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cée. Gela nous valut l'attribution du chapeau de feutre australien dont j'avais rêvé dans mon enfance le voyant sur des photographies. Cette coiffure, beaucoup plus légère que le casque colonial, ! protège aussi bien que lui et elle est plus agréable à voir. Un matin, nous partions enfin en convoi vers le Nord. »
MERSELE LAOS
Après les rizières de Cochinchine, la route traverse la large bande des Terres-Rouges pour atteindre le Mékong à Kratié, ville cambodgienne où l’on trouve déjà un peu de l'atmosphère du Laos. Plus loin la route est blanche dans la forêt : la pyramide de pierre qui marque l’entrée du territoire lao est au milieu d’hectares boisés. A cette période de l’année la forêt brüûlait, laissant de vastes clairières calcinées, cerclées de flammes qui s’éloignaient en crépitant ; de grands arbres flambaient de la terre au. faîte. Des équipes de cantonniers laotiens couverts de gale, bivouaquairnt au bord de la route. Le chef du convoi, capitaine parachutiste qui devait être tué quelques mois plus tard dans une embuscade, menait le voyage de façon fantaisiste, s’arrétant pour chasser les oiseaux, pour voir des camarades dans un poste et l’étape se prolongeait anormalement dans la nuit, au hasard des gîtes, Un soir, nous étions magnifiquement reçus à dîner dans une plantation des Terres Rouges avant d’aller passer la nuït roulés dans une couverture, allongés dans une cuve à laver le latex ; le lendemain le bivouac se faisait chez un restaurateur chinois, dans la maison des Postes. Un soir nous nous arrêtions près d’une case de fortune où une famille laotienne dépeçait aux torches un cerf tué l’après-midi et nous nous étonnions que le foyer et les chutes embrasées des torches ne missent le feu aux parois de bambous. En sortant, se voyaient encore des flammes lointaines dans la forêt, au travers des arbres ; un vol de lucioles semblait les refléter.
La route perce la forêt jusqu’à Hatseï Koune où nous retrouvons le Mékong. Cest là le point le plus riant du Laos ; l’on y trouve les perles de l'Orient, à même la terre, sans le fumier sur lequel elles reposent habituellement. Largement étalé, coupé en d'innombrables bras par des îles et des bancs de sable, le - Mékong est royal. Plus bas, aux chutes de Khone, ïl retrouve l’impétuosité de son parcours septentrional. Ici, gardant encore un peu de sa fougue dans les tourbillons du milieu de son lit, il s'apaise en frôlant les berges des îles de Khong. Quatre mille îles disent les Laotiens, cent vingt cinq rectifient les géographes. L'important n’est pas ces chiffres, mais l'existence de Khong, Khong l’île heureuse, ceinturée d’une route couverte du feuillage des cocotiers, banians, micocouliers qui bordent la lisière de sa forêt, laissant à découvert la rizière en son centre, s’écartant sur
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une dizaine de petits villages, de pagodes dont la perle est la Pagode des Rochers ? Un saint ermite, au goût rare, vint des Indes construire ce blanc joyau dominant les eaux de son socle noir, une centaine de mètres au-dessus de la cîme des arbres. Nous trouvions au village de Khong un guide parfait : un peintre qui, après avoir erré de l'Ecole des Beaux-Arts à tout ce qui mérite d’être vu en Europe, reçut du gouvernement une bourse de séjour de six mois en Indochine, Le terme du voyage échu, il ne trouva aucune raison de rentrer en Europe et, après une quête soigneuse à travers la péninsule, il se fixa à Khong. Il y avait alors dix ans de cela. Il quitta ses toiles et l’école artisanale qu’il à fondée, pour nous faire visiter son île que nous avons parcourue pendant trois jours sur les petits chevaux du pays d’où les pieds touchent presque terre, allant d’un village à l’autre guidés par le tam-tam qui annonçait la fête. C’est toujours fête en Khong. Ici l’on quêtait pour une pagode ; là, un parent ou un ami rentrait de voyage ; ailleurs, il n’y avait aucune raison si ce n’est la joie de vivre, assez forte pour justifier la fête sans autre raison. Le Laos nous envoûtait d’un coup, au son doux des Khênes (1), Un soir une fille nous offrait de l’alcool de riz en chantant : « Prends et bois, bois ceci avec mon cœur ». La fête laotienne, le « Boun » est toujours à peu près semblable. Accroupis sur des nattes, en cercle autour de deux ou trois joueurs de Khënes, Jeunes gens et jeunes filles improvisent sur l'air que souffle la fantaisie des musiciens des répons de cour d'amour. Lorsque la courtoisie est à court — courtoisie fort gaillarde — tous reprennent une chanson classique, la danse des lanternes, la chanson des piroguiers, la descente du Mékong. De l’alcool, du tabac et des chiques de bétel circulent parmi les invités. Une autre fête, le « Bassi » est donnée en l’honneur des étrangers, Un officiant laïque leur offre des produits de la terre lao et leur noue au poignet un bracelet de coton en psalmodiant des vœux et des invocations aux génies. Ces liens ne se doivent pas rompre et, maïgré leur fragilité, chacun en emporte plusieurs centimètres d'épaisseur à chaque bras en quittant le royaume. Après cette cérémonie, l’on boit la jarre.
À toute heure de la nuit, se rencontrent sur la route ou les pistes, des hommes se promenant en riant et en chantant, une fleur posée sur l'oreille ; la vérandah des cases n’est jamais vide : fumeurs, tisseuses, amoureux...
Un matin, une chaloupe s’éloignait vers Paksé. Les troupes françaises y étaient arrivées depuis peu, mais déjà l’hôpital et le terrain d’aviation étaient réorganisés. L’antenne chirurgicale que nous devions rejoindre était déjà partie plus au Nord, s'installer provisoirement à Séno. Pendant le trajet, une embuscade lui avait
(1) Instrument de musique fait de bambous creux, assemblés en tuyaux d’orgues, modulant les vibrations d’une embouchure en bec de flûte.
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coûté un mort et dix blessés. Aucun convoi n'étant prévu pour l& rejoindre, nous recommencions à attendre à Paksé : bains dans le Mékong, soirées au théâtre annamite où la salle fait plus de bruit que les acteurs, dîners au restaurant chinois. Enfin nous profitions du passage d’un avion qui, allant à Paksan, avait allongé sa route pour nous poser à Séno, Le pilote avait oublié ses repères. Cela nous valut un après-midi de vol au-dessus d’un fouillis de: rochers calcaires, de forêt et de marais où personne ne reconnaissait rien et un retour peu brillant à Paksé, déception compeusée par un long vol à basse altitude au-dessus du Mékong avant de rentrer. C’est là une façon parfaite de prendre contact avec um pays. Je gardais le souvenir des villes et des campagnes de France qui semblent s'offrir amoureusement en s’étalant sous l'aile. Dans le delta, des plantes de marais se tassent entre les mailles du lacis des arroyos. Ici la brousse, la forêt claire, la montagne qui continue la plaine sans une fissure dans la nappe végétale, ou le marais encore. L’on ne sait pas où passer une fois à terre et l’on s’angoisse un peu à ne voir rien où se poser. Plus tard, nous devions apprendre par où passer en de longues journées de marche. ;
Quelques jours après, un convoi routier nous conduisit sans histoire à Séno ; l'hôpital était installé au bord de la route dans le bâtiment de l’ancienne station de radio d’Air-France. Les pièces du rez-de-chaussée étaient occupées par les salles d'opération et de réanimation. A part la table métallique, tous les meubles étaient de fortune, fabriqués en bambou. Les blessés étaient logés dans les dépendances de la station. La visite du matin passée, la journée était libre. La forêt claire, dénudée et jaunâtre à cette époque, nous entourait de tous côtés, s’interrompant juste sur les bords de la route et, à deux ou trois kilomètres de nous sur la vaste clairière du terrain d’aviation où une horde de cerfs venait souvent paître. A une trentaine de kilomètres de nous, un poste aussi perdu ; plus de rivière ici, interdiction de chasser pour ne pas déclencher le système d’alarme et de défense qui nous protégeait. Les seules distractions étaient les bains au fond d’un puits, l'arrêt très court d’un avion ou le passage d’une voiture de commerçants chinois. La visite de deux autres antennes chirurgicales qui allaient s’installer plus loin et des invités des postes jalonnant la route, nous permirent de faire un vrai banquet pour l’anniversaire du 9 mars. Nous étions alors persuadés de poursuivre bientôt la route jusqu'à Hanoï.
Un soir s’arrêtèrent à Séno, quatre parachutistes, l’un blessé, les autres malades, venant de la région de Napé. Ils étaient descendus dans le Cammon en octobre. Anciens de la D, G. E. R. volontaires aux forces de Birmanie « Forces 136 », on les avait finalement envoyés en Indochine pour lever et encadrer une armée annamite. Personne ne savait ce qu’ils trouveraient à terre et les