‹ Notes sur la NorvègeChapitre 10 sur 32 · Ilincrariuin Ricliardi, cap. sxxvii · texte numérisé non relu

Ilincrariuin Ricliardi, cap. sxxvii

marchands, si ce sont des chrétiens, nous pourrons ensuite faire la paix avec eux ; si ce sont des païens, nous partagerons leur cargaison, en réservant un cinquième pour les pauvres *. »

Le zèle pour la nouvelle foi est une occasion de traiter les infidèles avec plus de cruauté que jamais et de mettre au pillage les Etats qui s'obstinent dans le paganisme. Aux uns, on fait « pleurer le sang « ; aux autres, on inculque le christianisme à coups de hache, L'Église encourage hautement cette ardeur; elle travaille non à l'éteindre, mais à la régler et à la sanctilier. Elle préside à des Associations de Wikings, des confréries, que les chroniqueurs appellent Piraticœ sanctœ (saintes pirateries). Le Wiking ne fait que changer d'ennemis. C'est au nom du Christ que combattent les premiers chrétiens du Nord. Saint Olaf, mourant sur le champ de Stikiestad (1030), crie à ses soldats : « En avant! hommes de la Croix ! » La Baltique est sillonnée de néophytes engagés par des serments solennels à détruire les païens. Dans le trouble d'àme où l'écroulement du culte de la force, l'avènement do l'idéal de douceur plongent ces batailleurs, ils ont accueilli avec empressement la doctrine du rachat des crimes par regorgement des ennemis de la foi.

1. HianI, Expcdilionscl pèlerinages des Scandinaves en Teirc- Suinle, 1805. Inlrod.

LA RACE. lO

Le chemin des croisades va devenir pour les Scandinaves la roule la plus séduisante du salut.

Ils y avaient toujours rêvé, à ce pèlerinage d'Asie, même au temps où Odin et Thor recevaient seuls leurs hommages. Une des premières remarques qui s'imposent encore aujourd'hui à l'attention d'un observateur, c'est l'influence exercée par l'Orient sur l'art norvégien. J'ai déjà signalé la prodigieuse parente des églises de bois, et particulièrement de la Slavekirke de Forlun, avec les pagodes bouddhiques. Faut-il en conclure que les vaisseaux des Wikings avaient exploré les côtes d'Asie et l'océan Indien, comme le donnent à entendre les Sagas, ou seulement que l'on avait trouvé le modèle de ces chapelles dans des pagodes comme le temple asiatique de Yoummala, en Pcrmie, où les Finnois avaient sûrement reproduit les formes de l'architecture indo-chinoise? Sans parler de ce qu'on ne peut contrôler scientifiquement, il nous reste, dans l'industrie paysanne des tapis de Norvège, des preuves indiscutables des échanges antiques de la race Scandinave avec la Perse et l'Arabie. Un album, où ces précieux tapis ont été reproduits en couleur avec beaucoup de soin, a été publié en 1889 par les directeurs du musée industriel de Christiania. Le savant conservateur de ces richesses, M. H. Grosch, a écrit pour colle publication une étude trilingue où

l'influence de l'Orient sur l'art Scandinave est mise en relief ^ Elle éclate à la seule inspection de ces planches dont le dessin et le coloris laisseraient indécis sur la véritable origine de ces tapis, si la tradition de leur tissage ne s'était conservée si vivace dans les campagnes, qu'un artiste de goût et de savoir a pu relever l'industrie défaillante et lui donner, de nos jours, un nouvel essor.

Aussi bien, tandis que les Norvégiens s'efforçaient de copier les tapis d'Asie, ils se mettaient dans l'œil, pour toujours, les formes et surtout la palette de l'Orient. Ils lui empruntaient ce goût de la décoration en couleur, qui, pendant des siècles, devait couvrir de rouge, de bleu, de vert, de jaune, assortis avec un art tout persan, les moindres objets usuels, les colliers de chevaux, les boîtes, les rouets, les machines à calendrer, les meubles, les bahuts, les boiseries — et qui, encore aujourd'hui, en pleine décadence de l'instinct populaire, fait une curiosité d'art du plus médiocre objet de bois, bariole de tons hardis, toujours harmonieux, les façades des maisons, les cadres des fenêtres et jusqu'aux coffres de sapin qui servent de malles.

La facilité avec laquelle les Scandinaves s"im-

1. Garnie norsiic lœpper udgivnc af uiiisecls licslyrclsc lexl af II. Grosch. IJerlin, chez Asher; 1889.

LA UACE. 77

prégnèrent de culture orientale et prirent le chemin de Jérusalem s'explique suffisamment par l'atavisme.

C'était une croyance enracinée chez les peuples du Nord, bien avant leur conversion au christianisme, que les Scandinaves étaient venus d'Orient du pays des Ases, où se trouvait la cité sainte d'Asgard et où vivait encore tout un peuple frère parlant la langue norraine (Scandinave) et professant le culte d'Odin K

Quand Odiu et sa cour sombrèrent dans le crépuscule des dieux, le mystérieux Orient des Sagas se transforma avec le reste ''. On l'assimila à la Terre- Sainte. On confondit la fabuleuse cité d'Asgard avec Constantinople. Le respect que Jérusalem et les eaux mystérieuses du Jourdain inspiraient aux croisés Scandinaves ne se dégagea jamais complètement de ces souvenir odiniques. Les poètes chrétiens du xii^ siècle virent dans le Jourdain la fontaine d'Urda, près de laquelle les dieux rendaient la justice. « Au sud, dit Eilifir Gudrunarson, habite le Christ à la fontaine d'Urda ^ » On avait rapproché et confondu les mots Urda et Jordan.

Bien avant que la foi chrétienne mît les Norvé-

Page 1