ANT (RE
premiers payèrent presque tous cette équipée de leur vie. Ceux-ci étaient restés pendant des mois à errer dans la brousse sans rien recevoir de leur base. Ils étaient arrivés à grouper des hommes recrutés sur place autour des quelques sections qui se cachaient dans la forêt laotienne depuis le 9 mars 1945. Dans les plans de libération de l'Indochine, le Laos était provisoirement négligé. Grâce à ces quelques hommes lancés à la Grâce de Dieu, le Laos était presque entièrement libéré à l’arrivée du Corps Expéditionnaire.
Les quatre de ce soir-là qui arrivaient à la fin du dîner, portaient le chapeau de feutre, toute couleur perdue à la pluie et au soleil, cabossé, orné de bouquets de plumes éclatantes. Ils ne s'étaient ni rasés ni coupé les cheveux depuis leur descente et portaient des barbes de missionnaires que corrigeaient les boucles basses sur leur nuque, leurs plaisanteries continuelles lancées de voix à casser les vitres. Ils disaient la montagne, les soieries qu'y tissent îies filles à la veillée, la forêt et les jours qu’ils y avaient passés poursuivant les annamites ou poursuivis par eux, accompagnés d’une bande de Laotiens d’abord pieds nus et en haïllons que, parachutage après parachutage, ils avaient équipés.
L'un de nous devait rejoindre cette région où ils étaient sans médecin.
SAVANNAKHET
J'avais été envoyé à Phong-Soun pour remplacer un médecin qu’une fracture du bras immobilisait dans ce village d’où son commando devait partir pour les opérations de Savannakhet. Au milieu d’une épaisse couronne d’aréquiers et de cocotiers entourés de rizières poussièreuses, le commando s'était réparti dans les cases. Une large surface avait été aménagée en terrain d'aviation que son ingénieur, un vieux caporal, faisait admirer aux nouveaux venus, en se lamentant de voir abandonner bientôt une si belle œuvre qui n'avait jamais servi. Je passais là une nuit blanche dans une. case où entraient sans cesse des partisans apportant ‘des renseignements longuement et bruyamment discutés. Un officier comptait des pièces d’argent pour acheter je ne sais -quel Chinois. Toute la nuit, je lus à la torche, Au matin, après une orgie de buffle et de poulet, nous allions nous installer sur la route à proximité de Savannakhet.
La ville était depuis longtemps cernée mais il fallait atten- ‘dre le départ de nos « alliés » les Chinois pour y pénétrer, Tout était réglé pour les relever le matin même, si bien réglé qu'il fallut attendre la fin de nouvelles palabres pendant trois jours. Pour une raison inconnue, nous ne fûmes jamais ravitaillés. Nos chasseurs laotiens nous apportèrent deux ou trois repas de riz et de porc qu'ils avaient trouvés l’on ne sait où. Le lendemain il fallut nous contenter de quelques tablettes de chocolat et d’oignons, Seule plante comestible d’un jardinet voisin. Moins difficiles que nous, les Laotiens attrapaient des cigales et les mangeaient vivantes après les avoir laissé chanter dans leur bouche -close. Lorsque l’insecte se taisait, ils le stimulaient d’un léger coup de dent. Le pire est qu’ils l’avalaient réellement pour finir. Il existait là plusieurs puits dont nous essayions l’eau tour à tour. Elle avait les aspects les plus divers : laiteuse, rougeâtre, l’une même semblait être du chocolat. En la laissant décanter quelque temps, l’on évitait d’avaler les plus gros graviers après un dernier tri dans la bouche. Une tribu d’'Hindous s’était jointe à nous pour venger une chèvre qui semblait leur être chère et que le Viet Minh avait fait rôtir, Le reste de leur troupeau nous fournit heureusement quelques gobelets de lait.
Nous nous étions installés dans un minuscule temple annamite au bord de la route. Allongés sur des brancards, la tête touchant le tigre peint sur l’autel, les pieds le mur, nous passions Île temps à écouter les souvenirs de fumeur d’opium d’un capitaine .de la Coloniale. Son expérience de dix ans prouvait que quelques
pipes à longs intervalles ne font pas plus un opiomane qu'un apéritif occasionnel ne fait un alcoolique. La nuit, nous brûlions les baguettes d’ercens de l’autel pour chasser les moustiques.
Une estafette chinoise était venue chercher le commandant français pour un repas qui eouronnait les pourparlers. Vêtu de toile kaki, guêtré de bandes molletières, il arriva avec circonspection sous la protection d’un immense drapeau qu’il agitait à bout de bras, le plus haut possible. Arrêté près de nous, il resta cramponné d’une main à son drapeau, se rafraîchissant de l’autre avec un éventail de papier, réclame oubliée d’un apéritif. Inquiets de ne pas le voir revenir, les Chinois dépêchèrent de Savannakhet un autre soldat à bicyclette qui resta à cinquante mètres de nous; l'inquiétude où les Chinois restaient de leurs deux hommes leur en fit envoyer d’autres et lorsque notre Jeep partit, il y avait sur la route trois cyclistes chinois tournant en rond comme s'ils n'avaient pas su descendre de leur engin et des piétons en armes venus en renfort. Quelqu'un tiraillait dans le lointain.
A la suite du repas, des camions nous conduisirent à Savannakhet d'où les Annamites s'étaient enfuis. Sur le stade, à l’entrée de la petite ville, les Chinois nous attendaient magnifiquement alignés. Lorsqu'ils s’entassèrent dans nos camions, leur premier rang si fièrement martial découvrit un entassement de charrettes, voitures à bras, lessiveuses, que trainaient des hormes ,ployant sous des charges invraisemblables. Derrière eux, Savannakhet était vide.
La ville est à peu près exclusivement chinoise et européenne. Sa périphérie est faite de villas entourées de jardins. Au centre, des bâtiments administratifs et des boutiques sont groupés autour de la place du marché. De la cour de la pagode, des bonzes daignaient nous regarder entrer. Les boutiquiers, vaguement inquiets nous ouvraient leurs portes avec de larges sourires, offrant gratuitement à manger en signe apparent de ioie. Cela leur coûta cher, après trois jours de jeûne presque complet.
A deux médecins, nous preuions immédiatement possession de l'hôpital. Les annamites en avaient entassé tout le matériel dans une salle, contre la porte de laquelle nous nous allongeâmes pour dormir, Nos hommes étaient très habiles à récupérer.
THAKEKH
L’antenne chirurgicale s'était installée au soir dans une maison à moitié construite en dur, au kilomètre 13 de la route coloniale n° 9. Une partie de l’équipe installa un système réduit de protection sur la route et derrière la maison en direction des fourrés proches. L'autre mit en place le groupe opératoire, tapis- Sant la pièce principale de parachutes à matériel èn coton blanc. Tables, tabourets et supports des ampoules de sérum, furent fabriqués avec des panneaux indicateurs pris sur la route, des battants de porte et des tiges de bambous et également recouverts de toiles de parachute. Un groupe électrogène placé sous le plancher devait alimenter un scyaletique américain muni de tout un jeu de lampes. Dans la cour de l’eau bouillait sur des foyers de fortune. Les Laotiens d’un village voisin nous apportèrent une provision de noix de coco, la meilleure boisson pour les blessés.
Le lendemain, des coups de feu lointains nous réveillèrent. Les premiers blessés n’arrivèrent qu’à la fin de la matinée.
La température devint vite insupportable dans notre salle tapissée et, en short, torse nu, couverts de sueur, nous admirions deux religieuses qui, réfugiées dans la brousse depuis le 9 mars (1), étaient venues nous aider. Disparaissant sous leur voile et leur robe, la chaleur les laissait indifférentes et élles essuyaient en souriant la sueur du front des opérateurs. La nuit, notre groupe électrogène resta en panne après vingt minutes à peine dé service, et le colonel Mondain continua à opérer éclairé par deux lampes à acétylène que les religieuses ou des soldats maintenaient à la main au-dessus du champ. Chisurgie de guerre banale encore que pratiquée au bord d’une route dans une maison abandonnée à la lisière de la forêt tropicale. A la fin de la nuit nos blessés avaient été évacués sur l'hôpital de Savannakhet ou opérés sur place suivant leur état. Le matin nous refermions les tombes d’un soldat laotien et du capitaine Dujardin. Celui-ci avait reçu une balle en plein crâne un peu au-dessus de l'oreille. Le commandant Vaucheret mourait sur un brancard de la même blessure. Pendant la campagne, la plupart des camarades que je devais enterrer reçurent une balle dans la même région ou presque. La curieuse loi des séries se prouva encore ce jour-là avec un officier français et un chasseur laotien : section complète
(1) 9 mars 1944 : Date du coup de force japonais en Indochine.
de la moelle lombaire et avec deux hommes présentant un délabrement important du triangle de Scarpa. Presque tous nos. blessés et nos tués avaient été touchés par des tireurs d’élite japonais utilisant des fusils à lunettes.
Nous entrions le matin à Thakhet, après la troupe. Autour de la ville, des cadavres japonais commençaient à noircir. Un vautour attaquait un buffle abattu pendant le combat. La ville entière sentait le cadavre et des corvées de prisonniers tiraient des voitures de corps et de débris humains. Je retournais à Thakek trois. jours plus tard, ayant quitté l’Antenne Chirurgicale pour rejoindre. un commando dans la région de Napé. Le lieutenant Vincent s'était installé dans l'hôpital dont les Annamites avaient déménagé ou détruit la plus grande partie du matériel et qu'ils avaient laissé dans un état tel que la salle d’opération et trois salles d’hospitalisation seulement avaient pu être réinstallées alors. Les familles des blessés restaient accroupies en silence autour des lits — une claie de bois posée sur un bâti. Les autres salles étaient encombrées d’ordures et de meubles brisés. Des indigènes y avaient trouvé un abri provisoire et devant chaque pavillon, des enfants jouaient et des femmes cuisaient le riz. Une seule paraissait inoccupée. Sa porte ouverte, toute la puanteur de la ville parut s’y être condensée, La salle vide vivait d’un vol de mouches qui en masquait le fond. Derrière leur écran compact était le seul objet de la pièce, un lit dans la masse duquel était. ébauchée la forme grouillante d’un cadavre dont les sanies confondaient en larges coulées les contours avec le lit.
Quelques jours plus tard, Thakekh était redevenu une ville accueillante, allongée le long du Mékong.
MAHASSAYE
L'affectation à une unité parachutiste m'avait été refusée à la Direction du Service de Santé de Saïgon. Aussi allais-je à pied et en camion rejoindre en plus d’un mois une formation que je pouvais atteindre en quelques heures de vol.
La route de Vinh quitte le Mékong à Thakekh, traverse une région de pitons calcaires où s’accrochent quelques plaques d’herbes, une plaine de rizières et de forêt claire où l’on ne rencontre que quelques villages laotiens surveillant leurs champs du haut de leurs pilotis et trois ou quatre villages annamites aux paillottes aplaties sur le sol, juste au bord de la route ; situation que les Laotiens adoptent rarement. Après avoir lancé sur la droite un chemin de terre vers Mahassaye, dont le Tao Muong se réjouit de la qualité de ses jarres, de la beauté de ses cases et de sa pagode, de la courbe de la Seban Khaïe autant que de sa parenté avec presque tous les hauts fonctionnaires laos du Cammon, la route effleure la base de la montagne, poussiéreuse à la saison’ sèche, marécageuse dès juillet, puis attaque les contreforts de la chaîne annamitique en pleine brousse — qui est une jungle. Dans les éclaircies des arbres et des lianes, ne s’aperçoivent que des masses compactes de feuillages se fondant au loin avec le ciel. La route paresse longuement sur une magnifique ligne droite au travers du plateau de Na Kaï où sont une sala (1) et de plus nombreux villages. Elle traverse plus de trois rivières à chaque kilomètre, grimpe encore pour se faufiler entre les monts, là où fut le village de Laksao dont il ne reste plus rien que des cendres et des bananiers coupés à mi-tronc, au pied d’un roc semblable à une immense braïise refroidie où les nuages s’accrochent. Enjambant encore d’autres rivières, une dernière pente au travers de la forêt mène au plateau de Napé d’où la route attaque la cordillère et de son faîte, dévale sur l’Annam.
Nous arrivons à Mahassaye un jour de fête et y passons une journée à boire des jarres et à manger de délicieux mets pimentés à mettre la gorge en feu. Et il n’y avait que des alcools de riz à boire. Les filles de Mahassaye sont les meilleures danseuses du Cammon, il paraît que celles de Vientiane sont plus belles encore.
- (1) Maison construite pour les voyageurs sur les routes et près de certains villages Laos.