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LA NOTION DE L'ÉCHANGE

LA NOTION DU COMPTE SOCIAL ET LA NOTION DU DROIT SOCIAL (i)

Il est intéressant de constater que la principale et parfois la seule difficulté que la plupart des personnes éprouvent à entrer franchement dans l'idée comptabiliste se trouve dans ce fait qu'elles ne voient pas ce que devient dans ce système le principe de 1 échange. Pour elles, transaction implique échange. L'échange est, en effet, la base fondamentale moderne sur laquelle on fait reposer le système des transactions. Impossible, semble-t-il, d'imaginer un achat, une vente, sans que l'idée de la contre-valeur d'échange de l'objet aliéné vienne spontanément à l'esprit. A chaque transaction, à l'instant même où l'acte d'achat-vente est accompli et avant d'envisager son règlement, il y a compte virtuel créé entre transactionneurs, générant la dette-créance y relative — compte virtuel devenant réel si l'opération est à terme — et, aussitôt après, on songe à la contrevaleur d'échange de l'objet (monnaie généralement) qui sera nécessaire pour opérer le règlement du compte, c'est-à-dire l'extinction de cette dette-créance : car, je le répète, d'après l'opinion régnante, il faut nécessairement qu'il y ait échange, il faut nécessairement qu'à l'objet aliéné par le vendeur se substitue une valeur correspondante, sa contre-valeur, fournie par l'acheteur. On est par le fait échangiste, la contre-valeur utilisée semble réelle, elle est mobile, elle est, en principe, manipulée à chaque opération : c'est une contre-valeur dynamique.

Les économistes toutefois ne sont pas aussi restrictifs. Ils ont fait la part de ce qui est valeur intrinsèque et valeur con-

(1) Annales de l'Institut des Scienus sociales, 1900.

ventionnelle de la monnaie, attribuant naturellement à cette dernière le rôle prépondérant. Ils vont même jusqu'à reconnaître qu'il pourrait ne plus y avoir que valeur conventionnelle, toute valeur intrinsèque ayant disparu, auquel cas ils deviennent amétallistes. Mais, dans ce cas extrême encore, ils demeurent manipiiUstes et échangistes. L'échange alors n'a plus lieu pour eux par la manipulation du papier-monnaie qui se fait entre l'acheteur et le vendeur, il est reporté plus loin, à une époque quelconque, mais il existe encore. En effet, les nîiités manipulatoires dont ils se servent sont garanties par une valeur correspondante, elles représentent un gage, c'est sur la foi de son existence qu'elles circulent et, au besoin, si les circonstances l'exigeaient, elles pourraient prendre possession du gage, celui-ci devenant alors la contre-valeur d'échange de l'objet aliéné dont nous parlions ci-dessus.

Il n'en est aucunement ainsi pour les comptabilistes qui, n'ayant à faire usage que à'imités inscriptrices et non manipulatoires, de compte et non monétaires, en réalité extinctoires plutôt qu'acquisitives, voient clairement qu'ils n'auront jamais à échanger quoi que ce soit ni à prendre possession du gage : car, tandis que chez les amétallistes, l'unité étant impersonnelle, permanente et créée pour servir à effectuer une succession indéfinie d'extinctions, la valeur du gage peut varier et ce dernier être en défaut, chez les comptabilistes, au contraire, l'unité étant personnelle, temporaire et n'étant créée que pour effectuer une seule opération, le gage est soumis à revision perpétuelle et ne saurait être en défaut. Il en résulte que toutes les extinctions qui sont faites le sont toujours correctement et que toutes celles qui sont à faire sont toujours réservées. Jamais, en principe, il n'y aura écart entre la valeur abstraite et fixe de l'unité extinctoire et celle de son gage, car jamais le comptable ne délivrera un nombre d'unités supérieur à la valeur courante du gage ; et jamais non plus, par conséquent, il n'y aura à prendre possession de ce gage : l'échange a donc cessé d'avoir sa raison d'être, a perdu sa base, sa notion devient nuisible et doit définitivement disparaître.

Et c'est grâce au compte social, dont le carnet comptabiliste n'est qu'un simple prolongement, compte tenu authentiquement et à jour par l'Etat, que ce résultat est obtenu, que

les transactionneurs peuvent effectuer couramment l'extinction de leurs dettes-créances, le règlement de leurs comptes privés, virtuels ou réels. Eux ignorent le gage. L'Etat seul s'en occupe et pour lui il est une contre-valetir statique des unités extinctoires qu'il délivre et qui correspondent aux sujets transactionnés : ce sont des immeubles ou autres valeurs gagés, en principe, une fois pour toutes à l'origine même de la distribution des unités au titulaire du compte social et auxquels il n'y aura plus jamais à revenir, leur valeur baissât-elle même, si l'import du compte social s'accroît — les entrées l'emportant sur les sorties — d'autant que la valeur du gage diminue.

Le compte social doit être considéré comme une véritablecaisse authentique tenue par l'Etat au profit de chaque particulier, double de la caisse privée de chacun, dans laquelle il n'entre et de laquelle il ne sort que des unités extinctoires purement abstraites représentées par des chiffres et ne possédant plus aucun attribut qui permette de laisser concevoir un échange.

Pour se débarrasser entièrement de la notion de l'échange dont nous sommes imprégnés, il fallait donc entrer, comme nous l'avons fait, dans la notion du compte social : on peut dire que le compte social porte en lui de quoi tout éclairer et que, en attendant son introduction dans la pratique, il constitue la philosophie même de l'Economie sociale. Tous les phénomènes sociaux y aboutiront et, grâce à lui, aucun n'échappera à l'interprétation précise, définitive, ultime.

La notion du compte social a de plus une portée énorme si on envisage que la fortune entière courante de chacun pourra un jour y être régulièrement inscrite, et qu'il deviendra ainsi, par le fait, la représentation exacte de la vie sociale de son titulaire. Elle mène par là à faire spontanément reconnaître que, pour être correct, Y import effectif intégral du compte social (actif net tel qu'il résulterait d'un bilan régulièrement dressé) devrait ne pouvoir être obtenu que par des transactions ayant eu un but social réel et, par conséquent, elle convie le législateur à confectionner les lois nécessaires pour atteindre ce but, et aussi pour faire que la part de charges sociales de chacun soit toujours supportée en raison de l'import effectif intégral de son compte. Elle mène encore tout naturellement

les pouvoirs publics à faire ce qui est possible pour accroître de plus en plus cet import d'une façon générale et, par suite, à développer au maximum l'initiative et la capacité individuelles de tous, cela est conforme d'ailleurs aux indications qui dérivent de la 7totion prodiictiviste que j'ai cherché à établir en partant d'un autre point de vue.

La notion du compte social et les vues productivistes qui s'y rattachent, conduisent sans effort à envisager une morale, une justice et un droit sociaux réels indispensables pour mener l'humanité le plus directement possible vers sa destination. Enfin, grâce à ce Droit social productiviste lui-même, que, par la force des choses, les peuples de chaque pays civilisé adopteront tôt ou tard comme seul vrai et universel; grâce aux enseignements qui découlent de la notion du compte social, compte qui fonctionnera internationalement aussi bien que nationalement et qui permettra la représentation mathématique du pouvoir légitime d'intervention de chaque nation dans les conflits internationaux — pouvoir d'intervention représenté par le chiffre social des transactions effectuées de nation à nation — l'ère de la Paix sociale, à l'extérieur comme à l'intérieur, peut être envisagée comme une réalité possible et non très éloignée. Je signale aux futurs Congrès de la Paix ces éléments de solution du grand problème qu'ils ont à traiter et qui pourraient dès maintenant, et avant l'existence même du compte social, recevoir une certaine application.

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