‹ Notes sur la NorvègeChapitre 5 sur 32 · Voyage d'une femme au Spilzberg · texte numérisé non relu

Voyage d'une femme au Spilzberg

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d'ailleurs fort pittoresques de l'industrie nationale, séduisent les étrangers. Si madame d'x\unet repassait par Trondhjem et si elle avait le caprice de racheter « la jupe de drap vert avec des fleurs brodées en laine de couleurs vives, le toquet en soie noire brochée de vert et d'argent, la pièce d'estomac en drap rouge sur laquelle on a attaché, sans ordre, du clinquant d'or, des perles de verre et des bouffettes de ruban », elle constaterait que les prix de ces curiosités campagnardes ont singulièrement renchéri. Ce qui manque toujours, c'est la science de grouper ces objets, isolément agréables à voir. Cette virtuosité de la montrey qui devant certaines vitrines de Paris arrête non seulement la foule, mais les artistes, est ici dans les limbes. On juxtapose consciencieusement des objets de même taille ou de même couleur. Tout cela est rangé symétriquement, à la prussienne. On peut passer la revue de tous les objets de l'étalage, mais la montre, sans composition, n'impose aucun article au passant. Cela déconcerte si fort nos yeux latins, habitués comme nos cerveaux à de perpétuelles synthèses, que, descendant la Karl-Johansgade de Christiania, au trot modéré d'une voiture découverte, on est incapable de caractériser le genre des boutiques qui se succèdent devant les yeux. On ne distingue pas toujours un confiseur dun coiffeur, un lampiste d'un épicier.

iO NOTES SUU LA NOUVÈGE.

A Trondlijem, un magasin de confectionsa l'air d'une halle aux défroques. Toute la friperie pend du plafond et ballotte à l'air. A Bergen, le goût dans la toilette et dans les étalages est sensiblement mieux éduqué. La population, incessamment mélangée par des infiltrations étrangères (l'Espagne et l'Ecosse, en dehors de l'Allemagne, ont laissé ici de fortes empreintes), s'assimile avec une souplesse particulière les habitudes de la vie élégante.

J'ai eu la curiosité de fréquenter les rendez -vous populaires pour voir dans quelle mesure la Norvège restait fidèle à. ses costumes nationaux, et j'ai visité plusieurs fois, aux heures de déballage, le marché qui se tient à Christiania, sur la place du Torvet. La foule est dense, mais silencieuse dans ses marchandages, débattus à demi-voix, sans un appel à la pratique. Pas un parapluie rouge, pas un de ces coquelicots merveilleux qui fleurissent sur les places publiques aux pays de soleil ; des loques délavées, mouillées de la dernière averse ; des baleines pendantes comme des vergues et battues du vent. Je constate l'exactitude de ce mol du peintre B..., un Norvégien que j'ai rencontré sur le steamer :

« Quand un campagnard paraît dans notre paysage, c'est pour y faire une tache noire. »

Les tendres couleurs claires que j'ai admirées sur les jeunes femme?, dans les rues, sont bonnes pour

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la bourgeoisie éléyante, ou pour les fêtes du peuple. Oa s'en abstient au jour le jour, par économie. La clientèle de ce marché est de petites ménagères et de servantes. Elles tournent autour de choux d'un vert pâle, roulés comme des pastèques. Elles achètent beaucoup de concombres, beaucoup de cornichons, de groseilles à maquereau et en grappes, des pommes, des cassis et quelques cerises aigres. Mais tout l'empressement, toute la curiosité est pour le « carreau » des fleurs. On les amène sur le marché avec des précautions touchantes, dans de petites voitures-serres, des bâches sur ressort et sur roues, qui détellent au ras du trottoir. De loin on dirait des aquariums. Des figures se pressent contre ces vitres avec une espèce de passion. On veut voir les roses qui sont exposées, comme des pièces d'orfèvrerie. Bien que nous ne soyons encore qu'au milieu d'août, les chrysanthèmes blancs se montrent derrière les reinesmarguerites. Us font paraître encore plus délicats et pâlots des petits fuchsias, çles œillets anémiques, qui fondent dans la marée des plantes vertes. Celles-là sont drues et triomphantes. Tout le monde en veut pour parer sa demeure. Elles seront la consolation des interminables hivers.

Nous imaginons de loin que cette inclémence du climat refoule le Norvégien dans la maison et lui interdit les divertissements de la vie extérieure. Gela

est exact pour l'homme de campagne, dont la vie se passe dans un complet isolement, mais il suffît d'observer les mœurs de Christiania, de Bergen et des grandes villes pour constater que celte vie de maison est une nécessité de climat et non un vœu de la race. Ou s'évade du logis, comme d'une prison, sous tous les prétextes. Les habitants de Bergen confessent eux-mêmes qu'ils sont las des perpétuelles parties de plaisir, où périt tout le temps qu'ils ne consacrent point à leurs affaires. D'un bout de l'année à l'autre, ce ne sont que rendez-vous de musique, de cartes ou de soupers. Un professeur, marié, très lettré, parlant trois ou quatre langues, vous dit que, à son grand regret, il ne peut suivre comme il voudrait le développement des littératures étrangères, parce qu'il est pris dans celte ronde de fôle. A Christiania, il semble que l'on ait plus de goût pour les spectacles et les rendez-vous de plaisirs publics. Voilà par exemple, le Tivoli (c'est une sorte de caravansérail de buvettes, de boutiques, de tirs et de théâtres, avec un cirque et un commencement de jardin zoologique.) Ces lieux de plaisirs ne sont point fermés comme chez nous le Jardin do Paris et les concerts d(!S Champs-Elysées, aux familles de bourgeoisie respectable. Bien entendu, le monde de la galanterie afflue autour de ces spectacles. On le coudoie; on l'a pour voisin, aux petites tables de sou-

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pers où les fiancés et les familles des fiancés s'assoient dans la piste du cirque. Personne ne semble choqué do ce voisinage qui n'est, du reste, ni provocant ni tapageur. On s'applique au spectacle avec une ardeur de curiosité presque enfantine, et qui se traduit par des explosions d'applaudissements, après de longs silences. J'ai été frappé de ce contraste dans le cirque où un couple de gymnasiarqucs s'exhibait dans des passes intéressantes de barre fixe. Tant qu'a duré le travail, on est demeuré attentif comme à un cours d'université; puis, soudain, un dernier sauta soulevé l'enthousiasme. Les femmes, les jeunes filles applaudissaient comme les hommes, sans crainte, sans sournoiserie, avec une exacte estime des exercices de force. Le spectacle se continuait par un quadrille de bal public où une troupe d'Anglaises exécuta une série d'entrechats d'une audace un peu surprenante, dans un pays si puritain. Je guettais pendant ce temps les impressions des jeunes filles présentes. Elles avaient commencé par détourner les yeux; mais vile elles se sont familiarisées avec le spectacle dont la hardiesse les échauffait. Çà et là ont jailli des rires étouffés. La danse était finie qu'une griserie légère, une rougeur de plaisir, restaient dans les yeux, sur les joues. Toutes les émotions de ces natures primitives, lentes à émouvoir, sont profondes.

J'assiste à une « première » au théâtre de Christiania.

Une « première » ? Le mot n'est peut-être pas tout à fait exact, car elle a déjà vu la rampe, cette pièce d'Amowr et Géographie. Mais Bjornson a retouché toute sa pièce ; il a écrit un acte nouveau, changé le dénouement, et cette représentation attire au théâtre tous les amateurs de comédie qui sont déjà rentrés de la campagne.

Ce théâtre de Christiania a sa légende de victoire. C'est comme régisseurs de cette petite scène que Bjornson et Ibsen ont successivement éduqué leur instinct du théâtre. C'est là qu'ils ont livré les mémorables batailles d'où la jeune Norvège fait dater son histoire littéraire. Le bâtiment est vieux, presque minable. On ne le répare pas ; il sera remplacé par une salle plus large et qui, je crois, sort de terre. Ce monument sera sans doute plus en rapport avec le goût d'une grande ville, pour le luxe ; mais on peut afïlrmer d'avance que la commodité ne sera pas sacrifiée à la décoration, ni à l'elfet.

Le Norvégien a des habitudes d'indépendance qu'il entend n'immolera rien. Cet instinct la porté à supprimer le concierge dans la maison à cinq étages et l'ouvreuse dans les couloirs du théâtre. Les deux parois du corridor sont garnies de patères.

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Chacun accroche son vêtement dans l'ordre où il arrive: pas même de numéros. Pour dire le vrai, le coup d'œil de tous ces vêtements d'hommes et de femmes, pendus à la muraille, est fâcheux, quand on entre; mais quoi? vieni-on pour entendre la pièce ou pour admirer les dorures et la belle ordonnance des couloirs? Le Norvégien fait tranquillement des dépendances de son théâtre un vestiaire d'école. Détail typique : personne ne garde ces vêtements. Le spectateur qui sort pendant un acte pourrait choisir dans cette exposition un parapluie élégant ou un chapeau à sa tête ; tout est sous la main du passant : les mantilles, les fourrures des femmes ; eh bien, c'est peu de dire que le vol est inconnu : on ne se trompe pas ; il n'y a pas d'erreurs.

Voici un autre petit trait de mœurs qui fera plaisir à nos critiques dramatiques : les femmes qui vont à toutes les places sont ici en majorité, mais comme il est juste que la liberté de chacun ait pour limite la liberté de tous, elles accrochent bravement leur chapeau aux patères du couloir, à côté des chapeaux des hommes ; et c'est un petit lever de rideau qui a son charme de les voir, l'une après Tautre, lisser leurs cheveux devant les miroirs du corridor, avant de pénétrer dans la salle.

Comme on aime la musique, l'orchestre de nos pères a été conservé; mais il ne fait point de Iré-

molus; il remplit les entractes. Aujourd'hui, ce sont Strauss et Suppé que je trouve au programme avec la Rêverie du vieux temps. Dès que les trois coups sont frappés, le gaz est abaissé ; il ne se relève qu'à la fin de l'acte.

Un dernier coup d'œil à la salle avant que la lumière sombre.

Ce ne sont pas seulement les femmes qui sont en majorité, ce sont les jeunes femmes, les jeunes filles. Elles viennent avec une amie, avec un camarade homme, ou seules. Elles n'ont pas consulté leurs parents sur le choix de ce spectacle ; elles les ont avertis que, ce soir, elles allaient voir jouer Amour et Géographie avec un tel ou une telle. Et les voilà ici. Môme à Christiania, il y a de bonnes gens qui réprouvent ces mœurs nouvelles ; mais on les traite de « conservateurs », et ils ne sont point venus entendre la pièce de leur ennemi particulier, le révolutionnaire Bjornson.

Elle est singulièrement vivante et gaie, cette comédie de mœurs. J'y ai ri de grand cœur ; je n'ai pas eu une seconde l'impression de la longueur ni de l'ennui. Est-ce à dire qu'une traduction ou une adaptation à! Amour et Géographie réussirait chez nous ? Je n'ai pas d'avis là-dessus. Je serais assez tenté de croire que la comédie de Bjornson emprunte beaucoup de son charme à un esprit tout scandi-

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nave et même un peu local. El puis, il faudrait, pour bien faire, amener avec la pièce les acteurs qui la jouent, et surtout ce public qui s'en amuse, ce public à la volonté duquel on ne résiste pas.

Le thème moral de la pièce, c'est qu'une manie, même respectable, comme la science, peut déformer jusqu'à la déraison le cerveau d'un homme d'ailleurs oxcellent. C'est le cas du professeur Tygcsen. II a une femme charmante et, bien qu'il soit jeune encore, une fille qui , tout prochainement, sera bonne à marier. Mais Tygcsen s'est pris pour la géographie d'une de ces passions sans bornes, sans reprise, qui alternent ici avec la complète apathie. Il a commencé par envoyer sa fille habiter hors de la maison, chez une logeuse: il ne veut pas cire distrait de ses études. Il supporte à peine sa femme : elle n'est bonne qu'à brouiller ses notes, elle no comprend rien h ses travaux.

— Si je te gône tant, dis-le-moi ; je te céderai la place...

Et Tygesen répond, ou à peu près :

— Va au diable !

Le ménage en est \h, quand une amie de passage se porte au secours de madame Tygcsen. Celle-là est une cosmopolite. Elle a, sur l'indépendance de l'individu, des idées toutes modernes. Elle plaisante la femme du professeur sur ses scrupules. Elle lui

montre le péril de la situation. N'y a t-il pas, sous roche, un jeune peintre qui fait la cour à madame Tygesen. Et toute meurtrie qu'elle est des injustices quotidiennes de son mari, la pauvi-c femme est-elle bien sûre que le cœur ne lui manquera pas ?

— Il vaut mieux partir...

— Mais que deviendra Tygesen ?

— Il apprendra qu'il ne peut pas se passer de toi. Tygesen consulté déclare qu'il est enchanté qu'on

l'abandonne à ses chères études.

Et la toile tombe sur la séparation des époux.

Le second acte est le plus divertissant des trois : on y voit la vie de Tygesen livré, sans contrepoids, à sa passion pour la géographie. Les cartes et les documents ont tout envahi. Ils couvrent les murs ; ils refluent dans le salon ; ils s'entassent sur le piano et sur les meubles. D'abord Tygesen a nagé avec ivresse dans ce désordre et dans cette poussière. Mais, bien vite, il commence à souffrir de sa solitude; d'abord, il n'a plus d'occasion de se mettre en colère : personne ne dérange plus rien dans la maison ; puis, il n'a pas à qui parler de ses travaux. Il reçoit bien, de temps en temps, la visite d'un vieux professeur de géologie; mais celui-là aussi est confiné dans sa spécialilé et on ne peut échanger avec lui deux paroles raisonnables. C'est alors que,

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pour sortir de peine, Tygesen essaye de se concilier les bonnes grâces de sa cuisinière.

Ce personnage de la servante a été joué d'une façon vraiment excellente par une actrice qui m'a rappelé, avec des nuances de comique ethnographique, notre surprenante Lavigne. Et il semble bien que cette silhouette ait été tracée par Bjornson avec une force de comique vraiment saisissante. C'est le type de la servante de Christiania. Elle a l'accent et les manières du cru. La façon tout ensemble flattée et effarée dont elle reçoit les avances de son maître a fait pâmer la salle. Je l'écoutais, ce rire, où une race livre le secret de sa nature; il était singulièrement plein et heureux, le rire de notre Palais-Royal, un jour où Labiche triomphe ; les peuples ne sont décidément pas si différents qu'ils l'imaginent.

Dans son abandon, Tygesen reçoit la visite de sa fille. Il y a longtemps qu'il n'a pris garde à elle ; il est tout surpris de la trouver si grandie. Il s'attable avec elle. Il lui fait goûter son meilleur vin, et lui demande les secrets de son cœur de jeune fille; il s'attendrit sur le souvenir de ses propres fiançailles. Le couplet est poétique, et on l'a écouté avec ce respect attendri, ce silence absolu qui est ici l'avertissement de toute émotion profonde. M. Bjornson, le fils du romancier, est acteur. Il

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jouait le personnage de Tygesen, Il a dit toute cette scène avec un beau lyrisme ; il m'a paru un peu conventionnel dans le reste du rôle.

J'ai particulièrement goûté, comme Français, la scène où le professeur Tygesen fait passer à sa fille un examen de conscience. La jeune personne est une Norvégienne de la nouvelle école ; elle ne consulte personne sur le choix de ses lectures. Le professeur, qui commence à se reprocher son indifférence pour cette fillette, lui demande avec bonhomie :

— Qu'est-ce que l'on t'apprend, à ton école?

Il veut fouiller dans le sac de l'écolière, mais il s'aperçoit qu'elle se trouble. Il insiste, il ouvre le sac de force, et le premier livre qu'il lire de la gibecière, c'est Mensonges, de Bourget.

— Malheureuse ! s'écrie le professeur de géographie, sais-tu ce que c'est que cela?

— Ça ? répond tranquillement la petite Tygesen, c'est du réalisme.

Après Bourget, c'est le tour de Gyp, avec son roman Autour du Mariage, et puis de Zola. Le professeur Tygesen commence à comprendre qu'un liomme a dans la vie autre chose à faire qu'adresser des cartes et classer des notes. Sa femme l'a abandonné; sa fille est à la veille d'une chute; sa cave est pillée par les bons amis de sa servante ; enfin, Tygesen s'aperçoit que c'est aujourd'hui dimanche

et qu'il n'a pas changé de chemise ! Il lève les bras au ciel. Il demande miséricorde.

Il paraît que jadis, le drame tournait au noir; dans la nouvelle version, Tygesen se raccommode avec sa femme avant que le jeune peintre qui courtise la mère et la fille ait réussi h faire trébucher l'une et l'autre. Toute la salle a fait grand accueil à ce dénouement heureux. Les Norvégiens aiment la franchise ; ils ne se fâchent pas quand on leur dit la vérité ; ils préfèrent seulement qu'elle leur soit apportée par un compatriote.

— D'ailleurs, me disait mon voisin, comment ne pas pardonner à Bjornson s'il se moque un peu de nous? Il est notoire que, dans le personnage de Tygesen, il a fait la caricature de soi-même. Tandis qu'il s'occupait de réformer le monde, les choses ne marchaient pas trop bien dans sa maison ; son fils, celui-là même qui jouait tout à l'heure, a un peu trop occupé l'opinion par un divorce où le droit n'était pas de son côté ; et, vous le voyez, luimême, à cette heure, entre dans la fiction paternelle. Il s'est fait la tête de son père pour jouer Tygesen ; n'est-ce pas, que cela est piquant ?

Après cette explication, j'ai encore mieux compris le brillant succès de la pièce. Il y a toujours quelque symbole caché sous ces œuvres du Nord.

Avec le Tivoli et le théâtre, les endroits les plus fréquentés de Christiania sont les cafés et les restaurants de souper. Il n'y a pas pour les femmes de la bourgeoisie de divertissement plus agréable qu'un dîner ou un souper au restaurant. Elles s'y montrent seules, accompagnés de leurs maris, de leurs frères, de leurs fiancés ou en partie avec d'autres femmes. Ces soupers se prennent par petites tables, dans de vastes salles. Le fameux cabinet particulier des boulevards parisiens n'existe pas ici. Et ce n'est pas seulement le restaurant, c'est la terrasse, le divan des cafés, que les femmes et les jeunes filles fréquentent librement. Il a des habituées que l'on retrouve toujours dans la société des mêmes camarades, sans que la malignité pubhque y trouve matière à commérages. Les maris soupent ailleurs, avec leurs amis propres. C'est bien juste si l'on permet à un étranger de remarquer que des jeunes femmes, d'ailleurs irréprochables, finissent, quand elles ont trop fumé et bu, par parler dans les cafés plus haut qu'il ne convient.

Ces mœurs innocentes et hardies s'expliquent par le climat. Le premier effet d'un voyage à travers la Norvège est l'apaisement de cette inquiétude des sens que la vie parisienne excite jusqu'à l'hyperesthésie. Toute notre civilisation d'art et de luxe concourt à l'apothéose de la forme et de la coquet-

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lerie féminine. Les boutiques, les toilettes, les images, les affiches, le livre au coin du feu, les conversations du salon, de la table et du fumoir, la pièce de théâtre sur laquelle on finit la journée, tout cela gravite autour de la femme, autour du désir que ses provocations éveillent. En Norvège, les villes sont perdues dans l'étendue immense, les habitants dispersés. Pendant des jours on reprend contact avec la nature vierge, on oublie l'humanité. On est conquis par une torpeur bienfaisante qui envahit l'esprit et le corps. Sur le seuil de l'auberge où l'on arrive, las du voyage, les servantes, graves, respectueuses, uniquement occupées de leur besogne, vous reçoivent sans coquetterie. Autour de la salle oîi l'on soupe, les femmes sont simplement vêtues; rien dans leur allure n'indique l'artifice, les petites habiletés de toilette, ménagées pour l'effet. La chambre où l'on couche est nue, presque monacale. Aucune de ces insipides gravures qui chez nous décorent tous les logis de grande route et marquent une étape sur la route de « l'heureux dénouement » .

Aucun sourire de chromo, rose et blond, ne vous guette dans l'angle de la glace. Le journal qu'on lit pour s'endormir ne raconte aucun scandale de mœurs, aucuns débats d'adultère. On est tout surpris de la facilité avec laquelle s'est évanouie une

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pensée ordinairement obsédante. Cida va jusqu'au demi- sommeil. On s'en aperçoit dès que l'on veut faire travailler son cerveau. Il s'éclaire lentement, faiblement, comme une lampe à bout d'huile. Si l'on ne veut point traîner sur sa besogne, il faut recourir à l'alcool qui active la circulation du sang. Le Latin le plus sobre installera, à côté de soji encrier, le flacon d'aquavit.

Vienne l'hiver, le réconfort de l'alcool ne sera pas seulement utile pour penser, mais pour vivre. Si, en effet, on jette les yeux sur la statistique climatologique du pays, on est efl'rayé des écarts de chaleur à froid que les chiffres accusent selon le règne des saisons. Entre la baie de Varanger et la Baltique, le thermomètre descend en hiver jusqu'à cinquante degrés centigrades, « même au-dessous », dit Broch. Dans l'intérieur du Finmark, à Rôros, dans rOEslerdal, le mercure gèle. Ce froid intense a descendu plus d'une fois le cours du Glommen. A Christiania, on a relevé des froids de trente degrés. La température moyenne de janvier, pour l'ensemble du pays, est d'environ six degrés au-dessous de zéro. La température annuelle moyenne, pour toute la Norvège, a été évaluée à deux degrés cinq au-dessus de zéro; la température annuelle moyenne des lieux habités donne davantage : cinq degrés. Comparaison avec d'autres pays : la Suède a une

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moyenne annuelle de six degrés, le Danemark de |)t degrés deux, la France de onze degrés. Les plus fortes chaleurs ont été notées en juillet. A celte époque de l'année, du Finmark au cap Lindosness, la température oscille entre douze et quatorze degrés. Les plus hautes températures sur la côte occidentale dépassent bien rarement vingt-cinq degrés. « Parfois pourtant, dit Broch, elles peuvent atteindre cette limite sur toute la côte, depuis Yardô jusqu'au cap Lindesness. Dans l'intérieur du pays, elles peuvent partout, môme sur les points les plus élevés, atteindre vingt-huit degrés. Dans la partie sud-est du diocèse de Christiania aux environs de Roros, et dans l'intérieur du Finmark, elles dépassent trente degrés ».

Les habitants de climats modérés que nous sommes peuvent difficilement imaginer l'impression que produisent à la longue sur une race des écarts de température qui, dans une ville comme Christiania, dépassent soixante degrés. Les touristes d'été, qui ont été frappés de la vie exubérante et extérieure des mois de mai, de juin ot de juillet, devraient, avant de formuler leur jugement définitif, repasser la mer sur la fin de décembre, voir ce qu'est l'existence des Norvégiens dans le cœur de l'hiver. Du moins peut-on chercher la sensation de cet inconnu dans les galeries de peinture, devant

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des toiles comme la Lutte pour Vexistence, de Christian Krohg, qui est un des meilleurs tableaux du musée de Christiania.

C'est la rue silencieuse de janvier, la rue ouatée de neige, où Ihomme de police, avec ses bottes et son bonnet de fourrures, a l'air d'un moujik, perdu dans la steppe. Au rez de-cliaussée d'une maison, une fenêtre est entr'ouverte. Une main charitable tend des morceaux de pain aux misérables qui passent. Et alors les affamés se sont rués; c'est une grappe, un tas de haillons boueux, violets, bruns, vcrdâtres, des vieilles qui portent des paniers, des enfants qui ont dans la main des seaux fermés d'un couvercle. Toutes ces figures sont emmitouflées avec des châles, des tricots, des mentonnières, des capes doublées de grossières fourrures. Ce que l'on voit de chair est saignant, tuméfié par le froid. On pousse désespérément. On se bouscule pour atteindre. Les vieilles écrasent les enfants. Un gamin, qui a déjà sa pari, cherche à se dégager du tas. Son expression de contentement et d'inquiétude est poignante; je n'aurais pas été surpris d'entendre sortir de sa bouche ce cri sauvage avec lequel les mouettes d'Avero s'abattaient sur le banc de harengs.

... Je relis ces notes, écrites debout, sur des ponts

de steamers, sur des sièges de carrioles, sur le dos dos poneys, sur la plaie-forme des Avagons, au coin des rues, devant des murailles de musée. Je compte les épithètes qui sont revenues le plus fréquemment sous mon crayon dans celte probité de la rédaction sur place qui ne se soucie ni des répétitions de mots, ni des voisinages de consonances. Et voici que j'ai la surprise d'aboutir à deux visions de la nature et de l'homme norvégiens nettement contradictoires.

D'une part, je vois un paysage paradisiaque, baigné de cette lumière dont un reflet traîne dans les auréoles. Tout ici est sourire et paix. Les bosquets sont ces fraîches retraites, les prés, ces tapis de verdure que les poètes ont rêvés pour leurs Champs-Elysées. Les demeures elles-mêmes, peintes de couleurs tendres, ont une grâce irréelle. L'habitant de ce paysage, suspendu entre deux ciels par la transparence des eaux, semble dégagé des liens de la matière. On le sent affranchi du corps, gouverné par la foi qui entre dans son âme avec la lumière.

Changement à vue :

Voici un paysage de désolation et d'écroulement. Une lueur glauque remplace le soleil comme dans les cauchemars. Tout ici est bouleversement et désespoir. Les falaises s'affaissent, les vagues donnent

l'assaut à des ruines, la mer et le ciel sombre tendent l'un vers l'autre, pour un universel écrasement. L'homme qui se risque dans ces parages est traqué par la faim. Sa vie est une lutte sans trêve contre la création, contre l'homme, contre les bêtes, contre l'eau, contre le feu, contre la terre. Sans doute, il est aussi différent de l'homme aperçu tout à l'heure qu'un loup est différent d'un agneau, unWikingd'un mystique. Regardons-y de près pourtant. Ce réprouvé et 'cet élu ne font qu'un seul et même homme. Que s'est-il donc passé ? Ceci simplement ; l'aiguille a tourné au cadran des saisons, la nuit perpétuelle a succédé aux soleils qui ne se couchaient pas. L'excès de lumière est payé par un excès d'ombre.

Telle est la conclusion des remarques d'un promeneur au bout de quelques semaines d'attention. Dans les lignes immuables qui l'établissent, la Norvège apparaît grandiose et déséquilibrée. Tout y est fatalité, antithèse et foudroyant contraste. Attendons-nous à trouver le reflet d'une nature démesurée dans le peuple qui s'est imposé à ce sol malgré Dieu.

Tous, au collège, nous avons eu la vision de la piraterie normande par cette fenêtre de Narbonne où Charlemagne pleura. Soulevés par des lames de fond, les légers bateaux des Wikings apparaissent, disparaissent dans la tourmente de l'histoire : ou garde une vision de rameurs aux bras nus, de boucliers rond?, accolés au bordage des navires, de proues relevées en col de dragons, de géants roux gouvernant, tout debout, les avirons de poupe.

Un peu de la terreur que ces pillards inspirèrent à nos pères est restée dans nos âmes. On débarque

en Norvège suggestionné par ces souvenirs. On veut à tout prix retrouver dans les compatriotes de Bjornson et d'Ibsen l'hérédité des Wikings.

Il no faut point faire un grand effort pour la mettre à nu, car, elle-même, la jeune Norvège, se réclame de ces aïeux de la barque avec la morgue d'une aristocratie militaire. Le plus pauvre homme du pays sait par cœur la légende des conquêtes fabuleuses. Il n'est pas bien sûr que le règne des Wikings soit fini. J'ai eu la surprise de m'entendre demander gravement par un vieux sonneur du Rôldal à qui l'on avait dit mon nom et mes origines normandes :

— Serais-tu parent de Le Roux-le-Marcheur qui quitta le pays parce qu'il n'avait point trouvé de cheval ta sa taille?

Et aussi bien ce passé vit au cœur de Christiania dans des objets tangibles. L'Université possède deux spécimens de ces « coursiers de la mer » sur qui des chefs de pirates ont jadis couru le monde.

De même que les anciens Germains étaient enterrés avec leur cheval, ces « rois de la mer » voulaient leur navire pour cercueil grandiose. Deux de ces vaisseaux ont été retrouvés : l'un, tout vermoulu, dans le Smaalene, en 1867; l'autre, presque iutact, en 1880, dans le Sandcfiord. L'enfouissement au cœur de l'argile bleue a protégé ces bois de la pour-

rilure. On arrive devant celle curiosité historique l'esprit défavorablement prévenu. Les deux vaisseaux wikings naviguent dans toutes les nomenclatures des guides; ils encombrent les vitrines de leurs photographies; on dirait qu'il y a du cabotinage dans leur fait. On pousse la porte du hangar de bois qui les abrite, et ils vous abordent en plein cœur. Qu'est-ce, pour nous autres, habitués aux monstrueux steamers des voies transatlantiques, qu'un bateau de cinq mètres de large et de trente mètres de long? Peu de chose; mais le Parthénon a les proportions d'une mairie de sous-préfecture et il emplit le monde. De môme, ce bateau des Wikings triomphe de tous les progrès. Nos ingénieurs pourront ajouter encore des mètres de tôle à des mètres de tcMe : ils feront plus long, ils ne feront jamais aussi grand, parce que ce n'est pas la proportion mathématique qui émeut le sens de beauté, mais un principe plus mystérieux et intangible qui, dans l'art, s'appelle le « caractère » et qui, en somme, n'est que la parfaite adaptation d'un objet à sa fin et à son particulier effort. Le vaisseau du Sandefiord ne peut pas être autrement qu'il est. C'est cela qui lui donne son àme. Il vit, et, tout mutilé, il demeure menaçant. On en fait le tour avec un serrement de cœur. Cette vision est un commentaire indispensable des Sagas, de la légende normande.

Les bijoux du même âge sont un autre renseignement précieux sur l'état d ame et sur les allures des Wikings. Ce sont des ceintures de cuivre et d'argent faites de plaques solidement reliées, comme des membres de gonds. Bijoux d'hommes ou bijoux de femmes, on sent que ces ornements ont cerclé des reins robustes. Souvent le ceinturon n'est qu'une série de gourmettes parallèles auxquelles pendent de petites cymbales. Ces bijoux barbares ne sont pas seulement orgueilleux par leur taille, ils sont bruyants. L'homme qui les portait avait à parcourir des lieues de solitude sans accrocher un regard d'envie pour son luxe. Il se consolait en faisant de son bijou un objet sonore, comme ces grelots que l'on attache au harnais des chevaux, afin de les distraire dans la monotonie des longues routes. De cette façon, l'attention et la fierté du barbare étaient tenues en éveil. Les plaques, les boucles, les broches, sont chargées de ces pendeloques comme les ceintures. Elles sont massives, faites pour supporter des étoffes pesantes, des laines que la pluie alourdira, des draps que les fourrures doubleront. Sur des bijoux d'une époque un peu postérieure, le filigrane apparaît, imitation timide des bijoux de la Méditerranée. Mais que nous sommes loin de la délicatesse transparente des Italiens! Jamais ceux-là ne trouvent leurs découpures assez diaphanes; jamais le bijou ne

leur semble assez traversé par le jour. Au contraire, le Normand place, derrière son filigrane, une épaisse plaque de métal, qui oblige la lumière à miroiter, et, dans cette nécessité, — toute la différence de l'arceau r<iman d'avec la dentelle gothique, —il nous ramène à la vision sombre, à l'angoisse glaciale de son pays. Ce qui restait de souvenirs orientaux et de tradition solaires chez ces pelits-fils des Scythes devait fatalement les porter à chercher hors de leurs brouillards les jouissances de la vie. Un proverbe norvégien qui date des Wikings dit en bons termes : « Celui qui est maître de la mer est maître de la terre. » Sur cette mer ouverte h sa barque, le Normand ne connaissait pas de distances. Au xi" siècle, il avait reculé les limites du royaume de Norvège de la mer Blanche au fleuve de Gola, de la mer Baltique aux frontières d'Ecosse et dlrlande ; il avait mis la main sur les Hébrides, les Arcades, les Fœroë et les Shetland. L'Islande, le Groenland et Terre-Neuve étaient dans son tribut. La Russie tout entière obéissait à quatre ou cinq dynasties d'origine Scandinave, qui avaient pris racine le long des fleuves slaves, de la môme manière que la maison de llauleville en Fouille, le comte de Montreuil et Robert Burdel en Catalogne ^

1. Riant, Expéditions cl pèlerinages des Scandinaves en Terre- Sainte, 1865. — Passim.

64 NOTKS sua LA NORVÈGE.

Sans doule, l'espoir de la conquête excite le Scandinave. Mais, pirate ou voyageur, ce qu'il aime par-dessus tout, c'est « l'aventure lointaine avec le mystère qui la précède, les dangers qui l'accompagnent et l'honneur qui la couronne. » Le péril d'oulre-mer est pour lui le premier, l'unique titre de gloire; il a dans sa langue un mot, inofîensif ailleurs, et qui signifie « casanier » (heimskr). Les mœurs nationales en ont fait la plus grossière injure. Les Sagas ne savent comment manifester leur mépris aux hommes qui n'ont point voyagé. Elles les traitent de « filles paresseuses ^ ». Elles exaltent au-dessus de tous les autres, les "guerriers qui exercent « le noble métier de pirate ». Le rôve de ces pirates, qu'un poète du temps appelle « grands bombanciers », est de boire, de festoyer, de se battre, et, après l'aventure de la mort, de continuer la même vie pendant l'éternité. Quand le roi magicien Gulfi va interroger OJin dans l'Enclos des Ases, il lui demande :

— Quelle est donc, dans la Halle des Occis, le passe-temps des guerriers uniques lorsqu'ils ne sont pas occupés à boire?

El le Père Universel répond :

— Chaque jour, ils s'arment et sortent dans la

1 Siijnrdar Saga Jorsalufara, ch. xxvi.

LA KACK. 63

cour; ils se battent, ils se renversent; c'est là leur jeu et quand le temps du souper est venu, ils rentrent à cheval dans la Halle des Occis et, pour le festin, ils s'assoient réconciliés ' ».

Il semble que ces brutes guerrières n'accepteront jamais que la supériorité do la force physique; leur dernier argument restera ce coup de marteau foudroyant que Thor lève sur ses ennemis. Or l'ironique génie qui préside aux destinées de la race Scandinave et prend plaisir à déconcerter, par des sursauts de bascule, nos inductions de raisonneurs, nous réserve ici un coup de théâtre.

Ce Wiking, qui, barbare entre les barbares, rafle le monde sans arrière-pensée de conquête, se révèle brusquement plus sensible que tous les autres primitifs de sa souche à la supériorité intellectuelle. La Grèce entrevoyait un héros idéal dont le corps et l'esprit parallèlement développés cohabitaient dans une proportion harmonieuse. Le Wiking forme un rêve analogue, mais démesuré comme la nature qui l'entoure; son idéal est Vaflhrûdnir, « un lote (géant) renommé pour sa force corporelle et sa grande érudition ^ ».

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