Lindegren, YAmanl aveugle, acte II, scùnc u
jours : « Toi, je te marierai à un pasteur du Telemarken. Un jour, en rentrant du théâtre, je lui ai déclaré : « Papa, je suis fiancée. — Avec qui ?» J'ai dit le nom. Alorsmon père s'est écrié : « Le jeune homme est fort bien et c'est tant mieux, car, aujourd'hui, les pères ne sont plus rien. »
J'ai demandé à de nombreuses femmes Scandinaves de me donner leur sentiment sur les avantages de cette liberté et sur les inconvénients du système français. Nous sommes sévèrement traités par toutes mes correspondantes.
« En France, écrit un personnage de V Enthousiasme, les esprits ayant perdu la vraie notion de l'amour, on décore d'un nom qui devrait être sacré les seuls entraînements du sang. J'ai eu souvent l'occasion de causer sur ce sujet avec des Français et môme avec des Françaises. Les premiers m'ont traité de primitif lorsque je leur ai dit qu'en Norvège un homme d'honneur ne se permettrait pas de parler d'amour à une femme qu'il n'a pas l'intention d'épouser. Les dames, de leur côté, m'ont appris que l'amour est un sentiment en si mauvais renom qu'une femme vertueuse rougirait à la seule pensée de le ressentir. Aussi, vous le savez, une jeune fille en France se marie-
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t-elle comme un automate, recevant de la main de ses parents, non pas l'homme dont le cœur s'accorde le mieux avec son cœur, mais l'homme dont la position s'accorde le mieux avec sa dot. Une dame française me dit un jour, avec amertume : « Nous ne sommes plus des épouses, nous autres Françaises, nous ne sommes que mères. » Je lui répondis : « Alors, madame, la société française met la femme sur la môme ligne que la brute qui est mère aussi, mais non pas épouse. »
Voilà l'opinion classique.
Sa naïveté sans nuances, et vraiment un peu primitive, se tempère singulièrement chez les gens plus ('claires. Comment, par exemple, résister au charme l»rofond de cette lettre qui exprime avec tant de modération des idées si nobles? La jeune Norvégienne qui la écrite a résidé en France quelques années; elle parle le français — comme elle l'écril, elle sait donc exactement de quelles différences elle discute. Je ne forai pas à nos femmes latines l'injure d(! leur dire ([u'il y a en Norvège beaucoup de jeunes lilles de vingt-quatre ans capables de penser avec celte élévation. Elle n'est pas seulement le fruit d'une parfaite culture, mais le parfum d'une âme haute. En tout pays du monde, ces dons sont rares. Il reste que peut-être seule une jeune fille du Nord
est capable à cette heure-ci de la mesure philosophique qui s'allie dans ces lignes à une mélancolique résignation :
« J'ai bien hésité avant de vous donner mon opinion ou plutôt mon sentiment. On est si mauvais juge quand le cher pays est en cause 1 Et puis il est difficile de découvrir une vérité un peu générale. Je crois cependant que, l'éducation des jeunes filles, toute la vie étant chez nous très différente de ce qu'elle est chez vous, cette diversité a dû avoir une influence sur les idées, sur la manière de voir et de juger. Il y a incontestablement un immense avantage dans la grande liberté dont nous jouissons avant le mariage. Je parle en général, car il y a, bien enlendu, des occasions où cette liberté a été plutôt nuisible, où une plus étroite surveillance eût été utile. Mais nous ne parlons point, n'est-ce pas, des exceptions?
» Pour ma pari, je crois qu'ayant déjà possédé comme jeune fille cette liberté qu'on obtient en France seulement après le mariage, nous avons, à un degré plus haut, le sentiment de la responsabilité. Nous apprenons ù juger par nous-mêmes, à décider par nous-mêmes de notre avenir. Je crois qu'il n'y a aucun péril à donner toute son indépendance à une femme qui a des sentiments droits et
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dos principes. Guidée par « celle conscience robuste » dont parle notre Ibsen, une telle femme n'abusera point.
» Autrefois, on considérait ici la femme qui ne se consacrait point uniquement aux occupations du ménage comme une émancipée. Il n'en est plus ainsi heureusement. Une femme écrivain, madame CoUett, a combattu avec bravoure ce préjugé des mœurs. Aujourd'hui la femme peut se frayer un chemin, vivre par les ressources de son travail. Beaucoup de jeunes fdles sont acceptées dans les différentes branches du commerce, dans les bureaux, dans les ministères. Partout elles se conduisent si bien qu'on ne saurait les accuser d'une seule aventure ou d'une coquetterie.
» Voilà les avantages de la confiance et d'une honnête liberté.
» Dans le Nord, le mariage n'est donc jamais considéré comme un moyen d'arriver à l'indépendance. Ne pensez pas que je suppose qu'il en va toujours ainsi dans vos mariages de France. Je crois et je sais que vous avez dans votre patrie des unions bien heureuses, où la vie de famille existe, autant, et peut-être plus, que chez nous. Il y a aussi chez vous des gens qui regardent le mariage par r»n aspect sérieux, du côté des devoirs, enfin tout ce qui est doux et profond dans l'existence. Décou-
vrir une âme que notre âme comprenne, en qui et pour qui l'on puisse vivre, en tout pays du monde, c'est le bonheur. Alors la vie à deux semble riche quand tout, illusions et sentiments, est également partagé.
» Peut-être vous dites que c'est trop de romanesque, et que l'on rencontre rarement ce bonheur-là, aussi bien dans les mariages du Nord que dans les mariages du Midi. Il se peut que vous ayez raison. Je crois pourtant que dans le Nord nous nous formons une idée presque sublime du bonheur conjugal. On se fiance parfois très jeune; la dot, vous le savez, joue rarement un rôle; on s'aime fidèlement; on attend de longues années que le mariage soit possible. Le jeune homme travaille pour se créer une position qui le fasse indépendant. La jeune fille se prépare sérieusement à son rôle de femme. Nous savons que c'est en soi et non /tors de soi que l'on trouve le fondement d'une vie heureuse.
» Hélas! les natures du Nord, si courageuses, si loyales, ont aussi leurs défauts. La tendresse, l'affection existent; elles sont là, point de doute; mais tout cela reste le plus souvent enseveli dans la réserve, sous le froid des apparences. Ei la vie est si courte et l'on aurait tant besoin de soleil î On voudrait tant sentir — surtout lorsque l'on a vécu en France — un peu plus de chaleur, de ces élans
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Spontanés qui parlent du cœur, qui vont droit à l'ànie! Sans doute, cette crainte de montrer notre fond, cette concentration des esprits en eux-mêmes lient à la nature de notre pays, si souvent écrasant et sombre. C'est l'angoisse du fiord étroit, le poids de nos hautes montagnes. Du moins la vie intérieure est plus profonde chez nous que chez vous. Il y a un besoin dans nos êtres de la sentir se développer, grandir, pour atteindre à quelque chose de meilleur, de plus élevé, dès ici-bas. Oui, oui, ce sentiment est plus intense que partout ailleurs, dans notre Nord, où la vie extérieure, la vie mondaine offrent si peu de ressources cl où il faut toujours revenir à ce qui est sincère et vrai. >>
La jeune fille qui m'a adressé ces lignes d'une sincérité si émouvante n'écrit point de livres, n'affiche point de tendances, ne porte pointde couteau au côté, ne considère point l'homme comme un accusé en comparution devant les femmes, ses juges. Un jour ou l'autre, elle entrera dans un de ces mariages, comme j'en ai tant vu dans le Nord, et qui vraiment donnent «du bonheur conjugal une idée sublime ». Elle demeure pour moi le type accompli des beautés dont la nature norvégienne peut donner le spectacle, quand une heureuse mesure la garde des excès vers lesquels tant de fatalités la poussent. Si
sage, si vraiment instruite, d'un savoir qui ne l'écrase point comme des munitions trop lourdes mais qui semble être entré dans le mouvement di sa pensée, dans la circulation de sa vie, elle serj une compagne harmonieuse pour quelqu'un de ce hommes, robustes de corps et d'ame, qui ont grand en méditant l'antique pensée de la sagesse scandi nave : « Celui-là seul est digne de commander au; autres qui a su se suffire à lui-même*. » Un te amour, fondé sur la parfaite connaissance que ce deux jeunes gens auront acquise l'un de l'aulr avant de s'engager, assurera cette fortune presqu divine : la perpétuité d'un amour unique.
L'honnête liberté que les mœurs du Nord accoi dent aux fiancés leur aura permis d'user l'un envei l'autre de ces ruses spirituelles qui découvrent 1 vrai fond de la nature. Ne conte t on pas que 1 femme du grand Ibsen lui joua, dans le temps passi ce tour d'espiègle ;
Elle lui donna rendez-vous, dans la maison de s mère, pour avoir avec lui, avant l'engagemei définitif, une dernière causerie, f^c fiancé vint l'heure dite. Il se trouva seul dans le petit salor un quart d'heure, une demi-heure passèrent, ]
1. Texte cilé par Riant d'après le recueil (VEirilisson : / vetentm seplentiionaliiim peregrinatiotiibus.
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jeune fille ne paraissait point. Ibsen, qui n'a jamais élé patient, commençait à marcher de long en large, à faire craquer ses bottes. Il allait laisser échapper, quelque exclamation fâcheuse, quand un rire frais jaillit de dessous le canapé. Le jeune homme se pencha. Il aperçut sa fiancée qui s'était cachée là et qui s'écria :
— Prenez garde, je voulais savoir si vous êtes patient!
Celle qui épouse un homme, sans crainte de surprise, par un élan réfléchi, où la raison, aussi bien que le sentiment, a sa part, bâtit sur ce sol dur mais inébranlable de Norvège une demeure que les vents n'ébranleront point. Le mariage ne sera pas pour elle une révolution brusque, une totale rupture avec le passé. L'usage lui permettra de conserver ses amis personnels, de les visiter, de les recevoir, hommes et femmes, aussi librement que dans le temps oîi elle était jeune fille. Elle fera dans sa vie une part pour ses enfants, une part pour son mari, une part pour elle-même.
Je me souviens d'avoir entendu dire chez nous à un séducteur professionnel :
— Quand j'entre dans une maison, quand je vois que les enfants y ont tout envahi, je me dis : Ici il y a une femme à consoler.
Il est sûr que dans beaucoup de mariages latins.
216 NOTES Sun LA NORVÈGE.
OÙ la femme est déçue, l'amour de l'enfant tient lieu de tous les autres amours et masque un vide. C'est parce que l'individu, l'homme comme la femme, est si souvent sacrifié au contrat, que nous aimons nos enfants d'un amour immense, démesuré, qui frappe d'étonnement le reste de la terre. Cependant chaque génération d'hommes et de femmes a droit à une part de bonheur égoïste, et il va de l'intérêt de la société, comme de l'individu, que ce bonheur soit garanti par une union durable.
C'est dans cette pensée que l'homme et la femme norvégiens se marient, sans préoccupation d'argent, sans prévoyance pour les enfants qui naîtront d'eux, avec la conviction qu'ils ont le droit de chercher l'un dans l'autre, l'un par l'autre, leur fin heureuse. , Tant de libertés données à la femme, avant comme après le mariage, lui imposent envers l'homme volontairement accepté de grands devoirs. Si elle le trompe, elle ne doit compter sur nulle indulgence. Elle n'est pas, comme souvent chez nous, une prisonnière qui s'échappe de son cachol, ni son mari un geôlier trompé et ridicule. Elle a mis son nom de jeune fille à côté d'un nom d'homme, au bas d'un contrat d'honneur. L'opinion publique se fait la gardienne de leur mutuelle fidélité.
Pour l'ûnancipôe qui se réclame des idées nouvelles et qui a failli compromettre les utiles libertés
LA FEMME ET l'aMOUR. 217
conquises par les femmes norvégiennes, une réaction se dessine contre l'abus qu'elle a fait de son indéj tendance. Le propre fils d'Ibsen, qui a pris en Italie le titre de docteur et qui a épousé la fille de Bjôrnson, a loué devant moi le mariage latin, la retenue extérieure que nos mœurs imposent .à la femme. D'autres Norvégiens m'ont dit :
— Maintenant que la femme est devenue notre égale et qu'elle exerce beaucoup de professions masculines, il arrive souvent qu'un homme et une femme se présentent en concurrence pour obtenir une place.
Sur le seuil de la porte la femme dit :
— Laissez-moi passer la première.
— Parce que?
— Je suis une femme.
— Je croyais qu'il n'y avait plus ni hommes ni femmes?
— C'est-à-dire que vous oubliez la galanterie!
— Pardon I Si la femme exige l'égalité, plus la galanterie, elle rétablit à son profit le privilège dont l'homme s'est dépouillé. Nous ne pouvons plus être galants sans devenir dupes. Donc je profite de la supériorité de ma force, je joue des coudes, je passe devant vous.
Ainsi la prétendue révolution morale qui a fait de la femme l'égale de l'homme aboutit à des conflits
2i8 NOTES SUR LA NORVÈGE.
de struggle où la plus faible a nécessairement le dessous.
K. H... qui aime son pays avec clairvoyance, a reconnu devant moi ce vice du système et il a conclu mélancoliquement :
— Chez nous, la femme a la loi pour elle; chez vous elle a les mœurs.
LA VIE MOllALE
Si l'on voulait dépouiller le grand livre des verlus cl des vices de la Norvège afin d'en publier le bilan, on s'apercevrait que son doit balance mathématiquement son avoir. Nulle part, ces contradictions, dont le dosage donne aux races et aux individus leur physionomie morale, n'ont des reliefs si violents. De li, cette expression de sphinx que le lion de Norvège a dans ses yeux pers, de là cette curiosité qui arrête la vieille Europe devant l'énigme Scandinave.
Pour moi qui ne suis qu'un touriste de grande route, plein de bonne volonté pour les idées et de
goût pour le genre humain, je viens de battre une fois de plus les fiches sur lesquelles, au jour le jour, j'ai noté mes impressions de promeneur, sans souci des démentis que je me donnerais à moi-même, uniquement préoccupé de ma sincérité intime et de l'exactitude de mon observation. A cette minute oii, de ces nombreux renseignements, puisés à des sources si diverses, je m'efforce do tirer une conclusion un peu générale, il me faut reconnaître que les disparates prodigieuses qui m'apparurent tout d'abord dans l'aspect pittoresque de la Norvège, dans l'antithèse de ses saisons, revivent dans la structure physique et morale de la race, dans l'habitude de chaque individu, avec une netteté qui interdit le jugement total et aboutit à cette seule certitude précise : ces gens sont meilleurs et pires que nous. Point de vertu chez eux qui ne soit tout de suite payée d'une déchéance. La montagne s'est construite aux dépens de l'abîme. Le peuple le plus démocrate dans sa politique est profondément aristocratique dans ses moelles ; sa surprenante pureté a un triste envers de corruption ; sa sobriété unique n'est qu'une réaction contre une lamentable ivrognerie ; sa probité inouïe paye pour des habiletés louches ; sa gaieté fait équilibre à son pessimisme, sa franchise à sa profonde dissimulation, sa douceur à sa brutalité, son mysticisme à son paganisme. On
pourrait prolonger indéfiniment cette double litanie; les nuances même s'y opposeraient après les couleurs franches ; les détails après les ensembles . J'entends bien que ces oscillations de pendule du bien vers le mal, avec retour du mal vers le bien, sont le nécessaire effet des incertitudes de notre raison. Ce ne sont donc point ces antithèses que je signale comme une caractéristique de la nature norvégienne, mais l'excès prodigieux, le déséquilibre de ces sursauts. Si, au soir, quand vous travaillez à la lampe, vous vous retournez pour voir sur le mur la silhouette de votre ombre, vous demeurez stupéfait. Cette image éloignée de la lumière (qui, elle, donne à toutes les choses vivantes leurs proportions de vérité), a pris une taille gigantesque. Le plus léger de vos mouvements devient une cabriole brusque, un effort violent, presque caricatural. Oserai-je dire qu'il en va de même des gestes de perversité et de vertu que le .Norvégien fait, loin du foyer de la chaleur et de la lumière, sur l'écran des septentrionales pénombres ?
Entrons, pour préciser, dans l'analyse de quelques contradictions flagrantes ; elles donneront la clef des autres mystères et peut-être le secret de l'ùme norvégienne.
Ce n'est pas seulement dans le monde littéraire, mais dans les milieux politiques que, dans ces
dernières années, la Norvège a fait beaucoup parler de soi. Elle entend se séparer de la Suède pour être directement représentée auprès des puissances étrangères par des diplomates norvégiens. Je retiens un seul des arguments que la Norvège apporte à l'appui de sa revendication ;
— La Suède, dit-elle, est un pays de traditions nobiliaires ; nous sommes, nous autres, des républicains. Les intérêts d'une démocratie sont très différents des intérêts d'une aristocratie ; les uns et les autres ne peuvent être servis par les mômes agents, sans préjudice pour le plus faible des associés.
Je suppose que vous vous transportiez de Stockolm à Christiania par un train direct. Avant de quitter la capitale suédoise, vous avez admiré sa Maison de la Noblesse, cette superposition des écussons qui habille les quatre murs du palais; de la contemplation de ces reliques vous passez brusquement à la visite du Storthing-Bygning de Christiania. Le contraste est violent. Ici tout raconte une démocratie nouveau-née, l'éclat un peu criard des dorures, l'absence de style, la parfaite installation hygiénique, — sans parler des bottes Directoire et des habits à la française des représentants de 1814, peints par Vergeland, qui, à côté du lion couronne de Norvège, portant la hache, on écu, sur fond de
pourpre, mettent ici une note, un peu provocante,
de révolution.
Ce que l'on aperçoit des mœurs superficielles fortifie cette impression première. Le cocher qm est venu vous chercher au chemin de fer ou au bateau, afin de vous conduire h l'hôtel, vous offre spontanément une poignée de main, s'il est satisfait de son pourboire. Le petit dialogue do poche où vous avez appris, pour vous tirer d'aiîaire, des éléments de causeries familières vous avertit qu'd ne vous faudra jamais commander directement et par voie impérative si vous voulez qu'on vienne à votre secours. Un monsieur qui ordonnerait à un garçon d'hôtel : ce Montez ma malle », courrait le risque de rester au bas des marches, en léle à tèlc avec son colis. 11 faut dire :
- Voulez-vous avoir la bonté de monter ma malle. Vcrcrsangod, voilà la formule qui, en une seconde, fait du Norvégien irréductible un homme obligeant. Ici personne ne sert personne : on s'aide. Le patron de l'hôtel lui-môme ne donnera point raison à ses clients contre le garçon qu'en n'aura pas traité avec tous les égards qui lui sont dus. J'ai assisté à cette petite scène, un dimanche soir, dans un des hôtels principaux de Christiania. Des voyageurs un peu gais demandent du Champagne.
Le garçon répond :
— Non, messieurs, vous avez assez bu comme cela pour un dimanche.
Les soupeurs regimbent. L'un d'eux dit :
— Qu'est-ce qui vous prend, vous ! Vous êtes ivre? Le garçon devient pourpre, mais il se contient et
répond avec dignité :
— Messieurs, c'est une chose désagréable que d'être servi par un homme ivre. Je ne vous servirai pas, ni personne ici.
Il poussa les trois soupeurs dehors et le patron n'osa point intervenir. Il savait par expérience qu'on l'eût mis en quarantaine s'il avait donné tort à son employé.
Partout vous retrouvez cette note d'indépendance. J'ai déjà parlé des bals que les serviteurs organisent pour leur plaisir, après la journée de travail. Ils se reçoivent les uns les autres, ils sortent sans consulter leurs maîtres. Une Française installée à Christiania me disait que dernièrement elle a trouvé sa servante, en robe décolletée et bras nus dans la cuisine. Elle lui a demandé :
— Où allez-vous?
— Au bal.
— Dans ce costume-là? Je vous le défends.
— Cela ne vous regarde pas.
Quand les serviteurs sont si libres, il est aisé de deviner comment en usent les ouvriers ou les
paysans. Nous avons vu l'allumeur de cierges Otlar faire la leçon à Sigurd et lui reprocher sa grossièreté. Le paysan norvégien est resté bien à l'aise avec les personnes souveraines. L'année dernière, l'empereur d'Allemagne voyageait dans le ïelemarken. Il a désiré visiter un chalet de paysan. Dans la maison il n'y avait qu'une vieille femme, presque incapable de se remuer. Guillaume II était entré seul dans la chambre. 11 se nomma. La vieille répondit sans s'émouvoir :
— Ah 1 tu es l'empereur?... Assieds-toi là... Je suis contente de voir un empereur avant de mourir. Ce tutoiement est de règle. Il établissait entre le souverain et son peuple un lien familial :
« Vous dites, s'écrie un campagnard dans une histoire norvégienne, que le Roi va nous visiter dans notre maison? Eh bien, qu'il vienne, il se contentera de ce qu'on lui offre. Ce n'est pas un gouverneur! »
Cet instinct primitif d'indépendance hait chez le voisin toute prétention au commandement. On m'a conté, toute chaude, celte anecdote qui a fait le tour de Christiania et soulevé de grands éclats de rire. Un représentant d'une des deux dernières familles qui ont gardé des prétentions nobiliaires (il est officier dans l'armée norvégienne) venait de dire à son ordonnance :
— Ne m'appelle pas mon lieutenant, appelle-moi : « Monsieur le baron.... »
Le Storthing norvégien a aboli la noblesse, mais il ne s'en tient pas là. Il rêve de faire passer une loi scolaire qui causerait l'étonnement au reste du monde.
On ne se contente pas d'avoir déjà mêlé dans les classes enfantines les garçons avec les filles. On veut rendre l'école primaire obligatoire pour tous les garçons et toutes les filles de toutes les classes de la société.
De celte façon, disent les démocrates norvégiens, il y aura eu, au moins une fois, au début de la vie, contact entre tous les hommes.
En théorie on ne peut nier que ce projet ait de la grandeur. Reste à savoir si sa générosité n'est point chimérique. En tout cas, nulle part l'épreuve de ce nouveau système d'éducation ne pourrait être tentée dans des conditions plus favorables pour l'observateur que dans cette Norvège, où la netteté radicale des solutions, et le petit nombre des habitants, donnent à tout essai la rigueur d'une expérience de laboratoire.
Voilà le côté démocratique du caractère norvégien, celui qu'on étale. Il a un envers — si pareil à l'endroit qu'on peut hésiter avant de faire son choix : c'est un instinct profondément aristocratique.
Je lis dans V Enthousiasme, dans une lettre où l'héroïne du livre se confie à son amie :
c Vous savez que je descends par ma mère des anciens rois de Norvège. Lorsque, par la mort d'Olaf, fils du roi Hakon de Norvège cl de la reine Marguerite de Danemark, la Norvège passa sous la domination danoise, mes ancêtres restèrent puissants dans leur patrie. Chaque fois que, dans la suite des temps, les rois de Danemark essayèrent d'empiéter sur les droits de la Norvège, ces descendants (le notre race royale se trouvèrent toujours au premier rang pour leur résister. Ce fut cette résistance qui inspira au roi Christian II le cruel dessein de livrer au supplice la plus grande partie de la noblesse norvégienne et suédoise. Il craignait que les deux pays, las de ses oppressions, ne se réunissent autour des rejetons de leurs anciens roi^. L histoire noas a dit de quelle manière indigne et barbare ce roi aveuglé fit périr par la hache ce que la Norvège possédait de plus illustre en nom et ou valeur *.
Et plus loin :
« Abruti par une oppression de plusieurs siècles, le Norvégien a confondu la hiérarchie et la tyrannie. Ayant toujours vu la tyrannie habiter les degrés