sur la terre et de sappartenir les uns aux autres dans les petites choses comme dans les grandes », alors nous songeons que peut-etre vous n'avez point toujours eu le meme sourire d'ironie devant cette question : « L'horame de pensee a-t-il une mission? » Nous nous demaudons si vous aussi, jadis, vous n'avez pas reve de batir de beaux systemes ou la vie serait moins dure pour vos freres les hommes. Qui sait si la melancolie de Solness, si cette certitude determinisle ou nous vous trouvons aujourd'hui n'est pas le regret d'un ecrivain qui, sur la fin de sa carriere, regrelte devoir que I'effort d'une pensee, meme g6niale, a si peu d'action sur une generation dhommes?

Ibsen repondit:

— Rappelez-vous que Solness ne prononce pas seulement les paroles que vous avez rapportees, mais celles-ci encore : « Peut-etre que les hommes ne desirent plus qu'on leur batisse des foyers. » '

NOTES SUR r.A NOItVEGK.

Lk-dessus, il y eut un silence, puis le poete dit :

— Vraiment, jc suis heureux d'6tre si bien compris en France.

Et una seconde, il s'atlcndrit.

Je dois a cello minuled'emolion, rare chez Ibsen, las f ranches explicalions qu'il a bien voulii me donner sur le sens cache de Solncss.

C'est bien lui-merne Ic conslriicleur qui a os6 clever des lours dans les airs, a des hauteurs oCi les aulrcs archilecles n'avaienl pas monle. Mais le scepticisme est intre d.ms le cceur de cet honime que la foi avail fail si audacieux. Voici qu'il n'ose plus allacher le drapeau au fatle de ces charpentes que I'on edifie d'apres scs plans. El c'esl dans eel clal d'ame, douloureux entre lous, ou rhomme s'ecroulc par le dedans, sur soi-mSme, que Solness rcQcit la visile de Hilde.

Sous les traits d'une jeune Ps'orvegienne d qui le grand construcleur a promis, quandelle etail fillctle, de lui balir un jour un chateau en Espagne, llilde est la Jeunesse. Solness a assign^ une date d. I'exccution de ses promesses ct a ce rendez-vous-ld Hildo vienl.

— Est-il vrai, dit-elle, que tu n'oses plus mouter au faile des inaisons que tu construis?

— Non, dil Solness, maintenanl j'ai le verlige. Autrefois, les mon'umenls que j odifiais n'claienlquc

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des tours d eglise. Quand la tour etait finie, jemontais en haut, je rendais graces a Dieu. Aujourd'hul, si je m'elevais au sommet des Edifices que je balls, ce serait pour dire a Dieu : « Je me passe de toi. Tu m'as dupe. Tu iie m'as pas donne le bonlieur. Desormais, je veux vivre comme un paien.. »

Alors la Jeunesse regarde le vieux maitre dans les yeux et elle murmure, la bouche tout pres de sa bouche ;

— Ose monter encore uiie fois au sommet de la tour: dis cela a Dieu et moi je t'aimerai !

Solness a promis et il veut etre aime de la Jeunesse. II monte; mais comme laibi lui manque, lo vcrtige le prend; il lombe, il meurt aux pieds dc Hilde.

— Peu importe, dit-elle hors d'elle-meme. Peu importe. II a atteint le sommet.

Le sens de I'allegorie ainsi filtree et precisee est assez clair. Toutefois, je demandai des explications sur cette parole du Constructeur : « Je veux vivre comme un paien. » Je m 'informal si ce mot etait a cette heure la conclusion de la pensee ibsenienne, le testament de Solness a Hilde.

Je resume, avec autant de precision que je le puis, la reponse d'Ibsen et loute notre derniere causerie.

L'humanite civilisee apparait a Ibsen divisee en

deux camps: d'un cole les chr6tiens, de I'aulrc ceux qu'il appclle du vieux nom des rois de la baie: des Vikings. « Dans les Sagas, dit Solness, il est question de ces Vikings qui faisaient voile vers les pays lointains ou ils allaient pillcr, incendicr, tuer les liomuies et cnlever les femmes... C'elaiont la des gaillards a la conscience robuste ! Quand ils rentraient chez eux, ils pouvaient manger et boiro. El ils 6taicnl avec cela gais comme des enfanls. ]i\. les femmes done ! Souvenl cllcs ne voulaient plus les quitter. » Otez a ce Viking sa cotte de mailles et sa gaffe normande, il est li, vivant, debout a nos cotes. II s'appelle le strvgg leforlife u /;.

Tel quel, le poete I'admire parce que c'esl un « homme complet », un « moi tout rond », un etre qui a ose, ayant choisi la route do I'instinct, aller au bout de sou in«tinct. NuUe part Ibsen ne dit que celui-ci soit moilleur que le chreticn; mais le fond do sa pensee, c'est que le franc Viking vaut micux que le demi-chretien, qu'un Solness qui a la conscience malade, qui nc peut s'affranchir do I'idee du devoir ct qui, tout de meme, n'obeit pas aux cominandements du devoir. Get homme moyon, ceL bommc qui s'appelle foule est le pire de tons. Faux Vikings que les remords visitenl, ou chr^liens cliaii celants qui. au milieu de leur sacrifice, louclienl du c6t6 des joies de I'lnsLinct, le poete les luiil et les

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mfiprise egalement, parce que le mensonge les habite et que, si on les laisse faire, ils eterniseront les doutes ou nous nous debattons.

Quel doit etre, dans ces circonstances morales, I'acte d'un ecrivain dont une generation attend un signe ?

Ibsen est trop profondement attache a cette pensee : « II n'y a que des verites individuelies » , pour prendre un parti dans le debat. II ne salt pas si rhumanite voudra etre chrelienne ou viking; il ne salt pas si I'liumanite a inter^t k etre ceci ou cela. Mais il est sijr qu'ii est urgent d'obliger tout homme a conquerir la verite pour soi-meme. Le jour oil chacun aura fait son examen de conscience et reconnu la voie qui est la sienne, on se comptera ; il se fera une rcsultante de toutes ces forces et rhumanite civilisee qui, a cette heure, pietine sur place, se remettra en route. Qu'elle s'oriente dans le sens de I'instinct ou dans le sens du devoir, pen importe. Elle ne fera son salut que si elle a ete sincere avec soi-meme.

On voit done k quoi se borne le role dn poete.

II ne sera pas un predicateur; il sera un excitateur de cette indifference oil sont les hommes pour les pensees qui les interessent le plus. 11 ne leur apportera pas une solution generate a des problemes qui sont particuliers. II prendra grand soin, au con-

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