‹ Notes sur la NorvègeChapitre 24 sur 32 · A UNE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A UNE FRANÇAISE

Sais-tu ce que c'e.>t de soupirer

Après un grand bonheur qui ne vient pas,

Toi qui es arrivée sans lutte

Au but de ton désir?

Sais-tu ce que c'est de toujours rêver, Et de s'éveiller au milieu de son rêve, Toi qui dors en paix, Au bras de tes rêves heureux?

LA FEMME ET l'aMOUR. 203

Toi qui vis d'un grand amour, Ton cœur fond-il de gratitude?

Sais-tu ce que c'est : renoncer Et s'interdire la tendresse?

S'interdire de verser à pleines mains L'or d'un cœur riche.

Mais posséder un trésor iumiense Qu'on ne distribue pas?

S;iis-tu ce que c'est grelotter,

Toi qui es assise au soleil.

Et n'as-tu pas pitié de celle qui chancelle,

Seule et fatiguée à mort?

La perle de l'amoureuse dans les nuages, le désespoir de la voix, à qui nulle voix humaine ne répond, ne sont pas les seuls châtiments que la race norvégienne reçoive de son péché de vanité. L'orgueil qui se développe dans la solitude et dans le perpétuel efforl jusqu'à une susceptibilité maladive aboutit à une réserve qui met les scellés sur l'âme. L'expansion du sentiment le plus légitime est étouIFée : — c II se gêne, elle se gêne », sont des expressions qui reviennent sans cesse dans le dialogue des Norvégiens. Us s'en servent pour excuser chez leurs compatriotes des timidités inexplicables.

Il serait injuste d'accuser ici la seule vanité. C'est bien plutôt une maladie de l'âme que Bjornson a peinte dans celle poésie qui a sa place marquée

dans les anthologies où figurent seulement les œuvres parfaites. Et aussi bien ce drame conté en trois strophes est il un document psychologique inestimable pour l'histoire des âmes du Nord, de leurs souffrances sans lumière, de leurs contraintes mélancoliques, de leurs ardeurs étouffées qui incendient tout.

Il était assis et il la regardait.

Elle tournait dans sa danse.

Elle souriait de plaisir

A tout le monde.

Son cœur, à lui, était prêt à se briser.

Mais personne ne le savait.

Elle se cachait, le soir, Où il vint faire ses adieux.

Elle se laissa tomber à terre.

Amèrement elle pleura Son espoir de vie perdu, Mais personne ne le savait.

Lentement les jours passèrent.

Un soir il revint :

Elle ne souffrait plus.

Dans le sommeil éternel.

Sa dernière pensée avait été pour lui ;

Mais personne ne le savait.

Si douloureuse, cette fin vaut mieux que le dédain de l'homme et de l'amour, où aboutit le mouvement norvégien pour l'indépendance de la femme. Le

LA FEMME ET l'aMOUR. 205

vrai drame des fatalités Scandinaves, c'est cette angoisse de silence où le cœur se brise. Pour les jeunes affranchies qui coudoient l'homme avec mépris, on s'arrête, rêveur, devant leurs yeux cerclés de lilas, devant leurs regards de sensualité hostile. On se demande quel palladium les protège contre un attrait naturel. Une vertu ou un vice? D y a des stigmates qui ne trompent point un psychologue un peu initié aux misères de la clinique. Et aussi bien la littérature Scandinave a-t-elle hardiment levé le voile sur ce péché, pour lequel l'apôtre a jeté son cri d'alarme : « Malheur à ceux qui sont seuls ! »

Je me souviens que, dans une conférence que je donnais à Christiania au mois de septembre 1893, je dis à mon auditoire féminin :

— Vous vous obstinez à juger de la vertu des femmes françaises sur les dénonciations de la chronique des tribunaux, sur les plaisanteries du vaudeville, sur les analyses du roman psychologique. Eh bien, apprenez qu'on vous paye en France de la même monnaie. Mes compatriotes sont convaincus que vous êtes toutes taillées sur le patron des héroïnes d'Ibsen. Je suis venu chez vous pour faire la connaissance d'Hedda Gabier.

On ne se fâcha pas ; on éclata de rire. L'idée que les Français se formaient d'une société oui de telles

20G NOÏES SUR Lk NORVÈGE.

femmes eussent clé, non point des exceptions, mais « des chefs de file » , parut à ces Norvégiennes merveilleusement comique.

Il n'est que juste de reconnaître que j'ai dépeint, dans les pages qui précèdent, des mœurs assez nouvelles et auxquelles beaucoup de bons esprits résistent. Je leur ai donné toute l'importance qu'elles prennent aux yeux d'un étranger, parce qu'elles sont la nouveauté caractéristique, la tendance, et aussi parce que celles qui les professent donnent à entendre qu'elles seront la règle de toute société, à une heure prochaine de l'évolution. Mais, après avoir dépeint ces initiatives hardies avec une impartialité qui s'efforce de rester aussi étrangère à l'admiration naïve qu'au blâme systématique, il reste à faire du mariage norvégien l'éloge qu'il mérite.

« J'étais pour le moins aussi jolie que ma fille, dit une mère de famille dans l'ancien répertoire Scandinave, cependant personne ne s'est jamais mis à genoux devant moi. C'était un autre temps; l'effronterie n'était pas aussi commune qu'à présent. Savezvous comment on faisait alors sa cour à une demoiselle ? On allait d'abord trouver sa mère ; on lui donnait à entendre que l'on avait, en tout bien tout honneur, des vues sur sa fille; et, lorsqu'elle les approuvait, on parlait à la jeune personne. Celle-

LA FEMMK ET l'aMOUR 207

ci se trouvait presque mal, pleurait, sanglotait, disait qu'elle ne voulait pas se marier et tenait mille discours de ce genre. Cela durait jusqu'au moment où elle était conduite à l'autel. Les demoiselles ne causaient point tèlc à tôte avec les jounes gens, et s'il y en avait d'assez téméraires pour s'agenouiller devant elles, on les traitait de manière à ne leur faire jamais oublier une telle inconvenance. Mais aujourd'hui * 1 »

Aujourd'hui, les jeunes filles ont toute liberté de fréquenter les jeunes gens comme elles l'entendent ; elles ont pu les juger au travail et dans les jeux ; elles s'occupent elles-mêmes de choisir un mari qui leur plaise. « Mon père, dit Brigitte, l'héroïne de Y Enthousiasme, m'a conseillé de causer un peu avec M. Hjalmar. Il dit que c'est un jeune homme de beaucoup de sens. Je voudrais bien ne pas affliger mon père, mais mon devoir est de lui préférer la patrie. Les affections du sang au dernier degré, » C'est ainsi que tout le monde en use. Dans l'ordinaire, les parents ne donnent point de dot, et ils sont tout à fait désarmés pour la résistance. Madame A. H..., que j'ai rencontrée au milieu de son voyage de noces, m'a conté :

— Comme j'étais très gaie, mon père disait tou-

Page 1