I.A RACF
semblaient au spectateur ne sortir que d'un seul et immense vaisseau. »
De la Porte d'Or au Palais des lîlacliernes les rues avaient été tapissées de soie pourpre, et, au-devant du roi s'avançait un cortège de musiciens. Sigurd arriva au palais qui lui était destiné par la rue des Triomphateurs. 11 avait fait ferrer d'or son cheval. Un des fers était, à dessein, si mal cloué, qu'il devait tomber en chemin. Les Norvégiens d'escorte avaient ordre de ne le point ramasser, mais de le laisser perdre « comme une chose de peu de prix ».
Sans doute l'anecdote du fer n'arriva pas jusqu'à l'empereur, ou il attribua cette perte à un accident, car son premier soin fut de tenter Sigurd par des richesses « pour savoir ce qu'il valait ». Il lui envoya donc deux hommes qui portaient une corbeille pleine d'argent. Sigurd ordonna de jeter à ses gens le contenu de la corbeille.
Quand la nouvelle de cette action lui fut rapportée, Alexis déclara :
— Certes l'orgueil de ce prince ne doit avoir d'égal que son opulence, puisqu'il ne daigne ni considérer un tel trésor, ni témoigner sa reconnaissance.
Et il ordonna aux mêmes serviteurs de porter au roi norvégien un coffre plein d'or :
— Voilà bien de la monnaie, dit Sigurd à ses barons. Compagnons, partagez-la entre vous.
Cette fois l'empereur ne dissimula pas sa surprise :
— On peut, dit-il, porter divers jugements sur ce roi : ou bien il surpasse en magnificence tous les autres monarques, ou bien il manque de cette sagesse qui convient à un prince puissant. Portez-lui encore ce cotTre plein d'or rouge, le plus précieux que j'aie, et joignez-y ces deux lourds bracelets.
Sigurd prit les anneaux, et, les ayant mis à ses poignets, il remercia « en langue grecque », sans toucher à l'or qu'il distribua aux siens.
« L'empereur, dit la chronique, fut enchanté de la chevaleresque conduite du roi. Il lui rendit les plus grands honneurs et lui fit partager son trône. »
Alors recommença le cycle des fêtes splendides qui déjà avaient été données en l'honneur d'Eric le Bon; parmi les anecdotes rapportées par les Sagas, pèle-môle avec les récits enthousiastes des Jeux de V Hippodrome, un grand nombre mettent en valeur le caractère de Sigurd et complètent sa physionomie de barbare merveilleusement orgueilleux et rusé. Un dernier trait achèvera de peindre cet aspect de son caractère :
« Un jour, il (Sigurd) avait invité l'empereur à un grand festin. Il avait ordonné aux siens de préparer magnifiquement tout ce qui était nécessaire à un
repas d'hommes nobles. Quand tout fut prêt, il enjoignit à ses serviteurs d'aller au marché acheter du bois, disant qu'il voulait être chauffé royalement. On lui répondit de ne point s'inquiéter, car chaque jour on apportait du bois à pleines voitures dans la ville. Or, une fois au marché, plus de bois , tout était vendu. Cependant l'empereur arrive avec ses barons et toute sa cour. Ils prennent place autour de la table, et Sigurd les reçoit avec toutes sortes d'honneurs. L'empereur et l'impératrice voyant qu'il ne manquait rien et que la salle était splendidement chauffée, envoyèrent secrètement leurs gens demander ce qu'on brûlait à la place du bois. On leur fit répondre que c'étaient des noix. Sigurd avait fait acheter toutes celles de la ville. 11 y en avait un bâtiment plein.
« — Voilà, dit l'impératrice, un roi de grand esprit et qui ne marchande pas l'honneur.
« Or c'était elle qui, secrètement, avait fait enlever le bois du marché pour voir comment Sigurd s'en tirerait. »
Cette brillante réception, ces sournoiseries même, témoignent de l'impression que le roi norvégien fit à la cour de Byzance. Il aurait pu s'y attarder longtenqjs, mais maintenant, sa moisson récoltée, il était impatient de retourner dans le Nord, « pour
recueillir dans les louanges de son peuple la récompense de SOS dangers ». Toutefois, fidèle à ses habitudes d'ostentation, il voulut, avant son départ, étonner Byzance par une largesse qui surpassât toute attente. Il déclara qu'il retournerait dans ses Élats à travers l'Europe et fit don à l'empereur de ses soixante vaisseaux. Il réserva seulement un énorme dragon de bois doré qui, à la proue de son navire, était le symbole de l'autorité royale. Il le fit placer au sommet de l'église Saint-Pierre de Byzance. Ce débris d'un âge merveilleux existe encore : après mille pérégrinations, il est venu s'accrocher au sommet du beffroi de Gand.
De son côté, Alexis traita magnifiquement le roi de Norvège. Il le combla de reliques, lui offrit un retable doré, chargé de pierreries, un manuscrit admirablement décoré d'enluminures , un autre écrit en lettres d'or sur du véhn pourpre; enfin il mit à sa disposition autant de chevaux et de guides qu'il lui en fallait pour atteindre la frontière.
Sigurd traversa la Souabc, s'arrêta un instant à la cour de Saxe, puis chez le roi de Danemark, pour épouser sa nièce, Malinfrid de Russie. Quelques semaines plus tard, aux applaudissements d'une foule immense, il débarquait dans ses États, à Oslo.
I^ fin du règne de Sigurd le Iliérosolymitainn'est pas moins caractéristique des élans de sa race que
celte jeunesse d'aventures. Nous verrons plus tard l'inipossibililé où est le Norvégien contemporain de se retirer de la vie active, pour jouir, comme c'est le vœu de l'homme latin, d'un loisir qui semble la récompense de la vieillesse. On dirait que l'homme du Nord cherche dans la fièvre de l'action un étourdissement à la tristesse de sou climat. L'oisiveté ([ui le laisse en face de la mélancolie et du vide est aussi fatale à la santé de son corps qu'à l'équilibre de son esprit. Il ne quitte le champ de bataille moderne de la lutte économique que pour descendre sous terre.
Quand Sigurd se fut rassasie de la joie de se montrer à son peuple et de recueillir des hommages, il se trouva en face du vide. Il n'avait ni le goût ni l'occasion de s'occuper d'administration paysanne: son frère OEystein s'était, une fois pour toutes, chargé de ces soins. Il commença donc à s'ciil'crmer en soi-même et à vivre dans ses souvenirs. Il revoyait ses campagnes sarrasincs, l'accueil de Baudoin, le triomphe de Byzance, cette cour d'Alexis dont il avait été le héros. L'admirable lumière répandue sur toutes ces images le faisait plus cruellement souffrir de la médiocrité d'apparat et de la nuit septentrionale où s'achevait sa vie. Par cette porte de l'idée fixe, le spleen lui entra dans le cœur, cette mélancolie du Nord qui creuse une âme
sans trouver le fond. Des sursauts de colère traversaient ces abattements, dont on ne saurait dire si c'étaient des accès véritables de folie ou des éclals de désespoir.
« Un vendredi soir, disent les Sagas, le roi était d'humeur sombre. Il se met à table avec ses barons. L'écuyer demande quels mets il faut servir.
— Et quoi donc, dit le roi en fureur, sinon de la viande?
Tous alors de trembler, nul n'ose contredire ; on apporte des viandes fumantes, et chacun se tait en attendant que le roi dise le Bciiedicite.
Soudain, un homme de petite taille et de petite naissance, inais qui avait été en Terre-Sainte avec le roi, Alask, surnommé le Coq, se lève au-dessus de la table ;
— Quelle est, demande-t-il au roi, la fumée qui s'élève au-dessus de ces plats?
— Qu'est-ce qui te prend, Alask? répond Sigurd.
— Je vois, dit le Coq, ce que je ne voudrais pas voir, de la viande sur la table.
— Eh bien? lit le roi.
— Sire, reprit Alask, il est lamentable qu'un prince qui a vu et fait de si grandes choses soit ainsi pris de folie. Est-ce là ce que tu avais promis quand lu es sorti des eaux du Jourdain où a été baptisé le fils de Dieu?
LA r.ACK. 97
Sigurd ne se fâcha pas. Il renvoya les viandes. Le souvenir de la Terre-Sainte avait été tout puissant pour calmer l'inquiétude de son cœur.
Une autre anecdote fait toucher du doigt ces accès de nihilisme qui seront l'incurable maladie de la race Scandinave et comme le payement de son exci'S d'elTort.
« Un jour, Sigurd était assis sur son trône avec un visage sombre. Sur ses genoux était ouvert le livre de pourpre et d'or que l'empereur lui avait donné, et auprès de lui était assise la reine Malinfrid.
» Soudain le roi dit :
» — La vie n'est qu'un jeu; à mon retour, il y avait deux choses que je chérissais entre toutes : la reine et ce livre; aujourd'hui, ce sont les deux objets que je hais le plus au monde : la reine, parce qu'elle ne s'aperçoit pas de sa laideur et de la corne qu'elle a sur le front; ce livre, parce qu'il n'est bon à rien.
» A ces mots, il prend le livre et le jette dans le leu allumé au milieu de la salle, puis il donne un soufflet à la reine. Heureusement un des plus bas serviteurs de la cour, l'allumeur de cierges Ottar, s'élance, retire le livre du feu et adresse au roi ces paroles :
» — Combien, ô roi, nous sommes loin de ce temps glorieux où tu revenais triomphant, où toute la
Norvège allait au-devant de toi pour saluer ton retour!
» Le roi se jeta sur l'eflronté serviteur pour le tuer ; mais, au lieu de fuir, Ottar découvrit sa poilrine. Le roi fut désarmé par ce courage. Il se calma; il demanda pardon à la reine. »
Sigurd et les princes norvégiens qui prirent le chemin de Jérusalem n'en rapportèrent pas seulement le goiit de la civilisation européenne. Ils s'efforcèrent d'acclimater clicz eux les institutions chevaleresques. On peut dater des croisades l'organisation de la puissance féodale en Norvège. Limités dans leur indépendance par le pouvoir royal, les nobles se dédommagèrent par l'établissement de pri vilèges matériels dont le peuple fit les frais.
« Il n'y eut plus, dit Riant, dans l'aristocratie locale, de ces personnalités redoutables qui contrebalançaient les rois en popularité et en influence ; mais chaque seigneur, dans la sphère locale où s'exerçait le pouvoir secondaire qu'il tenait du souverain, put introduire, aux dépens des arrière-vassaux et du peuple, tous les usages de l'Europe occidentale '. »
La Norvège avait toujours eu ses noblemen qui vivaient môles au peuple sans autre distinction qu'uu