I.A RACK
Lac, elle trouva un mendiant âgé et couvert de haillons qui s'offrit à la passer dans ses bras. Elle accepta; mais voici qu'au milieu de la flaque, le mendiant, sans doute affaibli par l'âge, faillit laisser choir son fardeau. Il le rattrapa si maladroitement que la robe se releva au delà des genoux. Làdessus la dame feignit une grande colère. Il fallut que son escorte l'apaisât et l'invitât à faire part de sa bourse à ce malheureux vieillard. Quelques instants après, la dame prêtait serment entre les mains de révoque.
— Je jure, dit-elle, que deux hommes seulement ont porté la main sur moi et puisé dans ma bourse: mon mari et ce mendiant qui tout à l'heure a failli me laisser choir.
Or ce mendiant n'était autre que Dromund.
L'histoire a une morale qui la complète. La famille de la grande dame fit un procès au mari |)(jur lui apprendre à mieux placer ses soupçons. Quant à Dromund, il retourna en Norvège chargé de richesses, et, jusqu'à la fin de sa vie, il occuj)a une place honorable à la cour de Magnus le Bon *.
Quelle qu'ait été en Norvège la popularité des varangiens, les Eddas et les chroniques sont d'ac-
1. Anliquilés jvmes, citccs ilan>; le manuscrit do Vassilievski.
8i NOTES SUR LA NOnVÈGE.
cord pour reporter sur Sigurd I, dit le Hiérosolymitain, toute la gloire des expéditions orientales. La silhouette de Sigurd est intéressante à tracer dans cette galerie d'aïeux. Il semble, en effet, que ce croisé du xu^ siècle ait incarné toutes les qualités et tous les défauts caractéristiques du Scandinave. Ici la légende est aussi précieuse à recueillir que l'histoire, comme un aveu direct des penchants de la race.
Quand la première idée de la croisade se présente à la pensée de Sigurd , qui , avec son frère OEystein, partage l'héritage de Magnus, le héros Scandinave a onze ans. Depuis l'âge de cinq ans, il porte les armes. Ce roi-enfant est illuminé par les récits, « les nouvelles de la terre d'outre-mer, où l'on guerroit les ennemis de Notre-Seigneur ». Il abandonne à OEystein tous les soins d'administration et de gouvernement. Il emploie trois années à organiser son expédition. En 4107, les préparatifs sont terminés : soixante vaisseaux de grande taille, solidement construits, armés en guerre, pourvus de vivres et de munitions, embarquent, à Bergen, une armée de dix mille guerriers. Ce sont des gens « qui ont fait le voyage », un grand nombre de hauts barons (Jjendirmen). On se met en route au début de l'automne. Et d'abord, orgueilleux qu'il est de montrer ses forces au roi d'Angleterre, Sigurd
cingle sur Londres. Il passe l'hiver en fêtes. Il attend le printemps pour continuer sa route. Comme les chroniques et les Sagas ne mentionnent point de hauts faits militaires avant le retour de l'hiver, où l'on retrouve le roi en Galice, il y a lieu de penser qu'il parada pendant six mois le long des côtes de France, recevant l'hospitalité, inquiétant par ses forces autant que par ses largesses. De fait, il semble qu'il arrive en Espagne assez appauvri. Heureusement, les infidèles sont tout proches, et le roi chrétien compte se refaire à leur dépens. Aussi bien, à partir du Portugal, toutes ses escales sont marquées par des pillages et des massacres. Le comte de Galice refuse de vendre des vivres aux Norvégiens, on viole son château; on y trouve un immense butin que l'on porte aux navires. A l'embouchure du Tage, on rencontre soixante-dix trirèmes arabes, « navires d'une grandeur énorme et d'abordage périlleux ». Sigurd les attaque et en capture huit tout chargés de richesses. De là, il débarque à Cintra, propose le baptême aux brigands qui tiennent la forteresse, et, sur leur refus, les massacre. « Il fit là, dit le chroniqueur, un grand butin, et mérita, en outre, par ce fait d'armes, la reconnaissance delà chrétienté. » Lisbonne est déjà trop important pour qu'on essaye de l'enlever d'un coup de main ; du moins, s'empare-t^on d'un château qui défend l'en-
trée de la ville et où l'on trouve « des richesses considérables ». Désormais, on n'aura plus afîaire qu'aux païens, et il est aisé de prévoir qu'on ne leur fera pas quartier. Alkassir est mis à sac. « Il se passa là des choses qui firent pleurer le sang aux femmes païennes. » Une flotte mulsumane tente de barrer lapasse de Gibraltar? Elle est culbutée et déjà Sigurd est impatient de se mesurer avec les « pirates nègres » des Baléares.
A l'apparition des vaisseaux norvégiens, ces brigands s'étaient fortifiés dans une grotte naturelle fermée par des pierres accumulées. De là, ils injuriaient les gens du Nord et les raillaient de leur couardise. Sigurd fait hisser deux navires au sommet de la falaise. Avec des câbles, on les descend, chargés d'hommes, en face de la caverne ; en même temps, le roi lui-même donne assaut par le pied du rocher. Le feu enfume les pirates dans leur antre; on massacre tout ce qui sort. Et cette phrase de la chronique revient comme un refrain : « De toute l'expédition, c'est là qu'on fit le plus grand butin. »
L'hiver et le printemps avaient passé dans ces batailles. On s'arrête quelques mois pour se refaire, en Fouille, chez le duc Roger; puis, sur la (in d'août on cingle enfin vers la Terre-Sainte.
Le moment est critique pour Baudouin, roi de Jérusalem. Tandis qu'il assiège Édesse, une flotte
égyptienne vient bloquer Beyrouth et les gens d'Ascalon tentent un coup de main sur Jérusalem. L'apparition de Sigurd et de ses soixante navires fait changer la face des choses. La flotte égyptienne s'évanouit, le siège d'Acre est levé et Baudouin arrive à temps pour remercier le vainqueur.
Il s'agissait maintenant de recevoir le roi Scandinave d'une façon digne de ses exploits. La Saga raconte les circonstances de l'événement avec une naïveté qui met dans une lumière admirable le caractère de Sigurd et son orgueil norvégien.
« Le roi Baudouin, dit-elle, avait ordonné de couvrir de lapis précieux la route qui menait à Jérusalem, disant aux siens : — Vous savez qu'un roi illustre va nous venir du Nord de la terre. Il est juste que nous honorions grandement et que nous traitions avec magnificence un prince qui a déjà soutenu la divine Église de Jésus-Christ, par de grands exploits contre les païens. Nous allons juger de sa puissance et du cas qu'il fait de soi-même par la manière dont il va se comporter. Sil entre dans la ville tout droit, sans paraître se soucier des riches étoffes étendues pour lui faire honneur, il faudra conclure qu'il est accoutumé chez lui à un pareil luxe. S'il redoute de fouler aux pieds ces riches tapis, et s'il s'écarte de son chemin, il
sera vraisemblable que son pays n'est point habitué à l'opulence. » Or le roi Sigurd et ses barons entrèrent dans la ville en faisant piafTer leurs chevaux sur les étoffes et sans rcgardei^ aux frais; car le roi avait recommandé aux siens, si extraordinaire que fût ce qu'ils verraient, de ne jamais paraître étonnés ^ »
Cette habileté de contenance eut l'effet que Sigurd en attendait : elle acheva de le placer si haut dans l'estime de Baudoin que le roi de Jérusalem lui demanda dans un souper :
— Seigneur roi, recevez de nous quelque objet de votre choix qui vous fasse honneur et que vous puissiez rapporter dans votre pays comme un glorieux souvenir.
Cette faveur allait au-devant des vœux les plus secrets de Sigurd; cependant, en bon Normand, il ne se hâta pas de faire un choix. 11 demanda « qu'on le laissât peser mûrement son désir ». Il réfléchit que de tous les objets qu'il pourrait rapporter de son voyage un morceau de la Vraie Croix était le plus propre à lui attirer de l'honneur, et quand il fut décidé, il en parla à Baudoin.
1, Ces récits sont empruntés à la Sigurdar Soga Jorsalaf'ara ok brœdrû hans, ch. i-xlv. — Voir Riant pour le commentaire.
Il semble, à travers les politesses dont la Saga émaille son discours, que le roi chrétien regretta in petto de s'être si fort avancé. Les doctes personnes et le patriarche à qui il en référa étaient d'avis « qu'on ne devait pas remettre inconsidérément à Sigurd de si saintes reliques ». Et ils ne paraissaient pas définitivement édifiés sur l'orthodoxie de ce prince norvégien. Baudoin trancha la difficult('', en déclarant que Dieu « veillerait à tout », puis que l'on fixerait quelques conditions à la remise de la relique. Ce fut pour Sigurd l'obligation de jurer avec onze de ses barons, qu'il porterait cette sainte parcelle au tombeau du roi Olaf le Saint, qu'il la déposerait en ce lieu, enfin qu'il observerait, à la discrétion de Baudoin et de ses conseillers, les conditions ajoutées au serment.
En entendant parler de conditions et de garanties, Sigurd sentit bouillonner sa colère. Son orgueil barbare considérait comme une injure qu'on doutât de sa parole, — que du reste il viola par la suite. Pourtant il parvint à se dominer et il répondit :
— Sire Roi, bien qu'il soit certain qu'à mon retour on regardera comme un déshonneur que j'ai été si loin pour prêter serment, moi douzième, cependant, je passerai par tes conditions.
Puis, soit que la méfiance de Baudoin eût réveillé la sienne, ou qu'il voulût seulement couvrir sa vanité
ombrageuse par une habileté de procédure, il ajouta :
— Mais toi-même, avec le patriarclie et deux barons, vous jurerez que vous me donnez vraiment une parcelle de la croix où le fils de Dieu a enduré la mort, et non un morceau de quelque autre bois.
Baudoin accepta les propositions de Sigurd. Et quand les deux rois se quittèrent, au début du printemps, après avoir assiégé de compagnie Acre, Sidon et Tyr, ils étaient si enchantés l'un de l'autre qu'ils échangèrent encore une fois des dons « biaux et grans ».
Sigurd avait décidé de se rendre à Constantinople, puis de regagner son pays à travers l'Europe. Il se rappelait les fêles autrefois données au roi Eric de Danemark par l'empereur Alexis. Il rêvait d'efîacer ces glorieux souvenirs qui avaient exercé la verve poétique des Sagas, et, dans ce but, il régla la pompe de son arrivée à Byzance comme un spectacle de théâtre. D'abord, dédaignant le vent favorable qui l'aurait porté trop vite à son port, il attendit « une brise de travers qui permit aux voiles de soie pourpre de se développer dans toute la longueur des navires, afin que, des deux rives du Bosphore, on pût juger de la magnificence de sa flotte. Ces soixante voiles se succédaient l'une h l'autre et