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L'Amant aveugle, acte V', scène ni

LA FEMME ET l'AMOUR. 183

La bonne madame Jernberg a raison sur un point : l'ignorance des soins domestiques. J'ai déjà noté que la Norvégienne ne s'embarrassait point autrement de ses enfants. Elle était devenue, même dans le peuple, si ignorante des plus simples pratiques ménagères, que l'on a dû installer dans presque toutes les écoles des classes de cuisine. En cette occasion, comme dans toutes ses réformes sociales, l'État norvégien a fait preuve d'un grand sens pratique.

On a considéré qu'une des causes de l'alcoolisme était la tristesse de la maison sans foyer, qu'il y avait intérêt à allumer un feu, sur lequel la mère de famille préparerait elle-même la nourriture. Cela valait mieux que les salaisons ou les portions de poisson tout cuit que les ménagères du peuple avaient pris l'habitude d'acheter dans des établissements comme cette grande cuisine à vapeur (Damp-Kjoldœn), bâtie dans la Torvgade de Christiania, où près de deux mille personnes viennent chaque jour s'attabler et chercher leur nourriture. Pour atteindre ce but, on a recouru aux moyens les plus directs. Dans les écoles primaires, chaque fillette, à tour de rôle, reçoit une somme d'argent de la maîtresse. Elle va acheter au dehors ce qui est nécessaire pour préparer un repas. Une fois, on prépare la cuisine au beurre ; le lendemain, le même menu est exécuté avec la graisse. Les

comptes de la petite cuisinière, alignés au tableau, servent de leçon de calcul. On apprend par expérience ce qu'une bonne ménagère peut économiser sur la dépense de chaque jour avec un peu de soin et d'art. D'ailleurs, depuis que l'on a fait comprendre aux femmes quel rôle la saine nourriture joue dans la recréation d'une race, les jeunes Scandinaves, môme les émancipées, ne dédaignent plus de s'instruire dans la science des casseroles. Co n'est pas seulement dans la démocrate Norvège, c'est en pleine tradition aristocratique, en Suède, à Upsal, que j'ai vu des jeunes filles de bonne bourgeoisie, voire des héritières titrées, venir suivre les leçons des écoles de cuisine. Et il ne s'agit pas ici d'un jeu. On quitte sa famille. On vient habiter dans une ville scolaire un restaurant où les étudiants prennent pension. On couche dans le dortoir des servantes et vêtues comme elles. L'apprentissage dure au moins une année. Toujours à Upsal, j'ai trouvé trois jeunes gens de bonne famille — deux étudiants et la sœur de l'un d'eux — qui vivaient en ménage. Tout le monde suivait des cours. Au logis, on faisait sa cuisine soi-même ; mais chacun, à tour de rôle, allait aux provisions et préparait le repas. La jeune fille — elle avait seize ans — n'eût pas voulu accepter, sous couleur de vertu féminine, le rôle de bonne ménagère.

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C'est là ce qu'il faut ajouter à l'énumération des connaissances féminines que madame Jernberg égrène dans son apostrophe. La jeune fille moderne ne se contente plus « de jouer du clavecin, de chanter et de sauter », elle veut étudier et penser comme un homme, elle prétend à l'égalité intellectuelle.

Du moins étudie-t-elle à côté de l'homme, dans les écoles primaires, dans les écoles secondaires, à l'Université, les éléments de tous les savoirs. Les cours de l'Université sont ouverts aux femmes ; un grand nombre d'écoles secondaires sont mixtes. La confusion des sexes est la règle dans l'école campagnarde.

La première question qu'un Latin pose en pareille occasion est ce point d'interrogation et de surprise :

— Se peut-il que des enfants et des jeunes gens se fréquentent avec tant de liberté sans inconvénient?

Partout on m'a répondu :

— La présence des filles dans nos écoles a beaucoup contribué à civiliser notre garçon norvégien qui était un peu rustre. La crainte d'offenser le prochain a mis un tempérament à sa langue. Elle lui a enseigné, sinon la galanterie, du moins les ménagements, dont la brutalité doit user envers celui qui est plus faible que soi.

Je ne m'en suis pas tenu à ces déclarations et encore une fois j'ai visité des maisons scolaires.

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Voici un établissement fameux à Christiania, une école secondaire, dirigée par une femme tout à fait supérieure, qui a été un des apôtres de l'éducation mixte ; j'assiste à une leçon de dessin.

Les élèves ne sont point placés ici selon les hasards do l'ordre alphabétique, en vogue dans les écoles communales et qui peut, à l'occasion, isoler une fille entre cinq ou six garçons. Chacun choisit « par inclination » son voisin ou sa voisine.

— Cela fait de la bonne camaraderie. On s'aide.

Dans la cour de récréation il y a une salle couverte. On s'y réunit pour des jeux, pour des danses, pour des discussions, où filles et garçons prennent tour à tour la parole. Il n'y a pas d'exemple que ces meetings aient fini dans le désordre. Les garçons n'abusent pas plus de leurs poings que les filles de leur langue.

Ailleurs, à Hamar, j'écoule une leçon donnée à trois jeunes gens de seize ans et à une jeune fille du môme âge. C'est le type, fréquent ici, de la grassouillette : le nez un peu en l'air et la figure à fossettes du xvni" siècle, des cheveux relevés sur le front et simplement attachés derrière la tête, des lèvres trop fortes, des joues lymphatiques, une gravité masculine qui réside dans l'expression plutôt que dans les traits. Pas un regard à la dérobée, ni du côté de ses camarades, ni du côté de l'étranger

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qui est là. Celte jeune fille est simple comme sa robe de deuil. Elle me paraît la meilleure élève de la classe. Elle vient au secours des garçons en détresse. Il n'y a dans son intervention ni empressement, ni fausse honte : elle sait, elle dit.

A Bergen, un professeur m'a conté celte historiette, Il commentait dans une classe mixte un texte de Holberg. Ce « Molière danois » a le mot cru, et la langue, sans souplesse, aggrave, plus qu'elle ne l'atlônue, la rusticité des plaisanteries. Dans le passage qu'on lisait à haute voix, quelqu'un demandait à une fiancée si elle avait des nouvelles de son promis. Et l'autre répondait naïvement;

— Le chéri 1 toute la nuit, en rêve, je l'ai tenu dans mes bras 1

J'adoucis dans ma traduction la hardiesse de cette

amoureuse.

— Je me demandais, me dit G. G..., ce qui allait advenir. ?sï sourires du côté des garçons, ni rougeur du côté des filles. Personne ne broncha.

Pour juger ces dispositions à leur prix, il est bon d'en connaître les sources.

Une des plus certaines est le sérieux naturel des âmes. Il n'est point ici une vertu, mais une habitude psychologique. On le touche dans tout : dans l'incapacité où est ce peuple de saisir nos fugitives ironies; dans des faits très menus comme celui-ci :

L'autre jour, à table d'hôte, une de mes voisines, une Anglaise, a renversé sur sa cravate de dentelle blanche tout un bol de sauce. C'était une de ces sauces noires du nord qui semblent une décoction de terre de bruyère. La colle brune découlait lamentablement de la collerette. La bonne dame avait l'air déconfit. A l'autre bout de la table, il y avait toute une nichée de jeunes filles norvégiennes. J'ai jeté un sourire de leur côté. J'ai bien peur de les avoir scandalisées. Une excellente dame qui gâche une belle robe avec de la bonne sauce, cela n'a rien de plaisant. Les mines de toute cette jeunesse compatissaient avec décence. J'ai donc fait un retour sur moi-même, j'ai eu honte de ma race légère que les mésaventures du prochain dérident. Puis il y a eu réaction. N'est-ce point une bonne sagesse, après tout, de sourire des petites misères? Cela empêche de désespérer dans les grandes.

L'âme absolue des Norvégiens ignore ces nuances de gaieté, comme leurs sens tour à tour brutaux ou glacés, échappent aux aiguillons du perpétuel désir. J'ai déjà décrit le jeu des ski, ces longs patins de bois sur lesquels monte toute la jeunesse. Le jeu des ski a été une occasion de prouver au reste du monde quelles libertés la pureté norvégienne permet à ceux de sa race. La société pour le développement des exercices physiques a fait construire

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dans la campai^ne de petites cabanes qui, dans une course à travers les champs et les bois, peuvent servir d'abri à deux patineurs. Ces maisonnettes rudimentaires ne sont qu'une courte allée qui va de la porte à un foyer. A droite et à gauche, une couche en aiguilles de sapin. Or il n'est pas rare de voir des jeunes gens de Christiania, un garçon, une fille, s'en aller de compagnie sur les ski, à travers la neige. Ils patinent tout le jour, le soir ils couchent dans les abris. Le lendemain, ils rentrent à la ville où ils prolongent leur excursion. 11 n'est pas nécessaire que ces jeunes gens soient fiancés. On dit :

— Ce sont des amis.

Honni soit qui mal y pense. Il est entendu qu'ici les âmes sont fortes et que rien ne peut les émouvoir. I^ vertige d'un exercice au grand air, l'enivrement d'une circulation trop rapide, ne sont pas plus un danger que le jeu des passions.

Dans l'habitude, qui détourne chez nous une honnête femme du métier des planches, il y a ce jugement très raisonnable que l'on ne peut impunément feindre les passions sans finir par les éprouver, ni evciler le désir par l'exhibition de soi-même, sans se brûler au feu qu'on allume. La Norvège ne partage point ces préjugés et ne redoute point ces vertiges. Les actrices sont des jeunes femmes de bourgeoisie,

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mariées, et qui vivent fort régulièrement. Le cachet de théâtre est un honnête gain qu'elles ajoutent au revenu du mari. J'ai vu jouer dans une pièce de Bjôrnson une très charmante jeune personne qui avait toute la désinvolture de son emploi. J'ai demandé qui elle était.

On m'a répondu :

— La femme d'un avocat.

Je me souviens d'ailleurs d'avoir entendu conter à Copenhague qu'un des principaux ofTiciers de l'armée danoise avait épousé l'étoile du corps de ballet; celte personne avait une situation officielle. Les femmes des attachés militaires étaient tenues de lui rendre visite.

— Pourquoi, demandent les Scandinaves, une danseuse ne serait-elle pas une honnête femme?

En vertu de cette innocence, la fille unique d'un pasteur norvégien s'est faite danseuse, une autre chanteuse de café-concert.

Elle disait :

— Cela a bien tiré quelques larmes à papa et à maman, qui résistent aux idées nouvelles; mais cela m'assure l'indépendance d'argent qui me permet de conquérir mon « moi tout rond » ; c'est l'unique affaire.

L'usage est qu'on aille souper après le théâtre. K. H... me montre une jeune fille de quinze ans qui soupe avec des jeunes gens. Il me dit :

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— Cesl ma belle-sœur.

— Avec qui est-elle? Avec son fiancé?

— Non, avec un camarade.

Cette jeune fillc était venue seule au théâtre comme toute ses amies. A une heure du matin je la rencontrai de nouveau dans la Karl-Johans-Gade. Elle rentrait seule chez elle. Le lendemain j'en dis un mot à K. H... Il m'a afTîrmô avec assurance :

— Il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'une jolie fille comme ma belle-sœur se promène seule dans les rues de Christiania, à une heure du matin.

J'ai déjà recueilli de la bouche d'une demoiselle de Bergon, dont la sœur est mariée à Christiania, cette réponse surprenante :

— Quand je viens à Christiania pour les vacances, je n'habite pas chez ma sœur. Je descends à l'hôtel. On est plus libre pour s'amuser.

Je sais bien que la loi protège ici la vertu de la fi.'mme avec une sollicitudcquis'éleudjusqu aux prostituées. A l'époque voisine où les filles n'étaient point aiïranchics de toute surveillance policière, il suffisait qu'une pensionnaire de maison close, qui se trouvait dans une situation intéressante, désignât le père de son enfant pour que celui-ci fût condamné à payer une pension alimentaire. L'indignité de la femme, les circonstances si particulières de son genre de vie n'avaient aucune influence sur l'arrêt.

Tout père d'un enfant naturel doit s'engager à subvenir à l'entretien de cet enfant jusqu'à sa quinzième année. Si, chemin faisant, il oublie ses promesses, l'autorité intervient ; si le père ne peut pas payer, le préfet le fait placer, sur la demande de la mère, dans une maison de travail, jusqu'à ce qu'il ait gagné l'allocation exigée pour l'entretien de l'enfant. Enfin un homme qui a des enfants avec trois filles différentes et qui ne se décide pas à en épouser une est puni par la loi. Ainsi la Norvégienne est triplement défendue par son tempérament, par le code et par l'éducation qu'elle a reçue.

Les partisans les plus décidés de l'instruction mixte m'ont répondu, quand je les interrogeais sur le danger sentimental du système nouveau :

— Si nous avons une inquiétude, c'est de constater l'éloignement que nos jeunes gens et nos jeunes filles témoignent les uns pour les autres à la fin de leurs études. Le péril est de ce côté-là plutôt que du côté des inclinations irrésistibles. Vous savez qu'en tout pays rintelligence des filles est plus tôt affinée que celle des garçons. Elles iront moins loin qu'eux, mais elles s'éveillent plus vite à la curiosité du savoir. Leur goût, plus tôt formé, et leur penchant à la réflexion leur assurent, dans les écoles primaires et secondaires, une supériorité certaine sur les garçons. Or chez nous ce n'est pas seulement

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la vanité des sexes qui est en jeu. Beaucoup de professions, qu'ailleurs on réserve aux hommes, sont ici accessibles aux femmes. Les garçons savent fort bien .[ue ces jeunes filles seront leurs adversaires sur le terrain économique, et cette rivalité-là met tout de suite fin aux galanteries. Notre préoccupation est donc bien plutôt de développer la tendresse entre nos jeunes gens et nos jeunes filles que de combattre les penchants qui se manifestent.

Ce n'est pas seulement en Norvège que les ques tions d'argent et les rivalités de vanité brouillent les amoureux. Les écrivains qui ont touché au théâtre savent que l'amour entre comédiens et comédiennes est infiniment rare, à cause de la concurrence dans la faveur du public et dans la répartition des applaudissements. Le grand jeune premier et la grande jeune première, dont les tendresses scéniques remuent profondément la sensibilité du spectateur, sont des ennemis acharnés dans la coulisse.

Tout Paris s'est amusé, il y a quelques années, du duel d'un chanteur et d'une chanteuse d'opérette, qui. aux bras l'un de l'autre, roucoulaient les plus amoureux duos. La divette, étant fiancée, venait sur la scène avec de vraies fleurs d'oranger. Le ténor, qui ne pouvait supporter cette odeur virginale, avait réclamé des guirlandes artificielles. Sur le refus de sa partenaire, il imagina de se parfumer

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l'haleine avec des escargots à l'ail ; et, entre les couplets d'idylle, pendant la ritournelle, les spectateurs de l'orchestre entendaient ce dialogue en sourdine :

— Je vais me trouver mal I

— Vous me donnez la migraine 1

— Vous m'empoisonnez !

— Vous m'assassinez.

La séparation presque hostile des sexes est, en Norvège, — pays de contrastes brusques — un fait qui frappe aussi vivement que les libertés de fréquentation tolérées par les mœurs.

De la part des jeunes gens et des hommes il y a sans doute une secrète jalousie contre des concurrentes que l'on a connues redoutables; mais cette inquiétude n'est que la moitié de l'explication ; une cause importante de ce divorce auquel aboutissent en Norvège les deux moitiés de l'humanité, c'est l'abandon de la galanterie, de ce secret espoir de plaire à toutes, de réussir auprès de quelques-unes, qui, dans les pays latins, fait tout le raffinement de la vie mondaine. Kn Norvège comme ailleurs, l'homme goûte surtout dans la femme les délicatesses sentimentales et ce je ne sais quoi qui émeut les sens. On renonce à ces deux grâces naturelles. On prétend plaire par le seul attrait de la culture d'esprit. L'homme témoigne par son éloignemenl

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que l'intelligence masculine a pour lui plus de séduction que la cérébralité des femmes.

Je recommande aux lecteurs français qui voudraient se faire une exacte idée de l'exaltation intellectuelle qui est l'état d'esprit des jeunes filles norvégiennes, selon la formule nouvelle, la lecture d'un petit livre, assurément incomplet, et, par endroits, un peu enfantin, mais d'une sincérité émouvante, d'une candeur où il y a de la force d'âme, l'Enthousiasme, par madame Marie Gjertz. Plus d'une jeune fille norvégienne s'est mirée dans ces pages comme dans une glace à main . Elle s'est complaisamment reconnue dans cette jeune Brigitte, qui se pose en chef do parti, en divinité inaccessible k l'amour, qui a des extases, où elle voit la Norvège placée par elle au premier rang des nations, et qui descend de son piédestal pour aimer un homme, parce qu'il est beau comme un héros de roman, parce qu'il a beaucoup voyagé, parce qu'il partage ses enthousiasmes. L'ironie est si inconnue aux races du Nord que je n'ai pu démêler, le livre fini, si l'auteur avait voulu condamner le songe orgueilleux de cette jeune Norvégienne, ou si elle s'inscrivait parmi les adorateurs de l'idéale Brigitte. Du moins faut il louer madame Gjertz d'avoir osé peindre en termes tragiques l'avortement de ce révc.

Avec les tempéraments que la réalité impose aux fictions romanesques, j'ai rencontré en Norvège beaucoup de Brigittcs, qui ne connaissaient point de bornes à leur pouvoir et qui faisaient de leur intelligence personnelle la règle de tout. Je ne pouvais m'empêcher de plaindre les hommes qui viendraient à aimer de telles jeunes filles. Leur vie m'apparaissait d'avance sous l'aspect d'un perpétuel examen. Je prévoyais qu'on ne leur saurait aucun gré de l'effort qu'ils auraient tenté hors de la maison pour gagner le pain quotidien, qu'on leur interdirait au foyer cette rumination un peu prosaïque, où se laissent aller, dans leurs maisons, tant d'hommes moyens, qui croient avoir fait leur preuve de tendresse quand ils ont peiné dans la besogne de chaque jour. J'apercevais ces futures unions sous les couleurs du ménage de Georges Tesman et d'Hedda Gabier. Je pensais que la httérature était ici la grande coupable. Je me trompais. L'instinct critique, la confiance presque illimitée dans sa puissance intellectuelle, sont devenus, chez la femme du Nord, une seconde nature. J'en ai trouvé la profession de foi dans la bouche d'une vraie petite sauvage qui m'a paru, en son genre, un type aussi caractéristique de son temps et de sa race que la Brigitte de madame Gjertz ou l'Hedda d'Ibsen.

J'ai rencontré mademoiselle Anna D... sur un

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bateau qui redescendait de la mer Blanche. C'est une jeune fille de seize ans. Elle quittait pour la première fois Vadsô, la petite station où elle est née, au delà du cap Nord, tout près de la frontière russe. Elle venait achever ses études à Bergen, pour passer des examens de télégraphiste. Elle se tenait pour une personne fort civilisée, car elle parlait bien l'anglais et jouait du piano. Elle nous donna cependant sur son pays et sur sa viedes détails qui faisaient craindre qu'elle ne s'abusât. Elle dit, par exemple :

— Voici quatorze jours que je suis sur ce bateau, je ne m'ennuie pas. Un bateau, c'est presque ma maison, car, à Vadsô, nous évitons autant que possible de voyager par terre. Cependant, ma mère et moi nous avons dû le faire l'année dernière. Cela va encore à peu près tant que dure le jour; mais quand la nuit vous surprend, il faut retourner le traîneau, se coucher, à son abri, sur la neige et allumer une lanterne pour empêcher que les loups ne viennent manger le renne. Ce n'est pas confortable.

Mademoiselle A. D... prononça celte phrase surprenante sans un sourire, sans une intention ironique. Elle avait d'ailleurs une crainte presque comique du vin, dont elle n'avait jamais bu, et des aliments inconnus qu'on lui présentait. Son flair devant les sauces faisait songer à la méfiance d'un jeune animal.

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Cependant cette petite primitive n'hésita pas à me donner sur toutes choses, sur le vaste monde, sur les civiUsations, ses jugements personnels. Ils étaient nets et sans appel. C'est ainsi qu'elle plaçait Londres bien au-dessus de Paris et n'éprouvait aucune curiosité pour ce qui peut se passer en France. Ensuite, les Allemands avaient ses sympathies. Je lui demandai si l'ignorance complète où elle était de nos mœurs et de notre littérature ne pouvait pas bien être pour quelque chose dans son indifférence. Elle répondit tranquillement :

— Si ce que vous faites intéressait le reste du monde, je le saurais.

Je lui appris cependant que le goût qu'elle avait de se costumer le soir, sur le pont, avec un capuchon et une pèlerine pourpres, doublés de fourrure blanche, qui lui donnaient l'air d'un cardinal de théâtre, n'était pas, ainsi qu'elle l'imaginait, un désir charitable de « nous intéresser aux modes du Vadso », mais un péché — d'ailleurs très bénin — que l'on appelait en France cocpiettcrio.

Celle innocente rouerie aurait suffi à indiquer que mademoiselle D... venait d'un pays reculé. Les femmes et les jeunes filles de Christiania ne sont plus coquettes, du moins dans leurs accoutrements. Elles ne voient dans la parure qu'un effort humiliant trop longtemps pratiqué par les femmes « pour

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émouvoir la sensualité de l'homme ». C'est un art qu'on laisse « aux sultanes désireuses de fixer le caprice du maître ». On a si peur de voir quelque trouble de chair se mêler à l'amour tout intellectuel qu'il s'agit d'éveiller chez les hommes que des jolies femmes ont leur beauté en haine.

J'ai déjà parlé de celles qui se défigurent à plaisir en coupant leurs cheveux en brosse. 'On me cite une jeune femme qui avait de merveilleuses épaules. Elles les montraient à son entrée dans le monde. Elle s'est aperçue que des regards d'homme se fixaient sur elle. Elle en a été si offensée que maintenant elle ne sort plus qu'en robe mon-tante.

— Il ne faut point, dit- elle, exciter le désir, à cause des conséquences qu'il a. Avec lui, une

. royauté d'un moment se paye de longues servitudes.

Dans le môme sentiment beaucoup de jeunes femmes ont abandonné le corset.

— Nous voulons plaire, disent-elles, à ceux qui adorent la liberté et la force. Ceux qui aiment les ' tailles de guêpe » peuvent rester garçons.

Madame A. H... m'a répété plusieurs fois :

— Mon père m'a si fort gâtée quand j'étais jeune fille.

Et elle ajoutait bien vite, non pas :

« Il m'a comblée de toilettes et de bijoux », mais :

— ... 11 m'a tant fait voyager I

Non, ces femmes ne sont pas coquettes, — par volonté et par nature. L'autre jour, à Christiania, il y en avait un grand nombre à la gare. Elles étaient venues dire adieu à des frères, à des fiancés, à des maris qui partaient pour l'Europe. Je les guettais à cette minute.

Sur la plate-forme des wagons -salons, se pavanaient deux jeunes Parisiens en complets de voyage d'une élégance inconnue ici. ils étaient jolis garçons; ils espéraient produire de l'efTet. Ils ont dû être déçus : personne n'a pris garde à eux. On était tout aux adieux, à la mélancolie de la séparation, aux recommandations dernières. Comme les départs sont tristes pour les femmes.

Celles-ci exigent pour la conquête de leurs cœurs un effort presque surhumain. Elles sont victimes, non pas seulement d'une estime exagérée d'ellesmêmes, mais de la surexcitation de la volonté et du rêve qui, sans nuances, fait osciller cette race entre le bas et le sublime.

J'ai copié sur l'album d'une femme Scandinave, douée pour tous les arts, ces vers, où l'orgueil d'une amoureuse du Nord confesse les déboires que lui a imposés la vie, sans pourtant renoncer à son culte de l'impossible :

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